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Avant l’amour (1903)/15

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 211-237).


XV


— Et madame de Charny ? dis-je brusquement à Maxime, un jour où, plus tendre que de coutume, il racontait ses nostalgies et ses regrets.

— Que vient faire madame de Charny entre nous ? Je devrais te reprocher cette évocation maladroite, Marianne. Je n’aime que toi…

— Vraiment ? dis-je, avec une ironie où perçait un peu d’aigreur. Il me semble que tu fais traîner la rupture.

— Me ferais-tu l’honneur d’être jalouse ? J’en serais très flatté.

Je regardai Maxime dans les yeux :

— Je ne suis pas jalouse, mon cher, je suis étonnée.

Ce sujet de conversation déplaisait à Maxime. Les sourcils froncés, un dur éclat dans ses prunelles, il m’écarta de lui.

— Ma chère Marianne, je ne puis ni ne veux me conduire comme un goujat.

— J’admire ta délicatesse. Mais comment cette excessive délicatesse s’accommode-t-elle de la situation ? Tu m’aimes ; tu me répètes que nous sommes liés, que je suis ta fiancée — plus que ta fiancée. Ton amour ne mesure plus ses exigences. Et quand tu viens au rendez-vous tu apportes le souvenir de ta maîtresse — la vraie, celle-là ! Non, Maxime, je ne puis supporter cette pensée. Ma fierté se révolte. Tu humilies la femme qui t’aime et celle que tu dis aimer. Il faut prendre un parti. Choisis.

Il resta silencieux un long moment. Debout devant lui, je l’observais, bien résolue à provoquer une explication définitive. Il tenta de plaisanter :

— Depuis quelques jours tu me traites mal. Si ton mauvais caractère ne doit point me consoler des scènes que me fait la pauvre madame de Charny, je serais bien naïf de me séparer d’elle.

— Comment ?

— Certes… Elle m’aime… Elle ne me refuse rien. Et toi, Marianne, tu me mets à la torture.

Ses bras se nouèrent à ma taille et la firent plier. Il me tenait assise sur son genou.

— Marianne, reprit-il plus bas avec tendresse, je voudrais être à toi seule, mais il faudrait que tu fusses à moi… Comprends, madame de Charny n’a plus que le charme du souvenir. Elle m’a aimé ; elle m’aime. Je redoute un aveu qui sera pour elle un châtiment aussi cruel qu’immérité. Mais, si tu le veux bien, Marianne, je ne partagerai ni mes baisers, ni mon cœur… Décide !

— Tu sais bien que je ne le puis pas… Prends patience. D’ailleurs, tant que tu reverras cette femme, je ne pourrai t’aimer comme je le voudrais — à cœur perdu. Mais, Elle ! ne se doute-t-elle de rien ? Joues-tu si bien la comédie que son instinct ne l’ait pas avertie du péril ?

— Ah ! la malheureuse. Elle est jalouse, affreusement. Elle devine que j’ai changé. Elle a surpris des enveloppes de lettres… Scène épouvantable, colère, reproches, crise de nerfs… Ah ! ses visites ne me sont pas une joie, bien qu’elle se montre cent fois plus tendre que vous, petite rebelle…

— Et tu peux, tu peux rester son amant, en pensant à moi ? C’est cela qui me surprend et m’indigne.

Il eut un sourire énigmatique :

— Tu ne peux pas comprendre. Précisément, quand je voudrais t’oublier, je pense à toi. C’est toi que j’étreins, toi que j’embrasse.

— Tu es cynique.

— Je suis franc.

— Non, dis-je en repoussant son baiser, ce n’est pas ainsi que je rêvais d’être aimée… Un homme délicat…

— Ah çà ! dit Maxime, qui devenait nerveux, ne me parle pas tant de délicatesse. Tu n’as pas le droit de me donner une leçon… Quand tu allumais Montauzat…

— Tu veux donc te rendre odieux ! m’écriai-je avec des larmes de rage.

— Ma chère, crois-moi, brisons la discussion. Tu me dirais des choses désagréables à entendre et je te répondrais dans le même style, sur le même ton. Je ne suis pas un ange, mais fichtre ! ne pose pas pour la candeur. Ça ne te sied guère, mignonne. Et puis, ajouta-t-il sans paraître remarquer mon indignation mal contenue, nous nous devons au moins l’indulgence. Réfléchis. Tu m’as donné des espérances précieuses. Je t’aime et je te veux ! entends-tu. Et je t’aurai ! Pourrais-tu m’oublier maintenant que j’ai baisé ta bouche, que j’ai appuyé ma tête sur ton cœur, sur tes genoux ? Crois-tu, enfant, que la possession consiste dans la suprême caresse que tu hésites à m’accorder ?

— Ah ! dis-je en cachant ma figure dans mes mains, je suis désespérée.

— Pourquoi ? dit-il avec un accent plus doux. Tu ne veux pas te laisser être heureuse.

— Maxime, il me semble que tu ne m’estimes pas.

— Ne dis pas de banalités. Je t’estime puis que je t’aime. Folle ! je suis enivré de toi… Ah ! reprit-il avec un éclair de férocité dans les yeux, si tu m’étais moins chère, de gré ou de force, je t’aurais prise. Ma déférence te garantit mon affection.

— C’est vrai. Pourquoi ne réussis-tu pas à me convaincre ? Je suis dans un trouble affreux.

— Et moi !… Si je n’avais la certitude de te conquérir sur toi-même, je te fuirais, Marianne. Ces baisers, ces baisers me font mourir ! Ton inexpérience de vierge ignore le supplice qu’elle m’impose… Je t’aime tant ! je t’épouserai, je t’emporterai. Nous serons heureux. Hélas ! nous pourrions l’être tout de suite. Ah ! madame de Charny, les journaux, la politique, l’élection de Guillemin, comme j’oublierais tout avec bonheur ! J’ai rêvé d’être riche, d’être fort, d’être envié. Près de toi, Marianne, je ne rêve que l’ivresse d’une heure ou d’une nuit. Et puis, vienne le déluge !

— Près de moi, dis-tu. Je te crois sincère, mais, quand tu m’as quittée, Maxime, le souci d’arriver te reprend… et tu retournes aux journaux, à la politique, à madame de Charny.

— L’homme est fait de contradictions. Ne nous querellons plus, Marianne. J’ai beaucoup de tourments et d’inquiétudes. Mets ta main sur mes yeux : sois-moi douce. J’ai besoin d’oublier.

Peu de jours après, nous apprîmes que Maxime quittait la Conquête.

Il prétendit qu’un dissentiment s’était élevé entre les directeurs et lui, qu’on lui avait préféré un pot-de-vin, mais qu’il ferait tourner ce vin en vinaigre. Quand nous nous retrouvâmes seuls, il démentit son premier récit.

— Quelqu’un m’a perdu. Un homme qui me hait et qui se venge en me calomniant,

— Tu as un ennemi ?

— Monsieur de Charny.

Je restai stupéfaite.

— Comment monsieur de Charny, ancien fonctionnaire, peut-il être en relations avec la Conquête ?

— Le fait est que des relations se sont établies. Favrot m’a fait appeler. Il m’a demandé des explications, sous prétexte que l’homme privé est solidaire de l’homme public et qu’il veut pouvoir répondre de ses collaborateurs. J’ai trouvé ses prétentions excessives et nous nous sommes fâchés. Ce Favrot est un brave homme, mais trop naïf, trop exalté, un libre penseur mystique. Quant à Charny, c’est un type du même genre et je ne m’étonne qu’à demi de leurs trop bonnes relations. N’oublie pas qu’il a démissionné. Il est libre.

— Et sa femme ?

— À peur de lui.

— Mais, Maxime, que pouvait-on te reprocher ?

— Cela ne saurait t’intéresser. Tu connaîtras plus tard cette vilaine histoire… Quand je me serai vengé.

— De qui ?

— De Charny, de Favrot, de tous mes anciens amis.

— Mais tes convictions…

— Oh ! mes convictions ! Chacun pour soi. Je ne crois plus qu’aux théories qui rapportent.

— Mais tu te contredis toi-même.

— Un chemin m’est barré. J’en trouverai un autre.

— Et de quoi vivras-tu ? Tu m’as avoué des dettes.

— Sois tranquille. Je ne suis pas de ceux qui se résignent à la misère.

Je cachai ma désillusion. Quoi, ces généreuses pensées, ces nobles colères, n’étaient que des procédés d’ambitieux ? Maxime tombait de son piédestal. L’honnêteté de Favrot était proverbiale, même parmi les adversaires de son parti. Je ne pouvais croire qu’il se fût séparé de Maxime sans raisons sérieuses et sans examen.

— Je ne suis pas de ceux qui se résignent à la misère.

Cette phrase était restée dans ma mémoire. Qu’allait faire Maxime ? Je compris bientôt que, dans la presse socialiste, une secrète réprobation pesait sur lui. La brusque décision de Favrot faisait soupçonner quelque secret peu honorable pour Pradès. Mais tout cela était bien obscur pour moi et pénible. Une méfiance s’éveillait dans mon cœur.

Mon parrain s’entremit pour procurer un emploi à son fils dans l’administration où il était estimé et aimé depuis des années. Maxime ne paraissait point espérer que cet effort aboutît, bien qu’Héribert, le directeur de la Compagnie, fût presque un ami pour M. Gannerault.

Le jeune homme ne modifiait point son existence. Il fréquentait les cafés, les champs de courses, les lieux de plaisir, toujours correct, affectant une simplicité élégante. Et une question se posa pour nous :

— D’où vient l’argent ?

— Maxime a des amis.

— Il ne parle jamais de ces amis assez dévoués pour l’aider à vivre.

— Si Héribert peut le caser, tout ira bien.

Un soir, — je n’ai point oublié cette date, — mon parrain revint de son bureau, tout bouleversé et chancelant.

— J’ai écrit à Maxime. Il va venir. Vous nous laisserez seuls.

Madame Gannerault s’étonna :

— Tu as vu Héribert ?

— Oui, je l’ai vu.

— Et il n’y a rien de décidé ?

— Tu le sauras.

Énergique pour la première fois de sa vie, il résista aux supplications de sa femme. Maxime, prévenu par dépêche, arriva à la fin du dîner.

— Passe dans le salon, dit M. Gannerault.

Ma marraine me regarda et cacha sa tête dans ses mains.

— Qu’y a-t-il, mon Dieu ! qu’y a-t-il ? Qui sait, Marianne, ce que monsieur Héribert a pu dire à ton parrain ?

Des sons confus parvinrent jusqu’à nous, puis l’écho d’une altercation violente… Soudain la porte se rouvrit, et Maxime passa devant nous sans nous regarder.

Sa mère se précipita.

— Mon enfant !

— Je n’ai plus rien à faire ici, dit-il en se dégageant de l’étreinte de ma marraine. Laisse, maman. Puisqu’on me soupçonne, puisqu’on suspecte mon honneur, je pars… Adieu, maman, adieu.

Il sortit. Nous trouvâmes mon parrain affaissé dans un fauteuil, pleurant à chaudes larmes.

— Marie, dit-il, en tendant les bras vers sa femme, Marie, nous n’avons plus de fils.

Ni mon parrain, ni sa femme ne me révélèrent jamais les causes de cette scène cruelle. Je devais les apprendre, un jour, de la bouche de Maxime lui-même, et avec elles le secret de Favrot, devenu le secret d’Héribert. Qui m’eût dit pourtant, lorsque je consolais M. Gannerault, en essayant d’excuser Maxime, que ce triste secret de ses fautes et de ses faiblesses deviendrait un des facteurs de ma destinée ? Je ne soupçonnais rien. Malgré les malentendus qui avaient aigri notre intimité de famille, mon affection pour monsieur et madame Gannerault s’était réveillée plus vive au spectacle de leur douleur. Une respectueuse reconnaissance m’attachait à mon parrain et, plus indulgente, éclairée par la vie, je commençais à comprendre et à excuser madame Gannerault. J’avais souffert auprès d’elle et par elle, parce que les esprits fermes supportent mal la provisoire autorité d’esprits étroits et irrésolus dont ils sentent l’infériorité et les vaines exigences. Mais s’il y avait entre nous antipathie de tempérament et d’intelligence, il n’y avait point antipathie de cœur. Nous nous aimions par habitude plutôt que par élection, mais nous nous aimions depuis des années. Considérant tout à coup, hors du vertige où je vivais, la détresse de ces deux pauvres âmes, je rêvai de racheter mes ingrates impatiences, mes longs mensonges, mon intraitable orgueil. Et je me rapprochai d’elles, si tendre que je parvins à les reconquérir. Leur tendresse, leur émotion, à chaque témoignage de sollicitude que je leur donnais, éveillèrent en moi de graves pensées. Je connus le pressentiment du remords.

« Il faut leur ramener Maxime, me dis-je. Il m’aime. J’userai de mon influence pour le réconcilier avec ses parents. »

Depuis la scène mystérieuse entre le père et le fils, je n’avais point revu Maxime. Nous partîmes pour les Yvelines dans les premiers jours de juin. Mon tuteur passant à Paris toutes ses journées, madame Gannerault conçut le projet de faire venir son fils et de le sermonner en cachette. J’approuvai cette idée, qu’elle mit à exécution presque aussitôt.

J’avais écrit à Maxime. Il répondit sans commentaires que nous pouvions compter sur lui. Le train de onze heures l’amena au jour fixé, et quand il sauta sur le quai de la gare, en clairs vêtements d’été, l’œillet blanc à la boutonnière, presque tendre et presque gai, la pauvre madame Gannerault fondit en larmes.

Il la prit par la taille et l’embrassa d’un air câlin :

— Voyons, maman !… Allons, maman !

— Ah ! mon grand garçon ! Tu m’aimes donc encore ?

— En doutes-tu ?

Il l’emmena dans le chemin et, avec des sourires d’amoureux, il lui fit compliment de sa robe, de sa fraîcheur, de sa jeunesse persistante. Ravie, elle ne savait comment ébaucher une remontrance, risquer une timide interrogation. Je les suivais à quelques pas, tout heureuse de trouver Maxime si différent du rude et sarcastique Maxime que j’avais vainement tâché d’aimer.

Au déjeuner, il fut charmant. J’espérai qu’un secret remords avait aidé mes prières. Et pour la première fois depuis la soirée de Roméo, j’éprouvai, en regardant Maxime, un sentiment de vraie tendresse. Je lui savais gré d’être meilleur qu’il ne le voulait paraître. Il devina cette disposition affectueuse, et comme sa mère disparaissait un instant pour appeler la bonne, il me tendit la main par-dessus la table. Je serrai cette main en souriant. Mais comme j’ouvrais les lèvres pour questionner l’enfant prodigue, notre voisin le notaire tomba parmi nous, venant, disait-il, prendre le café sans façon. Maxime donna bientôt de tels signes d’impatience que ma marraine désolée me prit à part.

— Écoute, chérie, je ne puis congédier ce gêneur. Maxime s’ennuie. Je le sens et je le déplore, car il était très gentil ce matin. Sortez, promenez-vous ensemble. Je vous rejoindrai vers trois heures dans la sablonnière et tu me laisseras seule avec mon fils.

Une ardente rougeur me monta aux joues. Quoi ! madame Gannerault elle-même nous facilitait le tête-à-tête désiré ! Maxime m’appelait déjà. Je mis mon chapeau et, troublée d’une appréhension confuse, je suivis le jeune homme vers le bois.

Tant que nous longeâmes les fermes basses, à portée des regards et des voix, Maxime garda le silence. Le soleil pénétrait mes légers vêtements et, par cette magnifique journée, orageuse, éclatante, je jouissais de me sentir baignée dans les vibrations de la lumière et de la chaleur. Le chemin montait. À droite, la splendeur du blond paysage s’étendait jusqu’aux bouquets verdoyants de Galluis ; des houles couraient sur les moissons, sur le roulis écarlate d’innombrables coquelicots ; le vert délicat des peupliers s’argentait dans le ciel bleu de plomb où stagnaient de lourds et blancs nuages. À gauche, la dépression d’une étroite vallée charmait les yeux par les nuances plus fraîches des châtaigniers, des érables, des petits chênes. La ligne des saules indiquait l’invisible ru, au bas de la pente couronnée de pins d’un vert plus sombre. Maxime étendit la main.

— Regarde là-bas, Marianne. Te souviens-tu ?

— Oui. Tu m’aimais bien alors…

— Je n’ai pas changé, dit-il avec un sourire.

Le bois ouvrait ses allées solitaires tachetées d’ombre et de soleil. Au bord du sentier les bruyères érigeaient leurs brindilles minuscules où tremblaient des clochettes roses. Maxime me tenait par la main. Une forte odeur, encens agreste de la forêt, dilatait nos poumons et nos narines dans la joie de respirer. Les saines résines, les herbes au frigide parfum de menthe, les résédas sauvages et les églantiers simples exhalaient vers nous leur âme amoureuse. Des lapins furtifs débouchaient, et parfois des merles, posés sur les branches basses, s’envolaient en sifflant avec un frisson bleuâtre sur leur dos noir. Quelques pas encore et nous entrâmes dans la profonde sablonnière éventrée pour l’exploitation, puis abandonnée, dans la région désolée des sables jaunes et rouges, des sables brûlants qui fuient sous les pieds, glissent en fines coulées sur la pente à pic et mettent dans la fraîche forêt des Piliers un coin d’Afrique farouche. De maigres bruyères se desséchaient çà et là, et les pins, plus hauts, plus sombres, plus violemment aromatiques, étendaient leurs nobles parasols.

— Reposons-nous un peu, dit Maxime.

Il me fit asseoir près de lui, dans l’ombre ardente. La chaleur me suffoquait. J’enlevai mon chapeau, j’ouvris le haut de ma robe dont la toile écrue collait sur ma peau. Le jeune homme caressa doucement mes joues d’un souple éventail de fougères.

— Ma petite Marianne, que tu es jolie ! Que je suis heureux de te voir ! Laisse-moi t’embrasser. Oh ! depuis ce matin, je suis affamé de tes lèvres.

Il se penchait vers moi. Je l’écartai en souriant :

— Explique d’abord ta conduite. Méchant, méchant garçon qui nous as mis au désespoir ! Qu’as-tu fait ? Qu’as-tu dit ? Ton pauvre père…

— Oh ! dit-il d’un air d’ennui, ne me fais pas de morale. Sais-tu que pour cette heure de solitude inespérée, j’ai accepté le risque des sermons de maman ? Ne prêche pas, Marianne.

— Tu ne devais pas avoir de secrets pour moi.

— Je n’ai aucun secret.

— Que t’a dit ton père ?

Il haussa les épaules.

— Il m’a rapporté d’ineptes racontars. Un individu, son collègue, je crois, qui a voyagé en Russie, a parlé de ma liaison probable avec madame de Charny. D’où, fureur du père Gannerault. Que diable ! j’ai vingt-neuf ans bientôt. Je n’entends pas qu’on se mêle de mes affaires.

— C’est tout ?

— Oui, c’est tout.

— Ah !…

— Tu ne me crois pas ?

— Ton père est-il si naïf que de crier au déshonneur parce que tu as une maîtresse ?

— Mon père est un bon bourgeois. Ne parlons plus de lui. Je ne suis pas si féroce que tu crois. J’ai séduit maman pour te plaire, Marianne.

— Je suis contente de toi. Mais pour que je sois heureuse tout à fait, il faut que tu fasses ta paix avec tes parents. Je crois qu’ils approuveraient notre mariage. Si nous devons nous marier !…

— Quel doute injurieux !

— Tu m’obéiras ?

— Soyez tranquille, mademoiselle. J’ai un projet.

— Ah ! dis-je en répondant à son baiser, que je t’aime quand tu es bon comme aujourd’hui ! Nos querelles me faisaient tant de mal.

— Vrai ! Tu m’aimes bien ? Répète que tu m’aimes ?

— Je t’aime, Maxime, de tout mon cœur.

— Chérie !

— Je veux t’aimer avec toutes les forces de mon être. Il dépend de toi d’asservir ces forces à ta volonté. Cher ami, tu as du talent, de l’énergie, tu peux devenir quelqu’un. Mais il ne faut pas être implacable.

— Suis-je implacable ?

— Souvent.

— Et ma dureté t’inquiète ?

— Quelquefois. Oh ! Maxime, sois tendre pour moi. Je n’ai que toi au monde. Tu connais mes secrets, mes vœux, mes chagrins. J’ai besoin d’être comprise, doucement encouragée.

— Mais je suis fou de toi.

Il m’étreignait avec un rire de volupté. Et sur sa poitrine je me laissais aller, confiante, presque heureuse enfin, les yeux clos.

— Marianne, je t’aime éperdument. Avec toi seule je suis faible. Tu es entrée dans ma vie à l’improviste, malgré moi, dérangeant mes plans, troublant le bel équilibre de mes idées, me forçant à des contradictions dérisoires. Oh ! je t’ai tendrement chérie, sous les saules, pendant nos causeries de l’automne dernier. Et l’hiver ! J’ai connu des jalousies atroces, des rages impuissantes qui harcelaient mes nuits et me réveillaient tout en pleurs. Je te voulais, je te voulais ! Quand je suis parti pour Bruay, je m’étais juré de ne plus te revoir ! Et pour tant… Ah ! Marianne, énigmatique petite amie, tu m’as reconquis d’un regard. Et je t’ai conquise à mon tour, patiemment, gagnant tes yeux, ton cou, tes lèvres… Tes lèvres !… donne, donne-les-moi ! Après tant de jours, je rêvais, je songeais…

Maxime ne parlait plus. Nos cils voilaient et dévoilaient nos prunelles. Comme des flambeaux s’éteignent et se rallument, nos regards scintillaient et mouraient. Je ne me refusais plus. Un invisible courant, coulant dans nos veines ses effluves électriques, dissolvait mes résistances et je roulais, je roulais de vertige en vertige vers des abîmes que je devinais terribles et délicieux… « Maxime ! — Marianne ! — À moi ! — À toi !… » Autour de nous frémissait la forêt nuptiale, complice et témoin de nos baisers. La bruyère offrait sa rude et odorante couche ; les pins exhalaient leurs aromes ; les sables, dans le soleil blanc, flamboyaient. Et la solitude, le silence, la contagion du désir me livraient aux inconscientes énergies de ma jeunesse. L’amour grondait en moi — non pas le complexe et craintif sentiment créé et cultivé dans les âmes civilisées, mais l’aveugle, la primitive volonté qui perpétue, dans les cris des vierges et l’étreinte des jeunes hommes, la vie antique et l’antique douleur.

— Oh ! tu m’appartiens, tu m’appartiens !

Je ne répondis pas. Ma destinée allait s’ accomplir. Soudain, une voix résonna dans le sentier, sous les châtaigniers et les chênes, une voix qui m’appelait par mon nom :

— Marianne !

D’un brusque sursaut, je repoussai Maxime. Tremblants, nous regardâmes autour de nous. Madame Gannerault apparaissait au seuil de la sablonnière. Un juron s’étouffa entre les dents de Maxime. J’étais prête à m’évanouir.

— Eh bien, mes enfants, où vous cachiez-vous ? Marianne, je te prie d’aller prévenir la laitière que je compte sur elle pour ce soir. Maxime m’accompagnera à la maison. Va, ma chérie !

Oh ! le coin du bois, le taillis aux ombres mouvantes où je me réfugiai, où j’éclatais en sanglots involontaires, heureuse et désespérée à la fois ! Qu’avais-je fait et qu’allais-je faire ? Mon éphémère griserie était passée et je ne gardais des caresses de Maxime que le tremblement d’un grand danger couru ! N’aimais-je donc pas encore ? Cependant ces douces paroles que j’avais prononcées, ces baisers que j’avais rendus, ce consentement ! Hélas ! je n’étais pas sûre que cet amour éclos sous les lèvres de Maxime fût autre chose qu’un violent et passager désir. — Mais si je m’étais donnée ?

Un frisson me secoua à l’évocation de l’odieuse image. Non, non, je ne voulais plus ! J’avais cédé aux suggestions du désir parce que j’étais jeune, forte, née pour l’amour et exaspérée par l’attente. Est-ce un crime ? Je ne sais. Les mœurs et les morales tolèrent ce qu’on appelle les libertinages des jeunes gens et imposent à notre sexe, comme facile et presque sans mérite, une hypocrite chasteté. Je ne suis pas plus coupable que l’adolescent qui tombe, un jour d’orage, dans les bras d’une fille, et cependant mon cœur est déchiré de regret !… Pleure, fille sans courage, capable seulement de demi-audaces et de demi-pudeurs ! Tu n’as pas osé choisir ta voie. Tu n’as pas trouvé le chemin qui conduit vers l’amour et tu n’as pas su l’ attendre, l’amour promis à toute créature et peut-être en marche vers toi.

« Mais je veux aimer Maxime. Je l’épouserai. Je ne puis, je ne dois pas en aimer un autre. Mais je réserverai pour un avenir indéfini le don de ma personne. Je veux connaître l’amour dans l’amour. »

Vers l’heure du dîner, je me retrouvai en face de Maxime. Mes regards évitèrent les siens sans qu’il s’offensât de cette rétrospective et muette pudeur. Les joues de madame Gannerault montraient des traces de larmes. Le repas s’acheva tristement. Un crépuscule verdâtre étendait sur la campagne un reflet livide tombant d’aplomb entre les nuages noirs. Un lointain orage roulait vers l’ouest. Dans les cours des fermes, les chiens surexcités aboyaient avec inquiétude.

— Voici l’heure du train, dit Maxime. Je crois que j’ai oublié un livre dans le jardin. Veux-tu m’aider à le chercher, Marianne ?

Je descendis. L’herbe humide mouillait mes pantoufles. Au bord de la mare un crapaud chantait, flûte de cristal montant vers la nuit où roulaient des vapeurs monstrueuses. La mélancolie du soir oppressa mon cœur.

— Marianne ? dit Maxime, crois-tu que tu puisses appartenir à un autre homme sans commettre une double trahison ?

— Non, Maxime.

— Bien. Cela suffit. Embrasse-moi.

Il me prit sur sa poitrine. Une détresse m’envahit, noire, confuse, profonde, et je

fondis en pleurs.