Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps/08

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Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 2 (p. 1027-1059).


VIII.

LE DÉNOUEMENT DU PROCÈS LA BLACHE ET LES DÉBUTS POLITIQUES DE BEAUMARCHAIS.[1]


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I. — BEAUMARCHAIS DEVANT LE PARLEMENT D’AIX.

À l’époque de la vie de Beaumarchais où nous sommes arrivés, les circonstances étaient bien changées depuis le jour où, prisonnier au For-l’Évêque pour avoir été insulté par un duc et pair, plaidant en 1773, pour son honneur et sa fortune, contre un maréchal de camp, il adressait en vain ses doléances à M. de Sartines, et se voyait écrasé sous l’influence du comte de La Blache, vaincu sans avoir pu combattre, condamné, ruiné, déshonoré, sans qu’une voix s’élevât en sa faveur. En 1777, réhabilité de la sentence rendue contre lui par le parlement Maupeou, jouissant du brillant succès du Barbier de Séville, dirigeant les auteurs dramatiques dans leur querelle contre les comédiens, déjà investi de la confiance intime du gouvernement dans la question américaine, bien accueilli à la cour, populaire à la ville, Beaumarchais peut se considérer comme un homme qui a vaincu enfin la mauvaise fortune ; cependant il n’est pas encore dégagé de toutes les entraves du passé. Ce premier procès civil contre le comte de La Blache, qui fut l’origine de ses tribulations et de sa célébrité, subsiste toujours, et au milieu de ses triomphes tient en échec sa fortune et son honneur. L’homme de confiance du ministère dans l’affaire des États-Unis, le populaire auteur du Barbier, est sous le coup d’une sentence inique qui le déclare indirectement faussaire et met ses biens à la discrétion d’un ennemi. C’est encore là une discordance qu’il est important pour lui de faire disparaître de sa vie ; aussi devons-nous, avant de le suivre dans sa carrière d’agent politique et d’armateur, où il apparaît sous un jour nouveau, le montrer se débarrassant enfin de cet éternel procès, dont la conclusion nous fournira quelques détails de mœurs assez curieux.

Le jugement rendu contre Beaumarchais avait été cassé par un arrêt du grand-conseil à la fin de 1775, et l’affaire renvoyée devant le parlement de Provence. Le comte de La Blache, voyant grandir rapidement le crédit de son adversaire, pressait de toutes ses forces la solution définitive. Beaumarchais y mettait moins de hâte : occupé d’organiser son opération d’Amérique et d’obtenir sa réhabilitation au criminel, il ne voulait vider l’incident civil qu’après avoir bien assuré sa situation et s’être ménagé tous les moyens de lutter avec avantage contre un maréchal de camp riche, opiniâtre et remuant. Ainsi s’explique le billet suivant du ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, à Beaumarchais, qui avait demandé un ajournement, et qui, on le verra, avait déjà su établir une liaison assez étroite entre les affaires de l’état et ses propres affaires.


« Versailles, le 2 juin 1776.

« Je n’ai reçu qu’hier, monsieur, votre billet daté, je crois, par erreur du 30 mai. Je n’ai pas été moins surpris que vous d’apprendre qu’il y avait un rapporteur nommé à Aix dans votre affaire avec M. le comte de La Blache. J’ai vu hier à cette occasion M. le garde des sceaux, qui a immédiatement donné ordre pour qu’il soit écrit à M. de La Tour, premier président de ce tribunal, à l’effet de faire suspendre toute procédure ultérieure. M. le garde des sceaux estime au reste, que la nomination d’un rapporteur ne peut être d’aucune conséquence. Vous connaissez, monsieur, la sincérité de mon intérêt pour tout ce qui vous regarde. »


Le billet est sans signature comme plusieurs des billets de M. de Vergennes, mais il est parfaitement authentique et nous donne une idée du degré de crédit auquel Beaumarchais était parvenu en 1776.

Un mois après la date de ce billet, en août 1776, il perdit un de ses patrons les plus affectueux et les plus puissans, le prince de Conti. Ce prince, que Louis XV appelait mon cousin l’avocat à cause de son goût pour la discussion et l’opposition, était de plus un esprit fort. Au lit de mort, il refusait de recevoir les sacremens de l’église. Si l’on en croit Mme Du Deffant, il persista dans son refus, car elle dit : « Le prince de Conti a reçu la visite de l’archevêque et les exhortations de M. de La Borde ; c’est tout ce qu’il a reçu ; » mais si je m’en rapporte au manuscrit inédit de Gudin, on parvint à le déterminer à mourir plus chrétiennement en ajoutant aux exhortations de l’archevêque de Paris le poids de celles de l’auteur du Barbier de Séville. — « Le prince, dit Gudin, repoussait tous ceux qui voulaient le préparer aux lugubres cérémonies de l’église. On eut recours à Beaumarchais. Il était aimé du prince, il savait traiter les choses importantes avec autant de gravité qu’il mettait d’agrément dans les choses frivoles, il avait le talent de tout hasarder sans déplaire et de ramener les esprits à son opinion par des motifs inattendus qui ne se présentaient qu’à lui. » Beaumarchais se mit donc en frais d’éloquence, et l’on vit, par un contraste assez bizarre, l’auteur du Barbier associé à l’archevêque de Paris et déterminant un prince du sang à recevoir l’extrême-onction[2].

À la même époque, un incident relatif à son procès d’Aix fournit à Beaumarchais l’occasion d’écrire une des lettres les mieux tournées qui soient sorties de sa plume. La femme d’un des présidens à mortier du parlement de Provence, Mme de Saint-Vincent, arrière-petite-fille de Mme de Sévigné, était gravement compromise dans un procès des plus scandaleux qui se jugeait à Paris, entre cette dame, le duc de Richelieu et quelques autres personnes d’un rang moins élevé. La décadence des gouvernemens est toujours marquée par des procès de ce genre ; ils abondent en France dans les années qui précédent la révolution de 89. Dans celui-ci, il ne s’agissait de rien moins que de 240,000 francs de billets faux que le duc de Richelieu accusait Mme de Saint-Vincent d’avoir fabriqués et négociés sous son nom, tandis que la dame, depuis longtemps séparée de son mari et ayant entretenu avec le duc de Richelieu des relations coupables, l’accusait à son tour de l’avoir trompée, de lui avoir donné lui-même ces billets, sachant bien qu’ils étaient faux. Le maréchal de France impliqué dans une semblable affaire avait alors soixante-dix-huit ans[3]. — Mme de Saint-Vincent était prisonnière à la Conciergerie, lorsqu’elle apprit par son avocat que Beaumarchais rendait des visites au duc de Richelieu ; ces visites étaient alors motivées par le débat avec les comédiens dont nous avons déjà rendu compte. Mme de Saint-Vincent se persuada que Beaumarchais, pour être agréable au duc, allait écrire en son nom un mémoire contre elle, et, afin de conjurer ce danger imaginaire, elle lui adresse de la Conciergerie une lettre où l’on retrouvera quelque chose de l’esprit de son illustre aïeule. Quel crève-cœur pour Mme de Sévigné, la plus aimable, la plus gaie, mais la plus honnête des femmes, si, revenant au monde, elle eût pu voir une de ses descendantes à la Conciergerie, affreusement compromise de toutes les manières, écrire à Beaumarchais, d’un ton leste que son horrible situation rend inconvenant, la lettre suivante !


« Je vous vois d’ici tailler votre plume, cette plume charmante qui n’aurait dû être employée que pour louer les grâces et faire admirer les muses ; cependant, monsieur, vous allez vous en servir contre moi, et, quand vous sortirez de cette carrière, sous quel laurier comptez-vous vous reposer ? dans quel Jourdain purifierez-vous cette plume souillée du sang innocent ? Tous les cordons bleus, tous les maréchaux de France ne vous justifieront pas ; je n’ai qu’une espérance, c’est que le Saint-Esprit, qui souffle où il veut, ne voudra pas vous inspirer la moindre pensée, ni la moindre petite phrase ; vous serez obligé d’avoir recours au diable, et, dans ce cas-là, vous vous ressouvenez assez de votre catéchisme pour savoir qu’avec un signe de croix nous ferons disparaître votre mémoire. Vous en avez commencé un contre M. de Vedel[4], je le sais, et vous aurez beau répondre non. Je connais le style de l’avocat du maréchal ; s’il paraît un mémoire, que je ne bâille pas dès la première page ; si je ne dors pas à la seconde, si je ne finis pas par le jeter par la fenêtre, je dirai : c’est M. de Beaumarchais qui l’a écrit, composé et fait imprimer. Alors je taillerai aussi ma plume, et ce sera moi qui vous répondrai, monsieur.

« En attendant, comme vous êtes encore pour moi un homme aimable, un homme avec qui je ne refuserais pas d’être confrontée, quand il m’en coûterait bien d’être Mme Goëzman, j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

Vence de Saint-Vincent. »
« À la Conciergerie, samedi. »


Cette lettre était embarrassante pour Beaumarchais : celle qui l’écrivait était la femme d’un des présidens du parlement devant lequel son procès avec le comte de La Blache allait être jugé en dernier ressort. Il ignorait alors que le président de Saint-Vincent, depuis longtemps séparé de sa femme par l’inconduite de celle-ci, ne prenait à elle aucune espèce d’intérêt ; il redoutait que cette fausse idée de Mme de Saint-Vincent n’exerçât sur son procès d’Aix une fâcheuse influence ; il tenait donc à la dissuader, mais il tenait aussi à ne pas indisposer contre lui le duc de Richelieu, au cas où Mme de Saint-Vincent montrerait sa réponse, et en même temps il éprouvait le besoin de faire sentir poliment à une dame de qualité, dont la réputation était très entamée, qui se trouvait accusée d’un crime pour lequel elle fut condamnée, que sa gaieté n’était pas tout à fait en harmonie avec sa situation. Tout cela exigeait beaucoup de tact, et comme cette qualité n’est pas la plus saillante de toutes celles de Beaumarchais, on aimera peut-être à la rencontrer dans sa réponse à l’arrière-petite-fille de Mme de Sévigné :


« On vous a mal instruite, madame ; quelques affaires de comédie m’ont attiré chez M. le maréchal de Richelieu, d’où M. Blondel a beaucoup trop légèrement conclu qu’il s’agissait de mémoires de ma part. Je ne suis point avocat, et, dans une affaire aussi grave, M. le maréchal doit plus rechercher un homme de loi qui dise les choses qu’un homme de lettres qui fasse des phrases.

« De ma part, madame, je suis encore en reste avec M. le comte de La Blache d’un épais mémoire qu’il vient de publier à Aix, où nous sommes renvoyés ; j’ai sur mon bureau les matériaux d’une requête à la cour des pairs contre la cour sans pairs qui m’a blâmé d’avoir eu raison, et M. Blondel veut que j’aille m’immiscer dans les tracas d’autrui, lorsque tout mon temps ne peut suffire aux miens : cela n’est ni probable ni vrai.

« Non, madame, je n’ai point commencé de mémoire contre M. de Vedel ; je n’en ferai point contre vous, et je n’ai reçu de M. le maréchal ni de personne aucune demande à ce sujet. Pour l’univers entier, je ne voudrais me servir de ma plume pour un ressentiment étranger, et comme vous le dites très bien, madame, une inspiration de reflet ne me fournirait ni pensée ni expression ; ce n’est même qu’avec le plus vif regret que j’ai quelquefois été forcé d’employer ma plume contre mes ennemis personnels. D’ailleurs un procès d’une aussi sombre gravité que le vôtre exige un ton dont je désire sincèrement n’être jamais dans le cas d’user contre personne. Voilà ma profession de foi. Je suis on ne peut plus sensible à tout ce que vous me dites d’honnête et d’obligeant ; mais, quoique j’estime infiniment la force d’esprit qui soutient les malheureux dans l’oppression, ce n’est pas sans quelque douleur que j’ai vu tant d’esprit, de grâces et de gaieté briller au milieu d’une aussi grande infortune et s’échapper du triste lieu que vous habitez.

« Ce sentiment qui conduit ma plume vous prouvera mieux que tout l’enjouement du monde combien je suis éloigné de m’en servir contre vous, dont j’ai l’honneur d’être avec un profond respect, madame, etc.

« Beaumarchais. »


Retardé par les nombreuses affaires que Beaumarchais menait de front, le dernier et décisif combat entre le comte de La Blache et lui se livra enfin à Aix en juillet 1778. L’auteur du Barbier de Séville, accompagné du fidèle Gudin, partit pour la Provence ; il allait du même coup expédier à Marseille deux vaisseaux pour les États-Unis, et en finir à Aix avec son éternel adversaire.

Les mémoires publiés en Provence par Beaumarchais ont été réimprimés dans ses œuvres ; nous n’avons donc pas à nous en occuper. Au milieu de beaucoup d’inégalités, ils renferment des morceaux qui ne sont pas au-dessous des meilleurs passages des mémoires contre Goëzman ; le ton général est d’une audace qui, sans exclure l’habileté, touche parfois un peu à la forfanterie : on y sent un homme qui a la confiance de sa force, qui conduit de grandes opérations, jouit d’une grande célébrité et considère son importance sociale comme égale au moins à celle d’un maréchal de camp. Il y a des pages, le début par exemple du mémoire intitulé le Tartare à la légion, où le genre du pamphlet avec ses qualités et ses défauts est traité de main de maître, et qui rappellent ce qui a été écrit en ce genre de plus âpre, de plus vif et de plus dégagé.

La ville d’Aix semblait alors prédestinée aux procès célèbres. — Au même lieu où Mirabeau devait bientôt venir faire entendre les premiers rugissemens de son éloquence, on voyait briller la verve étincelante de l’auteur du Barbier de Séville, du triomphateur du parlement Maupeou. Vainement le comte de La Blache s’était entouré de six avocats et préparait depuis longtemps sa victoire, la plume de Beaumarchais agit rapidement sur les têtes provençales. Tout le monde raffola bientôt de lui. « Vous avez retourné la ville, » lui disait son procureur. Son triomphe fut complet, et un arrêt définitif le débarrassa pour toujours du comte de La Blache. L’ivresse de ce triomphe après tant d’années d’incertitudes et de combats, l’exaltation provençale avec laquelle il fut accueilli, sont tracées au naturel dans une lettre inédite, écrite d’Aix par Gudin, et qui nous paraît offrir assez d’intérêt pour être reproduit.


« D’Aix, 23 juillet 1778.

« Beaumarchais a enfin gagné son procès a Aix. La cause a été jugée en sa faveur tout d’une voix, avec dépens, dommages et intérêts, le Falcoz[5] débouté de toutes ses demandes et prétentions, comme mal fondées et calomnieuses, ce mot est dans l’arrêt. L’affaire a été examinée et discutée ici avec une attention particulière, et les questions de droit ont été traitées avec une clarté et une profondeur qui doivent faire honneur au barreau de cette ville. Le Falcoz était d’une prodigieuse activité et d’une excessive adresse ; tous les jours, il sortait dès cinq heures du matin, il visitait tous ses juges, il courait chez ses six avocats, il se montrait partout. Beaumarchais faisait tout le contraire, il ne voyait personne, il n’allait pas même chez ses juges ; je l’en grondais quelquefois, il me répondait, comme le misanthrope : « Ma cause n’est-elle bonne ? » Pour répondre à la consultation du Falcoz, qui avançait avec une impudence inconcevable que jamais Beaumarchais n’avait eu de liaisons avec M. Duverney, Beaumarchais lui décocha le mémoire que vous devez avoir reçu, Réponse ingénue, etc. Le Falcoz, secondé de Châtillon et de six avocats, ayant présenté sa requête pour faire brûler ledit mémoire par la main du bourreau, et ayant publié un autre mémoire et une autre consultation, signée des six, Beaumarchais leur riposta par un nouvel écrit que vous ne connaissez pas encore, intitulé le Tartare à la légion. Il les y traitait en véritable Tartare, si ce n’est qu’il les plaisantait avec plus de gaieté qu’il n’y en eut jamais dans toute la Scythie. Pendant qu’il s’amusait ainsi et qu’il riait avec ses conseils, maints avocats de cette ville communiquaient à lui et à son avocat, ou même faisaient imprimer des écrits qui prouvaient qu’il avait pour lui la loi et les autorités de tous les commentateurs des lois. Les jutes gardaient le plus profond silence et examinaient cette affaire avec une sévérité propre à confondre tout téméraire. Notre Tartare demanda à parler à tous ses juges assemblés et à les instruire tous ensemble ; mais comme il ne prétendait aucun avantage sur son adversaire, il demanda la même grâce pour lui ; on la leur accorda, et comme ils parlent bien l’un et l’autre, les deux séances furent très intéressantes. Mais la fierté, la confiance, la manière franche d’exprimer les faits, les bonnes raisons de notre Tartare ne pouvaient manquer d’entraîner les esprits, que les subtilités de son adversaire, entendu après lui, ne purent éblouir. Les esprits, prévenus depuis deux ans par la consultation du Falcoz et depuis deux mois par ses visites, par ses discours, par son uniforme et son titre et ses allégations, lui avaient tout à coup été enlevés par les réponses vigoureuses du Tartare. Il ne lui restait plus qu’un faible parti de gens obstinément attachés à la noblesse ou à leurs intérêts.

« Toute cette ville, qui subsiste de procès, était dans l’attente et dans l’impatience. Les juges délibéraient, les portes du palais étaient assiégées ; les femmes, les curieux, les amateurs, étaient sous une belle allée d’arbres, non loin du palais ; les oisifs remplissaient les cafés qui bordent cette promenade. Le Falcoz était dans son salon, bien éclairé, regardant sur cette allée, notre ami dans un quartier fort éloigné ; la nuit venait, enfin les portes du palais s’ouvrent, ces mots se font entendre : Beaumarchais a gagné ; mille voix les répètent, les battemens de mains se propagent le long de la promenade, les fenêtres et les portes de Falcoz se ferment soudainement, la foule arrive avec des cris et des acclamations chez notre ami, les hommes, les femmes, les gens qu’il connaît et ceux qu’il ne connaît pas l’embrassent, le félicitent, le congratulent ; celle joie universelle, ces cris, ces transports le saisissent ; les larmes le gagnent, et le voilà qui, comme un grand enfant, se laisse aller dans nos bras et y reste évanoui. C’est à qui le secourra, qui du vinaigre, qui un flacon, qui de l’air ; mais, comme il l’a dit lui-même, les douces impressions de la joie ne font point de mal. Il revint bientôt, et nous allâmes ensemble voir et remercier le premier président. Ce magistrat, avec la noble sévérité du chef d’un tribunal auguste, lui reprocha la vivacité de ses mémoires. Il avait raison : comme homme, on doit les approuver ; comme magistrat, on ne le peut pas en conscience. En effet, le parlement les avait trouvés si gais, qu’il n’avait pu se dispenser de condamner le second à être lacéré, non pas par la main d’un bourreau, comme le voulait ce Falcoz, mais par celle d’un huissier, ce qui est bien différent. Pour lui apprendre à être si plaisant, on l’a condamné, outre cette lacération, à donner mille écus aux pauvres de cette ville, et il leur en a donné deux mille, « pour les féliciter, a-t-il dit, d’avoir de si bons et de si vertueux magistrats. » Les mémoires du Falcoz ont été aussi supprimés. En revenant de chez le premier président, nous retrouvâmes la même foule à la maison : les tambourins, les flûtes, les violons se succédèrent avant et après le souper ; tous les fagots du quartier furent entassés et firent un feu de joie. Les gens instruits disaient, en passant sous les fenêtres :

Montrez Héraclius au peuple qui l’attend.

Les dames qui étaient dans l’appartement voulurent jouir de ce spectacle, et obligèrent notre ami à s’approcher d’une fenêtre et à n’être pas modestement cruel pour un peuple qui lui témoignait tant de bienveillance. Les artisans de cette ville ont fait une chanson pour lui, en patois provençal, et sont venus en corps la lui chanter sous ses fenêtres. Tous les cœurs ont pris part à sa joie, et tout le monde, enchanté, le traite comme un homme célèbre, à la probité duquel on vient enfin de rendre la justice qui lui était due. »


Non content de célébrer en prose le triomphe de son ami, Gudin voulut le chanter en vers, et mal lui en prit. À son retour à Paris, il avait rédigé une grande épître à Beaumarchais dont voici le début :

Ainsi du parlement la sévère justice
A de tes ennemis confondu la malice.

Ils se flattaient pourtant que leur art ténébreux,
Qui d’un vil sénateur en des temps malheureux
Avait fait incliner la vénale balance,
De nos vrais magistrats surprendrait la prudence.


Ce chef-d’œuvre, composé d’une centaine de vers, avait été inséré dans un journal français, le Courrier de l’Europe, qui se publiait à Londres, et qui avait altéré le texte en mettant à la place de ces mots : Qui d’un vil sénateur, etc., ceux-ci : Qui d’un sénat profane, etc., de telle sorte que l’allusion au juge Goëzman, qui avait le plus contribué à faire perdre à Beaumarchais son premier procès contre le comte de La Blache, se trouvait transformée en une allusion au parlement Maupeou tout entier. Or ce corps judiciaire, on l’a déjà dit ailleurs, en cessant d’exister comme parlement, avait vu la plupart de ses membres rentrer dans le grand conseil ou conseil d’état, d’où Maupeou les avait tirés. Le grand conseil était donc de fait, sinon de droit, identifié au parlement Maupeou ; il avait subi sans mot dire les attaques de Beaumarchais, n’osant pas se faire une querelle avec un aussi rude jouteur, qui avait, d’ailleurs contre lui de justes griefs ; mais en apprenant que l’inoffensif Gudin s’était permis de qualifier le défunt parlement Maupeou de sénat profane, il saisit l’occasion de faire un exemple et de fustiger Beaumarchais sur le dos de son ami. Celui-ci était absent, parti pour La Rochelle, où il expédiait de nouveaux bâtimens aux États-Unis, lorsqu’un décret de prise de corps, rendu sans aucune information préalable, vient tout à coup surprendre le pacifique Gudin, mais laissons-le raconter lui-même son aventure, dans laquelle nous allons bientôt retrouver Beaumarchais :


« Je ne songeais point à mal, dit Gudin, et je me croyais parfaitement en sûreté, lorsqu’un jour, étant chez moi, entre ma mère et ma nièce, je reçois un petit billet de Mme Denis, nièce de feu M. de Voltaire. Elle m’aimait beaucoup à cause de l’extrême attachement que j’avais toujours eu pour son oncle : « vous venez d’être décrété, me mandait-elle, de prise de corps par le grand conseil ; vous allez être arrêté, et c’est pour des vers imprimés dans le Courrier de l’Europe. Vous n’avez, pas un instant à perdre. »

« Je n’en perdis pas. J’avais lu ce billet tout bas, et, quittant la table sans rien dire, je passai dans mon cabinet, m’habillai à la hâte et me réfugiai chez Beaumarchais. Je lus ce billet à Mme de Beaumarchais. J’envoyai chercher mon ami M. T*** et M. Genée de Brochat, homme de loi très expérimenté. Nous tînmes conseil. Mon premier soin fut de charger mon ami d’aller prévenir ma mère de l’étrange visite qu’elle allait recevoir des gens du grand conseil, de lui en dire la raison, de la prier de ne pas s’alarmer, et de répondre qu’elle ignorait où j’étais, qu’il était possible que je fusse avec Beaumarchais à cent lieues de Paris.

« Genée de Brochot me conseilla de ne pas me laisser prendre. « Ces messieurs du grand conseil, haïssant cordialement Beaumarchais, pourraient fort bien, me dit-il, se venger de ses mémoires sur son ami, et être fort expéditifs à le condamner, puisqu’ils ont commencé par le décréter de prise de corps sans informer contre lui, ce qui est violer toutes les lois. »

« Je le crus, et, tout délibéré, dès que la nuit fut close, je sortis par une petite porte qui donnait dans une rue détournée, et, bien accompagné par deux ou trois amis, je me retirai dans l’enclos du Temple.

« Ce château, ce vaste terrain que Philippe le Bel enleva si scandaleusement aux Templiers, et qui fut depuis cédé aux chevaliers de Malte, était alors, grâce aux privilèges de cet ordre, un lieu d’asile, non pour les criminels, mais pour toute personne qui, sans avoir commis aucun délit grave, avait pourtant une affaire fâcheuse, telle que des dettes, telle qu’une dénonciation hétéroclite, telle en un mot que mon affaire[6].

« L’usage était de se faire inscrire en arrivant sur les registres du baillif du Temple ; il me demanda quelle cause, m’engageait à réclamer les privilèges du lieu. — Sont-ce des dettes ? — Je n’en ai pas. — Une rencontre ? — Mes ennemis, si j’en ai, ne m’ont jamais attaqué qu’avec leur plume. — Quelque querelle de jeu, quelque affaire de femmes ? — Je ne joue jamais ! Je n’ai jamais causé ni désordre dans une famille, ni scandale dans une maison de joie. — Mais pourquoi donc ? — Pour des vers que de graves personnages ne trouvent pas bons, vers imprimés je ne sais comment à Londres, dénoncés je ne sais pourquoi à Paris, et que le grand conseil, qui n’a point la police des livres et qui n’est point juge de ce qui se fait en Angleterre, prétend être injurieux à un tribunal qui n’existe plus, parce qu’ils font l’éloge d’un homme que ces équitables magistrats voudraient qu’on ne louât jamais.

« Il n’hésita pas à m’accorder l’asile que je demandais. — Mais, me dit-il, l’usage est que ceux qui viennent ici changent de nom ; comment voulez-vous qu’on vous appelle ? — Le Blanc, car je le suis et je prétends toujours l’être, en dépit de tous les dénonciateurs et de tous les censeurs, soit des tribunaux ou des journaux, tous un peu trop enclins à juger sans informations préalables, encore que la loi et le bon sens en ordonnent. — Où voulez-vous loger ? — Dans le très petit appartement que la belle Mme de Goodville occupe dans votre enclos ; elle veut bien que je partage avec elle sa chambre, sa table, ses meubles pendant ma clôture. — Vous n’y serez pas mal ; c’est une femme fort belle et de beaucoup d’esprit[7]. Ce fut en effet chez elle que je trouvai l’asile le plus doux que jamais homme décrété ait rencontré dans le monde ; elle était au Temple pour ses dettes, et nous ne cessions de rire en pensant que nous louions ensemble, elle par décret du Châtelet, et moi par décret du grand conseil.

« Cela nous parut si gai, que le lendemain nous l’écrivîmes à M. de Sartines qu’elle connaissait beaucoup ; nous lui envoyâmes d’assez drôles d’épigrammes que nous faisions ensemble sur mon affaire. Ce n’était ni à ce ministre ni à son ami le lieutenant de police, que nous voulions céler ni ma conduite, ni ma retraite, et nous continuâmes notre petit commerce clandestin tout le temps que je demeurai séquestré.

« Beaumarchais, de retour à Paris, apprit mon aventure, il ressentit un juste courroux, vint me prendre et m’emmena chez lui. « Soyez, sûr, me dit-il, qu’ils ne vous feront arrêter ni dans ma voiture ni dans ma maison. »

« Il fut trouver M. de Maurepas et lui dit que j’allais porter plainte au parlement contre le grand conseil, et que mon affaire, compromettant l’un avec l’autre ces deux grands tribunaux, ferait encore plus de bruit que la sienne. — Ce n’est pas cela qu’il faut faire, lui répartit le comte de Maurepas ; que votre ami présente une requête au conseil, et nous anéantirons bientôt ce décret rendu ab irato. »


Au bout de quelques jours, en effet, Beaumarchais eut tiré l’ami Gudin de ce mauvais pas, et rien ne peint mieux sa situation à cette époque que le ton de ses lettres aux ministres, et particulièrement au garde des sceaux :


« Monseigneur, lui écrit-il, j’ai l’honneur de vous adresser la requête au conseil du roi de mon ami M. Gudin de la Brenellerie, qui réunit au génie le plus attrayant la simplicité d’un enfant, de Candide, et qu’en votre qualité de protecteur des lettres en France, vous jugeriez digne de toute votre bienveillance, s’il avait plus l’honneur d’être connu de vous. »


Gudin obtient d’abord sa liberté provisoire, et Beaumarchais insiste par la lettre suivante :


« Paris, le 28 décembre 1778.

« Monseigneur, en vous rendant de très humbles actions de grâces de la liberté provisoire que le roi a accordée à M. Gudin de la Brenellerie, permettez-moi de solliciter l’arrêt définitif qui casse et annule l’étrange arrêt du grand conseil.

« Ce tribunal, plus étrange encore que son arrêt, avait chargé ses huissiers de fouiller exactement tous les papiers de mon ami, pour tâcher d’y trouver quelque chose qui lui donnât prise sur moi. Ils s’en sont expliqués ; mais n’ayant vu de moi chez lui que mon portrait gravé, ils ont eu la sottise, en décrivant jusqu’aux verres, cadres et estampes qui ornaient son cabinet, de mettre dans l’annotation des gravures ces mots : et notamment une estampe représentant le sieur Caron de Beaumarchais.

« Certes, mon cher huissier, tu as raison, ai-je dit en lisant ce mot notamment. Mon portrait offre notamment le souvenir du plus sanglant reproche qu’on puisse faire au méchant tribunal auquel le grand conseil a la bonhomie de s’identifier aujourd’hui. C’est donc moi notamment, monseigneur, que ces messieurs poursuivent dans la personne de mon ami.

« Si j’avais eu à plaider la cause de M. Gudin devant eux, aussi bon logicien qu’ils sont injustes magistrats, je leur aurais dit en trois mois latins : est-ce comme grand conseil, messieurs, que vous m’attaquez ? Je ne suis point bénéficier, nescio vos. Est-ce comme juge naturel des ouvrages imprimés ? Vous n’êtes point le parlement ; non bis in idem. Est-ce enfin comme les tristes mânes d’un parlement enterré ? Que voulez-vous de moi, ombres plaintives ? Non mortui laudabunt me, Domine ; voilà pour le décédé : Neque omnes qui descendunt in infernum ; voilà pour ceux qui le défendent.

« S’ils avaient trouvé mon plaidoyer gaillard, je leur aurais répondu d’un ton plus sérieux, qu’il l’était bien moins que l’indiscret arrêt par lequel ils s’étaient arrogé le droit d’attenter à la personne et à la liberté d’un citoyen.

« Monseigneur, il est de la justice du roi, de la vôtre, et surtout de votre amour pour la paix, d’empêcher à jamais cet inquiet tribunal d’ouvrir sans cesse matière au conflit de juridiction entre le parlement de Paris et lui.

« Je suis, avec le plus profond respect, monseigneur, etc.,

« Caron de Beaumarchais. »


Dans le même mois où Beaumarchais faisait trêve un instant à ses opérations d’armateur pour arracher son ami Gudin des grilles du grand conseil, il reçoit d’Aix la lettre suivante, qui nous donnera une idée de l’état intellectuel et moral d’une jeune fille du XVIIIe siècle qui a trop lu la Nouvelle Héloïse.


« D’Aix, ce 1er décembre 1778.
« Monsieur,

« Une jeune personne accablée sous le poids de ses douleurs vient chercher près de vous des consolations. Votre âme, qui lui est connue, la rassure sur la démarche qu’elle ose faire et qui lui paraîtrait inconséquente, si elle s’adressait à tout autre que vous. Mais n’êtes-vous pas monsieur de Beaumarchais, et ne dois-je pas espérer que vous daignerez prendre ma cause et diriger la conduite, d’une fille jeune et sans expérience ? Je suis moi-même cette infortunée qui vient déposer ses peines dans votre sein ; daignez me l’ouvrir. Laissez-vous toucher au récit de mes maux… Ah ! s’il est des cœurs endurcis, le vôtre n’est pas du nombre.

« Vous serez, monsieur, sans doute étonné que, sans avoir l’honneur de vous connaître, je m’adresse directement à vous : mais n’accusez que vous seul, si vous avez gagné les suffrages de chacun, il n’est pas une âme sensible qui, en vous lisant, ne se soit sentie pénétrée d’admiration et comme entraînée vers vous par un attrait invincible. Vous voyez en moi une de vos plus zélées admiratrices. Que de vœux n’avais-je pas faits pour vous dans un temps où vous aviez tout à craindre de l’injustice des hommes ! que ne puis-je vous peindre ma joie lorsque j’appris que l’on vous avait enfin rendu la justice que vous méritiez !

« Vous dirais-je, monsieur, que je ressens pour vous une confiance qui n’est pas ordinaire ? Vous ne sauriez vous en offenser, mon cœur me dit de suivre ce qu’il m’inspire. Il me dit que vous ne me refuserez pas votre secours. Oui, vous m’aiderez, vous soutiendrez l’innocence opprimée ; c’est à vous qu’appartient cette gloire. Je suis délaissée par un homme à qui je me suis sacrifiée ; je me trouve victime de la séduction sans m’y être abandonnée. J’avoue en pleurant, et non en rougissant, que j’ai cédé à l’amour, au sentiment, mais non pas au vice et au libertinage, qui est si commun dans ce siècle dépravé. J’ai déploré, même dans les bras de mon amant, la perte que je faisais. Plus je versais de larmes sur ce douloureux sacrifice, plus je croyais avoir de mérite à le consommer. Oui, j’ose le dire, dans le sein même de l’amour, j’ai conservé la pureté de mon cœur. »


Ici la jeune fille en question se livre, avec des détails trop vifs pour pouvoir être reproduits, au développement d’un sophisme imité de Rousseau, qui consiste à démontrer qu’elle est d’autant plus vertueuse d’intention qu’elle a été moins vertueuse en fait. « J’ai longtemps combattu, dit-elle, je n’ai pu me vaincre. La cruelle privation qui m’était imposée durait depuis trop longtemps. Être cinq ans sans voir un homme que l’on adore, ah ! ce n’est pas dans la nature. » Mais l’obéissance aux lois de la nature a produit un résultat social des plus fâcheux.


« Je jouissais de quelque considération, ajoute-t-elle ; il me l’a enlevée. Je n’ai que dix-sept ans, je suis déjà perdue de réputation. Avec un cœur pur et des inclinations honnêtes, je vais être méprisée de chacun. Je ne puis me faire à cette idée, elle m’accable et me désespère. Non, je ne veux pas être la victime d’un fourbe qui fut assez lâche pour abuser de tant d’amour. L’ingrat ! depuis l’âge de douze ans je lui avais engagé mes plus tendres affections. Je l’adorais. J’aurais répandu jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour assurer sa félicité. Hélas ! je sens qu’il m’est toujours plus cher. Je ne puis vivre sans lui. Il doit être mon époux, il le sera. Si j’étais libre, je serais dans cet instant au pied du trône. Ma jeunesse, mes malheurs, ma figure, qui n’est point désagréable, tout intéresserait pour moi ; mais, prisonnière, pour ainsi dire, d’un père et d’une mère qui ne me perdent jamais de vue, je ne puis rien entreprendre sans leur consentement. Dieu préserve[8] qu’ils sussent mon aventure ! Je serais perdue. Et d’ailleurs ils s’opposeraient à mes desseins. Que deviendrais-je ? Ah ! monsieur, prêtez-moi votre secours, tendez-moi votre généreuse main, faites renaître les consolations et l’espérance dans mon âme oppressée ! Je ne veux pas faire de la peine à mon perfide ; non, je l’aime trop. C’est au pied du trône que je désirerais porter ma plainte. Si vous daignez m’aider, je me promets tout. Vous avez des protections, monsieur ; vous connaissez le ministre, il vous considère. Eh ! qui pourrait vous refuser la considération qui vous est due à si juste titre ? Dites-lui, monsieur, qu’une jeune personne qui implore votre secours implore sa protection, qu’elle gémit et soupire nuit et jour ; elle ne demande que la justice… Comme je désire que mes parens ne soient pas instruits de mes desseins, je ne vois qu’une chose qui pût me réussir, ce serait d’obtenir une lettre de cachet pour me conduire à Versailles seule, avec la permission seulement, si cette grâce m’était accordée, de mener une femme de chambre. Je vais bien vite, direz-vous ; mais, quand on aime, on appréhende tout. J’entends parler de mariage. S’il se marie, que deviendrai-je ? Je n’ai rien à opposer ; je n’ai à faire valoir que mon amour. Il n’y paraît pas assez sensible pour espérer de le toucher. Je crois cependant pouvoir dire, sans présomption que je ne suis pas indigne de sa tendresse. Il doit dans le fond me rendre justice. Il m’oppose à mon bonheur que ma fortune, qui n’est pas assez considérable pour arranger ses affaires, qui ne sont pas trop en ordre. Il n’a aucune aversion pour moi. Je n’ai rien qui puisse en inspirer. Le seul crime dont je sois coupable envers lui est de le trop aimer. Ne m’abandonnez pas, monsieur ; je remets ma destinée entre vos mains ! Daignez prononcer mon arrêt, daignez me rendre à la vie. Vous seul pouvez me faire chérir une existence que mes douleurs me font détester. Si vous me faites la grâce de me répondre, vous aurez la bonté d’adresser votre lettre à M. V…, rue du Grand-Horloge, à Aix, et sur mon adresse, simplement : À Mlle Ninon. Vous voudrez bien me pardonner, monsieur, si je vous tais encore mon nom. Ne l’attribuez pas, je vous en conjure, à mon peu de confiance. Votre probité m’est connue. Je sais, oui, je sais qu’avec vous je n’ai rien à craindre ; mais une crainte, une certaine crainte que je ne puis vaincre, que je ne saurais définir, me retient encore. Vous avez des relations dans Aix ; j’y suis très connue. Dans les petites villes, on sait tout ; vous savez combien on y est méchant. Je vous en prie, que personne ne soit admis dans la confidence que j’ai pris la liberté de vous faire.

« Ne sachant pas votre adresse, je l’ai fait demander à M. Mathieu[9], qui, sur ce que je gardais l’incognito, faisait quelque difficulté de me la donner. Il pourrait vous l’écrire, vous le connaissez beaucoup… Je croirais vous offenser si j’achevais. Non, non, je ne dois rien appréhender de vous.

« Monsieur, j’ai l’honneur d’être, avec les sentimens de la plus parfaite considération, voire très humble et très obéissante servante,

« Ninon. »


Qu’on imagine une pareille lettre tombant tout à coup de deux cents lieues chez un homme de quarante-six ans, chez l’homme le plus occupé de France et de Navarre, chez un homme qui a besoin de conférer chaque matin avec les ministres, qui a quarante navires sur les mers, qui plaide contre les comédiens, qui prépare une brochure contre le gouvernement anglais, qui s’occupe de fonder la caisse d’escompte et la pompe à feu de Chaillot, qui songe à une édition de Voltaire, qui mène à la fois une douzaine d’entreprises : — à coup sûr cet homme va jeter au panier les doléances d’une jeune fille inconnue. Point du tout : Beaumarchais trouve du temps pour toute chose. Voici sa réponse à Mlle Ninon :


« Paris, ce 19 décembre 1778.

« Si vous êtes, jeune inconnue, l’auteur de la lettre que je reçois de vous, il en faut conclure que vous avez autant d’esprit que de sensibilité ; mais votre état et votre douleur sont aussi bien peints dans cette lettre que le service que vous attendez de moi l’est peu. Votre cœur vous trompe, lorsqu’il vous conseille un éclat comme celui que vous osez entreprendre, et quoique votre malheur puisse intéresser secrètement tous les gens sensibles, son espèce n’est pas de celles dont on peut venir solliciter le remède au pied du trône. Ainsi, douce et spirituelle Ninon, vous devez renoncer à un plan dont votre inexpérience peut seule vous dérober l’inutilité. Mais voyons en quoi je puis vous servir. Une demi-confidence ne mène à rien, et les circonstances véritables d’un aveu bien naïf pourraient me fournir les moyens peut-être de faire disparaître les obstacles qui éloignent votre amant d’une aussi charmante fille. Mais souvenez-vous bien qu’en me demandant le secret vous ne m’avez encore rien dit. Si vous me croyez bien sincèrement le galant homme que vous invoquez, vous ne devez pas hésiter de me confier votre nom, celui de votre amant, son état, le vôtre, son caractère, son genre d’ambition, quelle différence dans vos fortunes semble l’éloigner de celle qu’il abusa. Le parti que vous croyez pouvoir tirer de vos parens par le silence ou par un aveu m’est encore nécessaire à connaître. Quels sont les entours de votre perfide ? Par où le croyez-vous attaquable ? En me choisissant pour votre avocat, il faut me croire digne aussi d’être votre confesseur. Quelles circonstances ont pu causer une absence de cinq ans ? Comment vous êtes-vous revus ? Sur quel espoir, sur quelles promesses vous a-t-on amenée aux dernières bontés ? Le trait de faire cacher un ami pour le rendre témoin de son triomphe me donne un peu d’horreur pour celui qui vous inspire encore de l’amour[10]. On pardonne la légèreté dans un jeune homme, on le peut ramener par mille moyens ; mais, ma belle, que dire à l’âme atroce, à l’homme qui s’est plu à déshonorer celle qui le préférait, qui s’est livrée à lui sur la foi de l’amour et de l’honnêteté ? Ce jeune homme me paraît aussi indigne de vos regrets que de nos efforts communs, quels qu’ils puissent être. Voyez vous-même, essayez vos forces contre un penchant aussi mal placé. La vertu n’est pas de prodiguer l’amour à un objet indigne, mais de vaincre l’amour qu’on sent pour un indigne objet. Au reste, je ne puis qu’appliquer des préceptes généraux à des maux particuliers dont tous les détails me sont inconnus. Votre bonheur doit peut-être sortir de votre imprudence même. Nulle trace de votre faiblesse ne peut donner un avantage réel à votre indigne amant. Je suppose encore qu’il n’a pas de lettres de vous. Oubliez-le, ma belle cliente, et que cette malheureuse expérience de vous-même vous tienne en garde contre tout autre séduction du même genre. Ou si votre petit cœur, entraîné par l’attrait du passé, ne peut goûter l’austérité d’un pareil conseil, ouvrez-moi donc ce cœur tout entier, et que je voie, en étudiant tous les rapports, si j’en puis tirer quelque consolation à vous donner, quelque vue qui vous soit utile et agréable.

« Je vous promets la plus entière discrétion, et je finis sans compliment avec vous, parce que la manière la plus franche est celle qui doit vous inspirer le plus de confiance. Mais ne me cachez rien.

« Beaumarchais. »


Mlle Ninon ne demandait pas mieux que de soulager son pauvre cœur : elle adresse à Beaumarchais une avalanche de lettres dont quelques-unes n’ont pas moins de douze pages ; elle dit son nom, le nom de son séducteur, et raconte tout son petit roman avec un mélange bizarre de naïveté, de précocité, parfois d’effronterie, de sensibilité, d’esprit et de bavardage. Cette Provençale de dix-sept ans est véritablement saturée de la Nouvelle Héloïse ; elle en a les exclamations : « Fatale maison, dit-elle en parlant de la maison où elle a vu son amant pour la première fois, c’est toi qui causas tous mes malheurs ! » Elle en a aussi les contradictions ; elle se complaît dans des détails très scabreux, tout en protestant sans cesse que, si elle s’est écartée du sentier de la vertu, elle n’en a que mieux senti le prix d’une âme pure et vertueuse, « Aimable innocence, s’écrie-t-elle, qu’êtes-vous devenue ? Vous aurais-je perdue ? Ah ! non, non. J’ai sondé jusqu’au plus petit recoin de mon cœur ; il est trop sensible, mais il est toujours honnête. De grâce, monsieur, ne le croyez pas corrompu. »

Il y a dans ces lettres, d’un ton inégal et bizarre, comme une sorte de reflet du roman de Rousseau ; c’est la conception fausse du philosophe de Genève qui, en égarant la tête d’une jeune fille bien douée, se mêle cependant chez elle à des accens sincères et naïfs qui la font aimer. C’est ainsi qu’elle écrit en parlant de son amant : « Je le voyais sans cesse. Que de progrès faisait dans mon cœur un amour que je ne connaissais pas encore ! Si jeune, n’en devais-je pas être exempte ? À douze ans, doit-on connaître cette terrible passion ! » Plus loin, elle dira naïvement : « Cet homme avait un cœur de tigre. » Ou bien : « Ah ! monsieur, voici bientôt l’instant critique. » Et tout cela mêlé à des bavardages philosophiques où l’on retrouve toujours Rousseau sous la forme d’une petite Provençale de dix-sept ans. C’est ainsi, par exemple, que pour justifier son beau projet de quitter père et mère pour aller à Versailles parler au roi, elle écrit à Beaumarchais la lettre suivante, dont je ne supprime que les passages d’une naïveté un peu effrontée. Il y a toujours de ces passages dans les lettres de Mlle Ninon :


« À Aix, ce 25 janvier 1779.

« Quelle tâche pénible, monsieur, j’ai à remplir ! Il s’agit de justifier une démarche que vous avez trouvée dénuée de prudence et de bon sens ; il s’agit de vous convaincre de la solidité d’un projet que vous désapprouvez. Fille présomptueuse, quelle est ta témérité, et que vais-je entreprendre ! Vouloir justifier ce que vous avez condamné, vous, monsieur ! Ah ! n’importe. Je vais écrire. Vous me le permettez ? Vous me pardonnerez ? Allons, me voilà rassurée.

« Premièrement, ce n’aurait pas été pour moi seule que j’eusse entrepris ce que j’osais vous communiquer. Trois objets m’attiraient au pied du trône : la gloire de mon roi, celle de mon sexe et la mienne ; il y a trop longtemps que nous sommes victimes malheureuses de la perfidie des hommes. Leur despotisme s’étend tous les jours davantage, et, ce qui est plus cruel, c’est qu’ils parviennent, par leurs séductions, à nous faire sacrificateurs et victimes. À qui nous sacrifions-nous ? Est-ce à des hommes ? Non : à des barbares qui abusent et se rient sans cesse de la faiblesse et de la crédulité d’un sexe dont ils sont adorés, malgré le cruel acharnement avec lequel ils le persécutent. Ils ne rougissent plus de rien, ils ne rougiront pas d’employer tous les moyens pour séduire une fille vertueuse qu’ils devraient respecter. Ils l’arrachent à la vertu, qu’avant de les connaître elle chérissait et révérait. Et quel est le prix d’un si douloureux sacrifice ? Le dédain dont ils nous accablent, voilà tout ce que nous devons espérer ; n’attendons rien de plus. L’honneur, qu’est-ce que cela pour eux ? une vaine chimère. L’honneur, le beau mot ! Il sonne bien à l’oreille ; mais qu’il remplit peu les cœurs ! Il n’est plus d’honneur, il n’en est plus. Qu’est devenu ce temps heureux où une fille pouvait même de son amant se faire un rempart, où il daignait être le soutien de sa vertu ? Nous étions respectées, nous ne le sommes plus. Nous n’avons plus d’amans, il ne nous reste que d’indignes suborneurs.

« Ah ! c’est le libertinage qui nous a fermé tous les cœurs ! Ils ont commencé par être libertins ; qu’il y a à craindre qu’ils finissent par être scélérats ! Ce fut ainsi que la décadence de Rome commença, et qui la causa ? Le luxe ; oui, voilà la source de tous les vices, voilà d’où naissent tant de désordres, voilà tout ce qui corrompt tant de cœurs faits pour être honnêtes, voilà enfin, monsieur, les raisons qui avaient pu m’induire à entreprendre une démarche que je n’eusse point exécutée sans le secours d’autrui. À présent, condamnez-moi, je n’en serai pas moins soumise à tout ce que vous déciderez. »


Soit que les dissertations un peu verbeuses de ce petit philosophe en jupon aient donné à Beaumarchais l’idée qu’il serait trop difficile de rendre sage une cervelle aussi exaltée, soit que les travaux qui l’écrasaient de tous côtés l’aient empêché de suivre cette étrange correspondance, toujours est-il qu’il ne répond plus aux longues lettres de Mlle Ninon. Celle-ci lui adresse les reproches les plus douloureux ; mais comment faire ? La guerre vient d’éclater entre la France et l’Angleterre. Beaumarchais, qui a concouru pour sa part à amener ce résultat, est engagé en plein dans le conflit ; il rédige des mémoires et arme des vaisseaux ; où trouver le temps de répondre aux confidences de Mlle Ninon ? Cependant il paraît que ces lettres l’avaient intéressé, car il les a classées lui-même dans un dossier, sur lequel il a écrit de sa main : Lettres de Ninon ou affaire de ma jeune cliente inconnue de moi.

Mlle Ninon, qui avait dix-sept ans en 1778, existe peut-être encore aujourd’hui ; elle a quatre-vingt-douze ans : elle vient se ranimer un peu au soleil sur le Cours à Vix, courbée en deux et appuyée sur un bâton ; elle ne se souvient plus seulement qu’elle a aimé autrefois d’une passion folle un jeune Lovelace, receveur du grenier à sel, ou, si elle s’en souvient, elle dit ce que disait un jour Benjamin Constant à l’entrée de la vieillesse : « Que me sert-il de vivre ? Qu’est-ce que la vie quand on ne peut plus être aimé ! »


II. — BEAUMARCHAIS AGENT POLITIQUE — AFFAIRE DES ÉTATS-UNIS, PREMIÈRE PÉRIODE.

Parmi tous les écrivains français qui ont parlé de Beaumarchais à propos d’un des plus grands événemens des temps modernes, la guerre de l’indépendance américaine, je n’en connais qu’un qui ait eu une idée vague de la part d’action de l’auteur du Barbier de séville dans cet événement. Tous les autres se contentent de dire : Beaumarchais envoyait sous-main des munitions et des armes aux colonies insurgées. Dans l’édition des Œuvres de Beaumarchais faite en 1808 par Gudin, presque tous les documens relatifs à cette partie de sa vie ont été volontairement supprimés. Les héritiers de l’auteur du Barbier de Séville suivaient alors avec les États-Unis un procès qui n’a été définitivement vidé qu’en 1836. En présence des argumens qu’on leur opposait pour ne pas payer la dette contractée avec Beaumarchais, il y avait imprudence à publier ces pièces ; car en rehaussant la situation du négociateur, en le présentant non plus seulement comme un spéculateur pur et simple, mais aussi comme un instigateur et un agent de la politique de la France, elles risquaient peut-être de donner quelque apparence de justice aux objections peu fondées du gouvernement des États-Unis. L’influence de Beaumarchais dans les faits qui ont préparé la guerre d’Amérique est donc restée en France à peu près inconnue, en revanche, il a été publié aux États-Unis contre la créance de Beaumarchais, et par suite contre lui-même, divers ouvrages où quelques faits vrais se mêlent à beaucoup d’erreurs, et qui prouvent que les nations comme les individus ne se distinguent pas toujours par la reconnaissance. Il n’y a plus d’inconvéniens aujourd’hui à exposer exactement, sans l’exagérer, mais aussi sans l’amoindrir ni le dénaturer, le rôle joué par Beaumarchais dans un des actes les plus considérables de la politique française.

L’écrivain que j’indiquais plus haut comme ayant eu seul quelque idée vague de ce rôle est le duc de Lévis, qui, dans ses Souvenirs et Portraits, en traitant de la rupture de l’Angleterre et de la France à propos des États-Unis sous le ministère Maurepas en 1778, a écrit les lignes suivantes : « Un ministre sage aurait profité de l’embarras des Anglais pour accroître notre flotte sans la compromettre, et Louis XVI, dont le caractère était pacifique, fût entré aisément dans ces vues. Il eût attendu avec patience le développement d’une grande force maritime capable de faire respecter sa puissance dans les deux mondes. Ce système de prudence était combattu par l’influence que Beaumarchais exerçait sur M. de Maurepas. Cet homme, plus fameux en littérature qu’en politique, eut cependant une part assez grande à la guerre de l’indépendance. » Jusqu’ici, sauf la question d’appréciation que nous examinerons tout à l’heure, le fait énoncé par M. de Lévis est exact ; mais ce qui suit est une erreur grossière, une confusion étrange de dates et d’objets. Voici ce que le duc de Lévis ajoute : « Beaumarchais, dit-il, avait acheté à vil prix en Hollande une immense quantité de fusils, pas moins de soixante mille ; il les avait vendus à crédit aux agens des Américains. S’ils succombaient, sa créance était perdue avec leur liberté. L’adroit auteur de Figaro, qui avait trouvé accès auprès de M. de Maurepas et qui l’amusait par ses saillies, parvint à le décider aux premières hostilités. Le vieux ministre n’avait que trop de faible pour les gens d’esprit ; il leur croyait beaucoup trop légèrement une capacité qui exige toujours un jugement sain et de la réflexion. » — C’était bien la peine de se montrer exactement informé tout à l’heure, pour confondre ici deux choses qui n’ont pas le moindre rapport : la politique française dans la question d’Amérique, qui s’agite de 1775 à 1778, et soixante mille fusils achetés par Beaumarchais en Hollande quatorze ans plus tard, en 1792, achetés non pour les États-Unis, qui n’en avaient alors nul besoin, mais pour la France, et par conséquent étrangers à l’affaire d’Amérique. Sous le ministère Maurepas, Beaumarchais n’avait pas à acheter des fusils en Hollande, par l’excellente raison qu’il les tirait des arsenaux de l’état. Les inductions que M. de Lévis rattache à l’achat des fusils tombent donc avec ce fait.

L’auteur des Souvenirs et Portraits ne se trompe pas moins lorsque, appréciant la politique de M. de Maurepas, inspirée, suivant lui, par Beaumarchais, il dit ceci : « Si M. de Maurepas eût été plus habile, il eût fait passer aux Américains des secours abondans et secrets ; mais il n’en fût jamais venu à une rupture que les Anglais eux-mêmes cherchaient à éviter. De cette manière, il aurait prolongé une guerre ruineuse entre la métropole et les colonies : en ménageant les ressources de la France, il eût épuisé celles de son éternelle rivale. » Nous allons voir au contraire que le système des secours secrets, sinon abondans, que M. de Lévis reproche au ministère français de ne pas avoir pratiqué, est précisément celui qui fut adopté sous l’influence de Beaumarchais ; que ce système fut maintenu aussi longtemps qu’il put l’être, mais qu’il arriva bientôt un moment où le continuer devint impossible, et où il fallut opter entre la guerre contre l’Angleterre unie à l’Amérique ou l’alliance avec l’Amérique contre l’Angleterre. De 1774 à 1778, la politique française dans la question qui nous occupe eut trois phases distinctes qui se succédèrent forcément : 1° la neutralité absolue en attendant les événemens, 2° l’appui secret, 3° l’alliance ouverte. Nous allons voir Beaumarchais s’épuiser en efforts pour entraîner notre politique de la première phase à la seconde, qui devait engendrer la troisième, et y réussir ; mais, s’il y réussit, ce ne fut pas seulement, comme le dit M. de Lévis, parce qu’il amusait par ses saillies la vieillesse de M. de Maurepas : il apporta dans la question autre chose que des saillies. M. de Maurepas, malgré son influence, ne constituait pas à lui seul tout le gouvernement ; le département des affaires étrangères était alors confié à un ministre, M. de Vergennes, que l’histoire n’apprécie peut-être pas à toute sa valeur, parce qu’il ne s’occupait point de se faire prôner, mais qui n’en fut pas moins un des ministres les plus éclairés, les plus sages et les plus fermes qu’ait eus la France. M. de Vergennes n’était pas homme à se laisser prendre à des saillies. D’un autre côté, Louis XVI, le plus honnête des rois, répugnait fortement à user des détours que la politique autorise, même envers une puissance rivale qui, pour atteindre un but utile, ne s’inquiéta pas toujours de la moralité des moyens. Pour qu’un tel roi et un tel ministre se soient déterminés à confier à Beaumarchais l’opération dangereuse et délicate dont nous allons rendre compte, il a fallu d’une part que les nécessités de la situation s’accordassent avec les argumens de ce dernier, et d’autre part que tous deux eussent quelque confiance non-seulement dans l’esprit, mais dans la capacité, la sagacité et la prudence de celui qui recevait d’eux une semblable mission.

Quelle était la position de la France par rapport à l’Angleterre au moment où éclata la querelle entre les colonies d’Amérique et la métropole ? Cette situation était déplorable ; la désastreuse guerre de sept ans n’avait profité qu’à l’Angleterre. Durant ces sept années d’hostilité, il avait péri plus de neuf cent mille hommes sur terre et sur mer, sans compter les victimes des ravages et des misères que la guerre entraîne, — et au sortir de ces longs combats, rien n’était changé dans les limites des puissances continentales. L’Angleterre seule s’était agrandie à nos dépens dans ses colonies et dans son commerce. Par le fatal traité de 1763, nous avions dû lui céder le Canada, l’île du Cap-Breton, les îles de la Grenade, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, le Sénégal ; nos possessions des Indes étaient ruinées, notre marine était à moitié détruite, et pour comble d’injure l’Angleterre nous avait forcés de raser les fortifications de Dunkerque et de subir à perpétuité la présence d’un commissaire anglais, sans l’autorisation duquel il n’était pas permis de remuer un pavé sur les quais ou sur le port d’une ville française. Ce dernier article du traité de 1763 était resté au cœur de la France comme un affront sanglant, et l’on aime à rencontrer, dans une dépêche inédite de M. de Vergennes à M. de Guines, notre ambassadeur à Londres, la vive impression du sentiment national froissé par cette stipulation odieuse. On y sent le noble désir d’effacer cette honte, qui fut effacée par la guerre d’Amérique. « Vous connaissez, écrit le ministre à son ambassadeur en juillet 1775, la délicatesse jalouse de cet objet si humiliant pour la France, et l’abus que les ministres anglais n’en ont que trop souvent fait pour nous mortifier. » Le ton de la diplomatie anglaise était en effet celui des victorieux, il était aigre, facilement arrogant, et empreint du caractère haineux de la politique de lord Chatam.

Il était impossible que, dans une telle situation, la France et son gouvernement ne vissent pas avec un certain intérêt la querelle depuis longtemps engagée entre les colonies d’Amérique et l’Angleterre sur une question de taxes s’envenimer et prendre une physionomie de plus en plus grave. Les mesures de rigueur adoptées en 1774 par le ministère anglais contre la ville de Boston firent passer l’Amérique de l’état d’opposition à l’état de lutte ; mais il était bien peu probable encore que le mouvement ne serait pas comprimé et que des milices inexpérimentées et sans armes tiendraient tête aux troupes anglaises. Si l’opposition en Angleterre se servait de cette rébellion et l’amplifiait pour attaquer le ministère de lord North, elle-même ne croyait pas encore à un danger sérieux. Quant au parti ministériel, il n’y voyait qu’une mutinerie insignifiante. Le gouvernement français pensa donc d’abord, comme tout le monde, que la querelle finirait par une répression prompte suivie de quelques concessions.

Cependant il lui importait d’être bien renseigné sur les événemens, leur marche, leur influence, et il ne pouvait l’être qu’à Londres. L’ambassadeur de France en Angleterre était alors le comte de Guines, homme d’esprit et de plaisir, mais d’une capacité très ordinaire, dont les renseignemens, puisés auprès des ministres anglais et acceptés sans contrôle, n’inspiraient qu’une médiocre confiance. De là la nécessité pour le gouvernement français de recourir à toutes les sources d’informations et d’envoyer à Londres divers agens. Beaumarchais, comme c’était assez son habitude, se mit en avant. On avait été content de l’habileté avec laquelle il avait traité l’affaire des papiers de d’Éon, qui traînait depuis plusieurs années. Cette affaire, n’étant pas encore complètement terminée, fournissait un prétexte naturel pour le renvoyer à Londres, où il avait cet avantage d’être lié à la fois avec les partis les plus opposés. On se souvient que, dix ans auparavant, dans son voyage en Espagne, il avait été le favori de lord Rochford, alors ambassadeur à Madrid et grand amateur de musique, avec lequel il chantait des duos ; il avait toujours cultivé avec soin cette liaison. Or en 1775 lord Rochford était précisément ministre des affaires étrangères dans le cabinet dirigé par lord North, et lord Rochford n’était pas un modèle de discrétion, à en juger par ces lignes que j’extrais d’une dépêche où M. de Vergennes caractérise le ministre anglais avec sa manière prudente et posée. « Si l’idée, écrit-il, que nous avons de lord Rochford est exacte, il ne doit pas être difficile de le faire parler plus qu’il n’en a le dessein. » On verra en effet plus loin que Beaumarchais sait très bien faire parler lord Rochford. À la vérité, le ministre fut changé à la fin de 1775, mais il resta toujours un homme très influent, vivant dans l’intimité de George III et par conséquent très utile à écouter.

Beaumarchais n’était pas moins lié avec le démocrate ou mieux le démagogue Wilkes, personnage assez peu digne de l’influence qu’il exerça pendant plusieurs années, mais qui à cette époque, maire de Londres, remuait et dirigeait les masses à son gré. Wilkes avait embrassé ardemment la cause des colonies, avec laquelle il battait en brèche le ministère. Chez lui, Beaumarchais rencontrait tous les Américains qui venaient en Angleterre plaider pour les insurgents ou observer la marche des affaires. À l’époque où nous sommes, en 1775, les colonies n’avaient point encore complètement rompu avec la métropole ; mais le premier congrès tenu à Philadelphie, en repoussant l’idée d’une séparation, avait cependant posé cette perspective comme une menace au cas où l’Angleterre ne ferait pas droit aux justes griefs des colons. Le ministère avait répondu aux Américains par des envois de troupes et de nouvelles mesures de rigueur. Une proclamation du roi les déclarait coupables de rébellion. Un bill ordonnait de les traiter en ennemis, et de courir sus à tous leurs navires. Ces actes avaient produit les discussions les plus vives, Wilkes demandait la tête des ministres, lord Chatam les écrasait du poids de son éloquence. La situation était tendue au plus haut degré, et cependant, soit en Angleterre, soit en France, très peu de personnes croyaient à une séparation imminente. Les orateurs ministériels insistaient sur la nécessité d’en finir avec une poignée de mutins, les orateurs de l’opposition demandaient compte aux ministres du sang anglais versé par des mains anglaises, et présentaient des projets de conciliation ; mais la possibilité d’une rupture complète était écartée par tous. C’est à ce moment, en septembre 1775, que Beaumarchais adresse au roi un grand mémoire inédit que je crois devoir reproduire en grande partie. On y remarquera avec quelle sagacité, près d’un an avant la déclaration d’indépendance, à une époque où le triomphe des Américains paraît encore une chimère, il pose ce triomphe comme une chose certaine, dont on ne peut pas douter, et dont la perspective assurée doit servir de base a la politique française. Voici ce mémoire :


AU ROI[11].
« Sire,

« Dans la ferme confiance où je suis que les extraits que j’adresse à votre majesté sont uniquement pour elle et ne sortent point de ses mains, je continuerai, sire, à vous présenter la vérité sur tous les points connus de moi qui me paraissent intéresser votre service, sans avoir égard aux intérêts de qui que ce soit au monde.

« Je me suis dérobé d’Angleterre sous prétexte d’aller à la campagne, et je suis venu tout courant de Londres à Paris, pour conférer avec MM. de Vergennes et de Sartines sur des objets trop importans et trop délicats pour être confiés à la fidélité d’aucun courrier.

« Sire, l’Angleterre est dans une telle crise, un tel désordre au dedans et au dehors, qu’elle toucherait presque à sa ruine, si ses voisins et ses rivaux étaient eux-mêmes en état de s’en occuper sérieusement. Voici le fidèle exposé de la situation des Anglais en Amérique ; je tiens ces détails d’un habitant de Philadelphie, arrivant des colonies et sortant d’en conférer avec les ministres anglais, que son récit a jetés dans le plus grand trouble et a glacés d’effroi. Les Américains, résolus de tout souffrir plutôt que de plier, et pleins de cet enthousiasme de liberté qui a si longtemps rendu la petite nation des Corses redoutable aux Génois, ont trente-huit mille hommes effectifs armés et déterminés sous les murs de Boston ; ils ont réduit l’armée anglaise à la nécessité de mourir de faim dans cette ville ou d’aller chercher ses quartiers d’hiver ailleurs, ce qu’elle va faire incessamment. Environ quarante mille hommes bien armés et aussi déterminés que les premiers défendent le reste du pays, sans que ces quatre-vingt mille hommes aient enlevé un seul cultivateur à la terre, un seul ouvrier aux manufactures. Tout ce qui travaillait à la pêche, que les Anglais ont détruite, est devenu soldat et croit avoir à venger la ruine de sa famille et la liberté de son pays ; tout ce qui avait un commerce maritime, que les Anglais ont arrêté, s’est joint aux pêcheurs pour faire la guerre à leurs communs persécuteurs ; tous les gens travaillant sur les ports ont grossi cette armée de furieux dont la vengeance et la rage animent toutes les actions.

« Je dis, sire, qu’une telle nation doit être invincible, surtout ayant derrière elle autant de pays qu’il lui en faut pour ses retraites, quand même les Anglais se seraient rendus maîtres de toutes leurs côtes, ce qui est bien loin d’arriver. Tous les gens sensés sont donc convaincus en Angleterre que les colonies anglaises sont perdues pour la métropole, et c’est aussi mon avis[12].

« La guerre ouverte qui se fait en Amérique est bien moins funeste encore à l’Angleterre, que la guerre intestine qui doit éclater avant peu dans Londres ; l’aigreur entre les partis y est montée au plus haut excès depuis la proclamation du roi d’Angleterre qui déclare les Américains rebelles. Cette ineptie, ce chef-d’œuvre de démence de la part du gouvernement a renouvelé les forces de tous les opposans en les réunissant contre lui ; la résolution est prise de rompre en visière ouvertement au parti de la cour dans les premières séances du parlement. On croit que ces séances ne se passeront pas sans qu’il y ait sept ou huit membres de l’opposition envoyés à la Tour de Londres, et c’est là l’instant attendu pour sonner le tocsin. Le lord Rochford, mon ami depuis quinze ans, causant avec moi, m’a dit en soupirant ces mots : J’ai grand’peur, monsieur, que l’hiver ne se passe point sans qu’il y ait quelques têtes à bas, soit dans le parti du roi, soit dans l’opposition. D’un autre côté, le lord-maire Wilkes, dans un mouvement de joie et de liberté à la fin d’un dîner splendide, me dit publiquement ceux-ci : « Depuis longtemps le roi d’Angleterre me fait l’honneur de me haïr, de ma part je lui ai toujours rendu la justice de le mépriser, le temps est venu de décider lequel a le mieux jugé l’autre, et de quel côté le vent fera choir des têtes[13]. »

« Le lord North, que tout ceci menace, donnerait aujourd’hui de grand cœur sa démission, s’il pouvait le faire avec honneur et sûreté.

« … Le moindre échec que recevra l’année royale en Amérique, augmentant l’audace du peuple et de l’opposition, peut décider l’affaire à Londres au moment qu’on s’y attendra le moins, et si le roi se voit forcé de plier, je le dis en frémissant, je ne crois pas sa couronne plus assurée sur sa tête que la tête de ses ministres sur leurs épaules. Ce malheureux peuple anglais, avec sa frénétique liberté, peut inspirer une véritable compassion à l’homme qui réfléchit. Jamais il n’a goûté la douceur de vivre paisiblement sous un roi bon et vertueux. Ils nous méprisent et nous traitent d’esclaves, parce que nous obéissons volontairement ; mais si le règne d’un prince ou faible ou méchant a fait quelquefois un mal momentané à la France, jamais cette rage licencieuse que les Anglais appellent liberté n’a laissé un instant de bonheur et de vrai repos à ce peuple indomptable. Rois et sujets, tous y sont également malheureux[14]. Aujourd’hui, pour augmenter encore le trouble, il s’est ouvert une souscription secrète à Londres, chez deux des plus riches marchands particuliers de cette capitale, où tous les mécontens envoient de l’or pour faire passer aux Américains, ou payer les secours que les Hollandais leur fournissent. Ils font plus, ils ont des liaisons secrètes en Portugal, jusque dans le conseil du roi, qu’ils paient fort cher, pour tâcher d’empêcher que les Portugais n’entrent en accommodement avec les Espagnols[15]. Ils ont l’espoir que cette guerre attirera bientôt les Anglais et les Français dans la querelle de leurs alliés, et que ce nouvel incident détruira plus sûrement encore le ministère actuel, ce qui est l’objet constant de tous les opposans.

« Résumé. — L’Amérique échappe aux Anglais en dépit de leurs efforts ; la guerre est plus vivement allumée dans Londres qu’à Boston. La fin de cette crise amènera la guerre avec les Français, si l’opposition triomphe, soit que Chatam ou Rockingham remplace lord North. Les opposans, pour augmenter le trouble, intriguent en Portugal pour empêcher l’accommodement avec l’Espagne.

« Notre ministère, mal instruit, a l’air stagnant et passif sur tous ces évenemens qui nous touchent la peau.

« Un homme supérieur et vigilant serait indispensable à Londres aujourd’hui.

« La première chose que l’on ne peut s’empêcher de faire est d’engager le ministère d’Espagne à se rendre moins difficile sur les répétitions contre le Portugal. Pendant que le ministère anglais travaille à rapprocher le Portugal de la conciliation, et fait observer aux Portugais que les embarras intérieurs de l’Angleterre l’empêcheraient absolument aujourd’hui de les secourir, aux termes de leur dernier traité, notre démarche auprès du ministère d’Espagne est indispensable pour détruire autant qu’il est possible l’effet de l’intrigue et de l’argent de l’opposition anglaise, qui emploie les derniers efforts en Portugal pour y engager sérieusement la querelle entre les deux puissances du sud…

« … Voilà, sire, quels sont les motifs de ma course secrète en France. Quelque usage que votre majesté fasse de ce travail, je compte assez sur la vertu, sur la bonté de mon maître, pour espérer qu’il ne fera pas tourner contre moi ces preuves de mon zèle, en les confiant à personne, en augmentant le nombre de mes ennemis, qui ne m’arrêteront jamais tant que je serai certain du secret et de la protection de votre majesté.

« Caron de Beaumarchais. »


On voit que dans ce mémoire Beaumarchais affirme avec une rare perspicacité le triomphe prochain des colonies d’Amérique, mais on voit aussi qu’il insiste pour qu’on éloigne tout ce qui pourrait entraîner la France dans un conflit dont le moment n’est pas arrivé. Si Beaumarchais s’exagère les conséquences de la lutte des partis en Angleterre, c’est qu’ici tout le monde se trompait comme lui. On supposait naturellement que des échecs éprouvés en Amérique rendraient l’Angleterre furieuse contre ses ministres ; mais le peuple anglais, avec ce sentiment national et ce bon sens qui le caractérisent souvent dans les grandes crises, déjoua ces prévisions. La défaite des troupes anglaises affaiblit l’opposition plus encore que le ministère : tout fut subordonné à la nécessité de combattre et de vaincre, et l’irritation des esprits, au lieu de s’enflammer, s’amortit considérablement.

On doit noter aussi que le mémoire de Beaumarchais au roi est indiqué comme remis d’abord à M. de Sartines, ce qui nous autorise à supposer que Beaumarchais a fait un secret de cette démarche à M. de Vergennes, ou n’a pas trouvé chez ce ministre le degré de confiance qu’il désirait ; c’est peut-être ce qui explique la lettre suivante à M. de Vergennes, écrite un jour après le mémoire :


« Monsieur le comte,

« Quand le zèle est indiscret, il doit être réprimé ; lorsqu’il est agréable, il faut l’encourager ; mais toute la sagacité du monde ne pourrait pas faire deviner à celui à qui on ne répond rien quelle conduite il doit tenir.

« Je fis hier parvenir au roi, par M. de Sartines, un petit travail qui n’est que le résumé de la longue conférence que vous m’aviez accordée la veille : c’est l’état exact des hommes et des choses en Angleterre ; il est terminé par l’offre que je vous avais faite de bâillonner pour le temps nécessaire à nos apprêts de guerre tout ce qui, par ses cris ou son silence, peut en hâter ou retarder le moment. Il a dû être question de tout cela au conseil, et ce matin vous ne me faites rien dire. Les choses les plus mortelles aux affaires sont l’incertitude ou la perte du temps.

« Dois-je attendre votre réponse, ou faut-il que je parte sans en avoir aucune ? Ai-je bien ou mal fait d’entamer les esprits dont les dispositions nous deviennent si importantes ? Laisserai-je à l’avenir avorter les confidences et repousserai-je, au lieu de les accueillir, les ouvertures qui doivent influer sur la résolution actuelle ? Enfin suis-je un agent utile à mon pays, ou seulement un voyageur sourd et muet ?… J’attendrai votre réponse à cette lettre pour partir. Je suis, etc.,

« Beaumarchais. »
« Paris, ce 22 septembre 1775. »


Il reçut sans doute la réponse qu’il désirait, car le lendemain, repartant pour Londres, il écrit à M. de Vergennes :


« Paris, le 23 septembre 1775.
« Monsieur le comte,

« Je pars, bien instruit des intentions du roi et des vôtres ; que votre excellence soit tranquille : ce serait à moi une ânerie impardonnable en pareille affaire que de compromettre en rien la dignité du maître et de son ministre : faire de son mieux n’est rien en politique, le premier maladroit en offre autant ; faire le mieux possible de la chose est ce qui doit distinguer du commun des serviteurs celui que sa majesté et vous, monsieur le comte, honorez de votre confiance en un point aussi délicat. Je suis, etc,

« Beaumarchais. »


À dater de ce moment, la correspondance s’établit directement entre Beaumarchais et M. de Vergennes, et le thème qu’il déroule sans cesse sous diverses formes est celui-ci : Les Américains triompheront, mais il faut les aider dans leur lutte, car, s’ils succombaient, ils s’uniraient aux Anglais et se retourneraient contre nous. Nous ne sommes pas encore en état de faire la guerre ; il faut nous préparer, faire durer la lutte, et pour cela envoyer avec prudence des secours secrets aux Américains.

Le mémoire suivant, adressé à Louis XVI par l’intermédiaire de M. de Vergennes, est le développement de cette idée, et, rapproché du premier, il nous montre quels pas avait faits la question.


LA PAIX OU LA GUERRE.
AU ROI SEUL[16].
« Sire,

« La fameuse querelle entre l’Amérique et l’Angleterre qui va bientôt diviser le monde et changer le système de l’Europe, impose à chaque puissance la nécessité de bien examiner par où l’événement de cette séparation peut influer sur elle et la servir ou lui nuire.

« Mais la plus intéressée de toutes est certainement la France, dont les îles à sucre sont, depuis la dernière paix, l’objet constant des regrets et de l’espoir des Anglais, désirs et regrets qui doivent infailliblement nous donner la guerre, à moins que, par une faiblesse impossible à supposer, nous ne consentions à sacrifier nos riches possessions du golfe à la chimère d’une paix honteuse et plus destructive que cette guerre que nous redoutons.

« Dans un premier mémoire, remis il y a trois mois à votre majesté par M. de Vergennes, j’ai tâché d’établir solidement que la justice de votre majesté ne pouvait être blessée de prendre de sages précautions contre des ennemis qui ne sont jamais délicats sur celles qu’ils prennent contre nous.

« Aujourd’hui que l’instant d’une crise violente avance à grands pas, je suis obligé de prévenir votre majesté que la conservation de nos possessions d’Amérique et la paix qu’elle paraît tant désirer dépendent uniquement de cette seule proposition : il faut secourir les Américains. C’est ce que je vais démontrer.

« Le roi d’Angleterre, les ministres, le parlement, l’opposition, la nation, le peuple anglais, enfin les partis qui déchirent cet état, conviennent qu’on ne doit plus se flatter de ramener les Américains, ni même que les grands efforts qu’on fait aujourd’hui pour les soumettre aient le succès de les réduire. De là, sire, ces débats violens entre le ministère et l’opposition, ce flux et reflux d’opinions admises ou rejetées qui, n’avançant pas les affaires, ne servent qu’à mettre la question dans un plus grand jour.

« Le lord North, effrayé de piloter seul au fort d’un tel orage, vient de profiter de l’ambition du lord Germaine pour verser tout le poids des affaires sur sa tête ambitieuse.

« Le lord Germaine, étourdi des cris et frappé des argumens terribles de l’opposition, dit aujourd’hui aux lords Shelburne et Rockingham, chefs de parti : « Dans l’état où sont les choses, messieurs, osez-vous répondre à la nation que les Américains se soumettront à l’acte de navigation et rentreront sous le joug, à la seule condition, renfermée dans le plan de lord Shelburne, d’être remis en l’état où ils étaient avant les troubles de 1763 ? Si vous l’osez, messieurs, investissez-vous du ministère, et chargez-vous du salut de l’état à vos risques, périls et fortunes. »

« L’opposition, disposée à prendre le ministre au mot et toute prête à dire oui, n’est arrêtée que par l’inquiétude que les Américains, encouragés par leurs succès et peut-être enhardis par quelques traités secrets avec l’Espagne et la France, ne refusent aujourd’hui ces mêmes conditions de paix qu’ils demandaient à mains jointes il y a deux ans.

« D’autre part le sieur L. (M. de Vergennes dira son nom à votre majesté)[17], député secret des colonies à Londres, absolument découragé par l’inutilité des efforts qu’il a tentés par moi auprès du ministère de France pour en obtenir des secours de poudres et de munitions de guerre, me dit aujourd’hui : « Une dernière fois, la France est-elle absolument décidée à nous refuser tout secours et à devenir la victime de l’Angleterre et la fable de l’Europe par cet incroyable engourdissement ? Obligé moi-même de répondre positivement, j’attends votre dernière réponse ; pour donner la mienne. Nous offrons à la France, pour prix de ses secours secrets, un traité secret de commerce qui lui fera passer, pendant un certain nombre d’années après la paix, tout le bénéfice dont nous avons depuis un siècle enrichi l’Angleterre, plus une garantie de ses possessions selon nos forces. Ne le voulez-vous pas ? Je ne demande à lord Shelburne que le temps de l’allée et du retour d’un vaisseau qui instruira le congrès des propositions de l’Angleterre, et je puis vous dire dès à présent quelles résolutions prendra le congrès à cet égard. Ils feront sur-le-champ une proclamation publique par laquelle ils offriront à toutes les nations du monde, pour en obtenir des secours, les conditions que je vous offre en secret aujourd’hui. Et pour se venger de la France et la forcer publiquement à faire une déclaration à leur égard qui la commette à l’excès, ils enverront dans vos ports les premières prises qu’ils feront sur les Anglais : alors, de quelque côté que vous vous tourniez, cette guerre que vous fuyez et redoutez tant, devient inévitable pour vous, car ou vous recevrez nos prises dans vos ports ou vous les rejetterez ; si vous les recevez, la rupture est certaine avec l’Angleterre ; si vous les rejetez, à l’instant le congrès accepte la paix aux conditions proposées par la métropole ; les Américains outrés joignent toutes leurs forces à celles de l’Angleterre pour tomber sur vos îles et vous prouver que les belles précautions mêmes que vous aviez prises pour garder vos possessions étaient justement celles qui devaient vous en priver à jamais.

« Allez, monsieur, allez en France ; exposez-y ce tableau des affaires ; je vais m’enfermer à la campagne jusqu’à votre retour pour n’être pas forcé de donner une réponse avant d’avoir reçu la vôtre. Dites à vos ministres que je suis prêt à vous y suivre, s’il le faut, pour y confirmer ces déclarations ; dites-leur que j’apprends que le congrès a envoyé deux députés à la cour de Madrid pour le même objet, et je puis vous ajouter à cela qu’ils ont reçu une réponse très satisfaisante. Le conseil de France aurait-il aujourd’hui la glorieuse prérogative d’être seul aveuglé sur la gloire du roi et les intérêts de son royaume ? »

« Voilà, sire, le tableau terrible et frappant de notre position ; votre majesté veut sincèrement la paix ! Le moyen de vous la conserver, sire, va faire le résumé de ce mémoire.

« Admettons toutes les hypothèses possibles, et raisonnons :

« Ce qui suit est bien important :

« Ou l’Angleterre aura dans cette compagne le succès le plus complet en Amérique ;

« Ou les Américains repousseront les Anglais avec perte ;

« Ou l’Angleterre prendra le parti, déjà adopté par le roi, d’abandonner les colonies à elles-mêmes et de s’en séparer à l’amiable ;

« Ou l’opposition, en s’emparant du ministère, répondra de la soumission des colonies à la condition d’être remises en leur état de 1763.

« Voilà tous les possibles rassemblés : y en a-t-il un seul qui ne vous donne à l’instant la guerre que vous voulez éviter ? Sire, au nom de Dieu, daignez l’examiner avec moi :

« 1° Si l’Angleterre triomphe de l’Amérique, ce ne peut être qu’avec une dépense énorme d’hommes et d’argent ; or le seul dédommagement que les Anglais se proposent de tant de pertes est d’enlever à leur retour les îles françaises, de se rendre par là les marchands exclusifs de la précieuse denrée du sucre, qui peut seule réparer tous les dommages de leur commerce, et cette prise les rend à jamais possesseurs absolus de bénéfice de l’interlope que le continent fait avec ces mêmes îles.

« Alors, sire, il vous resterait uniquement le choix de commencer trop tard une guerre infructueuse, ou de sacrifier à la plus honteuse des paix inactives toutes vos colonies d’Amérique, et de perdre 280 millions de capitaux et plus de 30 millions de revenus.

« 2° Si les Américains sont vainqueurs, à l’instant ils sont libres, et les Anglais, au désespoir de voir leur existence diminuée des trois quarts, n’en seront que plus empressés à chercher un dédommagement devenu indispensable dans la prise facile de nos possessions d’Amérique, et l’on peut être certain qu’ils n’y manqueront pas.

« 3° Si les Anglais se croient forcés d’abandonner sans coup férir les colonies à elles-mêmes, comme c’est le vœu secret du roi, la perte étant la même pour leur existence et leur commerce étant également ruiné, le résultat pour nous est semblable au précédent, excepté que les Anglais, moins énervés par cet abandon à l’amiable que par une campagne sanglante et ruineuse, n’en auront que plus de moyens et de facilités de s’emparer de nos îles, dont alors ils ne pourront plus se passer, s’ils veulent conserver les leurs et garder un pied de terre en Amérique

« 4° Si l’opposition se met en possession du ministère, et conclut le traité de réunion avec les colonies, les Américains, outrés contre la France, dont les refus les auront seuls forcés à se soumettre à la métropole, nous menacent, dès aujourd’hui de joindre toutes leurs forces à celles de l’Angleterre pour enlever nos îles. Il ne se réuniront même à la mère-patrie qu’à cette condition, et Dieu sait alors avec quelle joie le ministère composé des lords Chatam, Shelburne et Rockingham, dont les dispositions pour nous sont publiques, adoptera le ressentiment des Américains, et vous fera sans relâche la guerre la plus opiniâtre et la plus cruelle.

« Que faire donc en cette extrémité pour avoir la paix et conserver nos îles ?

« Vous ne conserverez la paix que vous désirez, sire, qu’en empêchant à tout prix qu’elle ne se fasse entre l’Angleterre et l’Amérique, et qu’en empêchant que l’une triomphe complètement de l’autre, et le seul moyen d’y parvenir est de donner des secours aux Américains, qui mettront leurs forces en équilibre avec celles de l’Angleterre, mais rien au-delà. Et croyez, sire, que l’épargne aujourd’hui de quelques millions peut coûter avant peu bien du sang et de l’argent à la France.

« Croyez surtout, sire, que les seuls apprêts forcés de la première campagne vous coûteront plus que tous les secours qu’on vous demande aujourd’hui, et que la triste économie de 2 ou 3 millions vous en fera perdre à coup sûr avant deux ans plus de 300.

« Si l’on répond que nous ne pouvons secourir les Américains sans blesser l’Angleterre et sans attirer sur nous l’orage que je veux conjurer au loin, je réponds à mon tour qu’on ne courra point ce danger, si l’on suit le plan que j’ai tant de fois proposé, de secourir secrètement les Américains sans se compromettre, en leur imposant pour première condition qu’ils n’enverront jamais aucune prise dans nos ports, et ne feront aucun acte tendant à divulguer des secours que la première indiscrétion du congrès lui ferait perdre à l’instant. Et si votre majesté n’a pas sous la main un plus habile homme à y employer, je me charge et réponds du traité, sans que personne soit compromis, persuadé que mon zèle suppléera mieux à mon défaut d’habileté que l’habileté d’un autre ne pourrait remplacer mon zèle.

« Votre majesté voit sans peine que tout le succès dépend ici du secret et de la célérité ; mais une chose infiniment importante à l’un et à l’autre serait de renvoyer, s’il était possible, à Londres lord Stormont, qui, par la facilité de ses liaisons en France, est à portée d’instruire et instruit journellement l’Angleterre de tout ce qui se dit et s’agite au conseil de votre majesté.

« Cela est bien extraordinaire, mais cela est ; l’occasion du rappel de M. de Guines est on ne peut pas plus favorable.

« L’Angleterre veut absolument un ambassadeur ; si votre majesté ne se pressait pas de nommer un successeur à M. de Guines et qu’elle envoyât en Angleterre un chargé d’affaires ou ministre d’une capacité reconnue[18], à l’instant on rappellerait lord Stormont, et quelque ministre qu’ils nommassent en place de cet ambassadeur, il se passerait bien du temps avant qu’il fût en état par ses liaisons de nous faire autant de mal que nous en recevons de lord Stormont. Et la crise, une fois passée, le plus futile ou le plus fastueux de nos seigneurs pourrait être envoyé sans risque en ambassade à Londres, la besogne étant faite ou manquée, tout le reste alors serait sans importance.

« Votre majesté peut juger par ces travaux si mon zèle est autant éclairé qu’il est ardent et pur.

« Mais si mon auguste maître, oubliant tous les dangers qu’un mot échappé de sa bouche peut faire courir à un bon serviteur qui ne connaît et ne sert que lui, laissait pénétrer que c’est par moi qu’il reçoit ces instructions secrètes, alors toute son autorité même aurait peine à me garantir de ma perte, tant la cabale et l’intrigue ont de pouvoir, sire, au milieu de votre cour, pour nuire et renverser les plus importantes entreprises. Votre majesté sait mieux que personne que le secret est l’âme des affaires et qu’en politique un projet éventé n’est qu’un projet manqué.

« Depuis que je vous sers, sire, je ne vous ai rien demandé et ne vous demanderai jamais rien. Faites seulement, ô mon maître, qu’on ne puisse m’empêcher de travailler pour votre service, et toute mon existence vous est consacrée.

« Caron de Beaumarchais. »


On reconnaît ici que Beaumarchais juge le moment venu d’appuyer avec énergie le système des secours secrets, et qu’il présente ce système avec une habileté qui ferait honneur à un diplomate de profession ; on voit aussi qu’il se propose pour la première fois comme prêt à le mettre lui-même à exécution ! La prudence de M. de Vergennes s’y refuse encore. Beaumarchais écrit une douzaine de lettres de plus en plus vives, et il semble qu’on le voit peu à peu gagner du terrain sur l’esprit du ministre. M. de Vergennes ne croit plus autant à la possibilité de conserver la paix. « Quoique la tendance de la France et de l’Espagne, écrit-il à notre chargé d’affaires à Londres le 20 avril 1776, soit pour assurer la durée de la paix, je vous avoue que je ne suis pas tranquille quand je considère la foule des accidens indépendans de la volonté des souverains qui peuvent confondre leur prévoyance. » Les inquiétudes du ministre français sont bientôt fortifiées par l’attitude défiante et tracassière du gouvernement anglais ; quoique la France garde encore en ce moment la plus absolue neutralité, cela ne suffit pas au cabinet de Londres : il prétend visiter nos navires, poursuivre les bâtimens américains jusque sous le canon de nos forts ; il gêne notre commerce ; il soutient que nous devons punir ceux de nos négocians qui trafiquent avec les rebelles. Beaumarchais exploite avec soin ces circonstances au profit de son idée. Il raconte à M. de Vergennes, avec une grande vivacité, une scène qu’il a eue avec lord Rochford au sujet de cette prétention du gouvernement anglais, d’obtenir la punition de nos négocians, et M. de Vergennes lui répond par la lettre suivante, où le calme habituel du ministre semble s’altérer un peu au contact de la vivacité fiévreuse de Beaumarchais :


« À Versailles, le 26 avril 1776.

« J’ai mis sous les yeux du roi, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le mardi 16 et non le 12 de ce mois. J’ai la satisfaction de vous annoncer que sa majesté a fort approuvé la manière noble et franche dont vous avez repoussé l’attaque que le lord Rochford vous a faite à l’occasion de ce bâtiment américain destiné, dit-on, pour Nantes et conduit à Bristol. Vous n’avez rien dit que sa majesté ne vous eût prescrit de dire, si elle avait pu prévoir que vous seriez dans le cas de vous expliquer sur un objet aussi étranger aux soins dont vous êtes chargé[19]. Au ton de lord Rochford, il semblerait argumenter d’un pacte qui nous assujettirait à faire de l’intérêt de l’Angleterre le nôtre propre. Je ne connais pas ce pacte ; il n’existe pas dans l’exemple que l’Angleterre nous a donné lorsqu’elle a cru pouvoir nous nuire. Qu’on se rappelle seulement la conduite qu’on a tenue à notre égard pendant les troubles de Corse, les secours de toute espèce qu’on y a versés sans aucune sorte de ménagement. Je ne cite pas cet exemple pour nous autoriser à le suivre. Le roi, fidèle à ses principes de justice, ne cherche point à abuser de la situation des Anglais pour augmenter leur embarras ; mais il ne peut retrancher à ses sujets la protection qu’il doit à leur commerce… Il serait contre toute raison et bienséance de prétendre que nous ne devons vendre aucun article de commerce à qui que ce soit, parce qu’il serait possible qu’il passât de seconde main en Amérique. »


Après divers détails, le ministre termine ainsi :


« Recevez tous mes complimens, monsieur. Après vous avoir assuré de l’approbation du roi, la mienne ne doit pas vous paraître fort intéressante ; cependant je ne puis m’empêcher d’applaudir à la sagesse et à la fermeté de votre conduite, et de vous renouveler toute mon estime.

« Je suis bien parfaitement, monsieur, etc.

« De Vergennes. »


Il est visible que le ministre commence à se fatiguer des exigences du cabinet anglais, et que Beaumarchais et son plan de secours secrets font des progrès dans son esprit. Celui-ci ne songeait pas encore à cette époque à réaliser ce système sous la forme d’une opération commerciale entreprise par lui avec le concours du gouvernement, mais à ses risques et périls. Il demandait 3 millions pour les transmettre directement soit en argent, soit en munitions aux agens de l’Amérique.

Le ministère français se décida enfin à accepter et à faire accepter au roi la combinaison proposée ; cependant la prudence de M. de Vergennes la repoussa sous cette forme, qui parut trop compromettante. On dit à Beaumarchais : « Il faut que l’opération ait essentiellement, aux yeux du gouvernement anglais et même aux yeux des Américains, l’aspect d’une spéculation individuelle, à laquelle nous sommes étrangers et que nous ne pouvons pas empêcher. Pour qu’elle soit telle en apparence, il faut qu’elle le soit aussi, jusqu’à un certain point, en réalité. Nous vous donnerons secrètement un million, mais rien de plus. Avec ce million, vous vous en procurerez d’autres, soit en Espagne, si le cabinet de Madrid s’unit à nous dans cet arrangement, soit auprès des particuliers qui voudront s’associer aux bénéfices possibles de votre entreprise. Vous fonderez une grande maison de commerce, et à vos risques et périls vous approvisionnerez l’Amérique d’armes, de munitions, d’objets d’équipement et de tous autres objets qui lui seront nécessaires pour soutenir la guerre. Nos arsenaux vous livreront des armes et des munitions, mais vous les remplacerez ou vous les paierez. Vous ne demanderez point d’argent aux Américains, puisqu’ils n’en ont pas, mais vous leur demanderez des retours en denrées de leur sol, dont nous vous faciliterons l’écoulement dans le royaume, et vous leur accorderez de votre côté toutes les facilités possibles. » C’était, en un mot, une entreprise où le gouvernement figurait comme un principal actionnaire qui abandonnerait sa mise de fonds à certaines conditions, et sous ce rapport l’entreprise était certainement très avantageuse pour Beaumarchais. Elle n’était pas non plus sans difficultés. Ce million en exigeait beaucoup d’autres, car le premier envoi fait par Beaumarchais dépassait à lui seul trois millions. Il fallait donc autour de cette première mise de fonds appeler l’argent du commerce, et le risquer dans une opération qui pouvait tout engloutir et engloutir en même temps la fortune personnelle de Beaumarchais, car cette opération devait à la fois braver le danger des croiseurs anglais, subir les fluctuations journalières de la politique française, qui, à un moment donné, faisait décharger les navires ou s’opposait à leur sortie, et enfin s’adresser à des acheteurs qui se croyant, on le verra, autorisés à mettre peu d’empressement à payer, même en nature, pouvaient, par des retours trop tardifs, compromettre et paralyser l’entreprise. Telle était la véritable physionomie de l’opération présentée à Beaumarchais : elle eût pu effrayer un autre que lui, mais on sait déjà qu’il ne redoutait pas les choses difficiles. Il l’accepta donc sous cette forme, et le 10 juin 1776, un mois avant que les États-Unis eussent fait leur déclaration d’indépendance, il signa ce fameux reçu qui, tenu secret sous la monarchie, livré aux États-Unis sous la république, a occasionné un procès de cinquante ans sur lequel nous reviendrons. Il est ainsi conçu :


« J’ai reçu de M. Duvergier, conformément aux ordres de M. le comte de Vergennes, en date du 5 courant, la somme d’un million dont je rendrai compte à mondit sieur comte de Vergennes.

« Caron de Beaumarchais.
« Bon pour un million de livres tournois. »
« À Paris, ce 10 juin 1776. »


À partir de ce jour, le rôle de Beaumarchais dans l’affaire d’Amérique change encore de nature. Il passe de l’état d’observateur et d’instigateur à l’état d’acteur. Il n’écrit plus seulement des mémoires, il expédie des cargaisons, il lutte contre les vents, les flots, les Anglais et les hésitations du ministère ; il pousse de toutes ses forces à la guerre, et, quand elle éclate enfin, il y figure brillamment avec sa marine. Cette nouvelle période de l’opération veut être racontée à part.



  1. Voyez les livraisons des 1er et 15 octobre, 1er et 15 novembre 1852, 1er janvier, 1er mars et 1er mai 1853.
  2. Le récit de Gudin est rendu assez vraisemblable par la liaison du prince et de Beaumarchais. J’ai trouvé dans les papiers de ce dernier plus d’une trace de cette liaison. Je ne citerai à ce sujet qu’une lettre inédite de Beaumarchais au prince, qui annonce une assez grande familiarité, en même temps qu’elle présente un tour ingénieux pour demander deux bouteilles de vin.
    « Monseigneur,

    « Je chantais hier au soir les grandes qualités de votre altesse ; je vantais surtout sa munificence et j’employais cette foule de synonymes redoutables de l’un de vos serviteurs pour prouver que vous étiez, monseigneur, non pas le prince, mais l’homme le plus généreux que je connusse, lorsqu’un vilain, que Lucifer confonde, m’a répondu froidement que tout cela était bon pour le discours, mais qu’il était sûr que votre altesse sérénissime laisserait crever comme un chien un pauvre chrétien au coin d’une haie haute d’une bouteille de romanée. — Vil calomniateur ! ai-je dit avec dédain. — Médisant, voilà tout ce que je suis, a-t-il répliqué. — Je ne puis souffrir, monseigneur, que l’on déchire à mes yeux la réputation d’un grand prince, et j’ai fait un projet de vengeance qui ne sera pas différé même à demain, si votre altesse ne le trouve pas trop cruel. J’ai commencé par provoquer à dîner, chez moi le traître, à quatre heures, aujourd’hui : il ne se doute de rien. Là notre dessein est de lui boire au nez la bouteille de romanée et de lui casser le carafon sur la nuque, et, si le premier coup ne le tue pas sur la place, de redoubler du carafon de la seconde bouteille. Laissez agir vos serviteurs, monseigneur, il ne s’agit que d’armer leurs bras. Puisse le traître se voir, comme nous l’avons dit ailleurs, accablé sous les boucliers des Samnites ! Le porteur de cette lettre est la hotte aux épaules, chargé d’attendre les ordres de votre altesse.

    « Je suis avec un zèle intarissable, monseigneur, de votre altesse sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur,

    Beaumarchais ».
    « Ce dimanche, 5 février 1775. »
  3. Lorsque mourut ce vieux libertin, qui était membre de l’Académie française, et que Voltaire appelait mon héros, un grave historien, Gaillard, alors président de l’Académie, répondant au nom de ce corps au duc d’Harcourt, qui succédait au duc de Richelieu, faisait l’éloge de ce dernier en des termes qui paraissent incroyables, quand on les lit dans la correspondance de Grimm, et qui peignent toute une époque. Après avoir qualifié le défunt d’Alcibiade français et l’avoir comparé à un demi-dieu dont la foi partout offerte est reçue en cent lieux, le docte et galant président de l’Académie continuait ainsi son parallèle mythologique : « Les Hélène, les Péribée, les Ariadne, tant d’autres dont les noms lui sont même échappés, éblouies de sa gloire, alarmées de ses grâces, briguant sa conquête, déplorent son inconstance ; toutes le préfèrent, toutes sont préférées. » C’est ainsi qu’on louait un académicien en l’an de grâce 1789, à la veille de la révolution.
  4. C’était une des personnes compromises avec Mme de Saint-Vincent dans l’accusation de faux. L’assertion de la dame était d’ailleurs absolument inexacte.
  5. M. de La Blache s’appelait Falcoz de La Blache.
  6. On ne sait guère généralement que le quartier du Temple, aujourd’hui le quartier général des fripiers de Paris, était encore en 1778 un lieu d’asile.
  7. Il nous semble que le candide Gudin, qui nous parlait tout à l’heure de sa vertu, devient ici bien léger. Apparemment cette Mme de Goodville, dont il partage les meubles, est de son côté une femme légère dont l’influence lui donne ce petit ton avantageux, assez rare chez lui.
  8. Dieu préserve que, locution provençale.
  9. C’était le procureur de Beaumarchais dans son procès d’Aix.
  10. Allusion à une noirceur dont Mlle Ninon accusait son amant d’avoir formé le projet, et dont j’ai supprimé le détail dans sa longue lettre.
  11. Remis au roi, cacheté, par M. de Sartines, le 21 septembre 1775.
  12. Beaumarchais exagère ici beaucoup l’état de l’opinion en Angleterre pour donner plus de poids à son avis, et il enlève à cet avis un mérite de sagacité que nous devons lui restituer.
  13. Ce propos de Wilkes est d’autant plus insolent qu’il émane d’un homme qui manquait à la fois de moralité privée et de moralité politique.
  14. Voilà des opinions politiques qu’on n’est pas accoutumé à attribuer à l’auteur du Mariage de Figaro. À la vérité, Beaumarchais écrivait ceci à un roi dont il était l’agent ; mais en général l’examen de ces papiers prouve que dans l’application ses idées politiques se ressentaient peu de l’effervescence de son esprit.
  15. Il y avait à cette époque un démêlé entre le Portugal et l’Espagne sur une question de limites.
  16. Remis à M. le comte de Vergennes, cachet volant, le 29 février 1776.
  17. C’était Arthur Lec, qui fit depuis partie avec Franklin de la députation américaine à Paris.
  18. Le conseil de Beaumarchais fut suivi. Après le rappel de M. de Guines, on envoya d’abord en Angleterre un simple chargé d’affaires, M. Garnier.
  19. La mission ostensible de Beaumarchais était à ce moment-là de réunir à Londres des piastres espagnoles pour le service de nos colonies.