Barnabé Rudge/77

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Hachette (p. 326-340).
CHAPITRE XXXV.

Le temps suivait son cours. Le tapage des rues devenait moins fréquent petit à petit, jusqu’à ce qu’enfin le silence ne fut plus guère interrompu que par les cloches des tours de l’église, marquant la marche…. plus lente et plus discrète pendant le sommeil de la ville endormie, de ce grand Veilleur à tête grise, qui ne connaît pour lui ni sommeil ni repos. Dans le court intervalle des ténèbres et du calme dont jouissent les villes après la fièvre de la journée, tout bruit d’affaires s’éteint, et ceux qui, par hasard, s’éveillent de leurs songes, restent à écouter dans leurs lits, à soupirer après l’aube, à regretter que la fin de la nuit ne soit pas encore écoulée.

Dans la rue, en dehors du long mur de la prison, des ouvriers vinrent en flânant à cette heure solennelle, par groupes de deux ou trois, et, en se rencontrant sur la chaussée, ils posèrent leurs outils par terre et se mirent à chuchoter entre eux. D’autres sortirent bientôt de la prison même, portant sur leur dos des planches et des charpentes. Quand ils eurent sorti tous ces matériaux, les premiers se mirent à la besogne à leur tour, et le son lugubre des marteaux commença à retentir dans les rues jusque-là silencieuses.

Çà et là, parmi ces ouvriers réunis, on en voyait un, avec une lanterne ou une torche fumante à la main, se tenir auprès des autres pour les éclairer dans leur travail ; et à l’aide de cette lueur douteuse on en entrevoyait quelques-uns dans l’ombre qui arrachaient des pavés sur le chemin, pendant que d’autres tenaient tout droits de grands poteaux ou les fixaient dans des trous préparés d’avance pour les recevoir. D’autres amenaient lentement à leurs camarades une charrette vide, qui grondait derrière eux en sortant de la prison ; pendant que d’autres, enfin, dressaient de longues barricades en travers de la rue. Ils étaient tous très-occupés à leur ouvrage. Leurs figures sombres, qui se mouvaient de droite et de gauche, à cette heure inaccoutumée, si actives et si silencieuses, auraient pu passer pour des ombres de revenants employés, à l’heure de minuit, à quelque ouvrage fantastique, qui s’évanouirait comme elles au chant du coq, au premier rayon du jour, ne laissant plus à leur place que le brouillard et les vapeurs du matin.

Tant qu’il fit encore noir, il s’amassa sur la place un petit nombre de curieux, qui étaient venus tout exprès avec l’intention d’y rester. Ceux même qui ne traversaient la place qu’en passant pour aller ailleurs, s’arrêtaient là quelque temps comme par un attrait irrésistible. Cependant le bruit de la scie et du maillet allait son train gaillardement, mêlé au fracas des planches qu’on jetait sur le pavé de la chaussée, et de temps en temps aux voix des ouvriers qui s’appelaient les uns les autres. Toutes les fois qu’on entendait le carillon de l’église voisine, et c’était à chaque quart d’heure, une étrange sensation, instantanée et inexprimable, mais bien visible, courait comme un frisson sur le corps de tous les assistants.

Petit à petit on vit apparaître à l’orient une faible lueur, et l’air, qui était resté chaud toute la nuit, devint froid et glacé. Ce n’était pas encore le jour, mais l’obscurité diminuait, et les étoiles pâlissaient. La prison, qui n’avait été jusque-là qu’une masse noire sans figure et sans forme, prit son aspect accoutumé, et de temps à autre on put voir sur son toit un veilleur solitaire s’arrêter pour regarder de là les préparatifs qu’on faisait dans la rue. Comme cet homme faisait, en quelque sorte, partie de la prison même, et qu’il savait, ou du moins on pouvait le supposer, tout ce qui s’y passait, il devenait par cela même l’objet d’un intérêt particulier, et on regardait sa silhouette, on se la montrait les uns aux autres avec autant de vivacité que si c’était un esprit.

Cependant la faible lueur devint plus éclatante, et les maisons, avec leurs inscriptions et leurs enseignes, se détachèrent distinctement sur le fond grisâtre du matin. De grosses voitures publiques sortirent lourdement de la cour d’auberge vis-à-vis, avec les voyageurs avançant la tête pour avoir leur part du coup d’œil ; et en s’en allant cahin caha, chacun d’eux jetait en arrière un dernier regard sur la prison. Puis bientôt les premiers rayons du soleil vinrent éclairer la rue, et l’œuvre nocturne qui, dans ses divers progrès et surtout dans l’imagination variée des spectateurs, avait pris cent formes successives, possédait enfin sa vraie et due forme…. c’était un échafaud et un gibet.

Dès que la chaleur d’un jour éclatant commença à se faire sentir à la foule encore peu épaisse, on entendit les langues se délier, les volets s’ouvrir, les jalousies se tirer ; les personnes qui avaient couché dans des appartements de l’autre côté de la prison, et qui avaient de bonnes places à louer à grand prix pour voir l’exécution, sortirent de leur lit à la hâte. Dans plusieurs maisons, les gens étaient occupés à relever les châssis des croisées pour la plus grande commodité des spectateurs ; il y en avait même d’autres où les spectateurs étaient déjà à leur poste, assis sur leurs chaises, et jouant aux cartes, ou buvant, ou plaisantant ensemble, pour passer le temps. Quelques-uns avaient loué des places jusque sur le toit, et on les voyait déjà grimper pour les prendre, par le parapet ou par les fenêtres des greniers. Quelques autres, ne trouvant pas leurs places assez bonnes hésitaient à les occuper, et restaient debout dans un état d’indécision, contemplant en bas la foule qui grossissait successivement, avec les ouvriers qui se reposaient nonchalamment contre l’échafaud, et affectant de se montrer peu sensibles à l’éloquence du propriétaire, qui leur vantait le magnifique coup d’œil qu’on avait de la maison, et le bon marché qu’il en demandait.

Jamais on n’avait vu plus belle matinée du haut des toits et des étages supérieurs de ces bâtiments ; les clochers des églises de Londres et le dôme de la grande cathédrale appelaient les regards, bien au-dessus de la prison, découpés sur un ciel bleu. et colorés par les nuages légers d’un jour d’été, montrant dans une atmosphère pure et claire jusqu’aux dessins dentelés de leur architecture, toutes leurs niches et leurs ouvertures. Tout était lumière et bonheur, excepté en bas dans la rue, encore dans l’ombre ; l’œil plongeait là dans une grande fosse sombre, où, au milieu de tant de vie et d’espérance, au milieu de cette renaissance générale, était dressé le terrible instrument de mort. On aurait dit que le soleil même ne pouvait pas se décider à regarder par là.

Mais cet appareil lugubre était encore mieux ainsi, triste et caché dans l’ombre, qu’au moment où la journée étant plus avancée, il étala dans la pleine gloire du soleil brillant sa peinture noire toute craquelée, et ses nœuds coulants qui se balançaient à la lumière du jour comme des guirlandes hideuses. Il était mieux dans la solitude et la tristesse de l’heure de minuit, avec un petit nombre de formes vivantes groupées autour de lui, qu’à la fraîcheur du matin, signal du réveil de la vie, au centre d’une foule avide. Il était mieux quand il hantait la rue comme un spectre, pendant que tout le monde était couché, et qu’il ne pouvait infecter de son influence que les rêves de la ville, que lorsqu’il vint braver le grand jour et salir de sa présence impure les sens des citoyens éveillés.

Cinq heures étaient sonnées…. puis six…. puis huit. Le long des deux grandes rues, à chaque bout de la place, il y avait maintenant un torrent de monde qui roulait ses flots vivants vers les rendez-vous d’affaires et les marchés où les appelaient l’amour du gain. Les charrettes, les diligences, les fourgons, les camions, les diables et les brouettes se frayaient de force un passage à travers les derniers rangs de la foule, pour se rendre dans la même direction. Les voitures publiques qui venaient des environs s’arrêtaient, et le conducteur montrait avec son fouet le gibet, quoiqu’il eût pu s’en épargner la peine : car ses voyageurs n’avaient pas besoin de cela pour tourner tous la tête de ce côté, et les portières étaient tapissées d’yeux tout grands ouverts. Dans quelques charrettes et quelques fourgons, on pouvait voir des femmes jetant avec épouvante un coup d’œil du côté de cette horrible machine ; il n’y avait pas jusqu’aux petits enfants que leurs papas tenaient au-dessus de leur tête dans la foule pour leur faire voir le beau joujou qu’on appelle une potence, et pour leur apprendre comment on pend un homme.

On devait mettre à mort, devant la prison, deux des insurgés qui avaient pris part à l’attaque dirigée contre elle ; immédiatement après on devait en exécuter un autre dans Bloomsbury-Square. À neuf heures, un fort détachement de soldats se mit en marche dans la rue, se forma en double haie, et ne laissa qu’un étroit passage dans Holborn, qui avait été, tant bien que mal, occupé toute la nuit par les constables. À travers les rangs de la troupe, on amena une autre charrette (celle dont nous avons déjà parlé servait à la construction de l’échafaud), et on la roula jusqu’à la porte de la prison. Après ces préparatifs, les soldats purent mettre l’arme au pied : les officiers se promenaient de long en large dans le passage qu’ils avaient pratiqué, ou causaient ensemble au pied de l’échafaud. Quant à la foule qui s’était rapidement accrue depuis quelques heures, et qui recevait encore de nouveaux renforts à chaque minute, elle attendait midi avec une impatience que redoublait chaque carillon de l’horloge du Saint-Sépulcre.

Jusqu’à ce moment la foule était restée tranquille, et même, vu les circonstances, comparativement silencieuse, excepté quand l’arrivée de quelque nouvelle société à une fenêtre encore inoccupée fournissait l’occasion de regarder par là et de faire quelques observations. Mais, à mesure que l’heure approchait, il s’éleva un bourdonnement, un murmure qui, croissant de moment en moment, finit par devenir un tumulte assez fort pour remplir l’air d’alentour.

Il n’y avait pas moyen d’entendre distinctement des mots ni même des voix dans cette clameur, et d’ailleurs on ne se parlait guère les uns aux autres : si ce n’est que, par exemple, ceux qui se prétendaient mieux informés, disaient peut-être à leurs voisins qu’ils reconnaîtraient bien le bourreau quand il paraîtrait, parce qu’il était plus petit que l’autre ; ou bien que l’homme qui devait être pendu avec lui s’appelait Hugh, et que c’était Barnabé Rudge qu’on pendrait à Bloomsbury-Square.

À l’approche du moment fatal, le bourdonnement devint si fort, que ceux qui étaient aux fenêtres ne pouvaient pas entendre sonner l’heure à l’horloge de l’église, quoiqu’elle fût tout près d’eux. Il est vrai qu’ils n’avaient pas besoin de l’entendre, ils pouvaient bien la voir sur le visage des gens. Il n’y avait pas plus tôt un nouveau quart de sonné, qu’il se faisait un mouvement dans la foule…. comme s’il venait de leur passer quelque chose sur la tête…. comme s’il y avait un changement subit dans la température…. et dans ce mouvement on pouvait lire le fait comme sur un cadran d’airain avec le bras d’un géant pour aiguille.

Onze heures trois quarts ! le murmure dévient étourdissant, et cependant chacun a l’air d’être muet. Regardez partout où vous voudrez dans la foule, et vous ne voyez que des yeux tendus, des lèvres serrées. L’observateur le plus vigilant aurait eu bien de la peine à vous montrer tel point ou tel autre, et à vous dire : « Tenez, c’est l’homme de là-bas qui vient de crier. » Il serait aussi facile de voir une huître remuer les lèvres dans son écaille.

Onze heures trois quarts ! Bon nombre de spectateurs, qui s’étaient retirés de leurs fenêtres, reviennent restaurés, comme si c’était l’heure juste où ils doivent reprendre leur faction. Ceux qui s’étaient endormis se réveillent, et chacun dans la foule fait un dernier effort pour se ménager une meilleure place, ce qui occasionne une presse effrayante contre les balustrades, et les fait céder et ployer sous le poids comme de simples roseaux. Les officiers, qui jusque-là s’étaient tenus en groupes, vont reprendre leurs positions respectives, et commander la manœuvre, le sabre en main : « Portez armes ! » et l’acier poli, en circulant à travers la foule, brille et s’agite au soleil comme les eaux d’un fleuve. Au milieu de cette traînée éclatante, deux hommes amènent vivement un cheval qu’on se dépêche d’atteler à la charrette qui est à la porte de la prison ; puis un profond silence remplace le tumulte qui n’avait fait jusque-là que s’accroître, et après cela un moment de calme pendant lequel tout le monde retient sa respiration. Pour le coup, chaque croisée était bouchée par les têtes étagées les unes sur les autres : les toits grouillaient de gens, qui s’attachaient aux cheminées, qui avançaient le corps par-dessus les gouttières, qui se tenaient n’importe où, au risque de se voir entraînés sur le pavé de la rue par la première tuile qui viendrait à leur manquer dans la main. La tour de l’église, le toit de l’église, le cimetière de l’église, les plombs de la prison, jusqu’aux tuyaux de descente et aux poteaux de réverbères, il n’y a pas un pouce de terrain qui ne fourmille de créatures humaines.

Au premier coup de midi, la cloche de la prison commença à tinter. Alors le tumulte, mêlé maintenant des cris de : « À bas les chapeaux ! » et de : Les pauvres diables ! » et par-ci par-là dans la foule de quelques cris et de quelques gémissements, éclata avec une force nouvelle. C’était affreux à voir (si on avait rien pu voir dans ce moment d’excitation et de terreur) tout ce pêle-mêle d’yeux avides braqués sur l’échafaud et la potence.

Le murmure sourd se faisait entendre dans la prison aussi distinctement qu’au dehors. Pendant qu’il résonnait dans l’air, on amena les trois prisonniers dans la cour : ils savaient bien ce que c’était que tout ce bruit.

« Entendez-vous ? cria Hugh, sans en éprouver aucun souci. Ils nous attendent. Je les ai entendus qui commençaient à se rassembler, quand je me suis éveillé cette nuit, et je me suis retourné de l’autre côté pour me rendormir tout de suite. Nous allons voir l’accueil qu’ils vont faire au bourreau, à présent que c’est son tour. Ha ! ha ! ha ! »

L’aumônier, qui arrivait justement en ce moment, le gronda de sa joie indécente et l’avertit de changer de conduite.

« Et pourquoi ça, notre maître ? dit Hugh. Qu’est-ce que je peux faire de mieux que de ne pas m’en désoler ? Il me semble que vous, vous ne vous en désolez pas trop non plus. Oh ! vous n’avez pas besoin de me le dire, cria-t-il au moment où l’autre allait parler, vous n’avez pas besoin de prendre vos airs tristes et solennels, je sais bien que vous ne vous en souciez guère. On dit qu’il n’y a personne comme vous dans Londres pour savoir faire une salade de homards. Ha ! ha ! je savais ça, comme vous voyez, avant de venir ici. Allez-vous en avoir une bonne, ce matin ? Avez-vous jeté un coup d’œil au déjeuner ? J’espère qu’il y en a à gogo pour toute cette compagnie affamée qui prendra place à table avec vous, quand la comédie sera finie.

— Je crains bien, fit observer le ministre en secouant la tête, que vous ne soyez incorrigible.

— Vous avez raison. Je le suis, répliqua Hugh sévèrement. Pas d’hypocrisie, notre maître. Puisque c’est pour vous un jour de plaisir et de régal tous les mois, laissez-moi me régaler et prendre du plaisir à ma manière. S’il vous faut absolument un garçon qui se meure de peur, il y en a là un qui fera bien votre affaire : vous n’avez qu’à essayer votre pouvoir sur lui. »

En même temps il lui montra Dennis que deux hommes tenaient entre eux, se traînant à peine sur ses jambes et si tremblant que toutes ses articulations et ses jointures avaient l’air d’être agitées par des convulsions ; puis détournant la tête de cet ignoble spectacle, il appela Barnabé qui se tenait à part.

« Courage, Barnabé ! ne te laisse pas abattre mon garçon, c’est bon pour lui.

— Ma foi ! cria Barnabé, en s’approchant vers lui d’un pas léger, je n’ai pas peur, Hugh. Je suis très-content. On m’offrirait maintenant de me laisser la vie que je n’en voudrais pas ; regardez-moi, trouvez-vous que j’aie l’air d’avoir peur de mourir ? Croyez-vous qu’ils pourront me voir trembler, moi ? »

Hugh contempla un moment ses traits, où il y avait un sourire étrange qui n’était pas de ce monde ; son œil vif étincela, et se mettant entre lui et l’aumônier, il murmura rudement quelques mots à l’oreille de ce dernier.

« Tenez ! notre maître, si j’étais à votre place, je ne lui en dirais pas bien long. Vous avez beau avoir l’habitude de ces choses-là, cette fois-ci ça pourrait vous gâter l’appétit pour votre déjeuner. »

Barnabé était le seul des trois condamnés qui se fût levé et eût fait sa toilette le matin. Les autres n’y avaient pas songé seulement une fois, depuis que leur sentence avait été prononcée. Il portait encore à son chapeau les débris de ses plumes de paon, et tous ses atours ordinaires étaient disposés sur sa personne avec le même soin. Son œil de feu, son pas ferme, son port fier et résolu, auraient fait honneur à quelque haut exploit de véritable héroïsme, à quelque acte de sacrifice volontaire, inspiré par une noble cause et un honnête enthousiasme. Quel dommage de les voir honorer la mort d’un rebelle ! Mais tout cela ne faisait encore qu’ajouter à son crime. C’était le comble de l’audace. Ainsi l’avait déclaré l’arrêt ; il fallait bien que cela fût. Le bon ministre lui-même avait été grandement choqué, pas plus tard qu’un quart d’heure avant, de voir comme il avait fait des adieux à Grip. Un homme, dans sa position, s’amuser à caresser un oiseau !…

La cour était pleine de gens : de fonctionnaires civils de bas étage, d’officiers de justice, de soldats, d’amateurs et d’étrangers qu’on avait invités à venir là comme à la noce. Hugh regardait autour de lui, faisait d’un air sombre un signe de tête à quelque autorité qui lui indiquait de la main par où il devait avancer, et, donnant une tape sur l’épaule de Barnabé, il passait outre avec la démarche d’un lion.

Ils entrèrent dans une grande chambre, si voisine de l’échafaud qu’on pouvait de là très-bien entendre ceux qui se tenaient contre les barrières, demander avec instance aux hallebardiers de les enlever de la foule où ils étouffaient, et d’autres crier à ceux de derrière de reculer, au lieu de les fouler à les écraser, et de les suffoquer faute d’air.

Au milieu de cette chambre, deux serruriers, avec leurs marteaux, se tenaient près d’une enclume. Hugh alla droit à eux, et plaça son pied si hardiment sur l’enclume, qu’il la fit résonner comme sous le coup de quelque arme pesante. Puis, croisant les bras, il resta debout pour se faire ôter ses fers, promenant hautement dans la salle ses yeux menaçants sur ceux qui étaient là à le dévisager en se chuchotant à l’oreille.

On perdit tant de temps à traîner Dennis, que la cérémonie était finie pour Hugh et presque pour Barnabé avant qu’il parût. Cependant il ne fut pas plus tôt à cette place qu’il connaissait si bien, et au milieu de figures qui lui étaient si familières, qu’il retrouva assez de force et de sentiment pour joindre les mains et faire un dernier appel à la pitié.

« Messieurs, mes bons messieurs, cria cette abjecte créature, rampant sur ses genoux, et finissant par se jeter tout de son long étendu sur les dalles : gouverneur, cher gouverneur…. honorables shériffs…. mes dignes gentlemen, prenez pitié d’un pauvre homme qui a vécu au service de Sa Majesté, de la justice, du parlement, et…. ne me laissez pas mourir…. par une méprise.

— Dennis, dit le gouverneur de la prison, vous savez bien comment tout cela se fait, et que le mandat d’exécution est venu pour vous en même temps que pour les autres. Vous savez bien que nous n’y pouvons rien changer, quand nous en aurions l’envie.

— Tout ce que je demande, monsieur, tout ce que je demande et ce que je désire, c’est du temps pour qu’on s’assure du fait, cria le pauvre diable tout tremblant, en jetant de tous côtés un regard qui implorait la sympathie. Le roi et le gouvernement ne peuvent pas savoir que c’est de moi qu’il s’agit ; sans cela ils n’auraient jamais le cœur de m’envoyer à cette affreuse boucherie. Ils ont vu mon nom, mais ils ne savent pas que c’est moi. Retardez mon exécution…. par charité, retardez mon exécution, mes bons messieurs du bon Dieu…. jusqu’à ce qu’on soit allé leur dire que c’est moi qui suis bourreau ici depuis près de trente ans. Quoi ! n’y a-t-il personne qui veuille aller le leur dire ? » Et en même temps il pressait ses mains d’un air suppliant et regardait tout autour, tout autour, bien des fois…. « N’y a-t-il pas une âme charitable qui veuille aller le leur dire ?

— Monsieur Akerman, dit un monsieur qui se trouvait là près de lui, après un moment de silence ; comme il ne serait pas impossible que cette certitude rendît à ce malheureux homme un peu du calme désirable en un pareil moment, voulez-vous me permettre de lui donner l’assurance qu’on n’ignorait pas, quand on a rendu la sentence, que c’était bien lui qui était le bourreau ?

— Oui ; mais en ce cas, peut-être n’auront-ils pas cru la peine si forte, s’écria le criminel, se traînant aux genoux de l’interlocuteur, pour le saisir de ses deux mains, tandis qu’elle est plus forte pour moi, cent fois pire que pour tout autre. Faites-leur savoir ça, monsieur. Ils m’ont puni plus sévèrement rien qu’en m’infligeant la même peine. Retardez mon exécution jusqu’à ce qu’ils le sachent. »

Le gouverneur fit un signe, et les deux hommes qui l’avaient soutenu s’approchèrent. Il poussa un cri perçant.

« Attendez, attendez ! un seul moment ! un seul moment encore. Laissez-moi cette dernière chance de sursis ; il y en a un de nous trois qui doit aller à Bloomsbury-Square. Permettez que ce soit moi. Le sursis peut venir pendant ce temps-là : je suis sûr qu’il va venir. Au nom du ciel ! permettez qu’on m’envoie à Bloomsbury-Square. Ne me pendez pas ainsi. C’est un assassinat. »

On lui mit le pied sur l’enclume : mais là même on entendait ses vociférations au-dessus du fracas des marteaux entre les mains des serruriers, et de la rage enrouée de la foule ; il criait qu’il connaissait la naissance de Hugh…. que son père était vivant, et que c’était un gentilhomme d’une naissance et d’un rang distingués…. qu’il possédait des secrets de famille importants ; qu’il ne pouvait les révéler si on ne lui en donnait pas le temps, et qu’on le forcerait à mourir en les ayant sur la conscience. Enfin il ne cessa de déraisonner que lorsque la voix lui manqua, et qu’il tomba comme un paquet de linge sale entre les mains de ses deux gardiens.

C’est à ce moment que l’horloge frappa le premier coup de midi, et que la cloche de la prison commença à tinter. Les différents employés de la prison, avec deux shériffs à leur tête, se mirent en marche vers la porte. Tout était prêt quand le dernier coup de l’heure frappa les oreilles.

On en avertit Hugh en lui demandant s’il n’avait pas quelque chose à dire.

« À dire ! s’écria-t-il ; moi, non ; je suis tout prêt…. Ah ! mais si, ajouta-t-il en jetant les yeux sur Barnabé ; j’ai un mot à dire en effet. Viens ici, mon garçon. »

Il y avait en ce moment quelque chose de bon, même de tendre, en désaccord avec son visage farouche, quand il saisit son pauvre camarade par la main.

« Voilà ce que j’ai à dire, cria-t-il en regardant d’un œil ferme autour de lui ; c’est que quand j’aurais dix vies à perdre, et que la perte de chacune d’elles devrait me donner dix fois l’agonie de la mort la plus douloureuse, je les donnerais toutes…. oui, messieurs là-bas qui avez l’air de ne pas me croire…. je les donnerais toutes les dix pour sauver seulement celle-là…. seulement celle-là, répéta-t-il en serrant encore la main de Barnabé…. celle qu’il va perdre par ma faute.

— Ce n’est pas par votre faute, dit l’idiot avec douceur, ne dites pas ça ; il n’y a pas de reproche à vous faire : vous avez toujours été très-bon pour moi…. Hugh, nous allons enfin savoir qu’est-ce qui fait briller les étoiles, à présent.

— Je l’ai enlevé à sa mère par surprise, sans savoir qu’il dût en résulter tant de mal, dit Hugh, lui posant la main sur la tête et parlant d’un ton de voix moins élevé ; je la prie de me pardonner, et toi aussi, Barnabé…. Tenez, ajouta-t-il avec énergie, regardez ! voyez-vous bien ce garçon-là ?

— Oui, oui, murmura-t-on de tous côtés, sans trop savoir pourquoi cette question.

— Le gentleman de là-bas…. il montra l’aumônier…. m’a souvent entretenu ces jours derniers de foi et de ferme croyance. Vous voyez tous ce que je suis…. plutôt une brute qu’un homme : on me l’a dit assez de fois…. Eh bien ! avec tout cela j’avais assez de foi pour croire, et je l’ai cru aussi fortement que pas un de vous, messieurs, peut croire quelque chose, que cette vie-là, du moins, serait épargnée. Voyez-le ! regardez-le ! »

Barnabé avait fait un pas vers la porte, où il se tenait debout en lui faisant signe de le suivre.

« Si ce n’était pas-là de la foi, si ce n’était pas là une ferme croyance, cria Hugh, tenant son bras étendu en avant et levant les yeux au ciel dans l’attitude d’un prophète sauvage que l’approche de la mort a rempli d’une inspiration fatidique, alors c’est qu’il n’y en a pas. Quel autre sentiment pouvait m’apprendre…. avec une naissance comme la mienne et une éducation comme celle que j’ai reçue, à espérer encore de la pitié dans ce lieu barbare, cruel, impitoyable ? Moi qui n’ai jamais joint les mains pour prier, j’invoque sur cette boucherie humaine la colère de Dieu ; sur cet arbre de deuil, dont je vais être le fruit mûr suspendu à la branche qui m’attend, j’appelle la malédiction de toutes ses victimes, passées, présentes et avenir, sur la tête de l’homme qui, dans sa conscience, sait bien que je suis son fils, je dépose le vœu qu’il ne meure pas dans son lit de duvet, mais de mort violente comme moi, et qu’il n’ait pas d’autre pleureur à ses funérailles que le vent de la nuit. Et là-dessus, ainsi soit-il ! ainsi soit-il ! »

Son bras retomba à son côté ; il se retourna et se dirigea vers eux d’un pas assuré. Il était redevenu le même homme qu’auparavant.

« Vous n’avez rien de plus à dire ? » reprit le gouverneur.

Hugh fit signe à Barnabé de ne pas l’approcher (sans porter les yeux de son côté), et répondit : « Rien de plus. En avant ! À moins, dit Hugh, jetant avec vivacité un regard derrière lui, à moins qu’il n’y ait parmi vous quelqu’un qui ait envie d’un chien, et encore à la condition qu’il le traitera bien. J’en ai un qui m’appartient dans la maison d’où je viens, et il serait difficile d’en trouver un meilleur. Il commencera bien par hogner un peu, mais ça passera…. Cela vous étonne que je pense à un chien dans un moment comme ça, ajouta-t-il presque en riant ; mais, voyez-vous, si je connaissais un homme qui le méritât seulement à moitié autant que lui, ce n’est pas au chien que je penserais. »

Il n’ajouta plus un mot et alla prendre sa place, d’un air insouciant, tout en écoutant cependant le service des morts, avec quelque chose comme une attention sombre ou une curiosité vivement excitée. Aussitôt qu’il eut passé la porte, on emporta son misérable compagnon de supplice…. et la foule vit le reste.

Barnabé aurait volontiers monté les marches en même temps qu’eux…. il avait même voulu les devancer ; mais on le retint les deux fois, parce que c’était ailleurs qu’il devait subir sa peine. Quelques minutes après, les shériffs reparurent. La même procession reprit sa marche à travers un grand nombre de passages et de corridors, pour passer par une autre porte où la charrette attendait. Il baissa la tête pour éviter de voir ce qu’il savait bien que ses yeux ne manqueraient pas de rencontrer sans cela, et s’assit tristement, quoiqu’avec un certain orgueil et une certaine joie d’enfant…. sur le véhicule. Les aides prirent leurs places à côté, devant et derrière. Les voitures des shériffs vinrent après. Un détachement de soldats entoura le tout, et on se mit lentement en route à travers les rangs pressés de la foule, pour arriver à la maison en ruines de lord Mansfield.

C’était bien triste à voir…. tout cet appareil, toute cette force déployée, toutes ces baïonnettes étincelantes autour d’une créature sans défense…. Mais ce qui était plus triste encore, c’était de remarquer comme tout le long du chemin ses pensées errantes trouvaient un étrange encouragement dans le spectacle de ces fenêtres garnies de curieux et de la multitude qui encombrait les rues ; c’était d’observer comme dans ce moment-là même il se montrait sensible à l’influence du beau ciel bleu dont il semblait chercher à pénétrer, le sourire sur les lèvres, la profondeur impénétrable. Mais on avait déjà vu tant de scènes pareilles depuis la fin des émeutes ; on en avait vu de si attendrissantes, de si repoussantes, qu’elles avaient bien plutôt réussi à éveiller la pitié pour les victimes que le respect de la Loi, dont le bras rigoureux semblait, dans bien des cas, s’être appesanti avec autant de barbare plaisir, une fois le danger passé, qu’elle s’était montrée lâchement paralysée dans le péril de la crise.

Deux boiteux…. deux vrais enfants…. l’un avec une jambe de bois, l’autre traînant, à l’aide d’une béquille, ses membres tout tortillés, furent pendus à cette même place de Bloomsbury-Square. Quand la charrette fut au moment de glisser sous leurs pieds pour consommer leur supplice, on s’aperçut qu’ils tournaient le dos au lieu de tourner la face a la maison qu’ils avaient aidé à piller, et on prolongea leur angoisse pour réparer cet oubli. On pendit aussi dans Bowstreet un autre petit garçon ; d’autres jeunes gars eurent le même sort dans divers quartiers de la ville ; quatre malheureuses femmes furent mises à mort : en un mot, ceux qu’on exécuta comme insurgés n’étaient guère, pour la plupart, que les plus faibles, les plus vulgaires, les plus misérables d’entre eux. La meilleure satire qu’on pût faire du fanatisme hypocrite qui avait servi de prétexte à tous ces maux, c’est qu’un certain nombre de ces malheureux déclarèrent qu’ils étaient catholiques, et demandèrent des prêtres de cette religion pour les assister à leurs derniers moments.

On pendit dans Bishopsgate-Street un jeune homme dont le vieux père avec sa tête grise attendait son arrivée au pied de la potence pour l’embrasser, et s’assit là par terre, jusqu’à ce qu’on eût descendu le corps. On lui aurait bien fait cadeau du cadavre de son fils ; mais il n’avait ni corbillard, ni bière, ni rien pour l’emporter : il était trop pauvre ! Il fallut qu’il se contentât de la satisfaction de marcher tout bonnement à côté de la charrette qui ramenait son enfant à la prison, essayant le long du chemin, de toucher au moins sa main sans vie. Mais la foule avait oublié ces détails, ou, si elle n’en avait pas perdu la mémoire, elle ne s’en souciait guère ; et, pendant qu’une multitude nombreuse se battait et tempêtait pour s’approcher du gibet devant Newgate, afin d’y jeter un dernier coup d’œil avant de s’en séparer, il y en avait une autre qui suivait l’escorte du pauvre Barnabé, pour aller grossir la foule qui l’attendait sur les lieux.


CHAPITRE XXXVI.

Le même jour, et presque à la même heure, M. Willet senior fumait sa pipe sur sa chaise, dans une chambre du Lion-Noir. Quoiqu’on fût en pleine chaleur d’été, M. Willet était assis tout contre le feu. Il était plongé dans une profonde méditation, tout entier à ses propres pensées, auquel cas il ne manquait jamais de se mijoter à l’étuvée, persuadé que ce procédé de cuisson était favorable pour mettre en fusion ses idées, qui, lorsqu’il commençait à mitonner, se mettaient quelquefois à couler assez copieusement pour l’étonner lui-même.

Mille et mille fois déjà, les amis et connaissances de M. Willet, pour le consoler, lui avaient donné l’assurance que, pour se récupérer des pertes et dommages qu’il avait soufferts dans le pillage du Maypole, il pouvait avoir « un recours sur le comté. » Mais comme cette manière de parler avait le malheur de ressembler à cette expression populaire : « avoir recours à la paroisse[1], » M. Willet ne voyait dans ces consolations prétendues qu’un paupérisme déguisé, sur une plus grande échelle peut-être, mais qui n’en était pas moins le signe de sa ruine à un point de vue plus étendu. En conséquence, il n’avait jamais manqué de recevoir ces communications par un mouvement de tête douloureux, ou par de grands yeux hébétés, de sorte qu’on le voyait

  1. Chaque paroisse doit entretenir ses pauvres.