Aurélia/Lettres à Aurélia

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Lachenal & Ritter (p. 159-196).



LETTRES À AURÉLIA


(version Sardou)


Ah ! je suis bien puni de mes exigences ! Vous m’en avez cruellement puni ! Pourquoi vous ai-je dit une seule fois ce que j’avais fait pour vous ? Pourquoi me suis-je vanté d’un passé qui n’est plus et auquel vous ne devez rien ? Une femme aime à donner plus qu’elle ne reçoit, et ce n’est pas à elle qu’appartient la reconnaissance. Qu’ai-je fait pour vous, mon Dieu ?… Un sourire, un serrement de main, une douce parole valaient cent fois mes peines et j’ai eu tout cela de vous. Soyez tranquille, je suis assez humilié ! et je ne songe plus à me faire des titres que dans le présent et dans l’avenir.

Qu’elle est bonne et douce votre lettre, quand je songe à mes torts ! mais qu’elle est polie et mesurée ! Vous étiez bien calme en l’écrivant ! Ah ! pauvre chère lettre ! C’est mon seul trésor d’amour pourtant ! et je suis bien forcé de me faire une bien grande illusion pour trouver en elle un espoir.

Madame, ne craignez pas de me voir ! Vous le savez, je suis timide en face de vous, vous avez tout pouvoir sur moi et ma passion elle-même n’ose, en votre présence, s’exprimer que faiblement. Je vous ai raconté mes angoisses avec le sourire sur les lèvres, de peur de vous effrayer ; je vous ai dit avec calme des choses dont vous n’avez pas frémi et qui me tenaient tellement au cœur qu’il me semblait que j’en arrachais des fibres en vous parlant. Il semblait que je fisse pour ainsi dire l’analyse et la critique de mes émotions les plus chères, il semblait que je parlais d’un autre et que je disais : « Voyez ce malheureux, voyez ce rêveur, qui vous aime si follement ! »

Je vous jure que vous ne risquez rien de plus à m’écouter : votre regard est ce qu’il y a pour moi de plus doux et de plus terrible. Ce n’est que loin de vous que je suis violent et que je me livre aux idées les plus extrêmes. Madame, vous m’avez dit qu’il fallait trouver le chemin de votre cœur… Eh bien, je suis trop ému pour chercher, pour trouver… Ayez pitié de moi, guidez-moi ! Je ne sais ; il y a des obstacles que je touche sans les voir, des ennemis que j’aurais besoin de connaître. Il y a quelque chose, ces jours-ci, qui vous a changée à mon égard… Éclairez-moi dans ces détours, où je me heurte a chaque pas. M’avez-vous cru injuste, intolérant, capable de troubler votre repos par des folies ? Hélas ! vous le voyez, je raisonne trop juste, je juge trop froidement les choses et vous avez eu bien des preuves de mon empire sur moi-même. Suis-je un enfant ? quoique je vous aime avec toute l’imprudence d’un enfant ! Non, je suis un homme calme et qui raisonne la passion. Je suis un homme honorable et digne en tout de votre préférence ; je suis capable de vous faire respecter aux yeux de tous ; je suis digne de votre confiance, et, désormais, tout mon sang est à vous, toute mon intelligence s’emploiera pour vous servir. Jamais une femme n’a rencontré tant d’abnégation jointe à quelque importance réelle et toutes en seraient flattées. Maintenant, je n’ai plus qu’un mot à vous dire. Admettez une épreuve. Il faut un homme bien épris pour qu’il ne recule pas devant une question de vie ou de mort. Si vous voulez savoir jusqu’à quel point vous êtes aimée ou estimée, le résultat d’une démarche que je puis faire vous apprendra sur quel bras il faut compter. Si je me suis trompé dans toutes mes suppositions, rassurez-moi, je vous en prie ! épargnez-moi quelque ridicule et, avant tout, celui de me commettre avec quelqu’un dont l’humiliation même n’aurait rien de satisfaisant pour ma vanité.

Vous allez me juger bien mal ; vous allez me croire jaloux et violent. Non, je vous l’ai dit : un mot de vous peut calmer mon esprit, une bonne raison me trouvera sans réponse, une confidence me trouvera résigné. Je vous aime autrement que les autres, moi. C’est votre âme que j’aime avant tout. J’ai eu des raisons pour espérer d’y avoir fait un peu d’impression et peut-être, en vous consultant bien, la reconnaîtrez-vous plus profonde qu’il ne vous semble. Si cela n’était pas, il faudrait désespérer de la puissance de l’âme humaine et de la bonté de Dieu !

J’ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes ! Elle est si douce et si indulgente que je ne puis que plaindre mon sort ; mais si je vous croyais comme autrefois coquette et perfide, je vous dirais comme Figaro, Madame : « Votre esprit se rit du mien ! » Cette pensée que l’on peut trouver un ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Oh non ! vous n’êtes pas comme tant d’autres femmes ! Vous avez du cœur et vous savez bien qu’il ne faut pas se jouer d’une véritable passion ! Vous croyez en Dieu, n’est-ce pas ? et vous devez songer, à de certaines heures, qu’il y a dans le monde une âme qui aurait le droit, un jour, de vous accuser devant lui[1].

Ah ! méfiez-vous ! non pas de votre cœur, qui est bon, mais de votre humeur, qui est légère et changeante ! Songez que vous m’avez mis dans une position telle, vis-à-vis de vous, que l’abandon me serait beaucoup plus affreux que ne le serait une infidélité quand je vous aurais obtenue. En effet, dans ce dernier cas, qu’aurais-je à dire ? le ressentiment serait ridicule à mes propres yeux ; j’aurais cessé de plaire, voilà tout, et ce serait à moi de chercher des moyens de rentrer dans vos bonnes grâces. Je vous devrais toujours de la reconnaissance et je ne pourrais, dans tous les cas, douter de votre loyauté. Mais songez au désespoir où me livrerait votre changement dans nos relations actuelles ! Oh ! mon Dieu ! vous vous créez des craintes là où elles ne peuvent exister ! Pour ce qui est de la jalousie, c’est un côté bien mort chez moi… Quand j’ai pris une résolution, elle est ferme ; quand je me suis résigné, c’est pour tout de bon : je pense à autre chose et j’arrange mes idées d’après les circonstances. Mon esprit sait toujours plier devant un fait irrévocable. Ainsi, ma belle amie, vous me connaissez bien, maintenant ; je livre tout ceci à vos réflexions ; je ne veux rien tenir que de leur effet. Ne craignez donc pas de me voir ; votre présence me calme, votre entretien m’est nécessaire et m’empêche de me livrer au désespoir qui me tuerait !

Mon Dieu ! mon Dieu ! je suis allé vous voir un instant… Quoi ! vous n’êtes pas si irritée que je le craignais ! Quoi ! vous avez encore un sourire pour ma présence, un doux rayon de soleil pour mes yeux ! et j’emporte avec moi cet espoir imprévu, de peur d’être détrompé par un mot ! Insensé que je suis toujours, moi qui me croyais déjà plus sage !… un regard m’abat, un souffle me relève et je ne me sens fort que loin de vos yeux !

Oui, j’ai mérité d’être humilié par vous ! oui, je dois payer encore de beaucoup de souffrances l’instant d’orgueil auquel j’ai cédé !… Ah ! c’était une risible ambition que celle de me croire quelque chose près d’une femme de votre mérite et de votre beauté !

Prétendre vous prêter l’appui de je ne sais quelle puissance que j’ai sur d’autres et vous parler comme un roi couronné, au nom de cette misérable autorité ! Eussiez-vous réduit trop bas l’insignifiance de mes prétentions à vous servir, j’accepte vos dédains pour ma justice. Ne craignez rien, j’attends ! ne craignez rien !

Je ne puis me remettre encore de l’étrange soirée que nous avons passée hier : que de bonheur et d’amertume ensemble dans ce souvenir ! Je voudrais pouvoir m’écrier comme Saint-Preux : « Mon Dieu ! vous m’avez donné une âme pour la souffrance ; donnez-m’en une pour la joie ! » Mais je suis aussi mécontent de moi-même que reconnaissant envers vous. Que vous écrirai-je, à présent ? Mon âme est bouleversée… Il y a comme un cercle de fer autour de mon front ; je vous demande un jour pour me reconnaître ; il me faut un jour, au moins, pour me reposer de mes émotions. Que vous dirais-je d’ailleurs de ma journée ? Elle ressemble à la plupart des autres ; j’ai marché longtemps pour apaiser mon ardeur que je ne puis dompter que par la fatigue, mon inquiétude dont je ne puis sortir que par l’abrutissement. J’ai marché longtemps. Faut-il vous affliger encore de mon tourment ou vous effrayer de mes agitations ? Non ! j’ai tant de choses à vous dire encore, que je ne veux pas les perdre dans une froide lettre… Quoi de plus triste qu’une lettre ? quoi de plus facile pour une pensée indifférente et de plus malaisé pour un cœur épris ? La pensée se glace en se traduisant en phrases, et les plus douces émotions de l’amour ressemblent alors à ces plantes desséchées, que l’on presse entre des feuillets, afin de les conserver… Mais songer que tout cela peut être lu dans un instant de contrariété, d’ennui, d’humeur légère ! ou songer que ce peut être par là qu’on vous juge et que l’on peut jouer sur un morceau de papier son avenir et son bonheur, sa vie et sa mort ! Non ! non ! je ne vous écris pas sérieusement aujourd’hui, et je garde les belles fleurs de mon amour, qui ne veulent plus s’épanouir que près de vous et sous vos yeux !

Dieu ! Mon Dieu ! que je vous remercie ! Votre œil rencontrant le mien, votre main serrant la mienne, vous savez bien que c’était assez, n’est-ce pas ! Et qu’importe que je n’aie pu vous dire un mot ? J’y aurais peut-être perdu ce bonheur de tout un jour d’illusion, cet adoucissement passager, qui me donne la force de souffrir encore !

Pauvre amie, je vous ai encore bien tourmentée et bien inquiétée ! Mais c’est pour la dernière fois. Quand je vous verrai ainsi, froide et contrainte, je comprendrai bien qu’il existe une de ces raisons dont nous avons parlé et que votre cœur se resserre à l’approche du mien, comme une fleur craintive. Mon Dieu ! ne craignez rien ; je me fais à cette idée, si pénible qu’elle puisse être… Oh ! nous sommes fiancés dans la vie et dans la mort ! Qu’importent les hommes et les indignes obligations de l’existence ? Une heure de liberté entre nous, d’effusions célestes, et tout le reste est oublié !… Mais prenez un peu pitié de mes peines mortelles et de cette terrible exaltation, dont je ne puis répondre toujours ! Songez qu’elle vient moins de la jalousie que de la crainte d’être abusé… Aujourd’hui, cette crainte est moins forte : je crois en vos paroles. La permission que vous m’avez donnée de me regarder du moins comme ayant tout obtenu de vous, en attendant l’instant de votre bon vouloir, me rassure et me fait du bien : car vous ne pouvez plus revenir là-dessus ; car vous savez bien qu’il y a votre parole dans un des plateaux de la balance, et dans l’autre toute ma vie, tout l’effort d’une âme énergique qui, du point où vous lui avez permis d’atteindre, ne peut tomber qu’en se brisant et entraîner peut-être quelque destinée avec la sienne. Eh bien ! maintenant, rassurez-vous donc ! J’ai promis !…

Deux jours sans vous voir ! sans te voir, cruelle ! Oh ! si tu m’aimes, nous sommes encore bien malheureux !… Hier je ne sais à quoi j’ai passé ma journée, je suis allé et venu ; j’ai vu une foule de figures… Ma tête était près de toi… et, comme tout le monde me disait du mal de ***, je n’ai pas osé le juger si mal sans l’avoir vu. Ce n’est pas la faute de ce pauvre jeune homme, si je suis amoureux.

Il ne faut pas rire de cela…

Je vous réponds bien vite pour que vous ne me croyiez pas mécontent ou découragé. Oh ! comme vous connaissez bien votre pouvoir sur moi ! Comme vous en usez et abusez sans pitié ! Moi, je ris à travers mes larmes, je ris par un suprême effort de courage, comme l’Indien qu’on brûle, comme le martyr qu’on tenaille ; je suis content de moi, je me trouve sublime et j’excite ma propre admiration.

Jamais je n’ai été si convaincu de cette vérité, que mon amour pour vous est ma religion. Les solitaires de la Thébaïde avaient comme moi des nuits affreuses ; ils se tordaient comme moi sous des désirs impitoyables et ils offraient leurs souffrances en holocaustes à l’Éternel ; mais c’étaient des gens qui vivaient d’eau et de racines ; c’étaient peut-être aussi des tempéraments paisibles et non de ces natures nerveuses, où la passion n’a pas moins de prise que la douleur. Oh ! vous êtes bien calme et bien tranquille, vous ! Vous me parlez de fidélité sans récompense comme à un chevalier du moyen-âge, chevauchant à quelque entreprise dans sa froide armure de fer. J’ai bien un peu de ce sang-là dans les veines, moi, pauvre et obscur descendant d’un châtelain du Périgord ; mais les temps sont bien changés et les femmes aussi ! Gardez-nous la fidélité des anciens temps et nous nous résignerons peut-être à faire de même. Mais, en vérité, ce serait là bien du temps et du bonheur perdus !

Voyez-vous, je vous parle en riant ; mais je tremble que votre lettre ne soit pas tout à fait sérieuse. Il y a toujours quelque niaiserie à trop respecter les femmes et elles prennent souvent avantage d’une trop grande délicatesse pour exiger des sacrifices dont elles se raillent en secret. Oh ! je suis bien loin de vous croire coquette ou perfide ! mais cette pensée… sacrifié !…

Ah ! ma pauvre amie, je ne sais quels rêves vous avez faits ; mais moi, je sors d’une nuit terrible. Je suis malheureux par ma faute, peut-être, et non par la vôtre ; mais je le suis. Oh ! peut-être vous avez eu déjà quelques bonnes intentions pour moi ; mais je les ai laissé perdre et je me suis exposé à votre colère. Grand Dieu ! excusez mon désordre, pardonnez-moi les combats de mon âme. Oui, c’est vrai, j’ai voulu vous le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime ; mais je mourrais plutôt que d’exciter encore une fois votre mécontentement.

Oh ! pardonnez ! je ne suis pas volage, moi ; depuis trois ans, je vous suis fidèle, je le jure devant Dieu ! Si vous tenez un peu à moi, voulez-vous m’abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent ? Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard ; car je vous l’ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce n’est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir : mais arrangez les choses pour le mieux. Ah ! je le sais, les femmes aiment qu’on les force un peu ; elles ne veulent pas paraître céder sans contrainte. Mais songez-y, vous n’êtes pas pour moi comme les autres femmes ; je suis plus peut-être pour vous que les autres hommes ; sortons donc des usages de la galanterie ordinaire. Que m’importe que vous ayez été à d’autres, que vous soyez à d’autres peut-être !

Vous êtes la première femme que j’aime et je suis peut-être le premier homme qui vous aime à ce point. Si ce n’est pas là une sorte d’hymen que le ciel bénisse, le mot amour n’est qu’un vain mot ! Que ce soit donc un hymen véritable où l’épouse s’abandonne en disant : C’est l’heure !… Il y a de certaines formes de forcer une femme qui me répugnent. Vous le savez, mes idées sont singulières ; ma passion s’entoure de beaucoup de poésie et d’originalité ; j’arrange volontiers ma vie comme un roman, les moindres désaccords me choquent et les modernes manières que prennent les hommes avec les femmes qu’ils ont possédées ne seront jamais les miennes. Laissez-vous aimer ainsi ; cela aura peut-être quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah ! ne redoutez rien, d’ailleurs, de la vivacité de mes transports ! Vos craintes seront toujours les miennes et de même que je sacrifierais toute ma jeunesse et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir s’arrêterait devant votre réserve, comme il s’est arrêté si longtemps devant votre rigueur.

Ah ! ma chère et véritable amie, j’ai peut-être tort de vous écrire ces choses, qui ne se disent d’ordinaire qu’aux heures d’enivrement. Mais je vous sais si bonne et si sensible que vous ne vous offenserez pas d’aveux qui ne tendent qu’à vous faire lire plus complètement dans mon cœur. Je vous ai fait bien des concessions ; faites-m’en quelques-unes aussi. La seule chose qui m’effraie serait de n’obtenir de vous qu’une complaisance froide, qui ne partirait pas de l’attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à mon amour d’être matériel ; il ne l’est pas, du moins dans ce sens ! Que je ne vous possède jamais si je dois n’avoir dans mes bras qu’une femme résignée plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie ; je sacrifie mon amour-propre ; mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de mon cœur sur un autre. Vous m’aimez, oui, beaucoup moins que je ne vous aime sans doute ; mais vous m’aimez, et, sans cela, je n’aurais pas pénétré aussi avant dans votre intimité. Eh bien ! vous comprendrez tout ce que je cherche à vous exprimer : autant cela serait choquant pour une tête froide, autant cela doit toucher un cœur indulgent et tendre.

Un mouvement de vous m’a fait plaisir, c’est que vous avez paru craindre un instant, depuis quelques jours, que ma constance ne se fût démentie. Ah ! rassurez-vous ! j’ai peu de mérite à la conserver : il n’existe pour moi qu’une seule femme au monde !

Vous vous trompez, Madame, si vous pensez que je vous oublie ou que je me résigne à être oublié de vous. Je le voudrais, et ce serait un bonheur pour vous et pour moi sans doute ; mais ma volonté n’y peut rien. La mort d’un parent, des intérêts de famille ont exigé mon temps et mes soins, et j’ai essayé de me livrer à cette diversion inattendue, espérant retrouver quelque calme et pouvoir juger, enfin, plus froidement ma position à votre égard. Elle est inexplicable, elle est triste et fatale de tout point ; elle est ridicule peut-être ; mais je me rassure en pensant que vous êtes la seule personne au monde qui n’ayez pas le droit de la trouver telle. Vous auriez bien peu d’orgueil si vous vous étonniez d’être aimée à ce point et si follement.

Madame, je vous avais obéi ; j’avais attendu pour vous voir le jour où tout le monde en a le droit. J’ai changé d’idée.

Oh ! si j’ai réussi à mêler quelque chose de mon existence dans la vôtre, si toute une année je me suis occupé de vous préparer un triomphe, s’il y a à moi, toutes à moi, quelques journées de votre vie, et, malgré vous, quelques-unes de vos pensées, n’était-ce pas une peine qui portait sa récompense avec elle ? Dans cette soirée où je compris toutes les chances de vous plaire et de vous obtenir, où ma seule fantaisie avait mis en jeu votre valeur et la livrait à des hasards, je tremblais plus que vous-même. Eh bien, alors même, tout le prix de mes efforts était dans votre sourire. Vos craintes m’arrachaient le cœur. Mais avec quel transport j’ai baisé vos mains glorieuses ! Ah ! ce n’était pas alors la femme, c’était l’artiste à qui je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle idole que jusque-là j’avais adorée de si loin.

Vous dirai-je pourtant que j’ai perdu quelque illusion en vous voyant de plus près ? Non !… mais en se prenant à la réalité, mon amour a changé de caractère. Ma volonté, jusque-là si nette et si précise, a éprouvé un moment de vertige. Je ne sentais pas tout mon bonheur d’être ainsi près de vous, ni tout le danger que je courais à risquer de ne pas vous plaire. Mes projets se sont contrariés. J’ai voulu me montrer à la fois un homme sérieux et timide, un homme utile et exigeant, et je n’ai pas compris que les deux sentiments que je voulais exciter ensemble se froisseraient dans votre cœur. Plus jeune, je vous eusse touchée par une passion plus naïve et plus chaleureuse ; plus vieux, j’aurais su mieux calculer ma marche, étudier votre caractère et trouver à la longue les secrets que vous me cachez. Si je vous fais un aveu si complet, c’est que je vous sais digne de comprendre un esprit trop singulier pour être saisi tout d’abord, trop fier pour se livrer lui-même, sans garantie et sans espoir…

Vous êtes bien la plus étrange personne du monde et je serais indigne de vous admirer si je me lassais de vos inégalités et de vos caprices.

Oui, je vous aime ainsi, bien plus, je vous admire et je serais fâché que vous fussiez autrement. À un amour tel que le mien il fallait une lutte pénible et compliquée ; à cette passion infatigable il fallait une résistance inouïe ; à ces ruses, à ces travaux, à cette sourde et constante activité, qui ne néglige aucun moyen, qui ne repousse aucune concession, ardente comme une passion espagnole, souple comme un lien italien, il fallait toutes les ressources, toutes les finesses de la femme, tout ce qu’une tête intelligente peut rassembler de forces contre un cœur bien résolu. Il fallait tout cela, sans doute, et je vous aurais peu estimée d’avoir cru la résistance plus facile et l’épreuve moins dangereuse…

Toutefois, ne craignez rien : je suis encore mal remis du coup qui m’a frappé et il me faut du temps pour me reconnaître.

Je suis plus calme aujourd’hui qu’hier ; je me réveille plein d’espoir et de courage. Mon Dieu ! le mauvais temps pour aimer, que l’hiver ! On ne devrait aimer qu’au printemps, comme les petits oiseaux. Moi, qui voudrais pouvoir jeter sous vos pieds un manteau de verdure et de fleurs, moi qui voudrais rêver avec vous sous les ombrages parfumés, au bruit des eaux murmurantes, je viens à vous par un temps de brume et de gelée et mon beau drame, si chaleureux, si bien conduit, n’a pas de décoration !

Madame, si vous ne m’aimez pas un peu, je suis perdu. Si vous n’avez pas un peu de bonté, ma conduite est folle et la vôtre est cruelle. Je crains bien des choses encore : j’ai peur que mon abnégation ne vous semble de la faiblesse, j’ai peur que vous ne vous lassiez d’un amour trop entier, trop ardent, pour savoir revêtir les formes de la galanterie. La conjugaison éternelle du verbe « aimer » ne convient peut-être qu’aux âmes tout à fait naïves. Mais je vous ai dit combien j’étais jeune encore d’émotions et il m’a semblé qu’il y avait dans votre cœur une fraîcheur de sentiments qui n’avait jamais été comprise.

Mais j’y songe : je suis sûr que vous allez beaucoup rire de ma lettre et de mes terreurs et que nous en rirons ensemble ce soir. Si elle devait vous déplaire, songez à notre traité. J’ai votre parole, que vous deviez tenir, pourvu que je vous écrive une lettre un peu longue ; prenez celle-ci pour un rêve. Écoutez ! je ne demande qu’à vous voir un instant !

Souvenez-vous, oublieuse personne, que vous m’avez donné la permission de vous voir une heure aujourd’hui. Je vous envoie mon médaillon en bronze, pour fixer encore mieux votre souvenir… Ah ! j’ai été l’une des célébrités parisiennes et je remonterais encore aujourd’hui à cette position, que j’ai négligée pour vous, si vous me donniez lieu de chercher à vous rendre fière de moi. Vous vous plaignez de quelques heures que je vous ai fait perdre !… Mais mon amour m’a fait perdre des années, et le plus terrible encore, c’est que je ne puis plus rien sans vous… Que m’importe la Renommée, tant qu’elle ne prendra pas vos traits pour me couronner ! Jusque-là, il y aura une gloire dans laquelle la mienne s’absorbera toujours, la vôtre ! Jamais mes assiduités les plus grandes n’arriveront à vous la faire oublier. Accordez-moi quelques-uns de vos instants… Ne vous effrayez plus de me voir… Je vous avoue que je suis aujourd’hui d’une humeur fort peu tragique et que je risque beaucoup moins de vous ennuyer.

Je me réveille en poussant des cris de joie !

Mon amie, le bonheur est une chose noble et sérieuse, et il n’y a de gaieté folle que pour les plaisirs de l’enfant. J’ai la joie du ciel dans le cœur ; vos bontés me ravissent, et c’est de l’enthousiasme aujourd’hui que j’éprouve pour vous. Que vous soyez aussi bonne que belle, aussi sensible que charmante, ah ! voilà ce que je n’avais jamais osé espérer, voilà ce qui m’aurait donné cent fois plus de force encore ; mais j’ai manqué de confiance en vous et j’en ai été puni par de bien longues douleurs.

Maintenant, que viens-je vous offrir ? Mon âme abattue, endolorie, qui peut à peine comprendre que ses mauvais jours sont passés et qui se remet encore de temps à autre à s’attrister, par habitude. Oh ! les transports de la jeunesse, l’éclair des yeux qui se rencontrent, l’imagination qui déborde en de ravissantes extases, voilà ce que je perds de jour en jour ! Serez-vous assez récompensée de vous sacrifier par l’ivresse d’un pauvre cœur, où le bonheur revêtira peut-être des apparences moins séduisantes que le désir et l’inquiétude ?… Tout cela me reviendra-t-il comme au temps où mon amour, inconnu de vous, était pur et céleste ?…

Nous avons maintenant à nous garder d’une chose ; c’est de cet abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort surhumain ; pour qui n’a qu’un désir modéré, la réussite est une suprême joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C’est un point lumineux dans l’existence qui ne tarde pas à pâlir et à s’éteindre… Mais pour des cœurs plus profondément épris, l’excès d’émotion mêle pour un instant tous les ressorts de la vie ; le trouble est grand, la confusion est profonde et la tête se courbe en frémissant, comme sous le souffle de Dieu. Hélas ! que sommes-nous, pauvres créatures, et comment répondre dignement à la puissance que le ciel a mise en nous ! Je ne suis qu’un homme et vous une femme, et l’amour qui est entre nous…

— Ne dérangez personne de chez vous par le temps qu’il fait…

Permettez-moi de me rapprocher de vous, après vous avoir donné le temps d’oublier mes folies. J’ai respecté vos ordres ; j’ai mis à me calmer toutes les forces de mon âme ; je n’espère et n’attends de vous pour ce soir qu’un signe de pardon, un mot de bonté… J’ai attendu, pour vous voir, le jour où tout le monde en a le droit, pour vous parler, le jour où beaucoup d’autres en ont le privilège… Ne redoutez rien de ma présence et de mes paroles ; enfin, quelques jours ont calmé mes agitations qu’il vous a été plus facile de comprendre que d’excuser, peut-être ; j’ai appris à redevenir courageux et patient. Je ne veux plus compromettre, en quelques heures, toutes les chances d’une destinée à laquelle vous avez paru prendre quelque intérêt et je me suis dit souvent que, dans l’affection que je vous porte, il y a trop de passé pour qu’il n’y ait pas beaucoup d’avenir.

J’avais résolu de ne pas vous écrire : en manquant à cette résolution, je m’expose encore à un danger d’où votre indulgence peut me sauver…

J’avais résolu de ne plus vous écrire, Madame. Les lettres ne sont bonnes que pour les amants heureux. On admet l’incohérence dans les paroles ; mais les phrases écrites deviennent des témoins éternels. Je voudrais pouvoir anéantir toutes les lettres que je vous ai adressées ; votre indifférence m’aura peut-être rendu ce service ; mais le souvenir reste encore, et c’est trop. Combien n’en ai-je pas déchiré, pourtant ! J’en écris une vraie et sentie, mais dont la violence risquerait de vous effrayer ; puis une autre réfléchie et calculée, où je m’applique à vous paraître patient et raisonnable ; et ce n’est aucune des deux que je vous envoie, mais une troisième écrite à la hâte et parce qu’il faut en finir, faite avec les lambeaux des autres, où les phrases ne se suivent pas, où les idées se confondent, une lettre folle et blessante et qui défait tout mon ouvrage.

N’attendez pas de moi des phrases de roman ; je ne suis ni Saint-Preux, ni Werther ; ou plutôt, je sens trop vivement pour écrire comme eux des lettres éloquentes et ménagées.

Le beau roman que je vous écrirais, si j’étais moins sincère !… Il y a des années d’angoisses, de rêves, de projets qui voudraient se presser dans une phrase, dans un mot… Votre lettre m’a fait assez expier mes torts ; j’ai senti également toute l’imprudence et toute la dureté de ma conduite… Je suis retombé à vos pieds.

Madame, puisque le malheur veut qu’une circonstance insignifiante vienne tout à coup m’arracher à ce peu de calme que j’avais retrouvé enfin et qui me servait à préparer l’avenir, puisque tout un passé qu’il fallait oublier revient gronder à mes oreilles et me rapporter à la fois ses émotions et son vertige, écoutez donc quelques mots encore et vous y gagnerez peut-être des mois de résignation et de silence de ma part :

Que vous ayez, en un seul jour, oublié tant de dévouement, dont vous aviez des preuves, tant de loyauté et de bonne foi qui se trahissaient dans mes moindres rapports, que vous ayez même flétri d’un doute une proposition qui honorait mon cœur, même en admettant que mon amour-propre en eût mis trop haut l’importance, — je ne vous en veux pas, j’accepte cette punition cruelle d’une imprudence probable dont j’ai peine à me rendre compte même aujourd’hui… Mais je ne vois dans tout cela rien d’irréparable. Je ne suis coupable d’aucun de ces crimes qu’une femme ne peut pardonner et, vous l’avouerai-je, l’excès même de votre ressentiment m’a découragé moins que n’eût fait le dédain d’une âme indifférente. J’aurais perdu tout espoir si vous m’eussiez quitté par ennui, par fatigue, ou par la diversion d’un autre attachement ; mais rien de tout cela ! Mon amour a été tranché dans le vif ; il y a une blessure et non une plaie. Je ne puis me rappeler ce jour fatal sans penser à la veille, si belle et si enivrante qu’il eût fallu mourir après. Mon Dieu ! notre pauvre lune de miel n’a guère eu qu’un premier quartier… et vous me connaissez si peu encore, que vous ne m’avez ni bien compris jusqu’ici, ni bien jugé. Vos injustices en seraient une preuve déjà. Oh ! daignez interroger votre cœur et vous vous direz qu’il y a malgré tout quelque chose qui bat encore pour moi, que tous ces hommes qui vous ont entourée depuis quelque temps sont plus riches et plus beaux, mais n’ont pas cette âme, cet esprit même que vous aviez su distinguer, qu’ils sont frivoles surtout et aussi incapables d’aimer que de sentir en eux l’ambition des grandes choses. Ah ! l’amour et l’art nous réuniront malgré tout ! Vous sentirez que toutes ces relations brillantes laissent un côté vide dans le cœur, que c’est beaucoup d’avoir rencontré un ami fidèle, soumis, dont l’affection se conserve pure, à travers toutes sortes d’amertumes. Pourquoi vous risqueriez-vous à choisir quelque autre que moi ? Je sais vos habitudes ; vous pouvez me rendre prudent par beaucoup de confiance. Quel intérêt aurais-je à vous compromettre aujourd’hui ? Je sais maintenant de quoi il faudra se garder et je tiens, d’ailleurs, à m’isoler de plus en plus, à vivre tout à fait pour vous. Ce n’est pas difficile pour qui ne pense qu’à vous seule… Eh bien ! vous me verriez aussi rarement qu’il vous plairait. Nous trouverions les précautions les plus sûres. Puisque vous avez tant à craindre, votre secret sera sous la garde de mon honneur. Mais j’ai besoin de vous voir un peu de temps en temps, de vous voir à tout prix ; je vous ai aperçue hier et vous étiez si belle, vous aviez l’air si doux !… J’ai retrouvé dans vos traits quelque chose de cette expression de bonté qui me charmait tant, quand vous m’étiez favorable.

Ah ! cruelle femme, ne dites pas que vous ne m’avez pas aimé ! autrement, vous auriez été bien trompeuse ! Si vous m’aimiez, vous m’aimez toujours. Vous êtes touchée de cette passion qui survit à tout, qui garde pour elle toute l’humiliation et tout le malheur et qui vous laisse à vous toute liberté, toute fantaisie, qui ne se plaint pas même de votre inconstance, mais seulement de votre injustice…

Vous serez bien avancée quand vous m’aurez fait mourir ! Que diriez-vous, si j’allais me tuer, comme D… !



  1. Que j’ai pleuré en relisant quelques passages de cette lettre ; c’est ma condamnation que j’écrivais d’avance.
    Peut-on outrager ce qu’on aime ?
    Peut-on chercher à le fâcher ?
    C’est bien en vouloir à soi-même.