Autour du monde, impressions de deux voyageurs français

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Revue des Deux Mondes tome 32, 1879
Noailles, duc d’Ayen

Autour du monde


I. Excursions autour du monde, par le comte Julien de Rochechouart. Paris, 1879. — II. Quatorze mois dans l’Amérique du Nord, par le comte Louis de Turenne. Paris, 1879.


I

La bienveillance du public lettré est toujours acquise en France aux hommes de goût qui, sans faire profession d’écrire, ne craignent pas de nous livrer comme il vient le fruit de leurs observations recueillies au courant d’une vie élégante et sérieuse à la fois, ou pendant les loisirs que peuvent laisser les devoirs officiels d’une carrière active. Malgré quelque incertitude de composition et quelques négligences de plume, ces œuvres primesautières plaisent par leur cachet d’originalité et de naturel, par ce laisser-aller, non sans charme, qui n’exclut pas la finesse et la profondeur, tout en reposant l’esprit des formes sévères d’une littérature plus classique et plus étudiée.

Ces qualités natives sont prisées surtout dans les récits de voyages. Le lecteur aime à saisir les faits dans leur réalité vivante, à voir les paysages et les hommes sous leurs couleurs vraies, à surprendre au hasard de la route les pensées et les sentimens encore imprégnés de leur saveur locale ; il veut s’abandonner en toute confiance à son guide, sans avoir à craindre que les préoccupations littéraires de l’écrivain ne soient venues modifier les impressions premières du voyageur.

Le nouveau volume que M. le comte de Rochechouart a rapporté de l’extrême Orient se recommande par les mérites qui ont déjà fait le succès de son précédent ouvrage sur Pékin et l’intérieur de la Chine. On y retrouve la netteté du coup d’œil, la finesse de l’observation, l’indépendance du jugement, la même langue simple et alerte, dégagée de toute, prétention et de toute recherche, mais toujours personnelle et souvent très colorée. Une longue habitude de ces contrées mystérieuses, où M. de Rochechouart est resté dix ans chef de mission, lui a permis d’acquérir la connaissance approfondie des mœurs locales, et de démêler les raisons secrètes qui préparent de longue main les événemens auxquels le public mal initié attribue une soudaineté purement apparente. Les rideaux officiels discrètement entr’ouverts nous laissent apercevoir les mille intrigues dont l’Europe ne connaît guère que le dénoûment ou le contre-coup.

Rien de plus frappant que le contraste résultant de la vie parallèle de l’indigène et du conquérant aux Indes anglaises. L’Indien d’aujourd’hui est resté l’Indien des anciens âges. Il a conservé toutes les idées, toutes les coutumes, toutes les croyances traditionnelles du passé. La ligne de démarcation entre les castes n’est pas moins tranchée qu’autrefois, et l’isolement du paria persiste aussi profond. Même le christianisme, dont l’honneur est d’avoir transformé la société barbare d’Occident, semble reconnaître ici son impuissance en se pliant à des préjugés trop vivaces pour qu’il ait jugé prudent de les heurter de front. Dans les églises, il y a deux nefs distinctes séparées par un mur, et deux prêtres donnent la communion. « N’est-il pas singulier de prêcher l’égalité devant Dieu et de ne pas la pratiquer dans sa propre maison ? » Mais le culte chrétien n’est toléré qu’à ce prix. — Jusqu’ici la mode seule a fait quelques rares conquêtes, et dans les hautes classes exclusivement. A Calcutta, à Delhi, à Agra, les calèches à la daumont, conduites par des Indiens en bottes à revers, se croisent avec des rajahs vêtus à l’européenne. Ce sont là de minces victoires. Peut-on compter au nombre des adeptes convaincus de la civilisation et du progrès modernes ces princes indigènes se condamnant au supplice des bottines vernies malgré les bagues qu’ils portent aux doigts de pied, ou cet autre raffiné se teignant la barbe en rouge quand il met sa parure de rubis et en vert quand c’est le tour des émeraudes ?

A Bénarès, la cité sainte, la Jérusalem des religions hindoues, plus de ces mélanges impurs ni de ces compromis sacrilèges. Là, l’Indien des siècles passés se retrouve dans toute son originalité native ; là toutes les divinités brahmaniques et bouddhiques ont leurs autels, tandis que les animaux sacrés, « véritables blasés de cet olympe oriental, promènent leur ennui d’une mangeoire à l’autre. » Bénarès est un lieu de pèlerinage vénéré dans l’Inde entière, et chaque année des milliers de fidèles y accourent pour faire leur salut. « Les temples et les palais qui bordent le Gange sont construits sur des terrasses élevées dont les gradins de marbre et d’albâtre descendent jusque dans l’eau. Aussitôt que le soleil se lève, une foule immense les encombre ; chacun veut arriver jusqu’au fleuve, s’y plonger, y laver ses vêtemens, et en quelque sorte s’imprégner de sa sainteté. L’or et les couleurs éclatantes qui recouvrent les monumens brillent de mille feux sous les rayons d’un soleil oblique ; le bruit des voix humaines et des instrumens se confond dans l’espace et nous arrive à l’état de murmure étrange et confus. » Cette multitude enivrée de fanatisme accomplit là les rites les plus solennels du culte indien ; toute pénétrée des doctrines de la métempsycose, elle ne doute pas qu’un seul bain dans les flots sacrés du Gange ne suffise à racheter mille séries entières d’existences ultérieures.

Naturellement une pareille nation, ainsi pétrifiée dans ses usages et ses croyances séculaires, fuit comme une souillure tout rapprochement avec ses seigneurs et maîtres étrangers. On trouve donc aux Indes deux sociétés hostiles, vivant côte à côte dans un état perpétuel de conflit latent et de lutte sourde que la crainte inspirée par le conquérant empêche seule d’éclater. Les Anglais ont soumis ces populations et les contiennent par la force des armes ainsi que par la puissance d’une organisation supérieure, sans avoir réussi, en dépit du temps, à rien gagner de leur affection ni de leur confiance. « Ils ont bien des esclaves, mais ils n’ont ni amis ni sujets. « Sous les dehors de la soumission, l’indigène garde au fond du cœur un levain invétéré de haine et de mépris toujours près de déborder. Comment n’éprouverait-il pas une sainte horreur pour ces impies qui mangent du bœuf, animal sacré par excellence, et qui profanent avec leurs bateaux à vapeur les fleuves indiens les plus vénérés ?

De son côté, l’Anglais met son amour-propre à rester Anglais, aux Indes surtout. S’il en faut croire l’auteur, nulle part le protestantisme ne se montre plus rogue et plus exclusif. Le citoyen du Royaume-Uni se piquera de ne déroger en rien à ses habitudes extérieures, et de vivre à Calcutta ou à Delhi comme à Londres ou dans le Yorkshire. Cette règle est devenue inflexible et n’admet pas la moindre infraction. Même la veste légère de batiste blanche, tolérée jadis à cause du climat brûlant, n’a pu trouver grâce devant les rigueurs croissantes d’une étiquette qui ne capitule pas. Le riverain de la Tamise entend dîner en habit noir sur les bords du Gange ; il étouffe, mais le formalisme britannique est sauf.

Ces détails minutieux ne sont d’ailleurs pas aussi futiles qu’ils pourraient paraître à une critique facile et superficielle. Ainsi que le fait fort judicieusement remarquer M. de Rochechouart, les Anglais aux Indes ne sont pas un contre mille. Sans cesse menacés par les indigènes qui n’attendent que l’occasion pour se révolter, ils s’attachent obstinément aux usages, en apparence les plus puérils, par lesquels ils tiennent à la mère patrie et en gardent le cachet. C’est la marque de la race dominante, le signe extérieur du commandement qui ne saurait se relâcher sans risquer de perdre son prestige. A un certain degré, l’habit fait le moine, en Orient du moins ; car c’est toujours par les changemens du costume que les révolutions dans les mœurs ont commencé.

Rien n’est négligé par les conquérans de ce qui peut assurer leur cohésion et consolider leur empire. Fort libéraux chez eux, les Anglais, aussi bien que les Américains et les Hollandais, se montrent très autoritaires dans leurs possessions coloniales. Jamais la presse locale n’y discute les questions pendantes qu’au point de vue exclusif des intérêts de la mère patrie. Les colonies sont considérées uniquement comme des territoires et des populations à exploiter au profit de la métropole. Un exemple entre autres : la Birmanie indépendante, qui n’a guère de l’indépendance que le nom, possède des mines abondantes dont la mise en valeur enrichirait le pays. Mais l’Angleterre a jeté son dévolu sur cette contrée limitrophe de ses domaines ; c’est une proie destinée à tomber tôt ou tard entre ses mains. Aussi pour éviter que les mines ne soient concédées à des compagnies étrangères, elle a pris soin de s’opposer à l’entrée de toute machine en Birmanie. Le pays restera pauvre jusqu’à ce que les Anglais, l’ayant annexé, en utilisent à leur profit les richesses.

Assurément au point de vue philosophique et chrétien, une pareille politique peut sembler étroite, mais au point de vue du savoir-faire pratique, des intérêts mercantiles et du patriotisme national, nul n’en saurait nier l’incontestable et lucrative habileté. On objectera peut-être que l’application rigoureuse de ce système a coûté à l’Angleterre ses colonies d’Amérique au siècle dernier ; mais la différence est capitale. Les colons américains étaient des Anglais qui, possédant les dons et les traditions de la race, ne devaient pas se laisser exploiter sous prétexte qu’ils habitaient au-delà de l’Atlantique. Partout où il va, l’Anglo-Saxon emporte avec lui sa nationalité et ses droits. Armé de son Habeas corpus, il sait réclamer et défendre en tous lieux ses privilèges. Civis romanus sum ! Aussi pour les colonies peuplées par ses nationaux ou par des Européens, l’Angleterre, profitant de la leçon, a-t-elle adopté depuis lors un régime très libéral, comme en Australie et au Canada ; mais elle ne fait pas de philanthropie cosmopolite, et si à ses yeux les Indiens sont encore des hommes, elle n’entend nullement les traiter en frères.

L’unité de vues, le concours de toutes les intelligences et de toutes les bonnes volontés sont d’ailleurs plus que jamais nécessaires aujourd’hui que l’Angleterre se trouve exposée à entrer en lutte ouverte avec la Russie en Orient. Quel rôle joueraient les indigènes dans ce conflit menaçant ? Ils n’ont pas plus de sympathie pour l’une de ces puissances que pour l’autre, car toutes les deux suivent la même politique envahissante, et ont invariablement recours depuis vingt ans au même moyen commode pour s’emparer des territoires à leur convenance. C’est la rectification de frontières, procédé essentiellement élastique et dénué de préjugés, qui consiste à troubler sous main l’ordre chez le voisin afin de pouvoir y envoyer ensuite des troupes chargées de le rétablir et d’y rester.

Aussi les Asiatiques, sachant trop ce qu’il en coûte à être protégés de la sorte, enveloppent-ils Anglais et Russes dans une haine commune ; leur seule espérance est de profiter de l’affaiblissement qui résulterait pour les deux adversaires d’une lutte prolongée. « Lorsqu’on s’approche d’un puits dans le désert, on entend toujours un grand bruit, disent les derviches ; c’est un Anglais et un Russe qui y sont descendus pour s’en disputer la conquête, tandis que le véritable propriétaire essaie de les lapider tous les deux. »

Un détail est intéressant à noter pour nous autres Français, qui aimons à nous plaindre de la routine bureaucratique : il paraît que l’Inde anglaise n’a rien à nous envier de ce côté. L’administration y pousse à l’excès l’abus des paperasses, et son exemple est suivi par tout le monde ; gouvernans et gouvernés se noient à l’envi dans des flots d’encre. Publications officielles et autres sur le commerce, l’industrie, les finances, les sciences, s’entassent en piles énormes dans toutes les maisons. « L’Anglais a la maladie du blue book. » Depuis le vice-roi dans son palais, jusqu’au plus modeste commis assis à son bureau, chacun travaille consciencieusement à inonder le pays de mémoires et de statistiques. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs que les hauts emplois ne soient remplis par des fonctionnaires de premier mérite, dont le renouvellement assez fréquent assure à l’Angleterre l’état-major administratif le plus distingué. L’Hindoustan n’est donc pas seulement un marché commercial immense, un débouché toujours ouvert aux jeunes Anglais sans fortune, certains d’y trouver l’emploi de leurs facultés et d’y conquérir par leur travail des situations honorables, c’est en même temps une véritable pépinière de militaires et d’hommes d’état.

L’élément pittoresque abonde dans ce voyage d’Orient ; tout le chapitre consacré à la Birmanie indépendante est plein d’intérêt. Rien de plus divertissant que l’entrée solennelle des voyageurs dans la ville royale de Mandalay. Cette longue procession d’éléphans brillamment caparaçonnés, ces officiers dont le costume offre le plus bizarre assemblage de velours cramoisi, de broderies d’or et de carton peint, chacun des nobles étrangers revêtu de son uniforme de gala, juché au sommet d’un éléphant qui porte en croupe un indigène en costume national brandissant un immense parasol rouge ; puis, comme à chaque instant le Birman s’endort bercé par le roulis de sa gigantesque monture, ces parasols, s’inclinant de droite et de gauche, renversant les coiffures de nos dignitaires français et causant un désarroi général, tandis que des soldats indigènes, les jambes nues, les cuisses à peine recouvertes d’un petit jupon de toile, les épaules affublées d’un fourniment européen dépareillé, la tête coiffée d’une sorte de champignon en cuir bouilli, présentent gravement les armes avec des fusils sans batterie ou sans baïonnette ; tout cet étalage de luxe et de misère avait de quoi mettre à de rudes épreuves la gravité diplomatique, et l’on ne s’étonne pas qu’au milieu des pompes de ce cortège de féerie à demi burlesque, M. de Rochechouart se soit cru sans cesse au moment d’entendre éclater les airs d’Offenbach ou de Lecocq.

Le roi, vieillard vaniteux et impuissant, qui tremble à la moindre injonction du consul anglais, tout en se faisant adorer à l’égal d’un Dieu, tyrannise quelques infortunés domestiques décorés du nom de ministres, et occupe ses loisirs à se faire raconter des commérages sur la vie privée de chaque famille. Enfermé dans son palais au milieu d’un troupeau de femmes, d’eunuques et d’intrigans de bas étage, il se livre à des opérations financières de haute fantaisie. Comme le sol entier est sa propriété personnelle, il en monopolise tous les produits et les vend à des étrangers, qui lui donnent en échange des cotonnades avec lesquelles il paie ses fonctionnaires et ses soldats. Ceux-ci les cèdent à vil prix à des spéculateurs qui les repassent ensuite au roi, de sorte qu’un stock peu important de marchandises sans valeur suffit à soutirer l’argent et les matières premières du pays, le tout avec la complicité des plus hauts fonctionnaires et des plus infimes sujets. Le vieux roi se persuade que ses marchés de dupe sont des traits de génie, et rit tout bas des bons tours qu’il croit jouer aux Européens.

Il ne faut pas quitter la Birmanie sans lire le joli récit de la chasse aux éléphans. On y trouvera un drame très complet dont les péripéties se déroulent tant au désert qu’à la ville, mélange de fable et de conte de La Fontaine en prose sur cette moralité :

Amour, amour, quand tu nous tiens.
Adieu sagesse, adieu prudence.

C’est la capture, la lutte désespérée et la défaite finale de l’éléphant sauvage au moyen des séductions de quelque vingtaine d’éléphantea [1], sournoises et bien stylées, qui vont jusque dans les mystérieuses et voluptueuses profondeurs des forêts de palmiers, d’arécas et d’orchidées odorantes exercer l’art perfide de leurs savantes coquetteries sur l’éléphant libre, au cœur rude, mais tendre, fils puissant et naïf de ces splendides solitudes, pour l’entraîner peu à peu dans le piège fatal où il doit perdre à jamais son indépendance. Aussi imprudent, mais moins heureux qu’Hercule filant aux pieds d’Omphale ou que Renaud dans les jardins d’Armide, le colosse amoureux, sans expérience de la corruption des villes et des artifices de la galanterie, n’échappera pas malgré sa force et son courage. Affaibli bientôt dans les délices, amolli par le plaisir, il succombera lors du combat décisif. On dit même qu’au dernier moment, sur le point de se laisser pousser dans l’enceinte qui doit lui servir de prison, si la victime méfiante veut reculer et tenter de fuir encore, toutes ces dangereuses sirènes, changeant soudain de rôle, administrent à leur dupe infortunée la plus merveilleuse volée de coups de trompe qui se puisse imaginer. Désormais captif, l’éléphant ne sera plus qu’un esclave, voué aux plus durs travaux, à moins pourtant qu’il ne périsse dans une lutte suprême ou dans une invincible obstination, choisissant plutôt la mort que l’esclavage, ce qui, à l’honneur des pachydermes libéraux, arrive encore assez souvent.

L’Orient est le pays des surprises et des contrastes. Aux Indes et en Chine, on a vu des populations entières, les regards obstinément fixés vers le passé, vivre en contact continuel avec les Européens sans rien perdre de leur originalité native. Au Japon, la scène change brusquement. Du vieux monde oriental, on passe sans transition dans une sorte d’Europe asiatique, quelque peu gauche d’allures, il est vrai, comme une parvenue de la civilisation qui n’a pas encore pu se débarrasser de son cachet d’origine. A peine le Japon nous avait-il été révélé, qu’il était aussitôt mis fort à la mode par la littérature contemporaine, et depuis il a fait bonne figure dans les galeries de notre dernière exposition. On se rappelle le succès des charmans récits de voyage publiés par M. le comte de Beauvoir et des études données ici même par des écrivains distingués. Le mérite est grand de trouver encore des choses intéressantes à dire sur un sujet qui n’est déjà plus très nouveau.

Peut-être les relations des voyageurs qui ont visité le Japon au moment où il venait d’être ouvert à l’Europe trahissent-elles quelque exagération d’enthousiasme, fort explicable d’ailleurs par la vive sympathie qu’excitait ce pays en voie de transformation et de progrès. M. de Rochechouart juge les choses plus froidement et non sans quelque désillusion. Le Japon a fait son 89 trop à la hâte et à la légère. L’antique édifice gouvernemental, religieux et social s’est écroulé tout d’une pièce et si brusquement qu’on n’a rien mis encore de solide et de vraiment durable à la place. D’un seul bond, la nation a franchi la distance qui sépare l’état féodal le plus absolu de l’état démocratique le plus avancé. Extérieurement la transformation est radicale. Le mikado, récemment encore souverain mystique et invisible, dérobé à tous les yeux dans les profondeurs de son palais, se promène aujourd’hui en voiture découverte dans les rues de Yédo, donne à dîner au corps diplomatique, et prononce des discours aux inaugurations de chemins de fer. Les daïmios, ces redoutables seigneurs féodaux, naguère précédés de leur terrible garde qui forçait chacun à se prosterner devant eux sous peine de mort, ont abdiqué tous leurs anciens privilèges. Uniquement préoccupés de leurs plaisirs, ils passent inaperçus au milieu de la foule indifférente. La religion a été jetée bas comme le reste, et les bonzes sont réduits pour vivre à vendre aux infidèles les idoles les plus vénérées. Ce trafic se fait ouvertement sous les yeux de l’administration qui reste impassible : les dieux s’en vont, marqués du visa de la douane, et les augures désolés se regardent maintenant sans rire.

D’ailleurs aucune croyance religieuse, vraie ou fausse, n’est venue remplacer l’ancien culte, et cette nation, née d’hier aux idées modernes, est déjà tombée dans le scepticisme énervant des sociétés vieillies. Sans doute, pour un pays encore fermé et à demi barbare il y a vingt ans, c’est beaucoup de posséder aujourd’hui une armée manœuvrant tant bien que mal à l’européenne, un système financier qui assure la perception assez régulière des impôts, une administration des postes qui transporte à peu près les lettres, tous les rouages enfin des gouvernemens modernes. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de superficiel et de factice dans cette création à la baguette ? La force vitale existe-t-elle au fond de cette organisation d’emprunt ? Il est relativement facile d’improviser des télégraphes et des chemins de fer, voire même des écoles et des universités. Improvise-t-on la maturité d’esprit indispensable pour que les réformes portent de bons fruits ? La civilisation moderne comme la science ne semble véritablement solide qu’à la condition de germer sur un terrain bien préparé, et il ne paraît pas suffisamment établi que la culture intensive puisse s’appliquer utilement au développement intellectuel et moral des peuples.

M. de Rochechouart raconte qu’en Birmanie un officier de son escorte, récemment revenu de France, où il avait accompagné l’ambassade birmane en qualité de secrétaire, le salua de cette singulière bienvenue : « Paris, oui ; Opéra très joli ; l’Alboni énormous. » Et comme l’on rit, le brave guerrier birman croit avoir trouvé un mot charmant et le répète à satiété. Voilà toutes les réflexions que lui avait inspirées son séjour dans notre capitale. Sans doute le contact soudain de la civilisation européenne a produit d’autres effets sur les populations japonaises, très supérieures par l’intelligence. Mais dans leur furia de transformation elles se sont adressées indistinctement à tous les maîtres, et ont pris la science de toutes mains. A côté de la chaire de droit dont le titulaire est français et spiritualiste, c’est un matérialiste allemand qui occupe la chaire de médecine ; l’armée a été organisée par des officiers français, tandis que des Anglais dirigeaient la flotte. Comment ne serait-il pas résulté de cet éclectisme bizarre une confusion inextricable que des cerveaux encore mal équilibrés doivent avoir grand’peine à démêler ?

De même, les jeunes Japonais ont rapporté d’Europe les idées les plus diverses sans avoir eu le temps de se les assimiler. Ces intelligences, saturées de fermens trop puissans pour elles, ressemblent un peu à des bouteilles de vin mousseux dont la moindre chaleur ou le plus léger mouvement suffit à faire sauter le bouchon. Au reste l’incohérence des idées se manifeste par les discordances du costume. Le premier prince du sang, l’héritier présomptif du trône, aime à se montrer dès le matin en habit noir et en cravate blanche j avec cela il porte le chapeau noir haut déforme, orné d’un superbe galon de livrée qui ferait l’orgueil du plus beau et du plus doré des valets de pied de Londres ou de Paris.

Cette grande facilité d’imitation plus ou moins adroite paraît avoir été de tout temps le côté distinctif des populations du Japon. Aujourd’hui elles imitent l’Européen ; hier elles mettaient le même entrain hâtif, la même fougue irréfléchie à copier les inventions chinoises. On ne saurait néanmoins se défendre d’une vive sympathie pour ce peuple ingénieux et hardi qui a su se transformer si rapidement sans verser dans aucune ornière sanglante. Maintenant que la première fièvre est passée, il jugera peut-être prudent de reprendre haleine, et de marcher d’un pas plus normal dans la voie des innovations sur laquelle il s’était lancé à toute vapeur sans s’inquiéter assez de savoir où il allait. N’est-ce pas pour lui l’unique espoir de rendre véritablement fécondes les réformes qu’il est fier a juste titre d’avoir opérées ?

Afin de compléter son tour du monde, M. de Rochechouart revient en France par l’Océan-Pacifique et l’Amérique du Nord. Faut-il lui reprocher d’avoir été exclusivement frappé, pendant son court séjour aux États-Unis, par toute une catégorie de faits fâcheux, trop réels d’ailleurs et indéniables ? L’impatience et la rapidité du retour, ainsi que les fatigues du voyageur surmené, n’expliquent-elles pas suffisamment les lacunes d’une investigation restée forcément incomplète, et la sévérité rigoureuse d’un jugement sommaire à première vue ? Observateur pressé, mais toujours clairvoyant, il trouve toutefois le temps d’aborder inopinément la question sociale par le côté particulier du service domestique dont tout le monde se plaint là-bas, et les Américains au moins autant que les étrangers. Par un heureux compromis avec son amour de l’égalité, la première république en France avait inventé l’officieux, supprimant le nom, conservant la chose. Plus radical dans ses réformes, l’Américain a supprimé l’un et l’autre. Si d’après l’apostrophe fièrement lancée à la chambre française de 1871 par un député du Nord, « cirer les bottes du pouvoir » est le dernier terme de l’opprobre pour la démocratie française, cirer celles des particuliers est, parait-il, une humiliation trop rude pour la démocratie américaine.

La dignité de diplomate n’exempte pas des petits tracas de l’existence. Après s’être plaint de la multitude importune des serviteurs oisifs et inutiles de l’extrême-Orient, M. de Rochechouart gémit de l’absence complète de service et de l’abandon absolu où l’étranger est laissé dans les immenses hôtels des États-Unis. Lorsqu’enfin, à bout de patience, après des appels réitérés, toujours uniformément restés sans réponse, le voyageur se décide à présenter ses réclamations, on lui répond tranquillement que le gentleman préposé au cirage n’est pas encore éveillé. Il aura sans doute assisté à quelque caucus ou réunion électorale ; peut-être même y a-t-il pris la parole, ce qui l’aura fatigué. Conclusion pratique à tirer de là : avant de s’embarquer pour l’Amérique il est bon de s’initier aux secrets de l’entretien quotidien de la chaussure. La devise italienne, fara da se, doit être adoptée par les voyageurs prudens à destination des États-Unis, car ils n’auront pas toujours, comme M. de Rochechouart et ses amis, l’heureuse fortune de rencontrer parmi d’aimables compagnons de route un touriste américain à court d’argent, qui voudra bien se charger de ces menus soins moyennant la modique somme d’un dollar par tête, ou plutôt par paire de bottes.


II

Tous ceux qui sont trop attachés aux coutumes confortables de notre vieille Europe pour s’exposer aux petits ennuis du voyage auront un excellent moyen de bien connaître l’Amérique en lisant l’ouvrage de M. le comte Louis de Turenne. Ces deux volumes, bien nourris, abondent en renseignemens instructifs, toujours puisés aux meilleures sources, et en récits agréables dans leur familiarité sans prétention. L’auteur, qui a séjourné plus d’un an aux États-Unis et au Canada, a pu voir les choses de près ; ses observations portent l’empreinte d’un examen consciencieux, dont la sincérité est incapable de rien inventer, et d’un jugement sûr, également inaccessible aux séductions de l’imagination et aux illusions des doctrines préconçues. Tour à tour hôte bien accueilli de la meilleure compagnie dans les villes américaines et canadiennes, commensal de l’Indien au milieu des solitudes du Far-West et des neiges du nord, il sait mettre en relief la vitalité prodigieuse des grandes cités du Nouveau-Monde, ou nous faire admirer les scènes grandioses de la nature sauvage.

Sans scruter les situations, ni creuser les questions politiques, il excelle à rendre par des analyses sobres et précises les sentimens généraux du gros public, comme ceux des hommes éminens du pays. A l’occasion, il n’hésite pas à formuler ses aperçus personnels ; ce qui ressort de ses appréciations sur les États-Unis actuels, pris entre l’enclume et le marteau d’une corruption sans bornes et d’une réforme aussi impossible qu’indispensable, n’est pas précisément fait pour séduire. Son âme droite est révoltée par les scandales de tout genre dont la vie politique américaine offre un spécimen assez complet, et il ne dissimule pas son dégoût pour les détails peu attrayans de la cuisine électorale ; d’ailleurs, sur ce point, les citoyens des États-Unis sont plus sévères que personne. En assistant à la représentation d’un drame local, le Dieu dollar, notre voyageur constate avec quelle ironie acerbe les Américains ne craignent pas de se dénigrer eux-mêmes. Ce n’est pas tout à fait la république athénienne, et il y manque Aristophane entre autres ; mais les mœurs politiques et les institutions sont violemment attaquées en plein théâtre, sans que les spectateurs en paraissent aucunement choqués.

Toujours impartial malgré sa sévérité, l’auteur se plaît à reconnaître en mainte page les grands côtés de cette société jeune et énergique. Son livre, où les détails économiques et statistiques sont accumulés, donne bien l’idée de cette exubérance de vie qui se manifeste de toutes parts aux États-Unis. Selon les hasards du voyage, le lecteur voit défiler devant lui toutes les applications de l’industrie humaine audacieusement poussée jusqu’à ses dernières limites : immense réseau de chemins de fer courant hardiment à travers les solitudes et les chaînes de montagnes réputées inaccessibles ; usines colossales, docks aussi vastes que des villes, journaux assez riches et assez puissans pour expédier d’un signe leurs reporters, comme le célèbre Stanley, à travers des mondes inconnus ; montagnes pleines d’or ou d’argent qui sont battues en brèche, culbutées et désagrégées à l’aide de gigantesques jets d’eau dirigés horizontalement sur elles par des appareils comparables à d’énormes pompes à incendie, sorte d’artillerie hydraulique irrésistible alimentée par des fleuves et des lacs entiers, que l’on a amenés de très loin dans des conduits en planches larges comme des rivières. Aux riches cultures de coton qui font l’opulence des planteurs seigneuriaux du sud, succèdent sous nos yeux les exploitations des rois du pétrole, ou les comptoirs des merchant princes de New-York, dont les fortunes s’évaluent par centaines de millions.

Tout est taillé dans le grand aux États-Unis, et la propriété foncière ne le cède en rien à la propriété industrielle ou commerciale. Dans le sud, M. de Turenne visite un domaine de 10 lieues carrées. En traversant l’Illinois, il passe à côté du fameux champ de blé d’un seul morceau de 19,000 acres, soit 8 ou 10,000 hectares environ. La production agricole prend des proportions formidables. Voici que par suite des gigantesques et rapides travaux de canaux et de chemins de fer, les grains du Far-West, qui valent sur place de 7 à 8 francs l’hectolitre, peuvent arriver jusqu’en Angleterre ou en France au prix moyen de 16 francs. Qu’on songe aux légitimes préoccupations de nos malheureux paysans français, surchargés par l’impôt foncier, le service militaire, les droits de toute nature, et qui sont réellement en perte quand le prix de l’hectolitre de blé tombe au-dessous de 22 francs environ. Comment soutenir la lutte ? Car l’Amérique, abusant des rigueurs d’un protectionnisme exagéré, nous inonde de ses exportations et ferme sa porte aux nôtres.

On ne doit pas toutefois se laisser trop éblouir par les brillans côtés du tableau. Toutes ces prospérités se paient là aussi par de cruelles misères. La crise redoutable qui sévit partout a pesé peut-être plus lourdement sur les États-Unis que sur les contrées de l’ancien monde, moins favorisées pourtant des dons de la nature et de la fortune. A New-York et dans les grands centres industriels, l’auteur a pu constater les progrès effrayans du paupérisme ; les workhouses sont trop étroits pour les malheureux qui viennent y chercher asile. Sur bien des points, l’exposition de Philadelphie a dissipé beaucoup d’illusions, et démontré que la solution des grands problèmes économiques et sociaux n’est pas plus avancée aux États-Unis qu’ailleurs. Pour les Américains, gens pratiques avant tout, l’unique préoccupation, comme la première des libertés, est celle de s’enrichir chacun à sa manière.

Ce qu’il faut louer sans réserves, c’est l’incontestable virilité de la race. Encore les états de l’est et du sud, plus anciens et plus rassis, présentent-ils certains traits de ressemblance avec les nations fatiguées de l’Europe. Mais dans les états de l’ouest, plus jeunes, plus neufs, plus excités par l’ardeur de la lutte pour la vie, apparaissent en plein relief les qualités spéciales du peuple américain, l’esprit indépendant, la volonté indomptable, la persévérance et l’audace qui ne se laissent arrêter par aucun obstacle, ni décourager par aucun revers. On sait qu’en 1872 la ville de Chicago fut presque entièrement détruite par l’incendie. Dès le surlendemain, cinq journaux, dont le matériel avait été réduit en cendres, reparaissaient néanmoins, invitant les citoyens à se mettre aussitôt à la tâche et prêchant eux-mêmes d’exemple. Durant sept mois de travail opiniâtre, les maisons furent reconstruites à raison d’une maison par heure, et aujourd’hui la ville compte deux cent mille habitans de plus qu’avant le sinistre. Cette puissance et cette richesse croissantes des états de l’ouest pourraient amener bientôt un déplacement considérable dans les pouvoirs et les influences politiques.

A cette vaillante nation, où la sève déborde comme chez un adolescent vigoureux, il ne manque peut-être que d’avoir établi l’équilibre entre ses diverses facultés. Les Américains ne raffinent pas les sentimens. Dans leur recherche constante à éviter tout ce qui peut gêner leur indépendance, on les accuse de ne pas avoir suffisamment égard à l’indépendance et à la liberté d’autrui. Comment se préoccuperaient-ils de donner à la tolérance mutuelle des égoïsmes ce parfum d’élégance et cette courtoisie d’ancienne mode qui exigent l’abdication au moins apparente du moi ?

En revanche, les femmes sont chez eux l’objet d’un véritable culte. Ils déploient quelque ostentation dans les hommages presque superstitieux qu’ils leur rendent à l’envi, comme s’ils tenaient à affirmer très haut que c’est pour elles, mais pour elles seules, que le Yankee peut consentir à adoucir les aspérités anguleuses de sa rude nature, et à faire le sacrifice de son égoïste sans-gêne. L’Américaine tient le sceptre aux États-Unis ; elle règne par la distinction et la grâce sur cette société positive, acharnée au gain. Ce qui reste de poésie au milieu de l’atmosphère un peu lourde des intérêts matériels, on ne le doit qu’à elle et à la créole française, fleur exotique chaque jour plus rare qui a repris un nouvel éclat sous le soleil de sa patrie d’adoption.

Le rôle de la femme en pays chrétien sera toujours un attrayant sujet d’étude, aussi bien pour le lecteur que pour le touriste, tandis que les récits d’Orient, si curieux à tant d’autres titres, présentent sous ce rapport une infériorité forcée et d’inévitables lacunes ; car le plus séduisant côté du tableau, la meilleure moitié des mobiles de l’existence humaine, en sont nécessairement supprimés. Devant le mur de la polygamie jalouse, ou devant les crudités écœurantes du théâtre et des danses payées, l’on s’arrête fort déçu. Dans ces contrées asiatiques, la femme n’existe pas, du moins telle que nous la comprenons et telle que la civilisation chrétienne nous l’a faite, ange de charité pour tous, gardienne du foyer de la famille, prisonnière volontaire du mariage, mais libre sur parole et respectée, enfin placée si haut que l’on s’intéresse même à ses chutes. Toute puissante pour le bien comme pour le mal, capable des immolations les plus romanesques et des plus purs enthousiasmes, unissant les lumières de l’intelligence aux grâces de l’esprit, sans préjudice des dons extérieurs de la race qu’aucune autre n’égale, elle décuple l’intensité, le charme et la valeur de la vie, dont elle relève et soutient le niveau. L’Orient peut-il avoir l’idée même la plus lointaine de ce monde supérieur d’émotions violentes ou douces, que ne sauraient laisser soupçonner les révélations plastiques et les empressemens serviles du harem ? Les mille et une nuits d’Asie valent-elles l’heure unique qui parfois décide à jamais de notre destinée ? Que l’Orientale possède une intelligence et une âme, on le doit croire ; la philosophie et la religion l’enseignent, mais qui s’en est jamais aperçu ou soucié ? Pas elle-même, à coup sûr, ni ses maîtres, blasés d’obéissances forcées qui leur suffisent.

Un abîme sépare ces deux sociétés dont l’une a pour ainsi dire annulé la femme, tandis que l’autre lui accorde le premier rang. Il se rencontre bien certaines dissonances et quelque défaut de mesure dans l’attitude des Américaines. Croiraient-elles avoir suffisamment établi leur empire si elles n’en abusaient pas quelque peu ? Naturellement la politique les passionne, mais le rôle d’Égéries à demi voilées ne leur suffit pas. Aux discussions de salon, elles semblent préférer les débats plus émouvans des clubs, et prétendent ouvertement à conquérir le droit de vote. En attendant, on les voit prendre part aux réunions électorales, où elles forment généralement un tiers de l’assemblée. Les orateurs n’affrontent pas sans appréhensions cet auditoire féminin, et préfèrent de beaucoup le tumulte des meetings en plein vent aux fines remarques de ces appréciatrices sévères et délicates, toujours prêtes à critiquer la moindre fausse note dans le geste ou la diction. Malgré leur irruption dans la vie masculine, ces femmes fortes ne sont pas au-dessus des frivolités ordinaires. Si démocrates que soient les États-Unis, chacun y raffole d’honneurs, de titres, de qualifications officielles, et les femmes ne sont pas les dernières à partager cet engouement. Quand on apprit que M. de Turenne avait eu l’honneur de porter l’épaulette dans l’armée française, chacun l’appela : mon colonel, malgré ses protestations. Ne raconte-t-on pas aussi qu’une Américaine du bon temps avait donné à son fils le singulier prénom de Marquis en souvenir de Lafayette ?

L’influence des Américaines et le prestige généralement justifié qu’elles exercent tiennent en grande partie à la supériorité incontestable de leur éducation intellectuelle sur celle des hommes. Le jeune Yankee, pressé de se lancer dans le mouvement des affaires, n’a pas le temps de s’attarder sur les bancs de la maison d’école. Aussi, sauf peut-être dans les états de la Nouvelle-Angleterre, ses connaissances ne dépassent guère le niveau d’une instruction primaire, solide et pratique. Afin de corriger les inconvéniens de cette éducation hâtive qui a pour effet d’affranchir de bonne heure l’enfant, et de le soustraire à la tutelle de la famille pour l’abandonner sans expérience et sans guide au milieu des difficultés de la vie active, on a senti l’impérieuse nécessité de le soumettre à une discipline scolaire des plus rigoureuses. Presque partout en Amérique, l’application sévère des châtimens corporels est admise. C’est également aujourd’hui encore le système pratiqué en Angleterre. Dans ces deux pays de liberté, on pense qu’il n’y a pas de meilleur moyen de tremper les caractères et de les former à l’usage précoce de l’indépendance.

Cette nécessité de la discipline pour le gouvernement des hommes de tout âge s’impose tellement qu’on trouve aux États-Unis l’autorité fortement constituée dans tous les établissemens publics. Ainsi, dans les hôpitaux de New-York, le médecin directeur, seul chef et seul responsable, a la haute main sur son personnel, qui lui est entièrement soumis. Il en était de même dans ces ambulances si remarquablement organisées pendant la terrible guerre de la sécession. C’est bien là du reste l’application généralisée des théories américaines sur l’indépendance et la responsabilité du pouvoir exécutif. N’a-t-on pas dit non sans raison du président même des États-Unis qu’il est plus puissant qu’un roi constitutionnel ?

En visitant les écoles des différens degrés, l’auteur constate le mélange des sexes qui se prolonge depuis sept ans jusqu’à dix-huit ou dix-neuf sans que les convenances, paraît-il, aient rien à souffrir de ces rapports quotidiens. M. de Turenne s’est laissé dire par son guide que l’on n’avait qu’à se louer des résultats obtenus. « De cette façon, ajoutait M. Doty, superintendant des écoles de Chicago, nous ne laissons aucun rôle à l’imagination. » Sans nul doute. Ici même un écrivain éminent [2] rappelait le propos de cette fillette de cinq ou six ans qui, à la vue d’une image représentant deux amoureux, disait naïvement à sa mère : « Tiens, c’est comme après la classe. » Si peu habituels que soient de pareils faits, n’y a-t-il pas là quelque raison de modérer son enthousiasme, et de louer plus sobrement la liberté juvénile d’une trop étroite confraternité entre neveux et nièces de l’Oncle Sam ? M. de Turenne évite avec soin de s’aventurer sur ce terrain glissant. Sans avoir comme lui reçu l’hospitalité gracieuse d’une société d’élite, nous imiterons sa réserve. Mais pourquoi ce sujet délicat de l’éducation des filles fait-il songer, malgré soi, au sort de la constitution des États-Unis ? Assurément celle-ci n’a pas rencontré de Tarquin ravisseur, mais elle s’est laissé fortement lutiner d’amendemens en compromis par ses propres fidèles, de manière à n’être plus ce qu’elle était autrefois. On assure qu’en flirt et en amour, comme en politique, il ne manque pas de carpet-baggers, toujours prêts à mettre en pratique la doctrine américaine du droit aux dépouilles, et à profiter du privilège des candidatures. Ceux qui voient les choses par le bon côté affirment en revanche que les flambeaux de l’hyménée y gagnent ce que pourraient perdre en fraîcheur les orangers du célibat féminin, souvent prolongé à plaisir. Après tout, c’est aux Américains de voir si cet avantage vaudrait le prix dont il serait payé.

M. de Turenne ne pouvait manquer de pousser une pointe sur le royaume du mormonisme. A Salt-Lake-City, capitale de l’Utah, il a l’insigne honneur d’être présenté aux principaux saints de la secte, et de causer familièrement avec Brigham-Young. Cette conversation intime ne paraît pas avoir donné ce qu’elle semblait promettre. Les mormons se tiennent sur la défensive à l’égard des gentils, et le silence majestueux les tire de l’embarras de répondre à des questions indiscrètes. D’ailleurs le vieux prophète avait ses raisons pour n’être pas de belle humeur. Attaqué en justice par une de ses femmes, polygame repentie, il venait d’être condamné en bonne et due forme à lui payer une pension alimentaire. Que cet exemple fût suivi, et le mormonisme était bien malade. Comme le remarque l’auteur avec un parfait bon sens, le nombre des femmes étant partout sensiblement égal à celui des hommes, tout accapareur qui monopolise plusieurs femmes frustre d’autant son prochain ; donc la propriété polygame, c’est le vol.

Quant au personnel féminin, on le prétend aussi dépourvu de charmes que pourvu d’années ; cela donne à penser sur les mobiles secrets qui, en désespoir de cause, ont pu l’attirer dans la secte. Il se divise en plusieurs catégories, entre autres celle des femmes par délégation ; ce sont des veuves de gentils qui, sans être précisément remariées, s’enrôlent provisoirement ici-bas dans le service matrimonial actif, en attendant le ciel, où elles seront fidèlement restituées à leur premier mari pour l’éternité tout entière. Les épouses cachetées (scaled wives) forment une variété spéciale. L’auteur est muet sur ce nouveau mystère, qu’il signale simplement.

D’ailleurs le mormonisme, fondé sur la communauté des biens, est une théocratie tyrannique et sanguinaire. Sans doute, grâce à l’intervention des baïonnettes fédérales, le temps des destroying angels ou des anges de l’assassinat est passé. Mais aujourd’hui encore on montre l’un d’eux. Porter Rockwvell, coupable de quatre-vingt-dix meurtres pieux ; il vit tranquillement dans l’Utah, en paix avec sa conscience et honoré de ses coreligionnaires. N’est-il pas étrange qu’en plein XIXe siècle, malgré la diffusion des lumières et de l’instruction générale, malgré la liberté de la presse, l’indépendance philosophique des âmes, la rapidité des communications matérielles et intellectuelles, ces folies grotesques et sinistres aient pu prendre corps et fonder un établissement puissant tout en renversant les principes de la raison et les lois de la civilisation moderne ! Le mormonisme, déjà fort d’un demi-siècle de durée, compte encore aujourd’hui quatre-vingt-cinq mille adhérens. On assure qu’il s’use de lui-même. Pourtant les journaux américains nous apprennent qu’au moment d’être frappé à mort par les lois des États-Unis, il tente un effort suprême. Quelques déléguées de la secte sont venues en mission essayer d’intéresser à leur cause Mme Hayes, la femme du président. Elles prétendent que les gentils pratiquent, eux aussi, un genre de polygamie spéciale et clandestine dont les fruits sont irréguliers, tandis que le mormon se glorifie de n’avoir jamais que des enfans légitimes. Curieux argument que la légitimité des enfans invoquée pour réhabiliter et justifier la pluralité des femmes !

Si la question mormone paraît devoir se régler bientôt, l’émigration chinoise continue toujours de préoccuper vivement les esprits. On semble bien renoncer à expulser les Chinois, mais tout récemment encore la chambre fédérale vient de voter un bill qui entrave singulièrement leur entrée en Amérique. M. de Turenne, comme M. de Rochechouart, nous montre le fils du Céleste-Empire colonisateur aussi tenace que rebelle à toute assimilation. Ni les lois prohibitives, ni les persécutions, ni les tracasseries sans cesse répétées, rien ne parvient à entamer sa double obstination : il reste quand même, mais il reste Chinois. Dans les différentes contrées où il émigre, on le voit s’emparer des métiers et du petit commerce, défiant toute concurrence par son activité infatigable, son adresse, sa sobriété, sa patience à supporter les plus rudes et les plus dangereux travaux, et surtout par le bon marché inouï de la main-d’œuvre. A ces qualités incontestables s’ajoute encore une discipline sévère, qui fait sa force et son unité. M. de Rochechouart en cite ce curieux exemple : à Singapour, deux partis d’émigrans en étaient venus aux mains. On pria l’autorité de ne pas intervenir et de laisser la querelle se vider en famille. De part et d’autre, des centaines d’hommes périrent, mais pas un Européen ne fut atteint ; le combat s’arrêtait même pour laisser passer les voitures. Enfin, quand la lutte eut cessé, les dégâts matériels furent payés intégralement par un comité chinois.

Faut-il redouter déjà l’invasion du monde civilisé par le flot irrésistible et toujours montant de cette barbarie païenne ? Devenus partout nos serviteurs et bientôt plus nombreux que leurs maîtres, les Chinois deviendront-ils nos maîtres à leur tour, puisque c’est le nombre seul qui règne aujourd’hui ? C’est prévoir le danger de bien loin. Toutefois la force d’expansion de ce peuple donne à réfléchir.

Pendant son séjour en Amérique, M. de Turenne visite à deux reprises les possessions anglaises. On s’aperçoit vite, en lisant ces pages de son livre, que, si la curiosité scientifique, l’étonnement et même l’admiration du voyageur étaient plus particulièrement excités aux États-Unis, toutes ses sympathies sont pour le Canada. Peut-on s’en étonner d’ailleurs ? Le Français se retrouve là comme en famille. Quelle émotion plus profonde et plus douce que d’entendre les accens de la langue natale à quelques mille lieues de la patrie, et de se sentir pénétré du parfum honnête et vigoureux de la vieille France, dont ces arpens de neige restent seuls encore le dernier échantillon dans le monde ?

Puis l’hospitalité s’y exerce d’une façon princière et cordiale à la fois. M. de Turenne est accueilli et fêté à Rideau-Hall, résidence du gouverneur, par lord et lady Dufferin, deux modèles achevés du high life britannique. Rien de plus intéressant à observer que les rapports existant entre l’aristocratie anglaise et le reste du pays, aussi bien aux colonies qu’en Angleterre. Quand les Anglais de haut vol se mêlent d’être distingués d’esprit, élégans et affables de façons, nul ne les peut surpasser. Leur bonne grâce n’a point d’insolence, et leur politesse n’égratigne pas ; la franchise et la rondeur de l’accueil enlèvent toute nuance blessante à leur bienveillance naturellement protectrice. D’autre part, on leur rend des honneurs sans obséquiosité ni envie. Chacun garde sa place et la croit bien fermement aussi honorable qu’aucune autre. Dans ces marques de leur déférence, les Anglais ne voient qu’un hommage rendu à l’emblème et à la forme acceptés d’une des supériorités nationales qui leur sont chères et utiles. Nul ne saurait dire quels sont les plus fiers et les plus dignes, ceux qu’on voit au premier rang ou ceux qui les suivent, ceux qui respectent ou ceux qui sont respectés. Les uns comme les autres semblent avant tout préoccupés de se respecter eux-mêmes dans l’observation scrupuleuse de règles convenues. Le self-respect n’est-il pas une des grandes forces de l’Angleterre ? Ces sentimens viennent de se manifester doublement avec une énergie toute spontanée. Lorsque lord et lady Dufferin, après plusieurs années d’un brillant et utile gouvernement, cédèrent la place au marquis et à la marquise de Lorne, ils reçurent à leur départ les marques de sympathie et de reconnaissance les plus flatteuses et les plus sincères. A son arrivée, la fille de la reine Victoria fut chaleureusement acclamée par le loyalisme canadien comme apportant un nouveau gage de l’union indissoluble avec la couronne d’Angleterre.

Tout un chapitre de l’ouvrage est consacré à la constitution du Canada, dont le gouvernement paraît très démocratique. Aurait-on trouvé dans ce dominion si près du pôle un utile modus vivendi entre la démocratie et la royauté ? Les Anglais comprennent l’intérêt qu’ils ont à favoriser leurs sujets de race latine, car, si l’élément germanique devenait prédominant, le Canada n’aurait plus sa raison d’être, et finirait vraisemblablement par se fondre avec les États-Unis.

Les amateurs de couleur locale liront avec intérêt le tableau vif et animé des plaisirs canadiens : montagnes russes vertigineuses, courses de traîneaux, illuminations et bals sur la glace, où les jeunes gens et les jeunes filles luttent de grâce et de hardiesse en patinant aux accens aimés du God save the Queen. Le sport offre en Amérique un attrait tout particulier, et notre voyageur s’y livre avec un véritable enthousiasme. Çà et là, le terrible ours des Montagnes-Rocheuses, l’alligator, le caribou, le moose, le wapiti, une foule d’amphibies, de quadrupèdes et d’oiseaux variés à l’infini, tombent sous le feu meurtrier de sa bonne carabine anglaise (express rifle) sur laquelle seule il doit compter pour se nourrir, lui et son monde, dans les solitudes brûlantes ou glacées qu’il traverse, non sans courir de sérieux dangers. Tantôt ce sont de rudes expéditions au milieu des neiges, ou les péripéties émouvantes d’une longue et périlleuse navigation en pleine région sauvage, dans de frêles bateaux d’écorce dont il faut sans cesse faire recoudre les accrocs et repriser les avaries par des squaws rencontrées au hasard du chemin. L’équipage, composé de Peaux-Rouges, fait des prodiges de vigueur et d’adresse à travers les rapides et les cataractes ou sur les grands lacs soulevés par la tempête comme la pleine mer. M. de Turenne dut souvent payer de sa personne et mettre la main à la pagaye, à la hache ou à la cuisine. Tantôt ce sont des courses vertigineuses à travers la prairie immense et déserte. A peine si quelques troupeaux de buffalos viennent rompre la monotonie du paysage. Parfois pourtant on remarque une animation inaccoutumée : c’est un homme qu’on vient de pendre au nom de la loi de Lynch.

Dans une petite station écartée, à Nevada-City, on montre à M. de Turenne certaine carabine célèbre, pompeusement exposée à la vénération publique, et son non moins illustre propriétaire qui l’un portant l’autre ont accompli un exploit mémorable. Le courrier des dépêches avait été dévalisé par une bande de ces brigands qui sont étonnamment nombreux et hardis aux États-Unis. Le citoyen Vénard et quelques camarades se mettent chacun de leur côté à la poursuite des malfaiteurs. Tombant seul à l’improviste sur les trois voleurs occupés à se partager le butin, Vénard n’hésite pas à les attaquer ; il en tue deux raide de deux balles au front, blesse le dernier d’un troisième coup, et redouble pour l’achever. « Une seule balle insuffisante sur quatre, c’est d’un bon tireur, monsieur, » remarque simplement un habitant de la localité, familiarisé avec ces procédés sommaires d’un pays sans gendarmes. En revanche, au point extrême de ses excursions septentrionales, l’auteur rencontre quelques beaux types de ces héroïques missionnaires catholiques dont le dévoûment ne recule devant aucune fatigue, ni aucun péril. L’un d’eux, nouveau Littré polaire, s’efforce de recommencer un dictionnaire esquimau qu’il a perdu dans un naufrage après des années de courses, de recherches et de labeurs. Embarqué sur un navire, il avait laissé son cher manuscrit dans un autre qui périt corps et biens. Le bon père Lacasse, inconsolable dans son cœur de missionnaire et de savant, semble regretter par momens de n’avoir pas changé de bateau avec son précieux travail et coulé bas à sa place.

Outre les mille incidens du voyage et de la chasse, le plaisir se double ici de la jouissance des plus beaux spectacles de la nature. « La magnificence d’aspect de ces contrées est surprenante. Dans ces vastes forêts montueuses, absolument solitaires, on n’entend que le gémissement du vent dans les sapins, ou parfois le craquement sonore d’un tronc d’arbre qui éclate sous l’effort de la gelée. Les branches surchargées de givre y brillent au soleil et scintillent de mille feux comme des girandoles immenses ; c’est la danse des diamans dans une féerie boréale sous un ciel bleu turquoise d’une pureté inouïe. » On se croit bien dépaysé dans ces lointains parages ; soudain une circonstance imprévue vous avertit que c’est toujours la même comédie humaine qui se joue partout. M. de Turenne voit amener prisonnier au fort de Winnipeg, dans l’extrême nord, un sauvage de la tribu des Pieds-Noirs, lequel, malgré ses soixante-cinq ans, a témérairement épousé une toute jeune fille. Même aux déserts de neige et sous les glaces du pôle, il faut des époux assortis. L’Indien s’en est aperçu trop tard, il a constaté son malheur de ses yeux et tué net la délinquante. Maintenant il reste absolument ahuri, et ne peut comprendre de quel droit on l’arrête et on veut lui chercher noise pour un acte aussi légitime et aussi correct à ses yeux. Sera-ce donc toujours l’éternelle et classique histoire de tous les pays ? Faut-il faire des milliers de lieues pour entendre un sauvage Pieds-Noirs répondre aux questions de ses juges par le « tue-la » d’Alexandre Dumas fils, que d’ailleurs il ne citait pas textuellement ?


NOAILLES, DUC D’AYEN.


  1. L’auteur écrit éléphane. En fait de néologisme, pourquoi ne pas adopter la terminaison naturelle et dire éléphante, comme on dit : le père de la débutante ou le mari de l’infante ?
  2. M. Paul Janet. De l’instruction primaire au point de vue psychologique, Revue du 1er janvier 1879. Dans la partie de son étude qui a trait aux États-Unis, l’auteur s’appuie sur l’intéressant rapport de M. Buisson.