Avantures galantes de Rosalie/Anecdote récente
ANECDOTE RÉCENTE.

Un jeune homme venu de son département, que sans notre nouvelle géographie je pourrois à plus d’un titre appeller provincial… Ce jeune ami, que je ne nommerai pas, vient tous les soirs au Vaudeville ; il y fait souvent des rencontres et des soupers, et il appelle cela faire des connaissances ; il a de la délicatesse et de la sensibilité, il ne lui manque que l’usage du monde ; il s’est laissé tromper par une coquine qui lui a donné la v… ce qui a donné beaucoup d’humeur à mon jeune ami, et l’a même fait médire de la capitale… Un soir, en proie à sa douleur, il étoit dans la loge sur le théâtre ; on chantoit le Réveil du Peuple ; et comme il sentoit sa triste position, comme le peuple avoit senti la sienne, il parodia ces couplets sans façon ; car ce n’est pas un Voltaire… ensuite il se proposa de les jetter sur le théâtre, ce qu’il fit encore. Le public toujours curieux, cria : Le billet, le billet. Un acteur parut et répondit sagement au public, qu’on ne pouvoit point lire le billet, attendu qu’il n’y avoit point de commissaire au théâtre ; et comme on venoit de jouer Piron avec ses amis, un plaisant du parterre, dit aussitôt : il est bien singulier qu’il faille un commissaire, quand soudain votre clerc en valoit trois… Comme il ne faut point tant de formalité pour imprimer, voici tout au long la parodie de mon jeune ami, que je vous récite tout simplement, comme il l’a fait. Ces couplets s’adressent aux filles en perruques blondes, habituées au Vaudeville, et notamment à Fanchette Tache-devin.
Peuple d’amours, peuple peu sage,
Peux-tu voir, sans frémir d’horreur,
Fillette quitter son village,
Pour ici trafiquer l’honneur…
Tu souffres qu’un essaim volage
Attiré par la volupté,
Perde tous ses jours du bel âge,
Et le trésor de la santé.
Quelle est cette lenteur barbare ?
Hâte-toi, peuple médecin,
De rendre aux monstres du Ténare
Tous ces poisons du sang humain…
Si vous les touchez, la vérole,
Grands dieux ! vous abîme de maux…
Faut-il que ce plaisir frivole
Ne nous ouvre que des tombeaux.
Qu’elles périssent ces impures
Et ces malades dégoûtans,
Qui ne doivent qu’à leurs parures
Ce que leur ravage le temps…
Charme flatteur de l’innocence,
Restez dans les bois, les guérets ;
Le jour tardif d’une imprudence
N’y cause pas tant de regrets.
Voilà déjà que je frissonne,
Le mal m’accable et suit mes pas…
Faut-il qu’une aimable friponne
Sème et vomisse le trépas…
Oui, je jure à l’île Cythère,
Par mon amour trop malheureux,
De moins redouter le tonnerre,
Que ce poison subtil, affreux !
Restaurateurs de la jeunesse
Mitié, Belloste et Laffecteur,
Vous qui de l’imprudente ivresse,
Détruisez les maux, la douleur,
Suivez le cours de votre gloire ;
Vos noms chers à l’humanité,
Volent au temple de mémoire,
Sur l’aîle de l’immortalité.
Je suis bien fâché pour mon jeune ami, qu’il se soit mis dans le cas de monter sa lyre sur un aussi triste ton. Si, plus heureux, il y eût fait la rencontre des charmantes femmes dont nous allons parler, loin de psalmodier des jérémiades, il eût chanté l’amour sur le ton de Bernard.
Je serois tenté de croire que le créateur fit plusieurs espèces de femmes, ou qu’il y en a qui tiennent de la nature des anges ; car chaque fois que je vois Rolande, Fanchette ou Agathe, il me semble que je ne suis pas sur terre, mais bien dans les cieux, tant la société de ces trois femmes est délicate et agréable. Rolando est une des femmes les mieux proportionnées dans sa taille, elle a de l’embonpoint et une belle peau ; sa chevelure du plus joli blond, fait honte à toutes les perruques à la mode ; on diroit que le dieu du goût, d’accord avec le dieu de la mode, ont fait la chevelure de Rolando pour servir de modèle à la coëffure des Grâces ; son caractère répond assez à sa beauté, elle a l’humeur douce, qui est variée chez elle par ces jolis caprices qui siéent si bien aux belles femmes. Fanchette est en brune ce que Rolando est en blonde ; elle possède un embonpoint qui promet le plaisir et appelle la volupté ; sa gaîté franche et naïve la fait aimer, elle fait un des principaux ornemens de la boutique de Dunoyer, qui a toujours été recommandable par le bon ton qui y règne, et la supériorité des tabacs de Virginie qu’on y débite, mais qui ne sont pas sa principale branche de commerce. Agathe est une de ces femmes extraordinairement agréables, possédant une physionomie heureuse, qui annonce les rares qualités de son ame. Si je voulois faire le portrait de l’amabilité au naturel, je décrirois tout ce que possède Agathe, qui séduit d’abord tout le monde par sa tournure, et qui enchante encore bien plus du moment qu’on a le bonheur de la connoître.
Si, nouveau Pâris, j’avois eu la pomme de la beauté, à partager entre ces trois jolies femmes… j’eusse été bien embarrassé… mais voici comment je m’en serois retiré : j’aurois pris la pomme de la beauté, et j’en aurois donné la pellicule à Rolando, en l’honneur de sa peau blanche ; j’en aurois donné le cœur à Fanchette, symbole de sa bonté ; et j’aurois donné les pepins à Agathe, comme méritant bien les plaisirs dont ils sont le type… Mais quant à la queue, je l’eusse gardée pour moi, pour pouvoir l’offrir tour-à-tour à toutes les trois.