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Pensées d’août/Avertissement

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Pensées d’aoûtMichel Lévy frères. (p. 131-133).


Le titre général de ce volume est tiré de la première pièce, comme c’était la coutume dans plusieurs des recueils poétiques des Anciens. Ce titre exprime d’ailleurs avec assez de justesse la disposition (faut-il dire l’inspiration ?) d’où sont nés presque tous ces vers. Il en est qui ont été composés sans doute à d’autres instants de l’année que ceux que le nom d’Août signale ; mais, si l’on considère la saison morale de l’âme, on verra qu’ils sont, en effet, le fruit quelquefois, et plus souvent le passe-temps des lents jours et des heures du milieu. Que ces heures ne paraissent pas trop lentes et sommeillantes, c’est seulement ce que je désire. Si j’avais suivi mon vœu, ces vers, au lieu de paraitre réunis dans un petit volume à part et d’appeler sur eux une attention toujours redoutée, se seraient ajoutés et glissés à la suite d’une édition in-8° des Consolations, non pas dans le courant de ce recueil dont la nuance est close et veut ne pas être rompue, mais comme appendice et complément du volume. J’avais même essayé déjà d’en insérer quelques-uns à la suite de l’édition in-8° de 1835 ; mais les éditions futures pouvant tarder indéfiniment, les vers pourtant s’accumulaient ; je les, dispersais çà et là dans des journaux et recueils périodiques, je les mêlais à mes articles de critique, où ils n’étaient pas lus comme il convient à des vers : et le reproche m’était fait par plusieurs personnes indulgentes de garder, depuis un recueil favorablement reçu, un silence sans cause. Ce que j’assemble est donc uniquement pour montrer que je n’ai jamais déserté un art chéri. Depuis mars 1830, époque où parurent Les Consolations, et à travers toute espèce de distractions dans les choses ou dans les pensées, j’ai fait beaucoup de vers : j’en ai fait surtout de deux sortes. Je me trouve avoir en ce moment, et sans trop y avoir visé, deux recueils entièrement finis. Celui qu’aujourd’hui je donne, le seul des deux qui doive être de longtemps, de fort longtemps publié, n’est pas, s’il convient de le dire, celui même sur lequel mes prédilections secrètes se sont le plus arrêtées. Il n’exprime pas, en un mot, la partie que j’oserai appeler la plus directe et la plus sentante de mon âme en ces années. Mais on ne peut toujours se distribuer soi-même au public dans sa chair et dans son sang, et après l’indiscrétion naïve des premiers aveux, après l’effusion encore permise des seconds, il vient un âge où la pudeur redouble pour ce qu’on a, une troisième et dernière fois, exprimé ; soit qu’on ait exprimé des sentiments qui bientôt eux-mêmes expirent, mais que rien ne remplacera désormais, soit qu’on ait préparé en silence le monument de ce qui durera en nous autant que nous, de ce qui ne changera plus. Ce recueil actuel, tout autre, n’est donc, si on le veut bien, que le superflu des heures, leur agrément, leur ennui, l’attente, l’intervalle, la réflexion parfois monotone et bien sérieuse, parfois le retour presque riant et qu’on dirait volage : mais on y retombe vite toujours au mélancolique et au grave, on n’y perd jamais trop de vue le lointain religieux, et surtout, dans l’ordre des affections exprimées, bien qu’elles puissent sembler éparses et nombreuses, on n’y sort jamais de la vérité intime des sentiments. L’unité peut être ailleurs, la sincérité du moins est partout ici. L’amitié encore a la plus grande part de ces chants : etsi ce n’est plus, comme dans le précédent recueil, une amitié presque unique et dominante qui inspire, c’est toujours l’amitié choisie, le plus souvent l’amitié profonde.

Septembre 1837.


P.S. Un mot encore, pour préciser davantage le genre et la manière de ce qui suit. L’auteur a composé en tout quatre recueils de vers, dans chacun desquels, n’aimant pas trop à se répéter, il aurait voulu avoir fait quelque chose de nouveau et de distinct. On a dans Joseph Delorme et les Consolations les deux premiers de ces recueils ; les Pensées d’Août sont le quatrième. Entre celui-ci et les Consolations il y a donc, à certains égards, une lacune, un intervalle : la nuance certainement est autre. Dans les Pensées d’Août, le poëte, plus désintéressé, plus rassis, moins livré désormais aux confidences personnelles, aurait désiré établir un certain genre moyen ; développer, par exemple, l’espèce de récit domestique et moral déjà touché dans l’anecdote du vicaire John Kirkby (Xe pièce des Consolations), puis aussi entremêler certaines épitres à demi critiques, comme celles qu’on lira adressées à M. Villemain, à M. Patin. En ajoutant aux Pensées d’Août, dans cette réimpression, l’Épitre à Boileau et l’anecdote de Maria, l’auteur rentre tout à fait dans cette double pensée, et il offre, en ces deux cas du moins, un échantillon final très-net de ce qu’il aurait voulu.


Décembre 1844.