Barnabé Rudge/30

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Traduction par P. Bonnomet.
Hachette (p. 276-280).

CHAPITRE XXX.

Il y a malheureusement des gens dont un proverbe populaire dit que, si vous leur accordez un pied, ils en prennent quatre. Sans citer les illustres exemples de ces héroïques fléaux de l’humanité, dont l’aimable chemin dans la vie a été tracé, depuis leur naissance jusqu’à leur mort, à travers le sang, le feu et les ruines, et qui semblent n’avoir existé que pour apprendre à l’humanité que, comme l’absence du mal est un bien, la terre, purgée de leur présence, peut être considérée comme un lieu de bénédiction ; sans citer d’aussi puissants exemples, contentons-nous de celui du vieux John Willet.

Le vieux John Willet ayant empiété un bon pouce, grande mesure, sur la liberté de Joe, et lui ayant rogné une grande aune de permission d’ouvrir la bouche, devint si despotique et si superbe, que sa soif de conquêtes ne connut plus de bornes. Plus le jeune Joe se soumit, plus le vieux John se montra absolu. L’aune fut bientôt réduite à néant : on en vint aux pieds, aux pouces, aux lignes ; et le vieux John continua de la manière la plus plaisante à tailler dans le vif de ses réformes, à retrancher tous les jours quelque chose sur la liberté de parole ou d’action de son esclave, enfin à se conduire dans sa petite sphère avec autant de hauteur et de majesté que le plus glorieux tyran des temps anciens ou modernes qui ait jamais eu sa statue érigée sur la voie publique.

De même que les grands hommes sont excités aux abus de pouvoir (quand ils ont besoin d’y être excités, ce qui n’arrive pas souvent) par leurs flatteurs et leurs subalternes, ainsi le vieux John fut poussé à ces empiétements d’autorité par l’applaudissement et l’admiration de ses compères du Maypole. Chaque soir, dans les intermèdes de leurs pipes et de leurs pots de bière, ils secouaient leurs têtes et disaient que M. Willet était un père de la bonne vieille roche anglaise ; qu’il n’y avait pas à lui parler de ces inventions modernes de douceur paternelle, ni des méthodes du jour ; qu’il leur rappelait exactement à tous ce qu’étaient leurs pères quand ils étaient petits garçons, et qu’il faisait bien ; qu’il vaudrait mieux pour le pays qu’il y eût plus de pères comme lui, et que c’était pitié qu’il n’y en eût point davantage ; avec beaucoup d’autres remarques originales de la même nature. Puis ils condescendaient à faire comprendre au jeune Joe que tout cela était pour son bien, et qu’il en serait reconnaissant un jour. M. Cobb, en particulier, l’informait que, quand il avait son âge, son père lui donnait un paternel coup de pied, un horion sur les oreilles, ou une taloche sur la tête, ou quelque petit avertissement de ce genre, comme il aurait fait toute autre chose ; et il remarquait en outre, avec des regards très significatifs, que, s’il n’avait pas reçu cette judicieuse éducation, il n’aurait jamais pu devenir ce qu’il était. Et la conclusion n’était que trop probable, car il était devenu le chien le plus hargneux de toute la compagnie. Bref, entre le vieux John et les amis du vieux John, il n’y eut jamais un infortuné garçon, si rudoyé, si malmené, si tourmenté, si irrité, si harcelé, ni si abreuvé du dégoût de la vie que le pauvre Joe Willet.

C’en était venu au point que c’était à présent l’état de choses officiel et légal ; mais, comme le vieux John avait un vif désir de faire briller sa suprématie aux yeux de M. Chester, il se surpassa ce jour-là, et il aiguillonna et échauffa tellement son fils et héritier que, si Joe n’avait pris avec lui-même l’engagement solennel de garder ses mains dans ses poches lorsqu’elles n’étaient pas occupées d’une autre façon, il est impossible de dire ce qu’il en aurait fait peut-être. Mais la plus longue journée a son terme, et M. Chester finit par monter sur son cheval, qui était prêt devant la porte.

Comme le vieux John ne se trouvait pas là en ce moment, Joe, qui, dans le comptoir, méditait sur son triste sort et sur les perfections innombrables de Dolly. Varden, courut dehors pour tenir l’étrier à son hôte et l’aider à monter. M. Chester était à peine en selle, et Joe était en train de lui faire un gracieux salut, quand le vieux John, plongeant du porche dans la cour, saisit son fils au collet.

« Pas de cela, monsieur, dit John, pas de cela, monsieur. Il ne faut point rompre votre engagement. Comment osez-vous, monsieur, franchir la porte sans permission ? Vous cherchez à vous sauver, n’est-ce pas, monsieur, comme un parjure ? Que prétendez-vous, monsieur ?

— Lâchez moi, père, dit Joe d’un air suppliant, lorsqu’il aperçut un sourire sur la figure du visiteur et qu’il observa le plaisir que lui procurait sa mésaventure. C’est trop fort aussi. Qui est-ce qui songe à se sauver ?

— Qui est-ce qui songe à se sauver ? cria John en le secouant. Eh mais, c’est vous, monsieur. C’est vous : c’est vous, petit polisson, monsieur, ajouta John, en le colletant d’une main et employant l’autre à faire au visiteur un salut d’adieu, c’est vous qui voulez vous glisser comme un serpent dans les maisons, et susciter des différends entre de nobles gentlemen et leurs fils ; direz-vous que ce n’est pas vous, hein ? Taisez-vous, monsieur. »

Joe ne fit pas d’effort pour répliquer. Sa honte était consommée : la dernière goutte allait faire déborder le vase. Il se dégagea de l’étreinte de son père, lança un regard courroucé à l’hôte qui partait, et retourna dans l’auberge.

« Si ce n’était pour elle, pensa Joe, en se jetant à une table dans la salle commune et laissant tomber sa tête sur ses bras ; si ce n’était pour Dolly (car je ne pourrais supporter l’idée qu’elle pût me croire un mauvais sujet, comme ils ne manqueraient pas de le dire, si je me sauvais de la maison), le Maypole et moi nous nous séparerions cette nuit. »

Le soir étant alors arrivé, Salomon Daisy, Tom Cobb et le long Parkes, étaient réunis dans la salle commune, d’où ils avaient été témoins par la fenêtre de toute la scène. M. Willet, les joignant bientôt après, reçut les compliments de ses compagnons avec un grand calme, alluma sa pipe, et s’assit parmi eux.

« Nous verrons, messieurs, dit John après une longue pause, qui est le maître ici et qui ne l’est pas. Nous verrons si ce sont les petits polissons qui doivent mener les hommes, ou si ce sont les hommes qui doivent mener les petits polissons.

— C’est vrai aussi, dit Salomon Daisy avec quelques inclinations de tête d’un caractère approbatif, vous avez raison. Johnny. Très bien, Johnny. Bien dit, monsieur Willet. Brayvo, monsieur. »

John porta lentement ses yeux sur l’approbateur, le regarda longtemps, et finit par faire cette réponse qui consterna l’auditoire d’une manière inexprimable : « Quand je voudrai des encouragements de vous, monsieur, je vous en demanderai. Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur. Je n’ai pas besoin de vous, j’espère. Ne vous frottez pas à moi, s’il vous plaît.

— Ne prenez point pas mal la chose, Johnny ; je n’ai pas eu de mauvaise intention, dit le petit homme pour sa défense.

— Très bien, monsieur, dit John, plus obstiné que de coutume après sa dernière victoire. Ne vous occupez pas de ça, monsieur ; je saurai bien me tenir tout seul, je pense, monsieur, sans que vous vous donniez la peine de me soutenir. » Et après cette riposte, M. Willet, fixant ses yeux sur le chaudron, tomba dans une sorte d’extase tabachique.

L’entrain de la société se trouvant singulièrement amorti par la conduite embarrassante de leur hôte, on ne dit rien de plus pendant longtemps ; mais enfin M. Cobb prit sur lui de remarquer, en se levant pour vider les cendres de sa pipe, qu’il espérait que Joe dorénavant apprendrait à obéir à son père en toutes choses, ayant vu ce jour-là que M. Willet n’était pas un homme avec lequel on pût badiner ; et il ajouta qu’il lui recommandait, poétiquement parlant, de ne pas s’endormir sur le rôti.

« Et vous, je vous recommande en revanche, dit, en levant les yeux, Joe dont la figure était toute rouge, de ne pas m’adresser la parole.

— Taisez-vous, monsieur, cria M. Willet, en se réveillant soudain, et se retournant.

— Je ne me tairai pas, père, cria Joe, en frappant du poing la table, et si fort que les verres et les pots dansèrent ; c’est bien assez dur de souffrir de vous pareilles choses ; je ne les endurerai plus de tout autre, quel qu’il soit. Ainsi je le répète, monsieur Cobb, ne m’adressez pas la parole.

— Eh mais, qui êtes-vous donc, dit M. Cobb d’un air narquois, pour qu’on ne puisse vous parler, hein, Joe ? »

À cela Joe ne répondit pas ; mais, avec un sombre hochement de tête qui n’était pas du tout de bon augure, il reprit sa position antérieure. Il l’aurait conservée paisiblement jusqu’à la fermeture de l’auberge au bout de la soirée ; mais M. Cobb, stimulé par l’étonnement que causait à la société la présomption du jeune homme, riposta en lui décochant quelques brocards ; c’était trop : la chair et le sang ne purent supporter cela. En un seul moment s’accumulèrent la vexation et le courroux de bien des années. Joe bondit, renversa la table, tomba sur son ennemi invétéré, le gourma de toute sa force et de toute son adresse, et finit par le lancer avec une rapidité surprenante contre un monceau de crachoirs dans un coin. M. Cobb y plongeant, la tête la première, avec un fracas terrible, resta étendu de tout son long parmi les ruines, abasourdi et sans mouvement. Alors le vainqueur, n’attendant pas que les spectateurs le complimentassent sur son triomphe, se retira dans sa chambre à coucher, et, se considérant comme en état de siége, il entassa contre la porte tous les meubles transportables, en guise de barricade.

« Voilà qui est fait, dit Joe, en s’asseyant sur son bois de lit et essuyant sa figure échauffée. Je savais que j’en viendrais là. Le Maypole et moi, il faut que nous nous séparions. Je suis un vagabond, un coureur, elle me hait pour toujours. Tout est perdu ! »