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Autour de la VIIme Olympiade

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Imp. La Concorde (p. 3-24).
Autour de la viime Olympiade


Les athlètes n’ont point déchu et l’opinion est en progrès : double constatation résumant l’impression que me laissent les Jeux Olympiques de 1920. Le dernier point s’impose de façon particulièrement sensible. Pour la première fois, en prenant la plume, au lendemain d’une semblable manifestation, je ne me sens pas obligé de rappeler, en un long préambule, ce qu’est le néo-olympisme, pourquoi et comment les Jeux ont été rétablis et quelles sont les caractéristiques essentielles de leur célébration quadriennale. Malgré les silences et les mensonges alternés dont une certaine presse, au service d’intérêts personnels, a savamment entouré l’institution, celle-ci par des succès répétés et une importance croissante s’est implantée au centre de la vie internationale.

Les Jeux Olympiques dont le programme, encore un peu flottant dans ses détails, a commencé d’être fixé au congrès de Paris en 1914 et achèvera de l’être à celui de Lausanne en 1921, comprennent obligatoirement cinq catégories différentes de sports : les sports athlétiques, les sports gymniques, les sports de défense, les sports équestres, les sports nautiques ; à quoi viennent s’ajouter les sports combinés (pentathlon ancien et moderne), le cyclisme et différents jeux ; puis enfin, les concours d’art. Telle est l’armature.

Les sports athlétiques (courses à pied, sauts, lancers du disque, du javelot…) ont ceci de particulier que leurs adhérents se considèrent comme les rois de l’arène olympique et les héritiers uniques de l’époque classique. Cependant, même au temps où la suprématie britannique incontestée s’étendait sur le domaine sportif, l’aviron et le cricket se partageaient avec les courses à pied la faveur populaire. Quand les Jeux Olympiques ont été rétablis, ils l’ont été sur la base d’une complète égalité entre les cinq catégories de sports. C’est contre cette égalité que, en France en particulier, les intéressés n’ont cessé de s’insurger. Il reste toujours quelque chose de cela dans les rapports entre les « athlétiques » et leurs camarades gymnastes, escrimeurs, boxeurs ou rameurs. On les sent toujours prêts à se croire lésés et à nouer d’un pays à l’autre des coalitions de défense contre une persécution imaginaire.

Les sports athlétiques ne s’en sont pas moins déroulés à la viie Olympiade d’une façon magnifique. Des exploits ont été accomplis et même des records abattus. Une mention spéciale est due à la fameuse course de Marathon. Cette course qui couvre la distance historique de Marathon à Athènes, soit 42 kilomètres, a été, en fait, inventée par un membre de l’Institut de France. Dès qu’il connut mon dessein de rétablir les Jeux Olympiques, M. Michel Bréal, enthousiasmé, m’annonça qu’il offrirait une coupe d’argent destinée à récompenser le coureur capable de renouveler l’exploit classique… sans en mourir. On sait de quelle façon fut courue la première course de Marathon à Athènes, en 1896, et comment le vainqueur, un berger du nom de Spiridion Louys s’était entraîné en jeûnant pendant deux jours et en passant la nuit en prières devant les saintes images. Depuis lors, nous n’avions jamais vu entrer dans les stades olympiques de coureurs aussi frais que ceux du 22 août 1920. Le premier était un Finlandais et le second un Esthonien ; les deux jeunes républiques s’adjugèrent ainsi des lauriers convoités. Le troisième, un Italien, après avoir franchi le poteau fît, sur la piste même et devant les tribunes stupéfaites, un double saut périlleux destiné à prouver qu’il n’était aucunement fourbu ; vint ensuite un Belge qui s’imposa un tour de piste supplémentaire en portant une sorte d’écu aux couleurs nationales ; ces jolis exploits furent l’objet d’ovations enthousiastes.

On avait paru craindre en général un sensible affaiblissement dans les performances, du moins de la part des pays belligérants les plus éprouvés par la guerre et les privations en résultant. Cela n’a pas été marqué, sinon peut-être dans la démarche des contingents qui ont participé au défilé le jour de l’ouverture solennelle des Jeux. Cette démarche avait perdu ça et là un peu de l’élasticité coutumière et les physionomies étaient moins juvéniles ; mais la résistance demeurait grande. Il est vraisemblable que ce n’est pas à cet affaiblissement que sont dus les insuccès relatifs de certains groupes auxquels manquèrent, en 1920 comme en 1912, l’unité d’action, la persévérance dans la préparation, surtout la résolution de sacrifier à la réussite collective les rivalités et les querelles personnelles.

Ces qualités si indispensables sont plus répandues parmi les gymnastes. Les sports gymniques figurent aux Jeux Olympiques sous trois formes différentes : les exercices individuels aux agrès, les exercices d’ensemble par équipes, le travail des poids et haltères. La première et la troisième catégories souffrent du discrédit immérité dont les fluctuations de la mode les ont frappées. Ce n’est pas ici le lieu d’en analyser les mérites ou les défectuosités. À Anvers, malgré l’inattention de la foule, les gymnastes ont su se montrer à la hauteur de leurs traditions. Les exploits de leur souplesse, la superbe obéissance de leurs muscles et de leurs nerfs ont réjoui ceux qui en furent témoins. Quand la vogue sera revenue à ces jeunes hommes et qu’on aura reconnu leur juste droit à l’existence sportive, le public s’apercevra qu’il s’est longtemps privé par snobisme d’un spectacle singulièrement attrayant en sa hardiesse et sa beauté.

Les productions d’ensemble se sont faites, selon l’usage, en deux séries : d’une part, la « méthode suédoise », de l’autre, les « méthodes européennes » : division fâcheuse non seulement par son inexactitude géographique, mais en ce qu’elle donne au facteur « méthode » une action prépondérante qu’il ne devrait pas exercer. Qu’importent les procédés par lesquels se forme un gymnaste ; il faut voir ce qu’il est capable de faire et comment il le fait. Certes, la tâche du jury est compliquée, mais partout où intervient la cote d’amour, il en est ainsi.

L’escrime au fleuret — pour passer maintenant aux sports de défense — a surpris péniblement ses fidèles. Elle est en évidente décadence. Je n’hésite point, en ce qui me concerne, à en rendre responsable les règlements actuellement en usage. La Fédération Internationale d’Escrime rendrait un grand service à la cause qu’elle défend en provoquant une complète refonte des dits règlements. Restaurer l’escrime au fleuret dans la plénitude de ses droits et de ses traditions émanciperait en même temps l’escrime à l’épée et l’escrime au sabre. Toutes trois se déforment en cherchant à s’entendre et à se pénétrer. Il faudrait au contraire accentuer les différences.

Ce n’est pas à dire que les Jeux d’Anvers n’aient point assemblé de remarquables tireurs au premier rang desquels se place le champion italien Nedo Nadi, incarnation de la grâce et de la force combinées. Les épéistes et les sabreurs auxquels on avait préparé un terrain en plein air n’ont pu l’utiliser par suite de l’inclémence du temps. Autant le plein air est intéressant pour des réunions d’entraînement, autant il paraît préférable que les concours de l’importance des concours olympiques soient prévus et conduits à couvert.

Le plus grand succès de la viie Olympiade a peut-être été pour la boxe. Il a fallu batailler pendant des années pour l’introduire et ensuite pour la maintenir. En Suède, les pouvoirs publics avaient exigé qu’on y renonçât. En cédant à cette exigence, le Comité International avait déclaré, de son côté, qu’à l’avenir, il se refuserait à toute concession sur un point aussi essentiel du programme olympique. La foule, cette fois, lui a donné raison. Elle est venue immense, enthousiaste, et la boxe a reçu à Anvers ses lettres de grande naturalisation olympique. Ses champions se sont montrés tout à fait dignes de la faveur populaire. De façon générale, leur esprit sportif a été très satisfaisant ; on a vu se combiner la violence et la courtoisie, le mépris des coups et la prudence, ces qualités contradictoires si propres à consacrer la virilité d’un homme et qui peuvent faire de la boxe bien enseignée et bien conduite le plus éducatif des sports. Certains ont regretté que la boxe française fût absente ; tombée aujourd’hui dans une relative désuétude, elle a encore des fidèles qui travaillent à la relever, en sorte qu’on peut espérer voir ce bel exercice reprendre bientôt le rang auquel il a droit dans l’estime des sportifs.

La lutte (style gréco-romain et style libre), que je n’ai pu suivre et dans laquelle je n’ai d’ailleurs point de connaissances personnelles, semble avoir satisfait dans l’ensemble le large cercle de ses adeptes. Elle est partie essentielle des Jeux et ne saurait être disjointe des autres sports de défense. Il en est un, la canne, qui, dédaigné en même temps que la boxe française, pourrait utilement, ce me semble, retrouver son ancienne vogue. Actuellement, il est trop peu pratiqué pour qu’on l’inscrive dans la liste des concours olympiques.

Les sports équestres se sont composés comme d’habitude, d’épreuves de fond en cross-country, d’épreuves d’obstacles et d’épreuves de dressage, mais il y a eu, en plus de ce programme qui n’est pas tout à fait au point, un concours de voltige. On ne pouvait écarter plus longtemps un sport dont les rares qualités sont trop souvent méconnues et qui constitue la plus belle des gymnastiques. Le polo, malgré les difficultés inhérentes aujourd’hui à son organisation, a pu avoir lieu. Il ne manque désormais que l’escrime à cheval dont la formule pratique n’est pas trouvée ; alors les Jeux équestres seront au complet.

La natation, admirablement installée dans une manière de « stade nautique » qui, à certains égards peut passer pour un modèle du genre, a eu son succès coutumier devant des assistances très nombreuses. Les femmes y sont admises. Elles y ont excellé, abattant leurs précédents records. Le water-polo a mis en présence des équipes agiles et endurantes.

C’est à Bruxelles qu’ont eu lieu les concours d’aviron, sur un canal, devant le paysage le plus affreux : murs d’usines, réservoirs, gazomètres… Si affreux, en vérité, qu’on avait renoncé à en masquer la laideur. De magnifiques équipes se sont rencontrées dans ce cadre anti-olympique. La finale de la course à 8 rameurs, disputée entre le Leander Club (Angleterre) et une équipe de l’École navale des États-Unis, s’est terminée par la victoire, âprement disputée, de cette dernière. Et, du coup, la question de l’amateurisme, si difficile déjà à débrouiller, s’est trouvée enrichie d’un cas nouveau ; car comment opposer normalement l’une à l’autre deux équipes, l’une militaire, homogène par force, composée d’hommes dont l’entraînement a pu être poussé à l’extrême selon le bon plaisir de l’autorité — et l’autre d’origine individualiste, formée des rameurs volontaires ne pouvant donner à leur préparation que des heures de loisirs brèves et mal concordantes ?

Le Pentathlon classique et le Decathlon ne sont pas, à proprement parler, des « sports combinés », car ils empruntent à la catégorie des sports athlétiques la plupart de leurs numéros. Il en va autrement du Pentathlon moderne qui comprend des épreuves de tir, d’escrime, de natation, de course à pied et d’équitation. Ce concours que j’ai eu grand’peine à imposer au début, tant il dérangeait des habitudes acquises, a réuni cette fois de nombreux concurrents appartenant à des nationalités variées, mais la Suède a maintenu sa supériorité, établie en 1912. Elle a eu les quatre premiers.

On redoutait beaucoup les Suédois ; on les disait fortement avantagés par leur neutralité, de même que les Américains par les moyens d’entraînement perfectionné dont ils disposent. Certes, les uns et les autres ont remporté d’amples lauriers, mais c’est à la Finlande que va l’admiration générale. Ce pays, balayé par la guerre et la révolution, hier encore incertain de son lendemain, a atteint un record inouï. Sur un total d’à peine 60 athlètes composant l’ensemble du contingent finlandais pour les différents sports, celui-ci remporte une quinzaine de premiers prix, sans parler des seconds et troisièmes. Qui nous racontait donc que seuls les grands pays pouvaient prétendre à placer leurs représentants, qu’il n’y avait rien à gagner pour les novices, que les succès étaient en proportion de l’argent dépensé, etc. ?… or, la victoire de l’Espagne au football, la qualité des concurrents suisses et égyptiens, des escrimeurs portugais, des rameurs brésiliens, ont fait grand honneur à des drapeaux qui jusqu’ici s’étaient tenus trop timidement en marge des Jeux. Que dire de l’organisation italienne ? Maigrement subventionnés, venant de loin, n’ayant encore ni traditions ni expériences olympiques, les Italiens se sont affirmés sur tous les terrains par leur énergie, leur résolution, leur tenue, leur discipline, leur esprit national. Ils ont été superbes.

Ainsi est-il prouvé à nouveau que le secret de vaincre n’est pas dans la seule préparation technique, mais avant tout dans l’état d’esprit et l’unité de résolution morale dont s’inspirent les équipes. Ce thème avait été développé en 1908 par l’évêque de Pensylvanie, haranguant, à Saint-Paul de Londres, les athlètes de la ive Olympiade. Il a été repris magnifiquement par le cardinal Mercier, au service inaugural célébré dans la prestigieuse cathédrale d’Anvers, où le De profundis pour les athlètes décédés et l’habituel Te Deum furent chantés en grande pompe.

Cette inoubliable cérémonie fit naturellement une profonde impression sur les assistants qui emplissaient le temple illustré par Rubens. L’après-midi du même jour, l’ouverture des Jeux au Stade se déroula selon le protocole établi : défilé des athlètes groupés par nations, adresse au roi, réponse du souverain, prononçant la formule d’ouverture, qu’accueillent les trompettes, les salves de canons et l’envolée des pigeons portant au cou les couleurs des nations participantes. Cette fois, il y a eu deux innovations ; d’abord le serment des athlètes, prononcé par l’un d’eux (un Belge tenant le drapeau de son pays), au nom de tous et en ces termes : « Nous jurons que nous nous présentons aux Jeux Olympiques en concurrents loyaux respectueux des règlements qui les régissent et désireux d’y participer dans un esprit chevaleresque, pour l’honneur de nos pays et pour la gloire du sport ». Ainsi, les Jeux modernes remontent peu à peu vers leurs illustres ancêtres par la restauration successive des cérémonies et des symbolismes qui donnaient à ceux-ci une signification si haute et si profonde.

La seconde innovation a été l’apparition du drapeau olympique, dont les cinq anneaux enlacés, multicolores sur fond blanc, évoquent les cinq parties du monde unies par l’olympisme, en même temps que s’y retrouvent les couleurs de toutes les nations. Ce drapeau avait été inauguré à Paris en juin 1914, lors des fêtes du xxe anniversaire du rétablissement des Jeux Olympiques, mais il n’avait pas encore participé à la célébration d’une Olympiade. À Anvers, ses reflets joyeux chatoyaient partout et son succès fut grand, si grand même qu’un groupe d’athlètes en fit, une belle nuit, dans la ville, une rafle abondante aux fins de rapporter chez soi ce tangible souvenir de la viie Olympiade. Par malheur la police veillait : arrestations, procès-verbal, intervention consulaire, etc…

Ce ne fut pas là, cela va de soi, l’unique incident. Il y en eut d’autres, mais pense-t-on qu’à Olympie, jadis, les choses se passaient sans dispute ou sans bagarres ? Comment réunirait-on pour vivre en commun une existence de saine exaltation physique des centaines et des centaines de jeunes gens appartenant à des peuples dont beaucoup, hier encore, se regardaient de travers, sans que, de-ci, de-là, n’en jaillissent un mot trop vif ou un geste un peu brusque ?

Au témoignage de M. Verdyk, l’infatigable et dévoué secrétaire général du Comité d’organisation, les Jeux de 1920 présentent à cet égard un minimum d’incidents et leur action pacificatrice s’affirme par ailleurs en ce que des équipes hollandaises et belges ont pu se rencontrer dans le stade, au grand étonnement de plusieurs hommes politiques, sans qu’ait cessé de se manifester entre elles une camaraderie sportive du meilleure aloi.

Cette camaraderie internationale s’est alimentée fort heureusement par la façon dont étaient logés les athlètes. Des écoles — en général luxueuses et pourvues de vastes locaux et de jolis jardins — avaient été mises à la disposition des divers pays concurrents, pour y installer leurs contingents. C’est ainsi que se trouvèrent créées la maison d’Italie, la maison d’Angleterre, la maison de France, la maison américaine, etc… Seuls, les petits contingents durent mener la vie d’hôtel.

Entre ces maisons, décorées aux couleurs nationales, s’établirent tout de suite des rapports empreints d’une amicale émulation. On se visitait, on se recevait, on se donnait même des concerts et des représentations. Le bon ton et l’urbanité de ces réunions furent remarquables, et il y eut là une occasion opportune de lutter contre un certain laisser-aller j’m’enfichiste — héritage explicable de la guerre — qui se traduisait parfois, au stade, en des tenues insuffisamment soignées et esthétiques.

Je n’ai point parlé des concours d’art. Ils ne furent pas encore à la hauteur, bien qu’en progrès sur 1912. Les littérateurs semblent intimidés devant les sujets sportifs ; les musiciens ne s’y mettent pas ; les architectes piétinent autour de leur « Palais des Sports », dont ils cherchent l’éternelle silhouette : monument déjà désuet avant d’avoir existé. Quant aux sculpteurs, il leur arrive une aventure assez plaisante. Faute de connaissances techniques, le jury écarte la reproduction de mouvements parfaitement exacts, mais qu’il ne juge pas assez « artistiques ». Les concours de la viiie Olympiade seront, espérons-le, la consécration définitive de la valeur inspiratrice du sport et tenteront de jeunes talents alliant le goût de la hardiesse.

Anvers est précisément une cité où s’unissent ces qualités, et c’est pourquoi elle a fourni aux jeux de 1920 un cadre beaucoup plus approprié que d’aucuns ne se le figuraient. On la considère trop souvent comme un lieu consacré au seul négoce et d’où surgissent çà et là des musées relatant une gloire passée. Mais la magnifique harmonie qui s’y révèle dans l’alternance des formes et des idées, ses édifices, son port, ses boulevards, ses promenades, ses institutions, ses agitations même, tout cela semble recéler tant de force et d’équilibre, d’énergie et de beauté, que le visiteur, pour peu qu’il ait le temps d’observer, en revient pénétré d’admiration et de confiance. C’est dans le même esprit harmonieux qu’ont été organisés les Jeux. Eu égard aux circonstances, le Comité qui en avait la charge a fait des merveilles : le comte Henry de Baillet-Latour peut être fier de l’œuvre à laquelle il a présidé et qui, bien assise financièrement, n’a pas cessé un instant d’être la combinaison d’un réel souci de perfection technique avec le respect d’un idéal pédagogique élevé.

C’est dans l’hôtel de ville d’Anvers, superbe exemplaire d’art municipal, dont le plus aimable des bourgmestres fait les honneurs, que le Comité International olympique a tenu ses séances. Le roi Albert lui fit la grâce de venir en personne ouvrir la session. Trente membres, appartenant à vingt-trois nationalités, y participèrent. Le « Sénat olympique » se retrouve, au lendemain de la longue et terrible guerre, aussi solide et uni qu’il l’était il y a six ans. Aussi n’a-t-il même pas éprouvé le besoin de dessiner un geste de défense devant le nouvel assaut dirigé contre lui. Il l’a simplement ignoré. Le Comité International, contrairement à ce que pensent ses adversaires, ne tient pas à l’exclusivité de son pouvoir ; il le partagerait volontiers, s’il n’avait la conviction qu’en en remettant une partie aux mains de ceux qui le convoitent, il compromettrait de la façon la plus grave l’avenir d’une institution prospère. Et ceux-ci, par leur maladresse intensive à conduire leurs propres affaires, prennent soin de prouver chaque jour à tout l’univers combien cette conviction est fondée.

Où se tiendront, en 1924, les Jeux de la viiie Olympiade ? Quatorze cités ont posé leur candidature. Mais le Comité International a ajourné sa décision, en raison de la crise mondiale actuelle. D’ici à la fin de l’année, les événements prendront sans doute une direction plus marquée et l’on pourra mieux scruter l’horizon. Cet horizon est bien chargé. Pourtant, l’opinion, distraite et amusée, ne semble guère s’en préoccuper. J’avoue avoir ressenti, tout du long des Jeux, une surprise inquiète à relever, chez tant de peuples divers, une sorte de vue inconsciente des périls prochains. On redoute la renaissance improbable du péril d’hier ; personne ne se préoccupe sérieusement de celui qui s’amasse chaque jour, non pas au loin, mais sous nos pas.

Ce n’en est pas moins avec pleine confiance qu’en prononçant la clôture des Jeux de la viie Olympiade, nous avons, selon l’usage, formulé l’invitation à prendre part à ceux de la viiie. Cette cérémonie s’est déroulée le 12 septembre, avec une pompe satisfaisante. Jusqu’ici, c’était dans un banquet final que la clôture était prononcée. La formule solennelle y manquait de grandeur. Cette fois, au soleil couchant, dans le stade empli de spectateurs, elle a revêtu toute sa force. Les sports équestres venaient de finir : dans le grand silence de la foule, soudainement attentive, ont résonné les paroles évocatrices des Jeux de 1924 : « Puissent-ils se dérouler dans l’allégresse et la concorde, et puisse, de la sorte, le flambeau olympique poursuivre sa course à travers les âges, pour le bien d’une humanité toujours plus ardente, plus courageuse et plus pure. Qu’il en soit ainsi ! »

Alors, comme le 14 août, les trompettes ont sonné et le canon a tonné, cependant que le drapeau olympique s’abaissait lentement et que retentissaient les premiers accents d’une cantate exécutée par 1 200 chanteurs et instrumentistes, œuvre du renommé Peter Benoit, si aimé des Anversois, ses compatriotes. Ainsi prirent fin, dans la ville de Rubens, les Jeux Olympiques de 1920.