Barnabé Rudge/40

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Traduction par P. Bonnomet.
Hachette (p. 365-372).

CHAPITRE XL.

Songeant fort peu au plan d’heureux établissement dont venait d’accoucher pour lui la féconde cervelle de son prévoyant capitaine, Hugh ne s’arrêta pas avant que les géants de Saint-Dunstan eussent frappé l’heure au-dessus de sa tête. Alors il fit jouer avec une grande vigueur la poignée d’une pompe qui se trouvait près de là ; et, fourrant sa tête sous le robinet, il se mit à prendre une bonne douche, laissant l’eau tomber en cascade de chacun de ses cheveux vierges du peigne ; et quand il fut trempé jusqu’à la ceinture, considérablement rafraîchi d’esprit et de corps par cette ablution, et presque dégrisé pour le moment, il se sécha du mieux qu’il put ; puis il franchit la chaussée, et fit manœuvrer le marteau de la porte de Middle-Temple.

Le portier de nuit regarda d’un œil revêche à travers un petit guichet du portail et cria : « Qui vive ? » Salut auquel Hugh répondit : « Ami ! » en lui disant de se dépêcher de lui ouvrir.

« Nous ne vendons pas de bière ici, cria l’homme ; qu’est-ce que vous voulez ?

— Entrer, répliqua Hugh, et il donna un grand coup de pied dans la porte.

— Pour aller où ?

— À Paper-Buildings.

— Chez qui ?

— Sir John Chester. » Et il accentua chacune de ses réponses d’un nouveau coup de pied.

Après avoir un peu grogné, le portier lui ouvrit la porte, et Hugh passa, mais non sans subir une inspection sérieuse.

« Qui ? vous ? rendre visite à sir John, à cette heure de nuit ! dit l’homme.

— Oui ! dit Hugh. Moi ! eh bien quoi ?

— Mais il faut que je vous accompagne et que je voie si vous y allez, car je ne le crois pas.

— Venez donc alors. »

L’examinant d’un regard soupçonneux, l’homme, avec une clef et une lanterne, marcha à son côté et le suivit jusqu’à la porte de sir John Chester. Le coup de marteau qu’y donna Hugh retentit au travers du sombre escalier comme l’appel d’un fantôme, et fit trembler le pâle lumignon dans la lampe assoupie.

« Croyez-vous maintenant qu’il désire me voir ? » dit Hugh.

Avant que l’homme eût eu le temps de répondre, on entendit un pas à l’intérieur, une lumière apparut, et sir John, en robe de chambre et en pantoufles, ouvrit la porte.

« Je vous demande pardon, sir John, dit le portier en ôtant son chapeau. Voici un jeune homme qui prétend avoir à vous parler. Ce n’est guère l’heure des visites. J’ai cru prudent de l’accompagner.

— Ah I ah ! cria sir John en relevant les sourcils. C’est vous, messager ? Entrez. C’est bien, mon ami. Je loue grandement votre prudence. Merci. Dieu vous bénisse ! Bonne nuit. »

De se voir loué, remercié, honoré d’un : « Dieu vous bénisse ! » et congédié avec les mots : « Bonne nuit ! » par un gentleman qui avait un sir devant son nom, et qui signait M. P.[1], par-dessus le marché, c’était quelque chose pour un portier. Il se retira très humblement et avec force saluts. Sir John suivit dans son cabinet de toilette son visiteur attardé, et, se plaçant dans sa bergère devant le feu, après l’avoir dérangée pour mieux le voir debout devant lui, le chapeau à la main, près de la porte, il le regarda de la tête aux pieds.

C’était bien ce vieillard au visage toujours calme et agréable ; c’était son teint fleuri, clair, et tout à fait juvénile ; le même sourire ; la précision et l’élégance habituelles de sa toilette ; les dents blanches et bien rangées ; ses manières composées et paisibles ; chaque chose comme elle avait accoutumé d’être : nulles marques de l’âge ni des passions, ni envie, ni haine, ni mécontentement : tout tranquille et serein ; cela faisait plaisir à voir.

Il signait M. P., mais comment cela ? Eh mais, voici comment. C’était une orgueilleuse famille, plus orgueilleuse, en vérité, qu’opulente. Il avait couru le risque d’être arrêté pour dettes, d’avoir affaire aux baillifs[2] et de tâter de la prison, d’une prison vulgaire, ouverte aux petites gens qui ne jouissent que de petits revenus. Les gentlemen des maisons les plus anciennes n’ont pas de privilège qui les exempte de si cruelles lois ; il faut pour cela qu’ils appartiennent à une grande maison[3], la seule qui confère ce privilège : alors c’est différent. Un orgueilleux personnage de sa race trouva moyen de l’envoyer au parlement. Il offrit, non pas de payer ses dettes, mais de le laisser siéger pour un bourg dévoué jusqu’à ce que son propre fils eût atteint sa majorité : c’était toujours vingt ans de bon, s’il vivait jusque-là. Cela valait un bill d’insolvabilité reconnue, et c’était infiniment plus distingué. Voilà comme sir John Chester devint un membre du parlement.

Mais pourquoi, sir John ? Rien de si simple, de si aisé. Que l’épée royale vous touche, et la transformation est accomplie. John Chester, esquire, M. P., parut à la cour ; il y alla porter une adresse au chef de l’État, à la tête d’une députation. Des manières si élégantes, tant de grâce dans le maintien, une conversation si aisée, ne pouvaient passer inaperçues. Monsieur était trop commun pour un pareil mérite. Un homme si gentlemanesque aurait dû… mais la fortune est si capricieuse… naître duc : précisément comme quelques ducs auraient dû naître gens de rien. Il plut au roi, s’agenouilla chrysalide et se releva papillon. Voilà comment John Chester, esquire, fut fait chevalier et devint sir John.

« Je croyais, quand vous m’avez laissé ce soir, mon estimable connaissance, dit sir John après un silence assez long, que vous aviez l’intention de revenir plus tôt que cela ?

— Je l’avais en effet, maître.

— Et c’est comme cela que vous ayez tenu parole ? riposta M. Chester en jetant les yeux sur sa montre. Est-ce là ce que vous voulez dire ? »

Au lieu de répliquer, Hugh s’appuya sur son autre jambe, fit passer son chapeau dans son autre main, regarda le parquet, le mur, le plafond, et enfin sir John lui-même. Devant l’agréable figure de son hôte, il baissa de nouveau ses yeux, et les fixa sur le parquet.

« Et comment avez-vous employé votre temps ? dit sir John en croisant ses jambes avec indolence ; où avez-vous été ? Quel mal avez-vous fait ?

— Pas de mal du tout, maître, grommela Hugh d’un air humble. Je n’ai fait que ce que vous m’avez ordonné.

— Ce que je quoi ? répliqua sir John.

— Eh bien alors, dit Hugh avec embarras, ce que vous m’avez conseillé, ce que vous m’avez dit que je devais ou que je pouvais faire, ou que vous feriez vous-même si vous étiez à ma place. Ne soyez-donc pas si sévère avec moi, maître. »

Quelque chose comme une expression de triomphe, à la vue du parfait contrôle qu’il avait établi sur ce rude instrument, parut un instant dans les traits du chevalier ; mais cela s’évanouit aussitôt qu’il commença de répondre, en se taillant les ongles :

« Lorsque vous dites que je vous ai ordonné, mon bon garçon, cela implique que je vous ai chargé de faire quelque chose pour moi… quelque chose que je désirais vous faire faire… quelque chose de relatif à mes desseins particuliers… vous comprenez ? Or, je n’ai pas besoin, j’en suis sûr, d’insister sur l’extrême absurdité d’une telle idée, encore qu’elle ne soit nullement intentionnelle. Ainsi, veuillez (et ici il tourna ses yeux vers lui) faire plus d’attention à ce que vous dites. Vous y penserez, n’est-ce pas ?

— Je n’ai pas eu l’intention de vous offenser, dit Hugh. Je ne sais que dire. Vous me tenez de si court !

— On vous tiendra de beaucoup plus court, mon bon ami, d’infiniment plus court, un de ces jours ; vous pouvez y compter, répliqua son patron avec calme. À propos, au lieu de m’étonner que vous ayez été si long à venir, je devrais plutôt m’étonner que vous soyez venu. Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Vous savez, maître, dit Hugh, que je ne pouvais pas lire l’affiche que j’avais trouvée, et que, supposant que c’était quelque chose d’extraordinaire à la façon dont c’était enveloppé, je l’apportai ici.

— Et ne pouviez-vous demander à tout autre que moi de vous la lire, ours mal léché ? dit sir John.

— Je n’avais personne à qui confier un secret, maître. Depuis que Barnabé Rudge a disparu pour tout de bon, et il y a cinq ans de cela, je n’ai causé qu’avec vous seul.

— Vous m’avez fait un grand honneur, certainement.

— Mes allées et venues, maître, pendant tout ce temps, lorsqu’il y avait quelque chose à vous dire, se sont répétées, parce que je savais que vous seriez en colère contre moi si je restais à l’écart, dit Hugh, lâchant ses paroles à l’étourdie, après un silence plein d’embarras, et parce que je désirais faire mon possible pour vous plaire, afin de ne pas vous avoir contre moi. Voilà ! c’est la vraie raison pour laquelle je suis venu cette nuit. Vous le savez bien, maître ; j’en suis sûr.

— Vous êtes un finaud, répliqua sir John en fixant sur lui ses yeux, et vous avez deux faces sous votre capuchon, tout aussi bien que les plus rusés. Ne m’avez-vous pas donné, ce soir, dans cette chambre, un tout autre motif ? ne m’avez-vous pas dit que vous en vouliez à quelqu’un qui vous a témoigné du mépris dernièrement, et qui, en toute circonstance, vous a malmené ; qui vous a traité plutôt comme un chien que comme un homme, son semblable ?

— Bien sûr, je vous ai donné ce motif ! cria Hugh en s’emportant, ainsi que l’autre l’avait prévu ; je vous l’ai dit, et je vous le répète, je ferai n’importe quoi pour tirer vengeance de lui ; n’importe quoi. Et quand vous m’avez dit que lui et les catholiques souffriraient de la part de ceux qui se sont réunis sous cette affiche, je vous ai déclaré que je voulais être l’un d’eux, leur chef fût-il le diable en personne. Eh bien ! je suis l’un d’eux, à présent. Voyez si je suis homme de parole, et si on peut compter sur moi. Il est possible que je n’aie pas beaucoup de tête, maître, mais j’ai assez de tête pour me souvenir de ceux qui ont des torts avec moi. Vous verrez, il verra, et cent autres verront si j’en rabattrai rien quand le moment sera venu. Ce n’est rien de m’entendre, il faut me voir mordre. J’en connais d’aucuns pour qui il vaudrait mieux avoir un lion sauvage au milieu d’eux que moi, quand je serai déchaîné. Oh oui ! cela vaudrait mieux pour eux. »

Le chevalier le regarda avec un sourire beaucoup plus significatif qu’à l’ordinaire ; et, lui montrant la vieille armoire, il le suivit des yeux, tandis que Ilugli remplissait un verre et le vidait d’un trait. M. Chesler, derrière le dos de son hôte, sourit d’une façon encore plus significative.

« Vous êtes d’une humeur tapageuse, mon ami, dit-il lorsque Hugh se fut retourné de son côté.

— Moi ? non, maître ! cria Hugh. Je ne dis pas la moitié de ce que je pense. Je ne sais pas m’exprimer. Je n’ai pas ce don. Il y en a assez qui parlent parmi nous ; moi, je serai un de ceux qui agissent.

— Ah ! vous avez donc rejoint ces gaillards-là ? dit sir John de l’air de la plus profonde indifférence.

— Oui ; je suis allé à la maison que vous m’aviez désignée, et je me suis fait inscrire comme recrue. Il y avait là un autre homme nommé Dennis.

— Dennis, ah ! oui, cria sir John en riant. Oui, oui, encore un joli garçon, je crois.

— Un fameux luron, maître, un camarade selon mon cœur, et joliment chaud sur l’affaire en question ; chaud comme braise.

— Je l’ai entendu dire, répliqua sir John négligemment. Vous n’avez pas eu l’occasion d’apprendre quel est son métier, n’est-ce pas ?

— Il n’a pas voulu nous le dire, cria Hugh. Il en fait mystère.

— Ah ! ah ! dit sir John en riant ; un étrange caprice ; il y a des gens qui ont cette faiblesse-là. Vous le saurez un jour, je vous le jure.

— Nous sommes des intimes déjà, dit Hugh.

— C’est tout à fait naturel ! Et vous avez bu ensemble, hein ? poursuivit sir John. Vous ne m’avez pas dit, je crois, où vous êtes allés de compagnie en sortant de chez lord Georges ? »

Hugh ne le lui avait pas dit, et n’avait pas songé à le lui dire ; mais il le lui conta ; et cette demande ayant été suivie d’une longue file de questions, il rapporta tout ce qui s’était passé, soit à l’intérieur soit à l’extérieur, l’espèce de gens qu’il avait vus, leur nombre, leurs sentiments, leur conversation, leurs espérances et leurs intentions apparentes. Son interrogatoire fut dirigé avec tant d’art, qu’il croyait donner tous ces renseignements de lui-même, et non se les laisser arracher ; et, grâce à l’habile manège de sir John, il en était tellement convaincu que, lorsqu’il le vit bâiller enfin et se plaindre d’être excessivement fatigué, Hugh lui fit des excuses à sa manière, de l’avoir tenu là si longtemps à écouter son bavardage.

« Là, maintenant, allez-vous-en, dit sir John en tenant d’une main la porte ouverte. Vous avez fait de jolie besogne ce soir. Je vous avais dit de ne pas faire cela. Vous pouvez vous mettre dans l’embarras. Mais vous voulez absolument une occasion de vous venger de votre orgueilleux ami Haredale, et pour y réussir vous risqueriez n’importe quoi, je suppose ?

— Oui, certes, riposta Hugh en s’arrêtant au moment où il sortait et regardant en arrière ; mais qu’est-ce que je risque ? Qu’est-ce que j’ai à perdre, maître ? des amis, un ménage ? je m’en moque pas mal ; je n’en ai pas, ainsi qu’est-ce que ça me fait ? Donnez-moi une bonne bagarre ; laissez-moi régler de vieux comptes dans une émeute hardie où il y aura des hommes pour me soutenir ; et après ça, faites de moi ce que vous voudrez. Au bout du fossé la culbute.

— Qu’avez-vous fait de ce papier ? dit sir John.

— Je l’ai sur moi, maître.

— Jetez-le à terre en vous en allant ; il vaut mieux ne pas garder de ces choses-là sur soi. »

Hugh fit un signe de tête affirmatif, et ôtant son bonnet de l’air le plus respectueux qu’il put prendre, il s’éloigna.

Sir John, ayant mis le verrou à la porte derrière son visiteur, revint à son cabinet de toilette, se rassit encore une fois devant le feu, qu’il contempla longtemps dans une méditation sérieuse.

« Cela va bien, dit-il enfin avec un sourire, et promet merveilles. Voyons un peu. Mes parents et moi, qui sommes les plus chauds protestants du monde, nous souhaitons tout le mal possible à la cause des catholiques romains ; et quant à Saville, qui a présenté le bill en leur faveur, j’ai contre-lui en outre une objection personnelle : mais, comme chacun de nous fait de sa propre personne le premier article de son credo, nous ne nous commettrons pas en nous joignant à un fou fieffé, tel que l’est indubitablement ce Gordon. Seulement je peux fomenter en secret les troubles qu’il occasionne, et me servir dans ce but d’un aussi bon instrument que le sauvage ami qui sort de chez moi ; c’est une chose utile pour favoriser nos vues réelles. Je puis encore exprimer dans toutes les conjonctures convenables, en termes modérés et polis, une désapprobation de ses actes, bien que nous soyons d’accord avec lui en principe : c’est le moyen infaillible de nous faire une réputation de gens honnêtes et droits dans nos desseins, réputation qui ne peut manquer de nous être infiniment avantageuse, et de nous élever à quelque importance politique. Très bien. Voilà pour le côté public de cette affaire. Quant aux considérations privées, j’avoue que, si ces vagabonds faisaient quelque émeute (ce qui ne semble pas impossible), et qu’ils infligeassent quelque petit châtiment à Haredale, comme étant un des membres les plus actifs de la secte, cela me serait extrêmement agréable, et m’amuserait outre mesure. Très bien encore ! et même peut-être mieux ! »

Quand il en fut là, il prit une prise de tabac ; puis commençant à se déshabiller tout doucement, il résuma ses méditations en disant avec un sourire :

« Je crains, oui, je crains excessivement que mon ami ne marche un peu bien vite sur les traces de sa mère. Son intimité avec M. Dennis est de mauvais augure. Mais je ne doute pas qu’il n’eût toujours fini par là. Si je lui prête le secours de ma main, la seule différence, c’est qu’il boira peut-être, au total, un peu moins de gallons, ou de poinçons, ou de muids en cette vie qu’il n’en aurait bu autrement. Cela ne me regarde pas, et c’est d’ailleurs une affaire de mince importance ! »

Là-dessus il prit une autre prise de tabac, et alla se coucher.


  1. Initiales de Member of Parliament.
  2. Ceux qui exécutent les prises de corps.
  3. The house, la maison. C’est le nom qu’on donne à la chambre des Communes.