Bababec et les fakirs

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Bababec et les fakirs
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 21 (p. 101-103).


BABABEC
ET LES FAKIRS


(1750)





Lorsque j’étais dans la ville de Bénarès sur le rivage du Gange, ancienne patrie des brachmanes, je tâchai de m’instruire. J’entendais passablement l’indien ; j’écoutais beaucoup, et remarquais tout. J’étais logé chez mon correspondant Omri ; c’était le plus digne homme que j’aie jamais connu. Il était de la religion des bramins, j’ai l’honneur d’être musulman : jamais nous n’avons eu une parole plus haute que l’autre au sujet de Mahomet et de Brama. Nous faisions nos ablutions chacun de notre côté, nous buvions de la même limonade, nous mangions du même riz, comme deux frères.

Un jour, nous allâmes ensemble à la pagode de Gavani. Nous y vîmes plusieurs bandes de fakirs, dont les uns étaient des janguis, c’est-à-dire des fakirs contemplatifs, et les autres, des disciples des anciens gymnosophistes, qui menaient une vie active. Ils ont, comme on sait, une langue savante, qui est celle des plus anciens brachmanes, et, dans cette langue, un livre qu’ils appellent le Veidam. C’est assurément le plus ancien livre de toute l’Asie, sans en excepter le Zend-Avesta.

Je passai devant un fakir qui lisait ce livre. « Ah ! malheureux infidèle ! s’écria-t-il, tu m’as fait perdre le nombre des voyelles que je comptais ; et de cette affaire-là mon âme passera dans le corps d’un lièvre, au lieu d’aller dans celui d’un perroquet, comme j’avais tout lieu de m’en flatter. » Je lui donnai une roupie pour le consoler. À quelques pas de là, ayant eu le malheur d’éternuer, le bruit que je fis réveilla un fakir qui était en extase. « Où suis-je ? dit-il ; quelle horrible chute ! je ne vois plus le bout de mon nez : la lumière céleste est disparue[1]. — Si je suis cause, lui dis-je, que vous voyez enfin plus loin que le bout de votre nez, voilà une roupie pour réparer le mal que j’ai fait ; reprenez votre lumière céleste. »

M’étant ainsi tiré d’affaire discrètement, je passai aux autres gymnosophistes ; il y en eut plusieurs qui m’apportèrent de petits clous fort jolis, pour m’enfoncer dans les bras et dans les cuisses en l’honneur de Brama. J’achetai leurs clous, dont j’ai fait clouer mes tapis. D’autres dansaient sur les mains ; d’autres voltigeaient sur la corde lâche ; d’autres allaient toujours à cloche-pied. Il y en avait qui portaient des chaînes ; d’autres, un bât ; quelques-uns avaient leur tête dans un boisseau ; au demeurant les meilleures gens du monde. Mon ami Omri me mena dans la cellule d’un des plus fameux ; il s’appelait Bababec : il était nu comme un singe, et avait au cou une grosse chaîne qui pesait plus de soixante livres. Il était assis sur une chaise de bois, proprement garnie de petites pointes de clous qui lui entraient dans les fesses, et on aurait cru qu’il était sur un lit de satin. Beaucoup de femmes venaient le consulter ; il était l’oracle des familles, et on peut dire qu’il jouissait d’une très-grande réputation. Je fus témoin du long entretien qu’Omri eut avec lui. « Croyez-vous, lui dit-il, mon père, qu’après avoir passé par l’épreuve des sept métempsycoses, je puisse parvenir à la demeure de Brama ? — C’est selon, dit le fakir ; comment vivez-vous ? — Je tâche, dit Omri, d’être bon citoyen, bon mari, bon père, bon ami ; je prête de l’argent sans intérêt aux riches dans l’occasion, j’en donne aux pauvres ; j’entretiens la paix parmi mes voisins. — Vous mettez-vous quelquefois des clous dans le cul ? demanda le bramin. — Jamais, mon révérend père. — J’en suis fâché, répliqua le fakir, vous n’irez certainement que dans le dix-neuvième ciel ; et c’est dommage. — Comment, dit Omri, cela est fort honnête ; je suis très-content de mon lot : que m’importe du dix-neuvième ou du vingtième, pourvu que je fasse mon devoir dans mon pèlerinage, et que je sois bien reçu au dernier gîte ? N’est-ce pas assez d’être honnête homme dans ce pays-ci, et d’être ensuite heureux au pays de Brama ? Dans quel ciel prétendez-vous donc aller, vous, monsieur Bababec, avec vos clous et vos chaînes ? — Dans le trente-cinquième, dit Bababec. — Je vous trouve plaisant, répliqua Omri, de prétendre être logé plus haut que moi ; ce ne peut être assurément que l’effet d’une excessive ambition. Vous condamnez ceux qui recherchent les honneurs dans cette vie, pourquoi en voulez-vous de si grands dans l’autre ? Et sur quoi d’ailleurs prétendez-vous être mieux traité que moi ? Sachez que je donne plus en aumônes en dix jours que ne vous coûtent en dix ans tous les clous que vous vous enfoncez dans le derrière. Brama a bien à faire que vous passiez la journée tout nu, avec une chaîne au cou ; vous rendez là un beau service à la patrie. Je fais cent fois plus de cas d’un homme qui sème des légumes, ou qui plante des arbres, que de tous vos camarades, qui regardent le bout de leur nez, ou qui portent un bât par excès de noblesse d’âme. » Ayant parlé ainsi, Omri se radoucit, le caressa, le persuada, l’engagea enfin à laisser là ses clous et sa chaîne, et à venir chez lui mener une vie honnête. On le décrassa, on le frotta d’essences parfumées ; on l’habilla décemment ; il vécut quinze jours d’une manière fort sage, et avoua qu’il était cent fois plus heureux qu’auparavant. Mais il perdait son crédit dans le peuple ; les femmes ne venaient plus le consulter : il quitta Omri, et reprit ses clous pour avoir de la considération.

FIN DE L’HISTOIRE DE BABABEC ET LES FAKIRS.
  1. Quand les fakirs veulent voir la lumière céleste, ce qui est très-commun parmi eux, ils tournent les yeux vers le bout de leur nez. (Note de Voltaire.)