Aventures d’Arthur Gordon Pym/Enterrés vivants !

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 220-229).


XX


ENTERRÉS VIVANTS !


Le chef fut fidèle à sa parole, et nous fûmes abondamment pourvus de provisions fraîches. Nous trouvâmes les tortues aussi bonnes qu’aucune que nous eussions jamais goûtée, et les canards étaient supérieurs à nos meilleures espèces d’oiseaux sauvages, — excessivement tendres, juteux, et d’une saveur exquise. En outre, les sauvages nous apportèrent, après que nous leur eûmes fait comprendre notre désir, une grande quantité de céleri brun et de cochléaria, ou herbe au scorbut, avec un plein canot de poisson frais et de poisson sec. Le céleri fut pour nous un vrai régal, et le cochléaria eut un résultat admirable et servit à guérir ceux de nos hommes chez qui avaient déjà paru les symptômes du mal. En très-peu de temps nous n’eûmes plus un seul cas sur le rôle des malades. Nous reçûmes aussi d’autres provisions fraîches en abondance, parmi lesquelles je dois citer une espèce de coquillage qui par sa forme ressemblait à la moule, mais qui avait le goût de l’huître. Nous eûmes également en abondance des crevettes des deux espèces et des œufs d’albatros et d’autres oiseaux dont les coquilles étaient noires. Nous embarquâmes encore une bonne provision de chair de cochon, de l’espèce dont j’ai déjà parlé. La plupart de nos hommes y trouvèrent une nourriture agréable ; mais pour ma part elle me sembla imprégnée d’une odeur de poisson, et d’ailleurs répugnante. En retour de toutes ces bonnes choses, nous offrîmes aux naturels des colliers à grains bleus, des bijoux de cuivre, des clous, des couteaux et des morceaux de toile rouge, et ils se montrèrent complètement enchantés de l’échange. Nous établîmes sur la côte un marché régulier, juste sous les canons de la goëlette, et tout le trafic s’y opéra avec toutes les apparences de la bonne foi et avec un ordre auquel nous ne nous serions pas attendus de la part de ces sauvages, à en juger par leur conduite au village de Klock-Klock.

Les choses allèrent ainsi fort amiablement pendant quelques jours, et, durant cette période des bandes de naturels vinrent fréquemment à bord de la goëlette, et des détachements de nos hommes descendirent souvent à terre, faisant de longues excursions dans l’intérieur et n’éprouvant de la part des habitants aucune espèce de vexation. Voyant avec quelle facilité le navire pouvait être chargé de biche de mer, grâce aux dispositions amicales des insulaires, et quel secours ils pouvaient prêter pour la ramasser, le capitaine Guy résolut d’entrer en négociation avec Too-wit relativement à l’érection de bâtiments commodes, pour préparer l’article, et à la récompense due à lui et à ses hommes qui se chargeraient d’en recueillir le plus possible, pendant que nous profiterions du beau temps pour poursuivre notre voyage vers le sud. Quand il fit entendre son projet au chef, celui-ci sembla très-disposé à entrer en accommodement. Un marché fut donc conclu, parfaitement satisfaisant pour les deux parties, et on convint qu’après avoir fait les préparatifs nécessaires, tels que le tracé d’un emplacement convenable, l’érection d’une partie des bâtiments, et quelques autres besognes pour lesquelles tout notre équipage serait mis en réquisition, la goëlette se remettrait en route, laissant sur l’île trois de ses hommes pour surveiller l’accomplissement du projet et enseigner aux naturels la dessiccation de la biche de mer. Quant aux conditions de traité, elles dépendaient du zèle et de l’activité des sauvages pendant notre absence. Ils devaient recevoir une quantité convenue de verroterie bleue, de couteaux, de toile rouge, et ainsi de suite, pour autant de fois un certain nombre de piculs de biche de mer, que nous devions trouver toute préparée à notre retour.

Une description de la nature de cet important article de commerce et de la méthode de le préparer peut être de quelque intérêt pour mes lecteurs, et je ne vois pas de meilleure place que celle-ci pour introduire ce compte-rendu. La notice complète qui suit, relative à la substance en question, est tirée d’une relation moderne de voyage dans les mers du Sud :

« C’est ce mollusque des mers de l’Inde qui est connu dans le commerce sous le nom français de bouche de mer (fin morceau tiré de la mer). Si je ne me trompe pas, l’illustre Cuvier l’appelle gasteropeda pulmonifera. On le recueille en abondance sur les côtes des îles du Pacifique, principalement pour le marché chinois, où il est coté à un très-haut prix, presque autant que ces fameux nids comestibles, qui sont probablement faits d’une matière gélatineuse ramassée par une espèce d’hirondelle sur le corps de ces mollusques. Ils n’ont ni coquilles ni pattes, ni aucun membre proéminent, — rien que deux organes, l’un d’absorption, l’autre d’excrétion, situés à l’opposite l’un de l’autre ; mais, grâce à leurs anneaux, élastiques comme ceux des chenilles et des vers, ils rampent vers les hauts-fonds, où, quand la mer est basse, ils sont aperçus par une espèce d’hirondelle, dont le bec aigu, piquant dans le corps tendre du mollusque, en retire une substance gommeuse et filamenteuse qui lui sert, en séchant, à solidifier les parois de son nid. De là le nom de gasteropeda pulmonifera.

« Ces mollusques sont de forme oblongue et d’une dimension variable de 3 à 18 pouces de long ; j’en ai vu qui n’avaient pas moins de 2 pieds. Ils sont presque ronds, mais légèrement aplatis sur un côté, celui qui est tourné vers le fond de la mer, et ils sont d’une grosseur qui varie de 1 à 8 pouces. Ils grimpent en rampant dans les hauts-fonds à de certaines époques de l’année, — probablement pour se reproduire, car on les voit souvent alors par couples. C’est quand le soleil agit puissamment sur l’eau et qu’il l’attiédit qu’ils approchent de la côte ; et ils vont quelquefois sur des fonds où l’eau est si basse que, la marée se retirant, ils restent à sec, exposés à la chaleur du soleil. Mais ils ne produisent pas leurs petits dans les hauts-fonds, car nous n’avons jamais vu un seul de ceux-ci, et quand on les a observés remontant des eaux profondes, ils étaient toujours parvenus à leur pleine croissance. Ils se nourrissent principalement de cette classe de zoophytes qui produit le corail.

« On prend généralement la biche de mer à une profondeur de trois ou quatre pieds ; après quoi on la porte à la côte, et on la fend par un bout avec un couteau, l’incision étant d’un pouce ou de plus, suivant la dimension du mollusque. À travers cette ouverture, l’on fait par la pression sortir les entrailles, qui d’ailleurs ressemblent beaucoup à celles de tous les menus habitants de la mer. On lave alors l’objet, puis on le fait bouillir à une certaine température qui ne doit être ni trop élevée ni trop faible. On l’ensevelit ensuite dans la terre pendant quatre heures, et on le fait encore bouillir pendant un peu de temps, après quoi on le met à sécher soit au feu, soit au soleil. Les mollusques qu’on fait sécher au soleil sont les meilleurs ; mais quand j’en puis obtenir par ce moyen la valeur d’un picul (133 livres ⅓), j’en puis faire sécher trente piculs par le feu. Quand ils sont convenablement séchés, on peut les conserver sans danger trois ou quatre ans dans un endroit sec ; mais il faut les examiner de loin en loin, soit quatre fois par an, pour voir si quelque humidité ne les a pas atteints et gâtés.

« Les Chinois, comme nous l’avons dit, considèrent la biche de mer comme une friandise des plus recherchées, comme un mets des plus nourrissants et des plus fortifiants, et aussi comme très-propre à rajeunir un tempérament épuisé par les voluptés immodérées. L’article de première qualité est coté à un très-haut prix à Canton et se vend 90 dollars le picul ; la seconde qualité, 75 dollars ; la troisième, 50 dollars ; la quatrième, 30 dollars ; la cinquième, 20 dollars ; la sixième, 12 dollars ; la septième, 8 dollars ; et la huitième, 4 dollars ; toutefois, il arrivera souvent que de petites cargaisons rapporteront davantage sur les marchés de Manille, de Singapour et de Batavia. »

Nous entrâmes donc en arrangement, et nous débarquâmes immédiatement tout ce qui était nécessaire pour commencer les bâtiments et déblayer le terrain. Nous fîmes choix d’un vaste espace uni près de la côte est de la baie, où se trouvaient en égale abondance l’eau et le bois, et à une distance convenable des principaux récifs sur lesquels on pouvait se procurer la biche de mer. Nous nous mîmes tous à l’œuvre avec une grande ardeur ; bientôt, au grand étonnement des sauvages, nous eûmes abattu un nombre d’arbres suffisant pour notre dessein, et nous les fixâmes régulièrement pour établir la charpente des bâtiments, qui en deux ou trois jours se trouvèrent assez avancés, pour abandonner en toute confiance le reste de la besogne aux trois hommes que nous devions laisser derrière nous. Ces hommes étaient John Carson, Alfred Harris et… Peterson (tous trois natifs de Londres, à ce que je crois), qui d’ailleurs s’offrirent d’eux-mêmes pour ce service.

À la fin du mois nous avions fait tous nos préparatifs de départ. Cependant nous étions convenus de faire une solennelle visite d’adieux au village, et Too-wit insista si opiniâtrement sur la nécessité de tenir notre promesse que nous ne jugeâmes pas convenable de l’offenser par un refus définitif. Je crois que pas un de nous à cette époque n’avait le plus léger soupçon relativement à la bonne foi des sauvages. Ils s’étaient tous conduits avec les plus grands égards, nous aidant avec empressement dans notre besogne, nous offrant leurs marchandises souvent gratuitement, et jamais, dans aucun cas, n’escamotant un seul objet, bien qu’ils manifestassent par leurs éternelles et extravagantes démonstrations de joie, à chaque présent que nous leur faisions, quelle haute valeur ils attribuaient aux articles que nous avions en notre possession. Les femmes particulièrement étaient extrêmement obligeantes en toutes choses, et, en somme, nous aurions été les hommes les plus défiants du monde, si nous avions soupçonné la moindre pensée de perfidie de la part d’un peuple qui nous traitait si bien. Il nous suffit de très-peu de temps pour nous convaincre que cette bienveillance apparente n’était que le résultat d’un plan profondément étudié pour amener notre destruction, et que les insulaires qui nous avaient inspiré de si singuliers sentiments d’estime appartenaient à la race des plus barbares, des plus subtils et des plus sanguinaires misérables qui aient jamais contaminé la face du globe.

Ce fut le 1er février que nous allâmes à terre pour rendre visite au village. Bien que nous n’eussions pas, je le répète, le plus léger soupçon, cependant aucune précaution convenable ne fut négligée. Six hommes restèrent à bord de la goëlette, avec ordre de ne laisser approcher aucun sauvage pendant notre absence, sous quelque prétexte que ce fût, et de rester constamment sur le pont. On hissa les filets de bastingage, les canons reçurent une double charge de grappes de raisin et de mitraille, et les pierriers furent chargés de boîtes à balles de fusils. Le navire était mouillé, avec son ancre à pic, à un mille environ de la côte, et aucun canot ne pouvait en approcher d’aucun côté sans être aperçu et sans s’exposer immédiatement au feu de nos pierriers.

Les six hommes laissés à bord, notre détachement se composait en tout de trente-deux individus. Nous étions armés jusqu’aux dents ; nous avions des fusils, des pistolets et des poignards ; chaque homme possédait en outre un long couteau de marin, ressemblant un peu au bowie-knife si popularisé maintenant dans toutes nos contrées du Sud et de l’Ouest. Une centaine de guerriers revêtus de peaux noires vint à notre rencontre au débarquement pour nous faire la conduite. Je dois dire que nous remarquâmes alors, non sans quelque surprise, qu’ils étaient complètement sans armes ; et quand nous questionnâmes Too-wit relativement à cette circonstance, il répondit simplement : Mattee non we pa pa si, — c’est-à-dire : Là où tous sont frères, il n’est pas besoin d’armes. Nous prîmes cela en bonne part, et nous continuâmes notre route.

Nous avions passé la source et le ruisseau dont j’ai déjà parlé, et nous entrions dans une gorge étroite qui serpentait à travers les collines de pierre de savon au milieu desquelles se trouvait situé le village. Cette gorge était rocheuse et très-inégale, au point que, lors de notre première excursion à Klock-Klock, nous n’avions pu la franchir qu’avec la plus grande difficulté. Le ravin, dans toute sa longueur, pouvait bien avoir un mille et demi ou même deux milles. Il se contournait en mille sinuosités à travers les collines (il avait probablement, à une époque reculée, formé le lit d’un torrent), et jamais il ne se continuait plus de vingt yards sans faire un brusque coude. Je suis sûr que les versants de cette vallée s’élevaient, en moyenne, à 70 ou 80 pieds de hauteur perpendiculaire dans toute son étendue, et en quelques endroits les parois montaient à une élévation surprenante, obscurcissant tellement la passe que la lumière du jour n’y pénétrait plus qu’à peine. La largeur ordinaire était de quarante pieds environ, et quelquefois elle se rétrécissait au point de ne livrer passage qu’à cinq ou six hommes de front. Bref, il ne pouvait pas y avoir au monde d’endroit mieux choisi pour une embuscade, et il n’était que trop naturel de veiller soigneusement à nos armes aussitôt que nous y entrâmes.

Quand maintenant je pense à notre prodigieuse folie, mon principal sujet d’étonnement est que nous ayons pu nous aventurer ainsi, dans n’importe quelles circonstances, et nous remettre à la discrétion de sauvages inconnus, au point de leur permettre de marcher devant et derrière nous tout le long de la ravine. Cependant, tel fut l’ordre de marche que nous adoptâmes en aveugles, nous fiant sottement à la force de notre troupe, à la disparition des armes chez Too-wit et ses hommes, à l’effet sûr de nos armes à feu (qui était encore un secret pour les naturels), et, avant toutes choses, à la longue affectation d’amitié de ces infâmes misérables. Cinq ou six d’entre eux ouvraient la marche, comme pour nous montrer la route, faisant grand étalage de bons soins et écartant pompeusement les grosses pierres et les débris qui entravaient nos pas. Ensuite venait notre bande. Nous marchions serrés les uns contre les autres, ne prenant souci que d’empêcher notre séparation. Derrière suivait le corps principal des sauvages, qui observait un ordre et un décorum tout à fait insolites.

Dirk Peters, un nommé Wilson Allen et moi, nous marchions à la droite de nos camarades, examinant tout le long de notre route les singulières stratifications de la muraille qui surplombait au-dessus de nos têtes. Une fissure dans la roche tendre attira notre attention. Elle était assez large pour permettre à un homme d’y entrer sans se serrer, et elle s’enfonçait dans la montagne à dix-huit ou vingt pieds en droite ligne, biaisant ensuite vers la gauche. La hauteur de cette ouverture, aussi loin que notre regard put pénétrer, était peut-être de soixante ou soixante-dix pieds. À travers les crevasses s’allongeaient deux ou trois arbustes rabougris, rappelant un peu le coudrier, que j’eus la curiosité d’examiner ; m’avançant vivement dans ce but, je détachai cinq ou six noisettes d’une grappe, et je me retirai en toute hâte. Comme je me retournais, je vis que Peters et Allen m’avaient suivi. Je les priai de reculer, parce qu’il n’y avait pas place pour laisser passer deux personnes, et je leur dis que je leur donnerais quelques-unes de mes noisettes. En conséquence ils se retournèrent, et ils se faufilaient vers la route, Allen étant presque à l’orifice de la crevasse, quand j’éprouvai soudainement une secousse qui ne ressemblait à rien qui m’eût été familier jusqu’alors et qui m’inspira comme une vague idée (si en vérité je puis dire que j’eus une idée quelconque) que les fondations de notre globe massif s’entrouvraient tout à coup, et que nous touchions à l’heure de la destruction universelle.