Avantures galantes de Rosalie/Portraits de quelques jolies femmes de Paris
Portraits
de quelques jolies femmes de Paris.

Aglaé, âgée de vingt ans ; c’est la plus jolie brune, aux yeux bleus, que l’on puisse rencontrer : une fraîcheur et un embonpoint rare, sont chez elle des trésors de volupté, auxquels cède et l’éclat du lys et l’incarnat de la rose ; — le charme que ses appas inspirent est doux comme la suavité de la tubéreuse, et son haleine a le parfum de la violette… tant d’attraits sont une puissance irrésistible à laquelle nous succombons. A ces avantages précieux de la beauté, elle joint le plus joli caractère qu’il soit possible de trouver. La gaité, l’esprit, la naïveté, l’enjouement, les grâces, la décence et la malignité sont tour-à-tour employés avec art dans sa conversation qui fait le charme de la société ; ce qui fait que je ne connois qu’un bonheur pur dans le monde, qui seroit de passer ses jours avec l’aimable Aglaé, qui sait aussi bien aimer qu’elle sait inspirer l’amour.
Rosine, âgée de 23 ans, femme d’une charmante tournure et d’une physionomie des plus agréables, qui seduit au premier abord, et qu’on retrouve mille fois plus jolie encore en la détaillant ; brune, aux yeux gris vifs, ombragés de beaux sourcils noirs et bien marqués ; figure fine, sourire agréable, bouche moyenne et qui laisse voir de superbes dents ; le sein dessiné en poire, et les cuisses fermes et faites au tour : elle a la peau si blanche, qu’elle a des taches de rousseur, même en hiver. Son caractère est joli, et son parler a un accent gras qui intéresse.
Germancé. Je n’ai peut-être jamais connu le bonheur, car je n’ai jamais connu Germancé,… c’étoit là ce que je me disois, bien tristement, en m’enfonçant dans les bosquets, chez Ruggierry, un soir qu’elle y étoit, parée d’une robe de linon blanc, avec des mouches vertes, où elle faisoit autant les délices du bal, que le tourment de mon cœur : je me figurois que Germancé possédoit toutes les voluptés que son embonpoint et sa fraîcheur annoncent ; sa conversation, tout à-la-fois naïve et malicieuse, me l’avoit fait croire mille fois plus savante dans l’art du plaisir, que toutes les autres femmes ensemble ; et des désirs, ou plutôt des transports m’agitoient : j’aurois désiré me prosterner à ses genoux, lui peindre mon ardeur, caresser ses roses… mais je fus me balancer sur l’escarpolette, ne pouvant faire mieux… Que j’aurois de plaisir à parler d’amour auprès d’elle !… Mais, hélas ! j’ignore l’art des amans ; et, d’ailleurs, je n’oserai jamais lui écrire ces belles choses, crainte que ma lettre ne se perde et que cela ne vienne à se savoir ; et je chante, comme la Fermière du Vaudeville :
En fait de secret,
Faut être discret ;
Prudence est fille du mystère.
Agathe, âgée de 24 ans, native de Paris. Cette aimable femme, qui a presque toujours été entretenue, en faisant le bonheur de celui assez heureux pour la posséder, est très-peu connue, parce qu’elle a peu couru. Agathe, jolie et bien faite, enchante par sa tournure : mais quand on lui parle, on est invinciblement son esclave ; sa conversation est le plus rare assemblage de sentiment, de folie et de raison, qu’il soit possible de trouver : aussi Agathe sera-t-elle aimable et aimée toute sa vie.
Lolotte, âgée de 19 ans ; c’est la plus jolie blonde, tirant sur le châtain, que le ciel ait jamais créée ; son œil grand et fendu en amande est enchanteur ; elle brille par de l’esprit sans prétention, de la grace sans affectation, de la tournure qu’elle ne doit qu’à sa jolie taille : son sein est le siège de toutes les voluptés ; c’est là que les lys et les roses se partagent la gorge la plus ferme et la mieux tournée qu’aient jamais dessinée les grâces. Ses appas cachés que je n’ose dépeindre crainte de m’enflammer, sont mille fois plus frais que la violette au printemps : aussi tant de charmes ont-ils fait bien des envieux, et il n’y a pas long-temps que trois ambassadeurs, tous trois barons, vouloient l’entretenir et lui prodiguoient l’or et les diamans ; mais Lolotte, dont la fidélité est sans exemple, les refusa ; le berger qu’elle aime et qu’elle préfère est à Lyon, elle ne peut point en aimer un autre, son amour sincère, dans son cœur tendre et naïf, se décèle sans cesse : tant les principes sont puissans chez les femmes qui, comme elle, ont reçu une bonne éducation et sont d’une naissance honnête. Je ne tarirois pas si je voulois dire tout ce qu’il y a de joli et d’intéressant sur son compte ; car non-seulement elle possède toutes les grâces du bel âge, mais elle pince de la guittare, fait des chansons pour son ami, et joue la comédie avec autant de facilité qu’une actrice consommée !… Ah Lolotte, je suis forcé d’arrêter ma plume ; car tout ce qu’elle te diroit d’aavantageux seroit bien au-dessous de ce que tu mérites, et je borne mon plaisir à t’admirer :… c’est bien dommage seulement que tu ne te laves jamais les mains.
Degreville, âgée de 18 ans, très-jolie brune, qui a une physionomie et un caractère heureux, et dont la beauté souffre tous les détails, car elle a de jolis yeux, de jolis sourcils, un joli nez, une charmante bouche, garnie de dents dont l’émail surpasse la blancheur de l’albâtre. Cette jeune personne se met toujours très-coquettement et dans le genre honnête, comme autrefois se seroient mises les femmes de qualité : elle a un si bon ton, et tant d’esprit dans sa gaité, qu’elle fait sentir tout le charme qu’inspire la meilleure société : sa gorge, le siége des amours, est blanche, ferme et bien placée, et elle a deux très-jolis signes noirs sur le sein gauche.
Després, très-jolie blonde, un peu marquée de petite vérole ; jadis on l’appelloit Sophie. Je ne connois rien au monde (pas même les grelots de la femme à Momus (dont la folle amabilité puisse être comparée à celle de Després ; sa gaité inspire autant d’amour que de tendresse ; c’est la folâtre Erato, parée des ceintures de Vénus, c’est la mère des amours et la compagne des grâces ; on sent près d’elle qu’il faut l’aimer, et l’aimer c’est être heureux, car quoique belle, elle n’est pas cruelle.
Beatrix, âgée de 23 ans : on n’a pas une humeur et des manières plus jolies que cette femme, qui est bien bâtie et voluptueuse ; elle est brune, aimable, vive et enjouée ; elle a quelques colêres de temps en temps, mais cela ne dure pas long-temps, et son premier sourire lui ramêne toutes les graces et notre tendresse ; tout me plait en elle, mais ce qui fixe d’avantage mon attention, c’est le charme de son œil, qui inspireroit la vertu la plus froide, et feroit succomber le cœur le plus endurci.
Saint-pere, superbe brune, qui a de grands beaux yeux, un embonpoint rare, de la fraicheur, et un bon caractère, ce qui ne se rencontre pas souvent chez les jolies femmes. Mais Saint-Père, si aimable, a aussi ses faiblesses : car elle se laisse séduire facilement, et il n’est pas rare de lui voir donner rendez-vous à plusieurs amoureux dans la même soirée, ce qui fait que souvent aucun d’eux n’est véritablement heureux. Quant au reste, elle posséde tout ce qu’il faudroit pour faire la félicité d’un homme.
Ursule, châtaigne, assez petite, sans que cela lui fasse perdre de sa tournure. Cette femme a un genre absolument particulier et à elle ; son bonheur est de faire de mauvais complimens à ceux qui l’adorent : elle m’a dit plus de vingt fois que j’étois laid : … elle m’a comparé à son petit doigt ; … elle m’a dit encore beaucoup d’autres choses que, sans la décence qui doit régner en cet écrit, je me ferois un vrai plaisir de rapporter… Je lui ai déclaré l’excès de ma flamme, je lui ai dépeint mes ardeurs, je lui ai parlé de la sincérité de mon amour et en même-temps de la puissance de ses charmes ; à quoi elle ne m’a jamais répondu qu’en me riant au nez et en me disant bah, … On croit peut être que cela m’a déplu, eh bien ! non… Ursule, de ce caractère, est charmante ; et si elle ne répond jamais autrement qu’en riant, elle a alors deux jolis trous aux joues, d’où paraissent sortir tous les amours qui nous charment et nous enivrent de volupté, et qui sont plus précieux que ne pourroit être le plus beau discours.
Brinville, très-belle brune dont la fraicheur est rare, parlant peu, assez douce, un très-beau corps. Si nous avons un reproche à faire à Brinville, c’est de n’aimer rien encore, et de ne pas prendre cette gaité sans laquelle les amours ne sont pas aussi séduisans : … J’aimerois cependant une femme de son caractère : la mélancolie a des charmes pour les ames sensibles… Heureux qui sait les goûter dans la paix ; c’est là que le bonheur se fixe par la constance.
Cécile âgée de 19 ans, grande et belle femme, d’un caractère très-gai, fort jolie tournure, amie intime de la belle Lolotte… Cette femme est une de celles qui ne s’épargnent rien pour la toilette ; on donneroit dix bals par décade, qu’on ne l’y voit jamais deux fois avec la même robe. Elle a chez elle un forté-piano, mais elle n’aime pas à en toucher, cela l’ennuie ; elle préfère à tirer les cartes, ou taquiner quelqu’un et disputer pour rire : car elles est si joviale, qu’on n’a jamais su auprès d’elle ce que c’est que la mélancolie.
Saint-Fart. Tout le boulevard du temple a ressenti des exploits de St.-Fart, qu’on avoit surnommée le chien hargneux, tant elle étoit crane. On l’a vue plus d’une fois, quoique parée de diamans et de dentelles, la pantoufle à la main, battre les coquines qui ne lui plaisoient pas, ou qui regardoient son amant. Saint-Fart a un de ces embonpoints voluptueux qu’on aime ; le lys n’est pas plus blanc que ses cuisses ; le satin plus doux et la violette plus fraîche que ses appas ; ses joues ont l’incarnat de la rose, et lorsqu’elle rit, elle a de jolis petits trous où sont nichés mille amours ; elle est l’aménité même avec ses amans et possède toutes les qualités nécessaires pour faire une charmante maîtresse.
Joséphine, âgée de 23 ans, brune piquante. C’est un petit luttin pour l’esprit et la gentillesse, connoissant tous les jolis petits moyens de l’amour, sans en venir au but, attendu qu’elle a toujours eu peur de la maladie que Mitié guérit ; aussi peut-on se fier à elle. C’est une jolie connoissance pour un jeune homme : car elle n’est pas capricieuse ni contrariante, et aime assez à se promener tranquillement avec son ami, et à rentrer chez elle paisiblement, comme deux époux feroient après six mois de mariage.
Sur les bords de la Seine, entre Paris et Charenton, est une créature d’une taille plus masculine que féminine, de grands yeux effrontés, une poitrine sèche et plate, des tétons oblongs et ridés, une peau pâle et livide, remplie de taches jaunâtres, le fruit de sa chasteté ; voilà des traits auxquels tous les curieux pourront reconnoître la grande Marie. Sa conversation est charmante ; ce sont toujours des riens dits avec esprit. Elle est d’une gaieté sans pareille, pourvu cependant qu’elle soit au milieu d’un grand cercle de prétendans, qu’elle a le rare talent de rendre tous contens. Il est vrai que chacun est sûr d’obtenir ce qu’il veut, et souvent même ce qu’il ne veut pas ; mais il en est quitte pour six semaines de régime, quelques écus de six livres au chirurgien et à l’apothicaire ; je crois même que notre dame paye tout. Une garde-du-roi, un de ses premiers et nombreux amoureux lui aura sans doute donné à cet égard des préceptes qu’elle n’a point oubliés. Elle a eu depuis des maîtres de forges, un clerc de notaire qu’elle habilloit depuis les pieds jusqu’à la tête, en lui payant tous les jours le spectacle ; un commissaire des guerres qui lui soutiroit, toutes les semaines, quelques louis dans le temps de la plus grande rareté du numéraire ; un architecte trop laid pour avoir autre chose que la table : et c’étoit beaucoup ; car il mangeoit comme quatre. De plus, il ne se faisoit pas un scrupule de lui prendre des fichus, dont il se faisoit des cravattes.
Nous lui conseillons bien de toujours porter, quelque puisse être la mode, des robes trainantes, et de ne pas laisser voir, en montant dans son cabriolet, une jambe qui n’est pas arrondie par les grâces.
Ses enfans reçoivent une excellente éducation. Elle ne cesse de dire au précepteur : « je veux que mes enfans soient libertins ».
Nous terminerons son article, en lui accordant une charmante tournure, beaucoup de générosité et une adresse extraordinaire à persuader à son mari qu’elle est de tout Paris seule épouse fidelle.