Autour de la maison/Chapitre IX

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Édition du Devoir (p. 33-35).

IX


Le hangar était long et bas, blanchi à la chaux, avec des portes et des châssis rouges. Il clôturait tout un côté de la grand’cour. Il voisinait avec de vieux érables et des saules. Malgré la toilette qu’on lui faisait tous les printemps, il était vieillot et voûté. Il avait l’air de dire : J’en ai tant vu d’années, j’en ai tant vu d’hommes et d’enfants, j’en ai tant vu de foin, j’ai tant vu d’êtres et de choses !

Il avait l’air de murmurer cela doucement, mais c’était un vieillard très gai, sous le soleil ; et il résonnait, tous les jours, des cris joyeux de notre jeunesse.

Au bout, du côté de la rue, il y avait d’abord la glacière. On y allait le matin chercher un morceau de glace, dans la minuscule « charrette à poches » peinte en rouge, que notre cher chien Zoulou traînait dans la cour. Ensuite, c’était les écuries, la remise. Au-dessus de tout cela, le grenier à foin, avec, dans le pignon, un grand pigeonnier vide qui avait l’aspect d’une prison suspendue.

Le grenier à foin ouvrait sur la remise, qui était elle-même à demi-remplie de fourrage… Et l’on montait au grenier par une échelle à même le hangar, perpendiculaire, vous connaissez cela ? On arrivait par une petite porte-fenêtre. On entrait là à la queue-leu-leu, dix, douze enfants, en criant, en chantant. Quand Pierre montait derrière nous, il nous pinçait les jambes, le vilain petit gars !

En haut, on prenait « sa course » et l’on s’élançait dans le vide. On tombait dans la remise, sur un lit de foin. On s’enterrait, on se bousculait, on sortait de là les cheveux pleins de paille ; on passait la porte à deux battants qui donnait sur la cour ; on courait, en effrayant les poules ; on regrimpait l’échelle perpendiculaire, et l’on s’élançait encore dans le bon foin, le cher foin qui sentait si bon !

Un jour, comme on traversait le grenier, Berthe, une grande blonde qui aimait les peurs, avait crié : « Il y a un homme dans le pigeonnier ! » Sans se retourner, on s’était tous précipités dans la remise, et sautant ensemble, on s’était un peu fait mal. Gabrielle, une chère petite fille qui n’est plus, était devenue toute pâle, et on l’avait cru sans connaissance ! Toto, remonté pour voir l’homme, n’en vit aucun. On avait chassé Berthe, et pendant deux ou trois jours on lui cria qu’on était sorti quand elle venait !

On recommençait bien souvent les sauts dans le foin. Quand on était trop essoufflé, on allait manger des « beurrées » de crème avec du sucre du pays dessus !

Puis, on attelait Zoulou à sa charrette à poches, et il nous promenait deux par deux, autour de la cour.

Le vieux hangar nous regardait paternellement ; il disait sans doute : Jouez, jouez, petits enfants, vous connaîtrez bien assez tôt toute la vie ! Il avait déjà vu sortir des morts de la maison. Il a vu, depuis, partir pour toujours toute la famille !…

Qu’est-il maintenant, le vieux hangar ? Il doit être écrasé par l’âge. S’il rit encore sous le soleil, c’est qu’il est tombé en enfance… Je gage qu’on l’a peuplé d’animaux et que les enfants n’y vont plus.

À la Résurrection future, je demanderai un cinématographe où je verrai passer toutes les heures de mon enfance, et la vieille maison, et le parterre, et le jardin, et la cour, et Zoulou, et les petites filles en rose et bleu qui montaient dans l’échelle du vieux hangar, bas et voûté, blanchi à la chaux !