Bas les armes !/00
PRÉFACE
Un jour viendra — jour prochain, il faut l’espérer — où l’on s’étonnera qu’en l’an de grâce 1899, il ait encore pu sembler nécessaire de « présenter » au public français la baronne de Suttner et son œuvre la plus connue : Bas les armes !
La fortune de ce livre, en effet, a été exceptionnelle, dans tout le monde civilisé. Il est juste de dire, toutefois, qu’il n’évita pas le sort commun à toutes les œuvres qui devancent leur époque : il fut refusé d’abord par vingt journaux et éditeurs, sous prétexte que l’échec était certain auprès du public allemand, foncièrement militariste. Enfin, en 1890, il se trouva un éditeur plus courageux et clairvoyant, qui fut récompensé de son audace : 28 000 exemplaires de l’édition en deux volumes, 30 000 de l’édition populaire, enfin une adaptation illustrée à l’usage de la jeunesse, témoignent d’un succès auquel on ne trouve guère de précédent, en un pays où le cabinet de lecture nuit beaucoup à la vente des livres nouveaux. En Allemagne, il se mêlait peut-être un certain esprit d’opposition à l’accueil que rencontra ce cri, audacieusement poussé en plein Berlin : Die Waffen nieder ! Mais en Autriche même, dans la patrie de Mme de Suttner, le livre, à peine paru, recevait un éloge officiel vraiment insolite : en pleine séance de la Chambre, le ministre des finances Dunajewski disait, le 18 avril 1890 : « Messieurs, consacrez quelques heures à la lecture de Bas les armes ! Et quiconque, après cette lecture, pourra encore plaider pour la guerre, — je le plaindrai ! »
Quant à l’étranger, son enthousiasme n’a pas été moindre. Il existe actuellement une quinzaine de traductions de ce roman : en anglais (une édition anglaise et une américaine), en danois, en italien, en magyar, en polonais, en roumain, en russe (cinq versions différentes dont une autorisée), en suédois, en tchèque, et jusque dans ce dialecte romanche que parlent 40 000 montagnards de l’Engadine. En Angleterre, M. Stead en a extrait, pour sa Collection des chefs-d’œuvre, une petite brochure dont le premier tirage se fit à 250 000 exemplaires. Quant aux journaux de tous pays qui ont donné Bas les armes ! en feuilleton, Mme de Suttner elle-même serait bien embarrassée d’en faire le compte. Il ne manquait à cette série de consécrations que celle du public français, et l’on peut être assuré qu’elle ne fera pas défaut à l’œuvre.
Le sous-titre : Une biographie, que porte l’édition allemande de Bas les armes !, la vraisemblance de l’action, la vie qui anime les personnages du drame, ont fait croire à beaucoup de personnes que ce livre était une histoire vécue, l’histoire de l’auteur.
Mais il n’en est rien : Bas les armes ! est une œuvre d’imagination pure, n’empruntant à la réalité que la trame historique qui sert de support à l’action ; et rien, dans la vie de l’auteur, ne ressemble aux aventures de l’héroïne du roman.
Au reste, personne n’était moins prédestiné à écrire un tel ouvrage, et l’on ne saurait invoquer à propos de Mme de Suttner les lois de l’atavisme. Née comtesse Kinsky, elle descend du célèbre compagnon de Wallenstein. Son père, le feldmaréchal-lieutenant, comte François Kinsky, était chambellan de l’empereur d’Autriche et avait deux frères généraux, et sa mère était née von Körner, de la famille de l’héroïque soldat-poète de La lyre et l’épée. C’est donc de tout un long passé aristocratique et guerrier que s’est détachée Mme de Suttner pour lancer son retentissant anathème à la guerre, et se rapprocher de tous ceux qui souffrent des injustices du sort ou de la méchanceté des hommes.
En fait, elle a raconté elle-même combien elle était loin jadis de ses idées actuelles. En 1868, à Baden-Baden, elle fut présentée au vieux roi Guillaume Ier ; ce dernier, dont la galanterie chevaleresque était renommée, montra à l’égard de la jeune et belle comtesse. Kinsky un empressement qui resta pendant longtemps le plus beau souvenir de celle qui en avait été l’objet. Elle ne revit le roi, devenu l’empereur Guillaume, que de loin, en 1871 : elle assistait, du haut d’un balcon, à la rentrée triomphale des troupes allemandes à Berlin. Et elle écrivait plus tard, à ce propos, avec un véritable étonnement d’elle-même : « Ce fut là pour moi une impression grandiose : l’enthousiasme, les drapeaux, les uniformes brillants — et cette pensée : voici un moment historique ! Pas la moindre notion de cette idée que le monde serait plus beau si l’on n’élevait pas des arcs de triomphe sur des cadavres : pas même le soupçon qu’une telle révolution serait possible ! La génération actuelle ne sera pas capable d’une pareille inconscience. »
Bien avant d’acquérir la renommée universelle dont elle jouit aujourd’hui, Mme de Suttner était un écrivain hautement apprécié de ses compatriotes.
Née à Prague en 1843, elle avait reçu de sa mère une culture littéraire qu’elle développa durant de longs séjours en Angleterre, en Italie et en France ; et dès l’âge de quinze ans, elle s’essayait à la poésie. Mais ce ne fut que bien plus tard, quand son esprit eut atteint à la pleine maturité, qu’elle se voua, en 1879, à la carrière littéraire.
À l’âge de dix-neuf ans, elle s’était fiancée au prince de Witigenstein, que la mort lui ravit aussitôt après.
Quatorze ans plus tard, elle épousait le baron de Suttner, un peu plus jeune qu’elle ; et, comme leurs familles avaient vu cette union d’un mauvais œil, tous deux partirent pour Tiflis, où, pendant une dizaine d’années, ils vécurent laborieusement de leur plume. Tandis que son mari écrivait une série bien connue de nouvelles et de romans de mœurs caucasiennes, Mme de Suttner l’aidait dans la lutte pour l’existence en publiant, en 1879, son premier roman : L’inventaire d’une âme, qu’une vingtaine d’autres ont suivi depuis.
Ce n’est qu’en 1883 que, les ressentiments soulevés par leur mariage étant enfin apaisés, M. et Mme de Suttner rentrèrent dans leur patrie et s’installèrent dans la résidence familiale du baron, le château de Harmannsdorf, à une soixantaine de kilomètres de Vienne.
C’est là que Bas les armes ! fut écrit, en 1889, et que vit désormais ce couple de littérateurs, heureux par lui-même, et dont la seule cause de tristesse est la somme de misères et d’abus qui existent encore en ce monde. Tous deux, en effet, abandonnant presque entièrement la littérature pure après la révélation que constitua pour eux-mêmes Bas les armes ! se sont voués à la défense des idéals humanitaires : réconciliation des races et des classes — ou plutôt, destruction de ces idées funestes de race et de classe —, solidarité humaine, liberté de la pensée, émancipation morale et matérielle de tout ce qui pâtit des préjugés et des inégalités de notre société. Le baron — catholique d’origine, comme sa femme — est le fondateur et le président de la Société autrichienne contre l’antisémitisme ; et la baronne a fondé et préside la Société autrichienne des Amis de la paix : « ainsi, écrivait-elle récemment, ils travaillent côte à côte et se président l’un l’autre à tour de rôle ; que peut-il résulter de là, sinon la parfaite harmonie ? »
L’action de Mme de Suttner sur le mouvement pacifique a été considérable. C’est elle, on vient de le voir, qui a créé cette agitation en Autriche. Mais, ce qui est plus important de beaucoup, c’est elle qui lui a donné l’occasion de naître en Allemagne. Sans doute, il existait dans ce pays des hommes pacifiques, surtout parmi les survivants de 1848. Mais l’ivresse guerrière de 1870 y avait étouffé toute propagande ; il semblait impossible de relever en face du militarisme triomphant le drapeau de la démocratie pacifique, avant que la génération des vainqueurs, et peut-être même celle de leurs fils, fût couchée au tombeau. Ce sera le grand honneur de Mme de Suttner d’avoir osé vouloir que son livre fût édité dans la capitale du militarisme européen, plutôt qu’à Vienne : elle a compris qu’il fallait attaquer le mal à sa racine. Et certainement cette audace est pour beaucoup dans le succès d’un livre qui aura été, pour la cause pacifique, ce que fut La Case de l’oncle Tom pour l’abolition de l’esclavage.
Je disais plus haut que Bas les armes ! a été une révélation pour l’auteur elle-même. Sans cesser en effet de poursuivre sa carrière de romancière goûtée du public, Mme de Suttner a donné, depuis l’époque où elle préparait ce livre, et à la faveur de la propagande infatigable à laquelle elle se voua depuis sa publication, une attention de plus en plus grande aux divers problèmes sociaux. Elle y fut amenée également par la publication de la revue qu’elle a fondée en 1892 et qu’elle dirige, sous le titre même du roman. Comment étudier, en effet, les moyens d’abolir la guerre et la paix armée et tout le cortège de misères qui les accompagne, sans rechercher les causes profondes de ces fléaux, et les répercussions de ces causes sur d’autres misères ? Comment ne pas comprendre que la guerre n’est qu’une des manifestations de l’esprit de violence qui gouverne encore les relations entre hommes, et qu’on n’en pourra finir avec elle que quand on aura substitué d’une manière générale l’idée de solidarité humaine, de collaboration pour la vie, à celle d’antagonisme, de lutte pour la vie ? Mme de Suttner fut, dans le mouvement pacifique, une des premières à saisir cet enchaînement logique, dont l’incompréhension a déjà rendu stériles tant d’efforts généreux. Et de plus en plus, elle élargit son horizon, se rend compte que l’abolition de la guerre n’est et ne peut être qu’un détail particulier d’une réforme d’ensemble, et prend place, enfin, parmi, les grands écrivains sociaux.
Dans cet ordre d’idées, elle a produit deux œuvres capitales, qui complètent en quelque sorte Bas les armes ! et qui, sans avoir eu un semblable retentissement, sont peut-être d’une plus haute portée encore.
La dernière parue, Échec à la douleur[1], est le récit des méditations d’un prince — hélas, combien imaginaire ! — qui se voue à une sorte de croisade contre la douleur et l’injustice universelles. « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ; telle fut », nous dit-il, « la formule magique qui a soulevé une agitation si formidable contre la douleur d’une classe. Et pourquoi ne dirait-on pas aussi : Aristocrates de toutes classes, unissez-vous dans la lutte contre toute douleur — aristocrates étant entendu dans le sens d’hommes éminents par la puissance, la fortune, la gloire, le talent, le caractère ? Et je ne parle pas d’union dans le sens d’une société avec statuts et comité directeur, mais d’une union semblable à celle des sectateurs d’une même religion, des fidèles d’un même devoir. » Toutes les misères, les bassesses, les hypocrisies de la société actuelle sont passées en revue dans ce livre, et flagellées par un auteur à qui n’ont pas manqué les occasions de les étudier.
Mais le plus surprenant des ouvrages de Mme de Suttner est sans contredit L’âge de la machine, qu’elle publia quelques mois avant Bas les armes ! sous le pseudonyme Quelqu’un (Jemand), et qu’elle eut soin de faire éditer en Suisse, pour mieux sauvegarder son incognito[2]. Malgré cette circonstance si défavorable de l’anonymat, le livre fut hautement apprécié ; et il exerça fort la sagacité des critiques. On l’attribua à Karl Vogt, à Bebel, à Carneri, à d’autres encore, et principalement à Max Nordau ; M. Cherbuliez, notamment, lui consacra une longue étude dans la Revue des Deux-Mondes, en l’appelant « le dernier volume de M. Nordau ». Et, de fait, comment aurait-on supposé que ce livre de savant et de sociologue audacieux fût l’œuvre d’une romancière dont on ne connaissait alors que de mondains récits d’amour ?
L’âge de la machine est une série de « Conférences à venir sur notre époque ». Depuis des siècles, notre civilisation est allée rejoindre dans la tombe celles des Égyptiens et des Grecs, et un professeur d’ « Europologie » l’exhume devant des auditeurs auxquels il montre combien les hommes du xixe siècle, qui se croyaient civilisés, étaient plus éloignés d’eux que des hommes de l’âge de bronze. C’est par analogie à cette dernière appellation qu’il nomme notre époque l’âge de la machine ; et pour mieux préciser la période caractérisée par les voies ferrées sur lesquelles nous rampons misérablement, il nous désigne par un de ces mots expressifs que la langue allemande permet de forger : die Eisenbahnfahrer, les « rouleurs sur chemins de fer » ! Il est impossible de mieux faire abstraction de son milieu et de son époque, de mieux s’ « extérioriser » que ne l’a fait Mme de Suttner dans cette maîtresse œuvre. Pour le public, qui juge plutôt d’après les résultats obtenus, elle est et restera probablement « l’auteur de Bas les armes ! comme Henriette Beecher-Stowe est l’auteur de La case de l’oncle Tom ; pour le philosophe, elle doit être surtout « l’auteur de L’âge de la machine ».
Faut-il faire le portrait de cette femme de bien, de l’héroïne de « la guerre contre la guerre » ? Ceux qui ont eu le bonheur de l’approcher n’en ont pas besoin. De loin, ils revoient dans leur souvenir ce regard intelligent et ouvert, qui fouille la physionomie de l’interlocuteur pour reconnaître par quel point il est possible le faire pénétrer la foi dans sa conscience ; ils savent l’aménité générale du visage, le sourire si bon de la bouche aimante et spirituelle ; ils entendent cette voix douce et grave, que l’émotion étreint au début du discours — car Mme de Suttner, cette femme qui s’exprime avec autant d’élégance et de facilité en français, en anglais et en italien qu’en allemand, cette femme qui ose rompre en visière à tous les préjugés des castes et des peuples, est, dans toute la force du terme, une timide — ; puis, ils se souviennent de la chaleur croissante qui élargit le débit : ils ressentent à nouveau l’émotion éprouvée en écoutant la femme exquise que nos adversaires appellent « la Furie de la Paix », die Friedensfurie, — un titre dont elle aime à se parer, comme firent jadis les Gueux des Pays-Bas pour le sobriquet dont on les affublait.
Quant à ceux qui ne connaissent pas « notre baronne », comment la leur faire connaître ? Qu’ils lisent son livre, et ils pourront se la représenter telle qu’elle est, car ils l’aimeront !