Au hasard de la vie/Le retour d’Imray

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 29-47).


LE RETOUR D’IMRAY




IMRAY avait réalisé l’impossible. Sans avertissement, sans aucune raison plausible, en pleine jeunesse et au seuil de sa carrière il avait préféré disparaître du monde… c’est-à-dire de la petite garnison de l’Inde où il résidait. Tel jour il était là vivant, sain, heureux, et très en évidence à son club, parmi les tables de billard. Le lendemain on ne le vit plus, et toutes les recherches furent impuissantes à découvrir où il pouvait bien être. Il avait quitté son poste ; il n’avait pas paru à son bureau à l’heure réglementaire, et son dog-cart n’était pas sur les voies publiques. Pour ces motifs et parce qu’il entravait à un degré infinitésimal le fonctionnement administratif de l’Empire des Indes, ledit Empire des Indes s’arrêta un laps de temps infinitésimal à s’enquérir du sort d’Imray. On dragua les étangs, on sonda les puits, on lança des télégrammes le long des lignes de chemin de fer et jusqu’au port de mer le plus proche… à douze cents milles de là… mais pas plus au bout des filins de drague qu’à celui des télégrammes on ne retrouva Imray. Il avait disparu, et son poste cessa de le connaître. Alors, comme la besogne du grand Empire des Indes ne souffrait pas de retard, elle se remit en marche, et Imray cessa d’être un homme pour devenir une énigme… un de ces mystères dont les gens s’entretiennent aux tables du club pendant un mois, avant de les oublier à jamais. Ses fusils, chevaux et équipages furent adjugés au plus fort enchérisseur. Son chef hiérarchique écrivit une lettre stupide à la mère d’Imray, disant que celui-ci avait disparu inexplicablement, et que son bungalow restait vide sur la route.

Trois ou quatre mois d’une saison de chaleur brûlante avaient passé, lorsque mon ami Strickland, des forces policières, jugea convenable de prendre à bail le bungalow, du propriétaire indigène. Cela se passait avant ses fiançailles avec Mlle Youghal (dont l’histoire a été contée ailleurs) et alors qu’il poursuivait son enquête sur la vie indigène. Sa vie à lui était déjà passablement originale, et les gens se plaignaient de ses us et coutumes. Il y avait parfois des vivres dans son logis, mais il n’y avait pas d’heures régulières pour les repas. Il mangeait, debout et circulant, n’importe ce qui se trouvait dans le buffet, et cela ne vaut rien pour les viscères des humains. Son équipement domestique se réduisait à six carabines, trois fusils de chasse, cinq selles, et une collection de cannes à pêche à tiges rigides, plus grosses et plus fortes que les plus grosses lignes à saumon. Ces objets occupaient une moitié de son bungalow, dont l’autre était livrée à Strickland et à sa chienne Tietjens… une énorme lice rampur qui n’aboyait que quand on le lui ordonnait et qui absorbait chaque jour les rations de deux hommes. Elle parlait à Strickland dans un langage à elle, et chaque fois que dans ses promenades au dehors elle voyait des choses susceptibles de nuire à la paix de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, elle allait retrouver son maître pour lui en donner avis. Strickland prenait aussitôt des mesures, et ses efforts aboutissaient à du tracas, de l’amende et de l’emprisonnement pour autrui. Les indigènes croyaient que Tietjens était un démon familier, et la traitaient avec tout le respect qu’engendrent la crainte et la haine. Elle avait une pièce du bungalow réservée à son usage spécial. Elle possédait un lit, une couverture et une auge à boire, et si quelqu’un entrait la nuit dans la chambre de Strickland elle ne manquait pas de jeter à terre l’intrus et de donner de la voix jusqu’à ce que l’on vînt avec une lumière. Strickland lui doit la vie. Comme il était sur la frontière à la recherche d’un assassin local, celui-ci arriva au petit jour dans l’intention d’envoyer Strickland beaucoup plus loin que les îles Andaman, mais Tietjens le surprit alors que, un coutelas entre les dents, il se glissait sous la tente de Strickland, et, la liste de ses forfaits une fois établie aux yeux de la loi, il fut pendu. À partir de cette date Tietjens porta un collier d’argent massif et usa d’une couverture de nuit à monogramme ; et, Tietjens étant une chienne raffinée, ladite couverture était en drap de Cachemire à double épaisseur.

Sous aucun prétexte elle ne voulait se séparer de Strickland, et lorsqu’il fut malade de la fièvre elle causa beaucoup d’ennuis aux médecins, car elle ne savait comment secourir son maître et refusait de laisser personne lui apporter son aide. Macarnaght, du corps médical des Indes, fut obligé de lui cogner sur le crâne avec un fusil, pour lui faire comprendre qu’elle devait céder la place aux gens qui administrent la quinine.

Peu de temps après que Strickland eut loué le bungalow d’Imray, mes occupations m’amenèrent dans cette garnison, et comme de juste, les logements du club étant pleins, je me logeai chez Strickland. C’était un agréable bungalow, pourvu de huit chambres et d’un toit de chaume épais qui le mettait à l’abri de toute infiltration pluviale. Sous le vide du toit s’étalait une toile de plafond, qui avait tout aussi bon air qu’un vrai plafond à la chaux. Le propriétaire l’avait fait repeindre lorsque Strickland était entré dans le bungalow ; et il fallait savoir comment est fait un bungalow des Indes, pour soupçonner que par-dessus la toile s’étendait la sombre caverne pyramidale du toit, où les poutres et la face inférieure du chaume donnaient asile à toute espèce de rats, chauves-souris, fourmis et autres bêtes.

Tietjens m’accueillit dans la véranda par un aboiement semblable au bourdon des cloches de Saint-Paul, et me posa ses pattes sur l’épaule, et se déclara enchantée de me voir. Strickland était parvenu à organiser cette espèce de repas qu’il dénommait lunch, et dès que nous en eûmes fini, il s’en alla à ses affaires. Je restai seul avec Tietjens et mes propres soucis. L’ardeur de l’été s’était atténuée et avait fait place à l’humidité chaude des pluies. Il n’y avait pas un souffle dans l’air brûlant, mais la pluie tombait sur la terre comme des lames de baïonnettes, et son rejaillissement faisait une buée bleuâtre. Dans le jardin, les bambous et les avocatiers[1], les poinsetties[2] et les manguiers se dressaient immobiles sous l’eau chaude qui les fouaillait, et les grenouilles commençaient à croasser parmi les haies d’aloès. Un peu avant la tombée du jour, et tandis que la pluie était à son maximum, j’allai m’asseoir dans la véranda de derrière, et tout en me grattant parce que j’étais couvert de ce que l’on nomme éruption de chaleur, j’écoutai l’eau tomber en cataracte des gouttières. Tietjens sortit avec moi, et posa sa tête sur mes genoux, d’un air si mélancolique que, quand le thé fut fait, je lui donnai ses biscuits et pris mon thé dans la véranda de derrière, à cause du petit peu de fraîcheur que j’y trouvais. Derrière moi les pièces de la maison s’assombrirent. Je percevais l’odeur de la sellerie de Strickland et de la graisse de ses fusils, et ne tenais pas le moins du monde à m’installer parmi ces objets. Mon domestique personnel vint me trouver dans la pénombre ; la mousseline de ses habits trempés lui collait étroitement sur le corps, et il m’annonça qu’un gentleman était là, qui désirait voir quelqu’un. Fort à regret, et à cause de l’obscurité des chambres, je dis à mon homme d’apporter des lumières et passai dans le salon nu. J’ignore s’il y avait ou non un visiteur dans la pièce ; en tout cas je crus bien y voir une silhouette à l’une des fenêtres, mais quand les lumières arrivèrent il n’y avait plus rien dehors que les dards de la pluie et l’odeur pénétrante de la terre qui buvait. Je déclarai à mon homme qu’il n’était pas des plus malins, et m’en retournai à la véranda pour causer avec Tietjens. Elle était sortie sous l’averse et je ne réussis pas à la ramener auprès de moi, même par la séduction de biscuits avec du sucre dessus. Juste avant le dîner Strickland rentra à cheval, ruisselant d’eau, et sa première parole fut :

— Est-ce qu’il est venu quelqu’un ?

Je lui expliquai, en m’excusant, que mon domestique m’avait fait aller au salon, par suite d’une fausse alerte ; à moins que quelque vagabond n’eût tenté une visite à Strickland, et, se ravisant, n’eût pris la fuite après avoir donné son nom. Sans commentaire Strickland ordonna de servir, et, comme c’était un vrai dîner, comportant une nappe blanche, nous nous assîmes.

À neuf heures Strickland désira se mettre au lit, et j’étais moi-même fatigué. Dès que son maître se mit en route vers sa propre chambre, qui était à côté de la chambre imposante réservée à Tietjens, celle-ci, qui était restée couchée sous la table, se leva et s’en alla dans la véranda la plus abritée. Si une vulgaire épouse eût souhaité coucher dehors par cette pluie battante il n’y aurait rien eu à dire, mais Tietjens était une chienne, et donc un animal plus avisé. Je regardai Strickland, m’attendant à le voir la châtier à coups de fouet. Il sourit bizarrement, comme on sourirait après avoir raconté quelque affreuse tragédie domestique.

— Elle a fait cela tout le temps depuis que je suis arrivé ici.

Comme il s’agissait de la chienne de Strickland, je ne dis rien, mais je sentis tout ce que devait éprouver mon ami, à se voir ainsi bafoué. Tietjens prit position devant la fenêtre de ma chambre, sous les bourrasques qui se succédaient, retentissant sur le chaume, et s’éloignaient. Les éclairs éclaboussaient le ciel comme éclabousse un œuf projeté sur une grand’porte ; mais au lieu d’être jaune leur lueur était bleu pâle ; et en regardant par les fentes de mes jalousies de bambou je pouvais voir la grande chienne debout, sans dormir, dans la véranda, ses soies hérissées sur son dos, et ses pattes plantées aussi rigides que les câbles en fil de fer d’un pont suspendu. Dans les très courts intervalles du tonnerre j’essayais de m’endormir, mais il me semblait que quelqu’un avait le plus grand besoin de moi. Ce quelqu’un d’inconnu s’efforçait de m’appeler par mon nom, mais sa voix n’était qu’un murmure confus. Puis le tonnerre cessa, et Tietjens s’en alla dans le jardin, hurler à la lune basse. Quelqu’un tenta d’ouvrir ma porte, et se promena devant et parmi la maison, et s’arrêta dans les vérandas, à soupirer profondément. Au moment précis où j’allais m’endormir je crus l’entendre tambouriner avec fureur et proférer des cris au-dessus de ma tête ou à la porte.

Je courus à la chambre de Strickland et lui demandai s’il était malade et s’il m’avait appelé. Il était couché sur son lit, à moitié vêtu, sa pipe à la bouche.

— Je pensais bien que vous viendriez, me dit-il. Est-ce donc que je me suis promené par la maison ?

Je lui exposai qu’il avait été dans la salle à manger, dans le fumoir et en deux ou trois autres lieux. Il se mit à rire et me pria de retourner me coucher. Ce que je fis, et je dormis jusqu’au matin ; mais dans tous mes songes j’étais persuadé que je faisais tort à quelqu’un en ne m’occupant pas de ses besoins. Quels pouvaient être ces besoins, je l’ignorais ; mais quelqu’un, un être errant, trépidant, qui chuchotait et touchait aux serrures, me reprochait ma négligence, et à travers tous mes songes je percevais le hurlement de Tietjens dans le jardin et le cinglement de la pluie.

J’étais dans cette maison depuis deux jours. Strickland allait quotidiennement à son bureau, et me laissait seul huit ou dix heures par jour, avec Tietjens pour seule compagne. Tant que durait le plein jour j’étais à mon aise, et Tietjens aussi ; mais au crépuscule nous passions elle et moi dans la véranda de derrière où nous nous rapprochions pour nous tenir compagnie. Nous étions seuls dans la maison, mais malgré cela celle-ci n’était que trop largement habitée par un hôte avec qui je ne tenais point à avoir affaire. Je ne le voyais pas, mais je pouvais voir les tentures séparant les chambres frémir quand il venait à les traverser ; j’entendais les fauteuils de rotin gémir quand ils se redressaient sous le poids qui venait de les quitter ; et quand j’allais chercher un livre dans la salle à manger je sentais que quelqu’un attendait dans l’ombre de la véranda de devant que je me fusse éloigné. Pour donner encore plus d’agrément au crépuscule, Tietjens se tenait en arrêt devant les chambres enténébrées, tout le poil hérissé, et suivant les mouvements de quelqu’un d’invisible pour moi. Elle n’entrait pas dans les chambres, mais elle remuait les yeux, et c’était déjà bien assez. Quand mon domestique était venu régler les lampes et mettre partout de la clarté et de l’intimité, alors seulement elle consentait à m’accompagner à l’intérieur et elle passait son temps assise sur son derrière, à surveiller un homme invisible et surnuméraire qui se déplaçait çà et là derrière mon dos. Il y a des chiennes qui sont de joyeuses compagnes.

J’exposai à Strickland, le plus gentiment possible, que je comptais m’en aller au club et m’y trouver un logement. Je rendais hommage à son hospitalité ; ses fusils et cannes à pêche m’avaient ravi ; mais je n’aimais pas beaucoup la maison et son atmosphère. Il m’écouta jusqu’au bout, puis sourit très mélancoliquement mais sans ironie, car c’est un homme qui comprend les choses.

— Restez, me dit-il, pour voir ce que cela signifie. Tout ce dont vous avez parlé, je l’ai su depuis que j’occupe le bungalow. Restez et prenez patience. Tietjens m’a lâché. Allez-vous en faire autant ?

Je l’avais déjà vu se tirer d’une petite aventure ayant trait à une idole, qui m’avait mené aux portes d’une maison d’aliénés, et je ne tenais pas du tout à l’assister en de nouvelles expériences. C’était un homme à qui les désagréments arrivaient comme aux gens ordinaires les invitations à dîner.

En conséquence je lui exposai plus clairement encore que j’avais pour lui une immense amitié et que je serais toujours heureux de le voir pendant le jour, mais que je ne me souciais plus de coucher sous son toit. Cela se passait après dîner alors que Tietjens était sortie se coucher dans la véranda.

— Ma parole, cela ne m’étonne pas, dit Strickland, les yeux levés vers la toile de plafond. Regardez ça !

Entre la toile et la corniche du mur pendaient les queues de deux serpents. Elles projetaient de longues ombres sous la clarté de la lampe.

— Si vous avez peur des serpents, bien sûr…, dit Strickland. Je déteste et je crains les serpents, parce que si on regarde un serpent dans les yeux on voit qu’il en sait tant et plus sur la chute de l’homme, et qu’il ressent tout le mépris que ressentit le diable lorsque Adam fut expulsé de l’Éden. Outre quoi leur morsure est en général mortelle, et ils grimpent dans les jambes de pantalon.

— Vous devriez faire examiner votre chaume, dis-je. Passez-moi une canne à pêche et nous allons les faire tomber.

— Ils iront se cacher entre les poutres du toit, dit Strickland. Je ne puis supporter d’avoir des serpents au-dessus de ma tête. Je vais monter. Si je les jette à bas, soyez prêt à leur casser les reins avec une baguette de fusil.

Je ne tenais guère à aider Strickland dans sa besogne, mais je pris la baguette et attendis dans la salle à manger, tandis que Strickland allait prendre dans la véranda une échelle de jardinier et la disposait contre la paroi de la pièce. Les queues de serpents remontèrent et disparurent. Nous entendîmes le froissement sec de leurs longs corps courir par-dessus la toile ventrue. Strickland prit une lampe avec lui, tandis que je m’efforçais de lui démontrer le danger de faire la chasse à des serpents de toit entre une toile de plafond et un chaume, sans parler du dégât causé à la propriété d’autrui, s’il arrachait ladite toile de plafond.

— Baste ! dit Strickland. Ils vont sûrement se cacher contre les murs au voisinage de la toile. Les briques sont trop froides pour eux, et ils n’aiment rien tant que la chaleur de la salle.

Il empoigna l’angle de la toile et arracha de la corniche le tissu délabré qui céda avec un grand bruit de déchirure. Par le pertuis Strickland avança la tête dans l’obscurité de l’angle formé par les poutres du toit. Comme je n’avais pas la moindre idée de ce qui pouvait s’en abattre, je levai ma baguette de fusil en serrant les mâchoires.

— Hum ! fit Strickland, dont la voix retentit dans les profondeurs du toit. Il y a place là-haut pour une autre série de pièces, et, par Jupiter ! elles ont déjà un occupant.

— Des serpents ? fis-je, d’en bas.

— Non. C’est gros comme un buffle. Passez-moi les deux premiers brins d’une canne à pêche et je vais le pousser. Il est couché sur la maîtresse poutre.

Je lui tendis la canne.

— Un fameux nid à hiboux et à serpents. Pas étonnant si ces serpents y habitent, dit Strickland, en grimpant plus haut dans le toit. (Je pouvais voir son coude s’escrimer avec la canne.) Sors de là, espèce de je ne sais quoi ! Attention ! Gare là-dessous ! Ça dégringole.

Je vis la toile de plafond faire ventre presque au centre de la pièce, sous une forme qui l’entraînait de plus en plus bas vers les lampes allumées de la table. Je m’empressai d’en mettre une hors de danger et me reculai. Alors la toile s’arracha des murs, se fendit, creva, et d’un coup déversa sur la table quelque chose que je n’osai regarder avant que Strickland eût glissé à bas de l’échelle et fût debout à mon côté.

Il ne dit pas grand’chose, car c’était un homme peu loquace, mais il souleva le bout flottant de la nappe et le rejeta par-dessus la chose étendue sur la table.

— J’ai idée, fit-il en abaissant la lampe, que notre ami Imray est revenu… Hé là ! veux-tu, veux-tu !

Il y eut un mouvement sous la nappe, et un petit serpent sortit en se tortillant, mais le gros bout de la canne à pêche lui cassa les reins. J’étais suffisamment ému pour ne faire aucune remarque digne d’être rapportée.

Strickland médita et se servit libéralement de boissons. L’objet de dessous la nappe ne donnait plus signe de vie.

— Est-ce Imray ? demandai-je.

Strickland releva la nappe un instant pour regarder.

— C’est Imray, fit-il, et qui a la gorge coupée d’une oreille à l’autre.

Puis nous prononçâmes, tous les deux en même temps et chacun pour soi :

— Voilà pourquoi il murmurait à travers la maison.

Dans le jardin Tietjens se mit à aboyer avec fureur. Un instant plus tard son grand museau ouvrait la porte de la salle à manger.

Elle renifla et se tut. La toile de plafond déchirée en lambeaux pendait presque jusqu’au niveau de la table, et laissait à peine la place de s’écarter de la découverte.

Alors Tietjens entra et s’assit, les crocs à nu et les pattes de devant arc-boutées. Elle regarda Strickland.

— C’est une sale affaire, ma vieille, lui dit celui-ci. On ne monte pas dans le toit de son bungalow pour mourir, et on ne remet pas en place derrière soi la toile de plafond. Il nous faut tirer cela au clair.

— Soit, dis-je, mais ailleurs qu’ici.

— Excellente idée ! Éteignez les lampes. Nous irons dans ma chambre.

Je n’éteignis pas les lampes. Je m’en allai le premier dans la chambre de Strickland et lui laissai faire l’obscurité. Puis il me suivit et nous allumâmes nos pipes pour réfléchir. Strickland se chargeait de la réflexion. Moi, je fumais avec rage parce que j’avais peur.

— Imray est de retour, dit Strickland. La question est de savoir qui a tué Imray. Ne parlez pas… il me vient une idée. En prenant ce bungalow j’ai pris aussi la plupart des domestiques d’Imray. Imray était innocent et inoffensif, n’est-ce pas ?

J’en convins, bien que la chose en tas sous la nappe ne me parût ni l’un ni l’autre.

— Si j’appelle tous les domestiques ils vont tenir tous ensemble et mentir comme des Aryens. Qu’en pensez-vous ?

— Faites-les venir un par un.

— Ils vont s’enfuir et porter la nouvelle à tous leurs camarades, dit Strickland.

— Il nous faut les prendre séparément. Croyez-vous que votre domestique soit au courant de la chose ?

— C’est possible, que je sache, mais cela ne me paraît pas probable. Il n’est ici que depuis deux ou trois jours.

— Quelle est votre idée ? demandai-je.

— Je ne puis trop le dire. Comment diable notre homme a-t-il passé de l’autre côté de la toile de plafond ?

On entendit tousser fortement de l’autre côté de la porte de la chambre de Strickland. C’était l’indice que Bahadur Khan, son valet de chambre, avait cessé de dormir et désirait mettre Strickland au lit.

— Entre, lui dit Strickland. La nuit est très chaude, n’est-ce pas ?

Bahadur Khan, un grand mahométan de six pieds, à turban vert, répondit que la nuit était en effet très chaude mais qu’il y avait encore de la pluie dans l’air, ce qui, avec la permission, de Son Honneur, ferait du bien au pays.

— Il en sera ainsi, s’il plaît à Dieu, dit Strickland en se débarrassant de ses bottes. J’ai dans l’idée, Bahadur Khan, que je t’ai fait travailler sans pitié durant bien des jours… voire même depuis le temps où tu es entré à mon service. Quand était-ce ?

— Le fils du ciel a-t-il oublié ? C’était quand Imray Sahib partit secrètement pour l’Europe sans avertir, et où moi… oui, moi-même… je suis entré à l’honorable service du protecteur du pauvre.

— Et Imray Sahib est parti pour l’Europe ?

— C’est ce qu’on dit parmi les serviteurs.

— Et tu te remettras à son service quand il reviendra ?

— Assurément, sahib. C’était un bon maître et qui dorlotait ses domestiques.

— C’est vrai. Je suis très fatigué, mais j’irai quand même chasser au chevreuil demain. Donne-moi la petite carabine dont je me sers pour le chevreuil noir ; elle est dans l’étui là-bas.

L’homme se pencha vers l’étui, tendit les canons, la crosse et la partie d’avant à Strickland qui les assembla. Tout en bâillant désespérément, il avança la main vers l’étui à fusil, prit une cartouche à balle et la glissa dans la culasse du 360 express.

— Et Imray Sahib est parti pour l’Europe secrètement ? C’est bien étrange, n’est-ce pas, Bahadur Khan ?

— Que sais-je des façons d’agir des blancs, fils du ciel ?

— Très peu, en effet. Mais tu vas en apprendre davantage. Il m’est revenu qu’Imray Sahib est de retour de ses longues pérégrinations, et qu’à cette heure même il est couché dans la pièce voisine, attendant son serviteur.

— Sahib !

La clarté de la lampe glissa le long des canons de l’arme tandis qu’ils s’élevaient pour coucher en joue la large poitrine de Bahadur Khan.

— Va donc voir ! dit Strickland. Prends une lampe. Ton maître est fatigué et il t’attend. Va !

L’homme saisit une lampe et s’en fut dans la salle à manger, suivi de Strickland qui le poussait presque avec la gueule du fusil. Il jeta les yeux un instant sur les sombres profondeurs de derrière la toile de plafond, puis à ses pieds sur le corps du serpent mutilé, et enfin sur la chose étendue sous la nappe. Une teinte grisâtre s’étala sur son visage.

— As-tu vu ? dit Strickland après un silence.

— J’ai vu. Je suis l’argile dans la main du blanc. Que va faire Votre Honneur ?

— Te faire pendre avant un mois ! Que voudrais-tu d’autre ?

— Pour l’avoir tué ? Mais, sahib, réfléchis. En passant parmi nous, ses serviteurs, il a jeté les yeux sur mon enfant, qui était âgé de quatre ans. Il l’a ensorcelé, et au bout de dix jours le petit est mort de la fièvre. Mon petit !

— Qu’a dit Imray Sahib ?

— Il a dit que c’était un bel enfant, et l’a tapoté sur la tête ; c’est pourquoi mon petit est mort. C’est pourquoi j’ai tué Imray Sahib au crépuscule, tandis qu’il dormait à son retour du bureau. Le fils du ciel sait tout. Je suis le serviteur du fils du ciel.

Strickland me regarda par-dessus le fusil et me dit, en hindoustani :

— Tu es témoin de ces paroles. Il a tué.

Bahadur Khan, à la lumière de l’unique lampe, était gris de cendre. Le besoin de se justifier lui vint très vite.

— Je suis pris, dit-il, mais c’est cet homme qui m’avait offensé. Il a jeté le mauvais œil sur mon petit, et moi je l’ai tué et caché. Ceux-là seuls qui ont à leur service des démons (et il foudroyait du regard Tietjens couchée obstinément là devant lui), ceux-là seuls pouvaient savoir ce que j’ai fait !

— Tu as été habile. Mais tu aurais dû l’attacher à la poutre avec une corde. À présent, c’est toi que l’on va pendre à une corde. Holà ! les hommes de service !

Un policeman somnolent répondit à l’appel de Strickland. Il fut suivi d’un autre, et Tietjens s’assit tranquillement.

— Emmenez-le au poste, dit Strickland. Il est inculpé.

— Je vais donc être pendu ? dit Bahadur Khan, sans tenter de fuir et tenant les yeux attachés au sol.

— Si le soleil continue à briller ou l’eau à couler, tu seras pendu, répondit Strickland.

Bahadur Khan recula d’un pas, frissonna et resta immobile. Les deux policiers attendaient de nouveaux ordres.

— Allez ! dit Strickland.

— Non ; mais je serai vite parti quand même, dit Bahadur Khan. Vois ! dès maintenant je suis un homme mort.

Il leva son pied. Au petit doigt était attaché la tête du serpent à demi tué, fermement agrippée dans le spasme de la mort.

— Je suis né d’une race de propriétaires terriens, dit Bahadur Khan, vacillant sur place. Ce serait une honte pour moi d’aller à l’échafaud public, aussi ai-je pris cette voie. On se rappellera que les chemises du sahib sont correctement comptées, et qu’il y a un morceau de savon en supplément dans le lavabo. Mon petit a été ensorcelé, et j’ai tué le sorcier. Pourquoi chercheriez-vous à me tuer ? Mon honneur est sauf, et… et je meurs.

Il mourut au bout d’une heure, comme meurent ceux qui ont été mordus par le petit kariat, et les policiers l’emportèrent ainsi que la chose de dessous la nappe, chacun à sa place désignée. On avait besoin d’eux pour éclaircir la disparition d’Imray.

— Et dire, prononça Strickland très calmement, tout en grimpant dans son lit, dire que nous sommes au XIXe siècle ! Avez-vous entendu ce que disait cet homme ?

— J’ai entendu, répondis-je. Imray a fait une gaffe.

— Simplement et uniquement parce qu’il n’a pas reconnu la nature et les symptômes d’une petite fièvre de saison. Bahadur Khan était avec lui depuis quatre ans.

Je frissonnai. Mon propre domestique était avec moi depuis tout juste ce même laps de temps. Lorsque je passai dans ma chambre je le trouvai qui m’attendait, impassible comme l’effigie de bronze sur une pièce d’un sou, pour me tirer mes bottes. Je lui demandai :

— Qu’est-il arrivé à Bahadur Khan ?

— Il a été mordu par un serpent et il en est mort ; le reste, le sahib le sait, me fut-il répondu.

— Et qu’est-ce que tu as su au juste de l’affaire ?

— Ce qu’on pourrait apprendre de celui qui vient dans le crépuscule pour chercher satisfaction. Doucement, sahib. Que je puisse vous retirer vos bottes.

Je venais juste de me livrer au sommeil de l’épuisement lorsque j’entendis Strickland me crier de l’autre bout de la maison :

— Tietjens est revenue à sa chambre !

Et en effet. La grande chienne de chasse était couchée sur son lit à elle, sur sa couverture à elle, et dans la pièce voisine la toile de plafond pendait paresseusement et oscillait avec allégresse en battant sur la table.

  1. Arbre de la famille des lauracées, qui donne un fruit à pulpe savoureuse.
  2. Arbuste de la famille des euphorbiacées, à larges bractées simulant des fleurs d’un vermillon éclatant.