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Au pays des pierres/16

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Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 582-585).
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XVI


Le lendemain, on enterra Giacinta dans le petit cimetière au flanc de la montagne, où l’on devait creuser les fosses dans le roc, où pour les enterrements, chacun apportait une motte de sa terre arable. La terre est rare sur les grandes montagnes ; c’est à peine si elle donne du pain et des tombes.

La voix de bronze de l’église pleurait tristement jusqu’au fond du vallon. Quand le cercueil noir oscilla sur le seuil de la chaumière, le soleil d’automne apparut parmi les nuages. Les montagnes percèrent le brouillard, brillantes et mouillées, comme si, avec les forêts et les roches, elles avaient surgi d’un lac aux profondeurs incommensurables. Tout étincelait ; seuls, les yeux de Jella étaient de nouveau secs. La vue des hommes avait pétrifié son âme. Le visage blême, elle allait, morne, derrière le cercueil sombre, lentement balancé, et elle ne pouvait croire que l’on emportât sa mère dans ce cercueil. Elle percevait tout ce qui se passait autour d’elle de loin, comme dans un songe. Pas lourds, sonores. Voix étouffées, chuchotantes :

« Comme elle était belle ! comme elle aimait vivre ! comme elle savait chanter ! »

Aujourd’hui les hommes étaient plus tendres qu’autrefois. Chacun pensait à soi, et comme si, à travers la morte, ils voulaient flatter la Mort afin qu’elle les laissât en paix, longtemps encore, ils n’osaient dire que du bien.

En arrière, les femmes commencèrent à chanter. Les hommes se relayaient pour porter la bière pendant la longue route. Un instant, près de la caisse noire, Jella crut reconnaître la tête découverte de Davorin, et la tête de Franjo ; mais la tête du second s’inclinait vers les planches, plus que toutes les autres...

Des deux côtés, les chaumières grises étaient muettes d’effroi, et l’église contemplait si solennellement la dernière promenade de Giacinta, qu’elle semblait vouloir oublier, comme les hommes, qu’on avait pourchassé devant son portail cette femme que tout le village suivait maintenant, chapeau bas.

La flamme des deux cierges vacillait à l’air libre des prés. La tache du surplis dentelé du curé flottait, blanche, sur le sentier du cimetière, parmi les vêtements noirs des dimanches. Un homme se tenait au bord de la fosse ouverte, appuyé, affaissé sur sa pioche. Le vent agitait lentement sur son crâne les pointes du mouchoir rouge.

Jella le fixa, les yeux troubles, pendant qu’on récitait le Pater.

« Pourquoi me torture-t-on si longtemps ? pensait-elle, à bout de forces. Si tout pouvait être fini ! »

Lorsque le cercueil plongea dans le rocher et que la première motte caillouteuse tomba dessus en retentissant, elle crut ouïr, dans le lointain, un cri perçant, son propre cri… À présent oui, à présent elle avait conscience que sa mère était morte, et elle sanglota dans le grand silence. Une main rude saisit son bras et la tira en arrière. Les pierres recommencèrent à pleuvoir. Elle vit obscurément que les chapeaux, les mouchoirs, vidaient de la terre dans la fosse.

La tombe s’élevait déjà, rougeâtre et lugubre, au milieu des petites croix de bois. Zorka retourna aussi son mouchoir ; Slatka se tenait derrière elle, et s’essuyait les yeux ; elle dit aussi quelque chose que Jella ne comprit pas ; la fille ne cessait de penser que les hommes comblaient à présent un trou qu’ils avaient creusé eux-mêmes.

Lorsqu’elle fut demeurée seule, près de la tombe fraîche, le désir lui vint d’enlever avec ses ongles cette terre ennemie que des ennemis avaient apportée. Elle se pencha pour y plonger les mains, mais ses deux bras s’ouvrirent et elle tomba en avant, épuisée, comme si à travers tant de mottes, elle avait voulu serrer sa mère sur son cœur…

De l’autre côté du hallier desséché, Jagoda était assise, solitaire, sur une tombe défoncée, et hochait la tête.

— Je l’avais bien dit, n’est-ce pas ? Elle est revenue.

Jella regarda superstitieusement la vieille, grelottante et grise.

— Tout revient, — grommela Jagoda, d’un air fatigué, — mais pas comme les hommes l’espèrent. Autrement. Tout à fait autrement.

La fille passa ses deux mains sur son visage :

— La mort est épouvantable.

— Ce n’est pas vrai ; la vie est épouvantable. L’action de mourir est encore de la vie. La mort est autre chose ; elle est bonne, car elle est paisible.

La vie juvénile fut prise un instant, dans Jella, d’un sentiment d’horreur pour la vieille mendiante. Cette fois, Jagoda ne pouvait lui venir en aide. Elle parlait de la mort. Elle ressemblait à la mort. Et Jella cherchait tout autre chose. Inconsciemment, son regard s’échappa vers les montagnes.

Les montagnes étaient immenses dans le ciel immense ! Et soudain, elles commencèrent d’appeler Jella vers elles.

Elle se mit en marche. Puis elle quitta le chemin. Le cimetière reculait, engourdi, dans le bas-fond. Les petites croix s’enfonçaient dans les tombes. Les— maisons s’allongeaient ; leurs toits seuls émergeaient parmi les pierres. À la fin, l’église même s’accroupit au fond du vallon.

L’herbe rouge et rude croissait dans la clairière. Sur le flanc de la montagne, les sapins venaient au-devant de Jella, verts et gémissants. Et là, sur les hauteurs calmes des pics éternels, elle songea de nouveau à sa mère. L’enterrement, la dernière nuit, tout ce qui s’était passé hier et aujourd’hui, s’enfonça au plus lointain de sa mémoire. Et les jours anciens surgirent en avant. La réalité devint invraisemblable. Jella ne pouvait plus concevoir que sa mère n’était plus. Elle recommença de l’attendre, avec cette triste patience que l’on a pour l’attente éternelle de ce qui ne doit plus revenir.

Une sourde fatigue l’envahit. Elle aurait aimé se coucher sur le sol ; mais la terre était froide sous ses pieds nus. Elle aurait voulu se pencher sur les rochers, pour y appuyer sa tête.

Mais les rochers étaient durs.

Soudain, son cœur devint inexprimablement lourd dans la froide et muette solitude de pierre. Que cherchait-elle ici ? Les hommes, les montagnes, le silence… rien ne pouvait la soulager.

Devant ses pieds, une petite tache noire remuait dans la mousse glacée. Un insecte engourdi grimpait péniblement vers la ravine où luisaient, à travers l’ouverture des rochers, les rayons inertes du soleil.

Jella se souvint qu’elle aussi avait froid. Elle aussi se contenterait à présent d’un petit soleil d’hiver. Elle continua de gravir la montagne à travers la forêt. Une barrière blanche lui coupa la route. Au-delà se trouvait une maison à laquelle elle avait bien des fois songé ! Sur le talus se tenait un homme qui l’avait renvoyée et qui pourtant l’attendait chaque jour.

Jella se mit à pleurer. L’homme prit entre ses deux mains la tête de la fille et la serra craintivement sur son cœur… Dans cette minute silencieuse, l’un était si vieux, l’autre si tendrement jeune ! Tous deux sentaient qu’ils avaient besoin l’un de l’autre.

Et au bout d’un mois la fille et l’homme se marièrent, en bas, dans le vallon, dans l’église du village.