Au coin du feu, histoire et fantaisie/06

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Typographie de C. Darveau (p. 85-124).

JEAN-NICOLET.



Ne laissons pas dans l’oubli les hommes d’autrefois qui ont travaillé plus et mieux que la généralité de leurs contemporains pour le pays que nous habitons. La reconnaissance honore également le peuple qui la ressent et l’individu qui en est jugé digne.

Fiers des progrès qui s’accomplissent sous nos yeux et par nos mains, n’allons pas rejeter dans l’ombre nos prédécesseurs. Plusieurs d’entre eux valaient, comme on dit, leur pesant d’or. Ce qu’ils ont accompli n’était pas mal conçu, pas mal exécuté ! Leur patriotisme valait le nôtre. Seuls les moyens d’action étaient, en leur temps, inférieurs aux ressources actuelles.

Donc, il y a lieu de les connaître, de les aimer et de prononcer leurs noms avant tous. Du reste, à quoi bon le respect s’il ne s’applique pas à ces hommes qui furent la personnification du dévouement religieux et national !

Les journaux ont publié depuis 1873, des articles sur la découverte du Mississippi, — découverte qui a été faite en 1673 par le sieur Jolliet, canadien, et le Père Marquette, né en France.

Une lacune, qui n’est pas sans importance, existe dans tous ces écrits : on n’y mentionne aucunement le voyage de Jean Nicolet, accompli trente-neuf ans avant celui des deux découvreurs en question, tandis que l’on cite l’entreprise de l’Espagnol de Soto qui est pour l’histoire du Canada d’une bien moindre valeur que celle de Nicolet.

Jean Nicolet fut l’un des plus courageux voyageurs et découvreurs des premiers temps de la colonie ; il a fait sa large part de l’œuvre commencée par Jacques Cartier et Champlain et terminée par d’Iberville et les frères la Verendrye.



Le grand marin de Saint-Malo se proposait de remonter le fleuve qu’il avait découvert et d’arriver au plateau central du continent, où il espérait trouver des cours d’eau qui le conduiraient à la Chine et au Japon.

Il dut s’arrêter à Montréal, à cause du sault Saint-Louis.

Près de soixante-dix ans après Cartier, nous voyons Samuel de Champlain poursuivre la même idée, comme le témoignent ses écrits et ses expéditions.

Vers l’époque de la fondation de Québec (1608), il n’avait pu encore s’avancer au delà du sault Saint-Louis, mais il tenait toujours à exécuter le projet de pousser une expédition jusqu’à la source du Saint-Laurent.

Lescarbot, qui avait été le compagnon de Champlain en Acadie, écrit en 1612 que le grand lac (Ontario) désigné à Champlain par les Sauvages comme donnant naissance au fleuve, doit aboutir de quelque manière à la mer du Sud. Il ajoute, « la grande rivière du Canada… prend son origine de l’un des lacs qui se rencontrent au fils de son cours, si bien qu’elle a deux cours, l’un en Orient vers la France, l’autre en Occident vers la mer du sud. »

Avant d’avoir eu la connaissance personnelle du Haut-Canada, Champlain pensait comme Jacques Cartier et Lescarbot qu’il suffirait d’un voyage de deux ou trois cents lieues à l’intérieur des terres pour atteindre la Chine.

Une rivière de la Virginie passa aussi pendant un certain temps pour avoir sa source près du Japon. On crut ensuite que l’Ohio et le Mississipi conduiraient à la mer du Sud.

Parlant de l’ardeur que Champlain met aux découvertes, Lescarbot écrit encore : « Il nous promet de ne cesser jamais qu’il n’ait pénétré jusqu’à la mer Occidentale, ou celle du Nord, pour ouvrir le chemin de la Chine en vain par tant de gens recherché. Quand à la mer Occidentale, je crois qu’au bout du grandissime lac qui est bien loin outre celui (l’Ontario) dont nous parlons en ce chapitre, il se trouvera quelque grande rivière laquel se déchargera dans icelui, ou en sortira (comme celle du Canada) pour s’aller rendre en icelle mer. »

Le même écrivain, qui était poëte à ses heures, nous a laissé, dans les Muses de la Nouvelle France, un sonnet qui mérite d’être plus répandu qu’il ne l’est.


AU SIEUR DE CHAMPLAIN,
géographe du roy ;


Un roi Numidien poussé d’un beau désir
Fit jadis rechercher la source de ce fleuve
Qui le peuple d’Égypte et de Libye abreuve,
Prenant en son portrait son unique plaisir.

Champlain, ja de longtemps je vois que ton loisir,
S’employe obstinément et sans aucune treuve
À rechercher les flots, qui de la Terre neuve
Viennent, après maints sauts, les rivages saisir.

Que si tu viens à chef de ta belle entreprise,
On ne peut estimer combien de gloire un jour,
Acquerras à ton nom que dès ja chacun prise.

Car d’un fleuve infini tu cherche l’origine,
Afin qu’à l’avenir y faisant ton séjour
Tu nous fasse par là parvenir à la Chine.

Dès 1603, un poëte du nom de la Franchise avait écrit au sujet de Champlain :

Il nous promet encore de passer plus avant,
Réduire les Gentils et trouver le Levant,
Par le nord ou le sud, pour aller à la Chine.
C’est charitablement tout pour l’amour de Dieu.
Fi ! des lâches poltrons qui ne bougent d’un lieu
Leur vie, sans mentir, me paraît trop mesquine.

En 1876, deux cent soixante et treize ans plus tard, nous ne sommes pas encore rendus à la Chine.

À quand la première locomotive du Pacifique Canadien ?



C’est en 1615 que Champlain réussit à s’embarquer pour l’Ouest, mais déjà il avait renoncé à remonter le Saint Laurent et il avait plus d’espoir d’arriver à la baie d’Hudson qu’au Pacifique.

Il prit la voie de la rivière dite des Algonquins (l’Ottawa) et fut conduit successivement par ses guides sauvages jusqu’à l’île des Allumettes, au lac Nipissingue, à la baie Géorgienne, au lac Simcoe, au lac Ontario qu’il traversa, puis sur le territoire de l’état de New-York. Ce n’était là ni la route du nord, ni celle de l’ouest : cependant, le fondateur de Québec en vit assez pour comprendre qu’il avait devant lui un pays immense à donner à son roi.

La Nouvelle-France, composée de deux ou trois postes de traite dans le golfe Saint-Laurent et d’une demi-douzaine de maisonnettes accrochées aux flancs du cap de Québec, ne pouvait pas encore se donner le luxe d’annexer ses voisins. Champlain le savait ; mais en homme de génie qui prépare l’avenir, il voulut, sans tarder, faire étudier les pays nouveaux par ses fidèles voyageurs et interprètes et par les missionnaires. À quelque temps de là, il eut la bonne fortune de prendre à son service le jeune Nicolet ; nous verrons qu’il sut mettra à profit ses qualités.


Jean Nicolet était né à Cherbourg, en Normandie, du mariage de Thomas Nicolet, messager ordinaire de Charlebourg à Paris, et de Marguerite de la Mer. Sous les auspices de Champlain, à ce qu’il paraîtrait, il arriva dans la colonie en 1618. Étant jeune, d’un caractère heureux, doué d’un sens religieux profond et d’une excellente mémoire, il donnait dès lors les plus belles espérances.

On l’envoya immédiatement hiverner chez les Algonquins de l’Isle (l’île des Allumettes, plus loin que la ville d’Ottawa) pour y apprendre leur langue qui était d’un usage général dans l’Ouest et sur la rive gauche du Saint-Laurent

Il resta deux années consécutives chez ces peuples, les suivant dans leurs courses, partageant leurs fatigues et leurs dangers avec courage, sans voir aucun Français durant tout ce temps. Il eut occasion de passer plusieurs fois sept ou huit jours sans rien manger, et une fois il fut sept semaines entières sans autre nourriture qu’un peu d’écorce de bois.

Devenu familier avec la langue (vers 1622), il fut chargé, à la tête de quatre cents Algonquins, d’aller négocier la paix avec les Iroquois, et il s’en tira heureusement. Il demeura ensuite huit ou neuf années au milieu des Nipissiriniens (gens du lac Nipissing) qui étaient aussi de race algonquine. « Là il passait pour un de cette nation, entrant dans les conseils fort fréquents à ces peuples, ayant sa cabane et son ménage à part, faisant sa pêche et sa traite. » En un mot, il devint presque aussi sauvage que ses compagnons, disent les mémoires du temps.

Un fait qui n’est pas assez admis, c’est l’étendue des rapports que les tribus sauvages avaient entre elles pour l’échange des produits particuliers à leurs différents pays. Des bords de l’Atlantique au centre du continent, il existait de la sorte des communications suivies. Du Mexique à la Colombie britannique un autre courant d’affaires existait. De ces deux mouvements, on connaît celui qui allait du golfe Saint Laurent au golfe du Mexique, en remontant notre fleuve, traversant les grands lacs et descendant le Mississipi. Jacques Cartier mentionne les peuples lointains qui trafiquaient avec ceux du St-Laurent. Les coquillages, notamment, dont se paraient nos Indiens, venaient du golfe du Mexique.

Vers 1625, le Frère Sagard, en mission dans le voisinage de la baie Géorgienne, mentionne que les Nipissiriniens allaient chaque année en traite chez une nation éloignée de cinq ou six semaines de marche du Nipissing. Cette nation passait pour avoir commerce avec un autre peuple encore plus éloigné, qui venait par mer sur de grands canots de bois ; on ajoutait certains détails de costumes et de mœurs qui sont particuliers à la race tartare.

Cette mer, pensait-on, devait être le Pacifique par où l’on espérait pouvoir se rendre à la Chine. Le Frère Sagard forma même le projet de ce voyage, mais les circonstances l’empêchèrent de l’exécuter.

À cette époque, Nicolet, qui habitait avec les Nipissiriniens, devait aussi avoir connaissance des rapports des Sauvages sur le même sujet ; s’il ne l’a pas écrit comme a fait le Frère Sagard, il l’a suffisamment prouvé par son voyage dans le sud-ouest en 1634.



L’apprentissage de Nicolet était chose accomplie, lorsque, en 1629, les Anglais s’emparèrent de Québec, et ne lui laissèrent, comme aux autres interprètes, que l’alternative de se livrer à eux, ou de s’enfoncer dans les forêts en compagnie des Sauvages, ses amis.

C’est peut être durant l’époque critique de 1629 à 1633 que nos voyageurs jetèrent les plus forts germes d’amitié parmi les tribus algonquines et huronnes. Séparés tout-à-coup de leur base d’opération, on les aurait crus enlevés à jamais au monde civilisé, sinon à la vie même. Cependant il n’en fut rien. Il arriva plutôt le contraire de ce à quoi l’on aurait pu s’attendre. Jusque-là, le trafic des pelleteries pour des articles de fabrication européenne avait servi au commencement d’alliance qui nous permettait de remonter l’Ottawa et de visiter la baie Georgienne, mais il s’en fallait de beaucoup que nous fussions à l’aise sur ces territoires. Cela, du reste, se passait au moment où les colons anglais, débarqués en même temps que nous sur les plages de l’Atlantique, n’avaient pas encore osé se risquer à dix arpents de leurs cambuses. Nous avions déjà franchi des centaines de lieues de pays et attiré la traite, en larges proportions, dans la vallée du Saint Laurent. Les interprètes, les « voyageurs, » selon le mot consacré, se refusaient à quitter leur conquête ou à y introduire les Anglais. Ils ne craignaient pas de retourner au fond des bois reprendre la vie d’aventure et s’appliquer plus que jamais à agrandir l’influence du nom français vers l’ouest. Sans pouvoir compter avec certitude sur le retour du drapeau blanc à Québec, ils se mirent en travers des projets que les marchands anglais auraient pu concevoir de se répandre de ce côté. Ainsi, pour compenser efficacement les fautes d’une administration mal éclairée, cinq ou six pauvres hommes du peuple, prenant l’ennemi par derrière, nous préparaient avec ardeur une revanche éclatante en rapprochant tout-à-fait de nos intérêts les nations éparses qu’un accident ordinaire, ou simplement un abandon de quelques années, pouvaient faire tourner contre nous.



Soit que Nicolet fût de retour à Québec en 1629 et qu’il en repartit aussitôt, ou qu’il n’eût pas encore eu occasion d’y retourner, on sait qu’il vécut avec les peuples de l’Ouest de 1618 à 1628 et tant que dura l’occupation du Canada par les Anglais, de 1629 à 1632.

Vers 1634, on le rappela au sein de la colonie, où Champlain venait de reprendre la direction des affaires. Les renseignements dont il fit part à ce dernier, touchant les contrées de l’ouest et du sud-ouest, ne pouvaient manquer de fixer l’attention du fondateur de Québec, qui dans ses découvertes n’avait pu s’avancer assez loin lui-même pour reconnaître les lacs Michigan et Érié, mais qui cependant en avait entendu parler. Champlain, le premier et le plus entreprenant de ceux qui tentèrent après Jacques-Cartier la découverte de l’intérieur de la Nouvelle-France, crut devoir tirer parti des connaissances géographiques acquises par Nicolet, et de l’affection que lui témoignaient les Sauvages.



Il paraîtrait que Champlain n’a connu le lac Érié que par de très vagues renseignements. Toutefois, il n’ignorait pas, dès 1603, l’existence de la chute du Niagara, puisque la Franchise, qui lui dédie un sonnet, s’exprima ainsi :


Muses si vous chantez vraiment je vous conseille
Que vous louiez Champlain pour être courageux ;
Sans crainte des hasards, il a vu tant de lieux
Que ses relations nous contentent l’oreille.

Il a vu le Pérou[1], Mexique, et la merveille
Du Vulcain infernal qui vomit tant de feux ;
Et les sauts Mocosans[2] qui offensent les yeux
De ceux qui osent voir leur chute non pareille.


Lescarbot écrit, en 1610, une pièce de vers dans laquelle il parle des grands sauts que les Sauvages disent rencontrer en remontant le Saint Laurent jusqu’au voisinage de la Virginie.

Quant au lac Huron, Champlain en avait visité partiellement la côte orientale. Nicolet est le premier Français qui l’ait traversé ou côtoyé et qui ait vogué ensuite sur le lac Michigan (1634).

Champlain ne savait presque rien du lac Michigan. Dans sa carte de 1632, il le fait détendre vers le nord, tandis qu’au contraire il s’épanche dans la direction du sud. Il parle des Mascoutins (la nation du Feu) par les rapports que lui en ont faits les Hurons : — or, les gens du Feu auquel il donne le même nom, mais en langue huronne (Asistagueronnons), habitaient le fond de la baie des Puants, ou Green Bay, qui est sur la côte du lac Michigan, précisément à l’endroit où nous verrons que Nicolet laissa le lac pour s’engager dans les terres. C’est la notion géographique la plus étendue, quoique incertaine, dont Champlain ait fait usage dans cette direction.



Avec le rétablissement de Québec en 1633, la Nouvelle France entrait dans une ère de progrès assez soutenu. Champlain qui, malgré le poids de soixante-et-sept ans, tenait à pousser son œuvre vigoureusement sous le nouveau régime de la compagnie des Cent Associés, prépara tout pour s’assurer le cours du fleuve en haut comme en bas et pour lancer ses éclaireurs sur le chemin de la mer de l’ouest — le Pacifique.

Vers le premier juillet 1634, une double expédition partit de Québec. L’un des convois s’en allait bâtir un fort aux Trois-Rivières, et l’autre, composé du Père de Brebœuf et Jean Nicolet nomme personnages principaux, se destinait aux missions et aux explorations « des pays d’en haut, » aujourd’hui la province d’Ontario.

Le 4 juillet, tout le monde était réuni aux Trois-Rivières. Nicolet assista de la sorte à la fondation d’une place où devaient s’écouler les dernières années de sa vie.

Par les Relations des Jésuites, on suit le Père de Brebeuf et Jean Nicolet voyageant ensemble des Trois Rivières jusqu’au haut de l’Ottawa, route du pays des Hurons. Le Père écrit à ce propos que Nicolet se rendit avec lui jusqu’à l’île des Allumettes, et que, en route, il supporta tous les travaux des plus robustes Sauvages.

Resté à l’île des Allumettes, tandis que le Père de Brebeuf poursuivait son chemin, Nicolet fit ses préparatifs de voyage vers les pays inconnus conformément à ses instructions et à son expérience personnelle. Ensuite, il se rendit chez les Hurons, au bord du lac de ce nom, où il prit avec lui sept Sauvages et s’enfonça dans la direction du lac Michigan, alors totalement ignoré des blancs. Ils se dirigea vers la contrée dite des Gens de Mer, lesquels étaient ainsi nommés parce que d’après la description qu’ils donnaient d’une grande étendue d’eau qui se rencontrait au-delà de leur pays, les Français les croyaient voisins de la mer Pacifique, ou tout au moins à proximité d’une rivière considérable qui y menait. Ces gens de mer n’étaient connus des Français que par ouï-dire. On ne les supposait point cruels. De plus, il était dit qu’avec l’algonquin et le huron, tout homme pouvait s’entendre avec eux. Nicolet possédait le huron iroquois comme l’algonquin, ce qui, de nos jours, équivaudrait à parler le français, l’allemand et l’anglais.

Parvenu à la baie Verte ou des Puants au milieu des Mascoutin, Nicolet avait épuisé, selon les apparences, la géographie de ses guides. Il entrait en plein pays inconnu. Tous les rêves lui étaient permis, car ayant devant lui une immense contrée à parcourir, entendant sans cesse parler de grands cours d’eau, de mers prochaines, de peuples trafiquants et navigateurs, il marchait, dans son imagination, à la découverte du reste du globe, complétant l’œuvre de Colomb et de Cartier, qui avaient voulu se rendre à la Chine, mais qui en avaient été empêchés par la largeur du continent d’Amérique.



Un regard sur la carte nous montre la possibilité de passer sans embarras de la baie Verte au Mississipi. Les Sauvages de la baie en connaissaient le chemin, de toute nécessité. Nicolet sut se le faire indiquer, et peut-être fut-il guidé par ces peuples eux-mêmes dans un voyage qui promettait aux Indiens une suite de rapports avantageux avec les compatriotes du hardi coureur de bois.

Nicolet remonta la rivière aux Renards et franchit le portage facile qui, à la hauteur des terres, la sépare de la rivière Ouisconsin, laquelle se décharge dans le Mississipi.

Il avait pour mission de « traiter de la paix, » c’est-à dire de faire alliance avec les peuples qu’il rencontrerait et d’étendre ainsi la renommée et le commerce des Français.

Au voisinage de l’une de ces nations, il s’arrêtait et accomplissait dans toute sa pompe le cérémonial usité en pareille circonstance, — y ajoutant même certains expédients tirés des coutumes des peuples civilisés, ce qui le faisait passer pour un homme extraordinaire.

À deux journées des Gens de Mer, il envoya un de ses Hurons annoncer la nouvelle de la paix, laquelle fut bien accueillie, surtout lorsque l’on sut que c’était un Européen qui portait la parole. On dépêcha plusieurs jeunes gens au devant du Manitouiriniou, l’être merveilleux. Celui-ci, qui partageait probablement la croyance que ces peuples n’étaient pas loin des Chinois, ou qu’ils devaient les connaître, s’était revêtu d’une grande robe de damas de la Chine, toute parsemée de dessins de fleurs et d’oiseaux, et s’avançait vers eux en déchargeant ses pistolets qu’il tenait à chaque main. Son apparition causa une surprise et un ravissement extrêmes : la nouvelle s’en répandit au loin, de nation en nation. On disait qu’un homme était venu qui portait le tonnerre, etc. Nicolet, expert dans l’art de manier l’esprit des Sauvages, se rendit populaire partout et convoqua des conseils qui dépassèrent en solennité ceux que l’on avait coutume de tenir. À l’une de ses assemblées, il y eut de quatre à cinq mille hommes. Chaque chef de quelque importance voulut donner son festin ; dans l’un de ces repas on servit jusqu’à cent vingt castors. Bref, l’entente la plus cordiale s’établit entre ses peuples et l’envoyé français.

C’est dans le cours de ce voyage qu’il eut l’honneur d’arriver à la connaissance du Mississipi.

Le Père Le Jeune écrivait six années après l’événement ; « Le sieur Nicolet, qui a le plus avant pénétré dedans ces pays si éloignés, m’a assuré que s’il eût vogué trois jours plus avant sur un grand fleuve qui sort au second lac des Hurons (le lac Michigan), il aurait trouvé la mer. Or, j’ai de fortes conjectures que c’est la mer qui répond au nord de la Nouvelle Mexique, et que de cette mer on aurait entrée dans le Japon et la Chine. »

Pourtant, il s’en fallait de beaucoup, que ce fut le chemin tant cherché ! Trompé par les mots Mississipi (les grandes eaux), le courageux Nicolet, déjà préparé à cette croyance pensa qu’il s’agissait tout à la fois et d’un fleuve considérable et de l’océan Pacifique où devait aboutir cette voie tant désirée. Il ne se trompait qu’à moitié. Le problème dont s’occupaient, non seulement les Français, mais encore les Espagnols, les Hollandais et les Anglais, dut lui paraître à peu près résolu.

L’histoire tient compte des erreurs de ses contemporains, comme elle a fait pour ceux qui vinrent après lui ; elle ne peut s’empêcher de saluer dans Nicolet un voyageur désintéressé qui, par ses explorations dans l’intérieur de l’Amérique, s’est fort distingué de son temps, et dont les mérites sont incontestables, quoique par la suite on ait pu les oublier, de même que nombre de pages honorables de notre passé. Plus heureux que l’espagnol de Soto, il est revenu des bords lointains du Mississipi, et son œuvre ne s’est pas arrêtée là. Il a ouvert, le premier, la route de ces contrées où la religion et le patriotisme de la France ont brillé avec éclat. « Il a servi la cause de l’humanité et glorifié le nom français, » dit M. Gabriel Gravier dans le chapitre qu’il lui consacre.



Aucun Européen n’avait marché sur les traces de Soto. Son expédition, sa mort, étaient choses sans bon résultat. La gloire de Nicolet n’a rien à craindre d’un devancier qui, tout compte fait, ne l’a pas devancé, puisque les terres et les peuples du Mississipi étaient encore parfaitement inconnus au temps de Champlain.

Trente-neuf ans plus tard (1673) Louis Jolliet et le Père Marquette reconnurent le Mississipi. On pensait toujours qu’il se déchargeait dans le Pacifique. Cavelier de la Salle décida la question en 1682. Néanmoins, il fallut attendre encore dix-sept ans pour que d’Iberville, trouvant par le golfe du Mexique l’embouchure du fleuve (1699), eût complété les recherches. On voit que les entreprises de cette nature ne sont pas toujours couronnées de succès au premier coup.

Il est facile de se figurer l’intérêt qui s’attacha au rapport de Nicolet, lorsqu’il retourna à Québec, et la joie que dut en ressentir Mr. de Champlain. Le lecteur verra que bientôt les informations rapportées par Nicolet produisirent d’heureux et grands résultats.

« Feuilletons les annales de la Nouvelle-Angleterre, dit M. Ferland, et nous y trouverons précieusement conservée l’histoire d’hommes considérés comme remarquables, parce qu’ils osèrent s’avancer les premiers jusqu’à cinquante ou soixante lieues des côtes de la mer. Chez nous, on connaît à peine le nom d’un Français du Canada (Nicolet) qui, dès les premières années de la colonie, avait déjà pénétré bien loin dans les régions inconnues de l’Ouest. Nicolet ne s’amuse pas, comme les Anglais de Plymouth et de Boston, à tâtonner autour des établissements européens. S’embarquant sur le frêle canot d’écorce, il remonte les rapides de l’Ottawa, pénètre, au moyen de petites rivières, des lacs et des portages, jusqu’au lac Huron, qu’il traverse, et visite une partie du lac des Illinois (aujourd’hui Michigan.) De la Baie-Verte, où il est vironné de tribus remuantes et inconnues, il poursuit sa route vers l’Oust, remonte la rivière aux Renards, passe, par un portage assez court, à celle du Wisconsin, et vogue enfin sur les eaux qui appartiennent au vaste bassin du Mississipi. Il s’arrête à près de quatre cents lieues du fort de Québec, après avoir reconnu la côte septentrionale du lac Huron et une partie des pays qui forment les États du Michigan et du Wisconsin. Ce voyage et ces découvertes auraient suffi pour former la réputation de cinq ou six traiteurs chez nos voisins. »



Si l’expédition de Nicolet ne causa pas la même émotion que, plus tard, celle de Jolliet et Marquette, cela ne peut être attribué qu’à la date où elle a eu lieu. La Nouvelle-France ne comptait encore que Tadoussac, Québec et les Trois-Rivières, en remontant le fleuve. La population de ces postes se composait d’une poignée de Français, tout fraîchement débarqués et fort occupés à défricher un coin, de terre pour leur subsistance.

D’ailleurs, il faut dire que Nicolet ne fut de retour que dans l’automne de 1635 et qu’il perdit, quelques semaines après, dans la personne de Mr. de Champlain, le principal sinon, le seul homme d’autorité qui fut disposé à poursuivre les travaux de découvertes, si on en excepte les Jésuites ; mais Nicolet n’était pas au service de ces Pères.

À partir du 9 décembre 1635, j’ai constaté la présence de Nicolet aux Trois-Rivières ; jusqu’à sa mort, il a habité ce lieu, qui fut sa seule résidence dans la colonie en dehors de l’époque où il avait vécu avec les Sauvages de l’ouest. De 1635 à 1642, il ne s’écarte pas des Trois-Rivières, et y remplit les fonctions d’interprète et de commis de la traite du lieu, pour la compagnie de la Nouvelle-France. [3]

Le père Le Jeune (1636), après avoir parlé de la charité de Nicolet et de son empressement à se rendre utile aux missionnaires, ajoute : « J’ai quelques mémoires de sa main qui pourront paraître un jour touchant les Nipissiriniens avec lesquels il a souvent hiverné et ne s’est retiré que pour mettre son salut en assurance dans l’usage des Sacrements, faute desquels il y a grand risque pour l’âme parmi les Sauvages. »

Ces mémoires sont perdus, ou le Père Le Jeune les a versés dans les Relations que lui-même et le Père Vimont écrivirent après 1636, car on y trouve de nombreux renseignements sur les pays et les peuples du sud-ouest, ainsi que la déclaration clairement formulée que Nicolet était de tous les Français celui qui avait pénétré le plus loin dans cette direction.

La Relation de 1637 dit : « Il y a quantité de nations sédentaires voisines des Hurons. L’Évangile doit porter là son flambeau. » En 1639, elle ajoute « que l’on jette les yeux sur la nation Neutre [4] qui est une maîtresse porte pour les pays méridionaux, et la nation des Puants [5] qui est un passage des plus considérables pour les pays occidentaux un peu plus méridionaux [6]. »

Il y a dans les Relations de 1636 à 1640 plusieurs longs paragraphes à ce sujet. Celle de 1640, écrite par le Père Le Jeune et daté de Québec, le 10 septembre, renferme un chapitre spécial sur les tribus de l’ouest et du sud-ouest. Jean Nicolet et le Père de Breboeuf, son continuateur à cet égard, ont dû en fournir la matière. Le Père Le Jeune se donne le plaisir d’une petite dissertation sur la possibilité de se rendre par ces pays jusqu’au Pacifique. C’était depuis Colomb, le rêve de tout Européen qui s’occupait de ces régions nouvelles. Les deux sonnets de la Franchise et de Lescarbot n’avaient rien perdu de leur actualité.



Sous M. de Montmagny (1636-1648), la pensée qui présidait à l’administration de la colonie était indifférente aux découvertes, et selon toutes les apparences, il était plus dans les habitudes de M. de Champlain que dans celles de son successeur de s’enquérir de ce qui se passait à cinq ou six cents lieues de Québec, dans les contrées de l’Ouest, et d’y envoyer des explorateurs.

Néanmoins, les découvertes de Nicolet donnèrent le branle à tout un mouvement pour atteindre les limites du continent dans la direction du Pacifique. Longtemps les Français pensèrent y réussir en se dirigeant à l’aide du Mississipi ; c’est à des trifluviens, les La Verendrye, qu’était réservé l’honneur de pousser le plus loin les explorations de l’Ouest sous le gouvernement français (1731-49).

En 1640, un Anglais du nom de Dermer, entreprit de chercher un chemin pour se rendre à la Chine à travers le nord de l’Amérique. Il en était à explorer le Saguenay, lorsque le Père Vimont nous le montre comme un écervelé qui ne sait pas le premier mot de la chose qu’il cherche. « Quand il aurait trouvé la mer du nord, écrit-il, il n’aurait rien découvert de nouveau, ni rencontré aucune ouverture au Nouveau-Mexique. Il ne faut pas être grand géographe pour reconnaître cette vérité. » Ce qui prouve que les Français voyaient déjà assez clair sur la carte l’intérieur du continent.

La Relation de 1640 ajoute, parlant de la région qui est au-delà du lac Huron :

« Ce serait une entreprise généreuse d’aller découvrir ces contrées. Nos Pères qui sont aux Hurons, invités par quelques Algonquins, sont sur le point de donner jusque à ces gens de l’autre mer dont j’ai parlé. » Dans la pensée des Français, les Gens de Mer, à la recherche desquels Nicolet s’était mis, devaient être voisins du Pacifique.

La relation du Père Le Jeune indique clairement le désir que l’on avait de reconnaître ces contrées. Nous savons du reste que l’on ne tarda pas à se mettre à l’œuvre. En 1641, le lac Supérieur, le lac Érié, et certaines parties des terres du sud-ouest virent arriver les missionnaires et les trafiquants de pelleteries.

M. Pierre Margry appuie fortement les droits de Nicolet à la découverte d’une étendue considérable de pays au sud-ouest du lac Michigan : « Les peuples que le Père Vimont dit avoir été pour la plupart visités par Nicolet sont les Malhominis ou gens de la folle-avoine, les Ouinipigons ou Puans, les Poutéouatamis, les Illinois, les Sioux et les Assiniboines. Ce sont là des noms bien connus de ceux qui ont étudié l’histoire ancienne de l’Amérique du Nord, et rien ne peut mieux nous expliquer la route vraisemblable de Nicolet que le récit de l’exploration de la baie des Puans en 1670 par le Père Allouez, exploration dans laquelle ce Père trouva les Ousakis, les Poutéouatamis, les Maskoutins, les Ouinipigons, et les Miamis établis, dit-il, dans un très beau lieu, où l’on voit de belles plaines et des campagnes à pertes de vue. Leur rivière, ajoute-t-il, conduit dans la grande rivière nommée Mississipi. Il n’y a que six jours de navigation. »

Les Nadouessioux (Sioux) et les Assinibœls visités par Nicolet étaient les deux peuples les plus à l’ouest de tous ceux que le Père Vimont mentionne à propos de son voyage. L’idée de se rendre dans leur pays par la voie la plus directe paraît avoir conduit les Pères Rymbault et Jogues, dès l’année 1641, à entreprendre le voyage qui leur fit découvrir le lac Supérieur. Sept ou huit années plus tard, les Français étaient déjà en rapport avec les Sioux par Chagoamigon qui est à l’extrémité sud du lac Supérieur, mais quatre-vingt dix ans devaient s’écouler avant que Pierre de la Verendrye eût poussé ses découvertes jusqu’à la rivière des Assiniboines, située à l’ouest du lac des Bois, et que Nicolet n’a certainement pas visitée, quoiqu’il ait pu rencontrer des Sauvages du territoire qu’elle arrose.



À la suite du voyage de Nicolet et des entreprises des missionnaires, les peuples d’au-delà des grands lacs, dans la direction du Mississipi et du Missouri commencèrent à être connus. En 1654, il descendit même aux Trois-Rivières une flottille de traite considérable qui venait de quatre cents lieues, et montée par cent vingt sauvages qui n’étaient jamais venus aux rives du Saint-Laurent, vers les Français. On les appelait Ontaouacks qui étaient le nom appliqué à plusieurs tribus de ces contrées. Ils furent suivis par deux jeunes Français qui se rendirent avec eux dans leur pays et qui revinrent avec une seconde flottille de traite deux ans après. La Relation de 1656 dit que l’on avait souvenance d’avoir vu parmi ces nations « une assemblée de trois mille hommes qui se fit pour traiter de la paix aux pays des Gens de Mer. » C’était sans doute l’une de celles tenues par Nicolet vingt ans auparavant.

Le colonel Wood, de la Virginie, qui habitait la rivière James, découvrit, dit-on, en diverses excursions de 1654 à 1664, plusieurs branches des grandes rivières de l’Ohio et du Mississipi.

On soutient aux États-Unis que le colonel Wood découvrit le Mississipi en 1654 et que le capitaine Bolton s’y rendit en 1670.

Ce qui est bien certain, c’est que les Français ont eu connaissance de ces régions avant Wood et avant 1654. Les preuves abondent. Outre le voyage de Nicolet et les notes des Relations, nous voyons que l’année même du premier voyage de Wood, les nations de l’Ouest descendent jusqu’aux Trois-Rivières. Il faut bien croire qu’elles avaient été découvertes par les Français, car il est difficile de supposer des Sauvages « découvrant » les établissements français situés à plusieurs centaines de lieues de leur pays.

Espagnols, Anglais et Français sont sur les rangs pour obtenir de l’histoire qu’elle les reconnaisse comme les découvreurs du Mississipi : De Soto en 1540, Nicolet en 1634, Wood en 1654, Bolton en 1670, Jolliet et Marquette en 1673, Hennepin en 1680, et enfin La Salle en 1682.

La gloire de la grande découverte appartient à Jolliet et Marquette, il n’en faut plus douter. Mais n’allons pas croire qu’il furent les premiers Français qui osèrent s’aventurer dans cette direction. Le voyage de Nicolet leur avait ouvert la voie.

C’est le premier Français connu qui soit allé au Mississipi. Ses découvertes n’ont pas été sans résultat comme celles de De Soto, du col. Wood et du capt. Bolton.

J’en conclus qu’il mérite une large place dans l’histoire de la découverte en question.


Après la vie active qu’il avait menée dans les bois pendant dix-sept ans, Nicolet fut employé sept autres années (jusqu’à sa mort) au poste des Trois-Rivières, le plus turbulent, le moins sûr de tout le pays. Ayant en main les intérêts de la traite des Cent-Associés, on le vit plus d’une fois donner des preuves de l’empire qu’il exerçait sur les Sauvages. En de certains moments de crise, le poids de son influence mit fin aux difficultés de tous genres qu’entraînent toujours les rapports avec les tribus sauvages. Son dévouement était acquis pour tous, Français ou Indiens.

Sa femme, Marguerite Couillard, filleule de Champlain, ne lui donna qu’une fille, laquelle épousa Jean-Baptiste le Gardeur de Repentigny, dont le fils, Augustin le Gardeur de Courtemanche, officier dans les troupes, se distingua par de longs et utiles services dans l’ouest, fut un digne contemporain de Nicolas Perrot, de même qu’un honorable rejeton de son grand-père Nicolet.

Deux frères de Nicolet, dont l’un prêtre et l’autre navigateur, quittèrent le Canada quelques années après sa mort. Il ne resta plus que le nom du courageux voyageur imposé par les trifluviens à la rivière de Nicolet, la même que Champlain avait baptisé du nom de Pontgravé.

Noble homme Jean Nicolet de Belleborne, comme le qualifie l’abbé Tanguay d’après un document du temps, possédait, de concert avec Olivier le Tardif, son beau-frère, une terre (plus tard le bois Gomin) sur la route actuelle de Sainte-Foye près Québec. Le ruisseau Belleborne traverse une partie de la propriété de l’historien J. M. LeMoine et est encore connu sous ce nom.



La guerre des Iroquois fournissait souvent à Nicolet des occasions de montrer son zèle pour le service du roi et de la religion ; sa mort ne manque pas de grandeur.

Une troupe d’Algonquins des TroisRivières ayant capturé un Sokokiois (Sauvages de la Nouvelle-Angleterre dont la nation était alliée aux Iroquois), l’amena de cette place pour le tourmenter. C’était le 19 octobre 1642. Le malheureux fut livré à la barbarie des hommes, des enfants et des femmes, — ces dernières n’étaient pas les moins actives dans ces sortes de supplices. La plupart de ces Sauvages étant païens, conséquemment peu susceptibles de suivre les avis des missionnaires, on se trouva fort en peine de savoir comment délivrer le prisonnier. Nicolet eut pu être d’un grand secours en cette circonstance, mais il était parti depuis quelques semaines pour aller à Québec remplacer momentanément M. Olivier Le Tardif, son beau-frère, commis général de la Compagnie de la Nouvelle-France, qui passait en France.

Les historiens qui ont fait de Nicolet un commis général de la Compagnie se sont trompés. M. Gand, qui remplissait cette charge, mourut en activité l’année 1611 ; son successeur fut Le Tardif. Nicolet, qui était l’interprète et apparemment le principal employé du poste des Trois-Rivières, n’exerça la charge de commis général qu’en remplacement de Le Tardif, comme on vient de le voir.

Le Père Le Jeune, montant aux Trois-Rivières à l’époque où y arrivait le prisonnier en question, intercéda vainement pour lui auprès de ses bourreaux ; ceux-ci répondirent aux remontrances par de nouveaux tourments infligés à leur victime. M. des Rochers gouverneur de la place, voyant qu’il n’obtenait rien de ces forcenés, envoya un canot à Québec avertir le gouverneur-général et solliciter l’intervention de Nicolet.

Le généreux employé, n’écoutant que son cœur, se jeta dans une chaloupe, avec M. de Chavigny, et deux ou trois autres Français qui allaient à Sillery, où demeurait M. de Chavigny. C’était à la fin d’octobre, sur les sept heures du soir, au milieu d’une tempête épouvantable. Ils n’étaient pas arrivés à Sillery qu’un coup de vent du nord-est fit chavirer la chaloupe. Les naufragés s’accrochèrent à l’embarcation renversée sans pouvoir la remettre à flot. Alors Nicolet s’adressant à M. de Chavigny, dit : « Sauvez-vous, vous savez nager, je ne le sais pas. Je m’en vais vers Dieu. Je vous recommande ma femme et ma fille. » M. de Chavigny se jeta seul à la nage et atteignit la terre avec beaucoup de peine. Les malheureux qui restaient cramponnés à la chaloupe furent emportés par les vagues à mesure que le froid les gagna.



La perte de Nicolet fut vivement regrettée, car il s’était concilié l’estime et l’affection, non-seulement des Français, mais encore des Sauvages. « Il était également et uniquement aimé des Sauvages et des Français. Il conspirait puissamment, autant que sa charge le permettait, avec nos Pères, pour la conversion de ces peuples, lesquels il savait manier et tourner où il voulait, d’une dextérité qui à peine trouvera son pareil (Relation de 1643.) » Souvent déjà, il s’était exposé au danger de la mort pour des motifs de charité. « Il nous a laissé, observe le Père Vimont, des exemples qui sont au-dessus de l’état d’un homme marié et tiennent de la vie apostolique et laissent une envie aux plus fervents religieux de l’imiter. »

Tel fut Jean Nicolet, un canadien de cœur qui travailla, sans songer à la gloire, pour établir le nom français et la religion dans ces contrées barbares.


Le premier mot de notre histoire
Est un long cri de dévouement.

  1. Pas que nous sachions.
  2. Mocosa, ancien nom de la Virginie, ce qui se rapporterait au Niagara. Pas plus que le Pérou, Champlain ne l’avait vu, mais, évidemment, il en avait entendu parler.
  3. Dans l’Opinion Publique, 6 et 14 novembre 1873, j’ai établi les faits et les dates dont on peut se servir pour suivre Nicolet dans les détails de sa carrière.
  4. Sauvages de langue huronne, au sud des Hurons. Le Père de Brebœuf passa l’hiver 1640 chez eux.
  5. Gens de la baie Verte, en guerre avec les Neutres.
  6. De la baie Verte, par la rivière aux Renards et la rivière Wisconsin, au Mississipi.