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Au pays des pierres/18

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Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 587-589).
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XVIII


Les journées passaient. Elles se ressemblaient comme des sœurs et Jella savait à peine distinguer la veille du lendemain. Les trains arrivaient, partaient, ébranlaient la terre, parsemaient la nuit d’étincelles, soufflaient de la fumée dans les rayons de soleil : puis le silence se faisait de nouveau, le grand silence où l’on entendait la chute des feuilles.

« Ce sera toujours ainsi », pensait Jella.

Et pour utiliser quelque chose de la jeune vie inquiète qui palpitait en elle, elle se roulait avec ses chèvres sur les versants des hautes montagnes.

Un jour, elle erra loin de la maison de garde. Les brise-vents avaient disparu. Une hutte de pâtre, une bergerie entourée de pierres, des sapins frisés. Plus bas, la voie ferrée s’allongeait au milieu des montagnes, comme deux cheveux tendus à l’infini. Les tunnels apparaissaient tels que des terriers à renards enfumés. Et le train traversait le champ des pierres ainsi qu’un petit lézard au corps articulé et à la tête enflammée. Jella s’était égarée dans l’empire inculte de la « Bora ». Elle se rappela les contes de Jagoda : le feu ailé, les nains, le spectre de la montagne à la barbe de pierre. Elle regardait ardemment autour d’elle. Tous, ils vivaient là. Et les yeux enfiévrés, frissonnante, elle grimpait toujours plus haut sur les rocs désagrégés, crevassés, qui gisaient couchés les uns sur les autres dans la lueur rouge du soleil, comme des os de bêtes géantes, tombées dans un grand combat. Même l’eau noire, immobile, de la crique, entre les monts neigeux, reflétait les formes des roches renversées. Partout des pierres, des pierres figées, sauvages.

Jella fit le signe de la croix. Elle se pencha sur le rebord des rochers en retenant sa respiration.

En bas, une plaine infinie luisait, colorée en bleu, comme si l’on avait forgé, dans la courbe des montagnes arides, une puissante plaque d’acier. Et dans la plaine nageaient des flocons blancs aux ailes d’oiseaux.

« C’est peut-être la puszta », pensa Jella, et son visage prit une expression hostile. Puis ses traits se rassérénèrent lentement. De lointains souvenirs commencèrent à sourire en elle — images anciennes oubliées ! — : filet aux reflets argentés sur une rive sablonneuse ; coquillage blanc ; ondes bleues, fuyantes… Elle ferma les yeux pour mieux revoir et écouta ce que sa bouche articulait :

« La mer ! »

Elle la reconnut ! La plaine couleur de ciel, là-bas, dans le vide, était la mer de Giacinta !

Elle se rappela tout, et de nouveau elle fut près de sa mère, tout comme autrefois, auprès du feu, lorsque dans un demi-sommeil, et même les yeux fermés, elle sentait sa présence.

Elle savait, sans délibération, qu’elle retournerait ici une autre fois. Jamais elle n’avait porté de fleurs à la tombe de sa mère, et maintenant, elle arracha tout à coup de son sein les violettes des monts neigeux. Elle les jeta dans le vide, loin, comme si elle avait voulu semer les fleurs sur la mer.

Le soir, elle s’assit près du feu, silencieuse. Pierre mit le fanal dans un coin, d’un geste fatigué. Il commença de bourrer sa pipe.

— À quoi penses-tu ?

Jella sursauta, comme si elle revenait de loin, et regarda en l’air avec trouble.

— À la mer…

— Tu l’as vue ?

La femme enfant fit un signe d’assentiment.

— Comme les montagnes sont arides par là — son visage s’anima tout à coup — ; tout est si sauvage là-bas !

— Et pourtant, j’ai entendu dire — grogna Pierre, pensif, — qu’au temps jadis, il y avait aussi là des forêts. Des peuples marins ont coupé les arbres. Ils en ont construit une ville dans l’eau.

— Dans l’eau ?

— Oui. Et la bora a entraîné la terre des monts, et tout a été dénudé.

Les yeux de Jella brillèrent singulièrement.

— Alors, ce sont aussi les hommes qui ont rendu les montagnes si sauvages ?

Un pressentiment, obscurément ressenti, lui traversa la tête, mais elle ne put compléter sa pensée.

Pierre souffla vers la lampe un grand nuage de fumée et ouvrit les bras.

— Aujourd’hui non plus tu ne m’embrasses pas ?

Mais elle se détourna. Elle franchit le seuil d’une grande enjambée.

L’homme la suivit du regard, d’un air hébété, et se tut, comme s’il avait honte de ce qu’il éprouvait.

Dehors, les rochers se dressaient vers le ciel en ondes figées et noires, et Jella leva ses regards vers eux. Il y avait aussi dans son âme de pareilles ondes rocheuses, noires et figées. Pourquoi n’était-elle pas comme ces filles qu’elle avait autrefois connues dans son village ? Pourquoi ne pouvait-elle devenir meilleure pour cet homme, le seul qui avait été bon pour elle, qui l’avait préservée du froid et de la faim ? Elle ne trouvait pas de réponse et aurait voulu pleurer.