Bella Vista/Bella-Vista
BELLA-VISTA
C’est folie de croire que les périodes vides d’amour sont les « blancs » d’une existence de femme. Bien au contraire. Que demeure-t-il, à le raconter, d’un attachement passionné ? L’amour parfait se raconte en trois lignes : Il m’aima, je L’aimai, Sa présence supprima toutes les autres présences ; nous fûmes heureux, puis Il cessa de m’aimer et je souffris…
Honnêtement, le reste est éloquence, ou verbiage. L’amour parti, vient une bonace qui ressuscite des amis, des passants, autant d’épisodes qu’en comporte un songe bien peuplé, des sentiments normaux comme la peur, la gaîté, l’ennui, la conscience du temps et de sa fuite. Ces « blancs » qui se chargèrent de me fournir l’anecdote, les personnages émus, égarés, illisibles ou simples qui me saisissaient par la manche, me prenaient à témoin puis me laissaient aller, je ne savais pas, autrefois, que j’aurais dû justement les compter pour intermèdes plus romanesques que le drame intime. Je ne finirai pas ma tâche d’écrivain sans essayer, comme je le veux faire ici, de les tirer d’une ombre où les relégua l’impudique devoir de parler de l’amour en mon nom personnel.
Une maison, même lorsqu’elle est très petite, ne s’aménage ni ne nous adopte dans la huitaine qui suit l’échange des signatures. Comme dit l’homme sage et de peu de paroles qui fait des sandales à Saint-Tropez : « Il y a autant de travail et de réflexion sur les sandales pour l’âge de six ans que sur des sandales pour l’âge de quarante. »
Quand j’eus acheté dans le Midi, voici treize ans, le carré de vigne en bordure de mer, le panache de pins, les mimosas et la maisonnette, je les contemplai avec une sécurité expéditive de campeur : « Je déboucle les deux valises, je mets le tub et le collier-douche dans un coin, la table bretonne et son fauteuil sous la fenêtre, le lit-divan et sa moustiquaire dans la pièce sombre. Là je dors, là je travaille, là je me lave. Demain, tout est prêt. » Pour la salle à manger, j’avais le choix entre l’ombre du mûrier et celle des fusains centenaires.
Ayant le nécessaire, c’est-à-dire l’ombrage, le soleil, les roses, la mer, le puits et la vigne, je faisais bon marché du superflu, — ainsi je désignais l’électricité, le fourneau de cuisine, une pompe pour distribuer l’eau. De sages influences me détournèrent de laisser, à sa perfection rudimentaire, la petite maison méridionale, et je me résignai. Je prêtai l’oreille au convaincant entrepreneur, que j’allai voir chez lui.
Il souriait. Un mimosa des quatre saisons et des giroflées violettes, dans son jardin, agrémentaient les bancs de béton, les balustres debout en jeu de quilles, les drains et les malons disponibles, gardés par un très joli bouledogue bleu turquoise en céramique de Vallauris…
— Vous savez comme nous sommes ici, disait l’entrepreneur. Si votre villa vous fait besoin pour juillet-août, il faut venir un peu sur place ennuyer l’ouvrier…
Je me souviens que je clignais des paupières, rudoyée par une lumière de mars crayeuse, un ciel à grands ramages blancs, et que le mistral secouait toutes les portes dans leurs cadres. Il faisait froid sous la table, mais un rayon, sur le devis haché de chiffres rouges, de pointillés noirs et de coches au crayon bleu, me brûlait le dos de la main. Je me pris à songer qu’une pluie tiède est, au printemps, bien agréable en Île-de-France et qu’un appartement de Paris, clos, chauffé, jalonné de lampes à chapeaux de parchemin, ne connaît guère de rivaux…
Le Midi triompha. Aussi bien je venais d’essuyer bronchite sur bronchite, et les mots « chaleur… repos… grand air… » se firent les complices de l’entrepreneur souriant. Je décidai donc de chercher, assez loin du port auquel je me suis, depuis, si fort attachée, un lieu de repos d’où je viendrais — « un jour oui, un jour non », comme on dit en Provence — ennuyer un peu l’ouvrier, et qui me permît de fuir le plus épuisant des plaisirs, c’est-à-dire la conversation.
Grâce à un peintre décorateur qui prend des vacances solitaires et se rend, à la Greta Garbo, méconnaissable sous les lunettes jaunes et les chemises Lacoste, j’appris qu’une certaine auberge, excentrique l’été, paisible le reste du temps, m’accueillerait. Mettez qu’elle s’appelait « Bella-Vista », il y a en France autant de Bella-Vista et de Vista-Bella que de Montigny. Vous ne la trouverez pas sur la Côte, elle a perdu ses propriétaires, presque tous ses charmes, et jusqu’à son ancien nom, que je tais.
C’est donc à la fin de mars que je mis dans une valise le demi-kilo de papier bleu pervenche, le long pantalon de gros tricot, les quatre pull-overs, les écharpes de laine, l’imperméable doublé de tartan, bref l’équipement que requièrent les sports dans la neige ou le voyage au Pôle. Mes séjours dans le Midi, une tournée de conférences à la fin d’un hiver, n’évoquaient que Cannes aveuglé de grêle, Marseille et Toulon râpeux et blancs comme des os de seiches sous le mistral de janvier, des paysages bleu vif, vert clair, puis venaient des souvenirs de ventouses et de piqûres d’huile camphrée…
Ces décourageantes images m’accompagnèrent presque jusqu’à « l’hostellerie » que je nomme Bella-Vista et sur laquelle je ne donnerai que des précisions inoffensives, des portraits posthumes comme ceux de ses deux propriétaires, dont l’une, la plus jeune, est morte. À supposer que l’autre vive, Dieu sait dans quels travaux, claustrés, des doigts agiles, des yeux perçants emploient leurs forces…
Il y a treize ans, elles se tenaient toutes deux sur le seuil de Bella-Vista. L’une empoigna d’une main sûre ma terrière brabançonne par la peau abondante de sa nuque et de son dos, la déposa par terre et lui dit :
— Hello, chère petite chien jaune, vous est sûrement soif ?
L’autre me tendit, pour que je descendisse de voiture, sa main ferme à grosse bague, et me salua par mon nom :
— Un quart d’heure de plus, Madame Colette, et vous la ratiez !
— Je ratais qui ?
— La bourride. Ils ne vous en auraient pas laissé, je les connais. Madame Ruby, quand tu voudras bien t’occuper d’autre chose que du clebs ?
Elle avait un charmant accent de la place Blanche, le hâle rouge et grenu des blondes sanguines, des cheveux teints aux racines grisonnantes, un rire spontané dans ses yeux bleu vif, des dents encore belles. Sa robe-blouse, en toile blanche, miroitait de coups de fer. Une personne éclatante, en somme, dont les détails vous sautaient aux yeux. Je ne lui avais pas encore parlé que je savais par cœur, si j’ose écrire, la plaisante forme de ses mains cuites au soleil et au fourneau, sa chevalière d’or, son nez petit, ouvert, son perçant regard qui attaquait droit le regard d’autrui et la bonne odeur de toile lessivée, de thym et d’ail qui refoulait son parfum parisien.
— Madame Suzanne, repartit l’associée américaine, vous est perdue dans l’opinion de Madame Colette, si vous est plus aimable pour elle que pour sa petite chien jaune.
Sur quoi Madame Ruby agita, pour annoncer le déjeuner, une clochette de cuivre dont la voix rageuse mit ma chienne hors de ses gonds. Au lieu d’obéir à la cloche, je restais debout dans la cour, quadrilatère auquel manquait, comme à un décor de théâtre, un de ses côtés. Juchée sur une modeste éminence, Bella-Vista tournait sagement le dos à la mer, offrait sa façade et ses deux ailes aux vents bénins et se contentait d’une vue bornée. De sa cour-terrasse, je découvrais la forêt, quelques cultures abritées et un tesson de Méditerranée sombre et bleu, coincé entre deux versants de collines…
— Vous n’est pas d’autres colis ?
— La valise, ma trousse de toilette, le fourre-tout, la couverture… C’est tout, Madame Ruby.
À entendre son nom, elle me sourit familièrement, appela une servante brune et lui désigna mes bagages :
— Appartement dix !
Mais si la chambre dix, au premier étage, envisageait la mer, elle boudait mon exposition favorite, le sud-ouest, et j’optai pour une chambre de rez-de-chaussée qui s’ouvrait directement sur la cour-terrasse, non loin de la volière aux perruches, en face du garage.
— Ici, objecta Madame Ruby, vous est plus bruyant. Le garage…
— Il est vide, Dieu merci.
— Exact ! Notre voiture couche dehors. C’est plus commode que entrer, sortir, entrer, sortir… Alors, vous aime mieux le quatre ?
— J’aime mieux.
— All right. Ici est le bain, ici la lumière, ici pour sonner, ici placards…
Elle ramassa ma chienne, la jeta adroitement sur le couvre-pieds à fleurettes.
— …Ici chien jaune !
Et la chienne rit aux éclats, tandis que Madame Ruby, enchantée de son effet, pivotait sur ses semelles de caoutchouc. Je la regardai traverser la cour et la trouvai de la tête aux pieds telle qu’on me l’avait dépeinte, scandaleuse et sympathique, virile sans disgrâce, des hanches d’homme et les épaules carrées, bien sanglée dans de la ratine bleue et de la toile blanche, une rose au revers de sa veste. Pour la tête, ronde et de la plus belle forme qu’on puisse voir, moulée sous des cheveux de vermeil dédoré, blancs par place, collés au crâne avec une roide et provocante coquetterie, elle plaisait par les yeux larges et gris, le nez modéré, une grosse bouche à grosses dents épaisses qui semblaient indestructibles, un teint piqueté sur les pommettes. Quarante-cinq ans ? Plutôt cinquante ; le cou, dans la chemise de cellular ouverte, avait pris de l’épaisseur, et sur le dos des fortes mains les veines saillantes, la peau relâchée révélaient la cinquantaine, sinon davantage.
Sûrement, je montre Madame Ruby moins bien que je n’entendis Madame Suzanne la peindre, plus tard, en quelques mots irrités :
— Tu as l’air d’un curé anglais ! T’as tout de la sportive boche ! T’as tout de la gouvernante vicieuse ! On le sait, que t’étais institutrice américaine ! Mais c’est sûr que je ne t’aurais pas plus confié l’éducation de ma petite sœur que celle de mon petit frère !
Le jour de mon arrivée, je ne savais pas encore grand’chose des deux amies qui dirigeaient Bella-Vista. Un bien-être, plus imprévu qu’escompté, me retenait dans ma chambre numéro quatre, les bras croisés sur l’appui de la fenêtre. Je subissais, passive, la réverbération des murs jaunes et des volets bleus, j’oubliais ma chienne exigeante, ma propre faim et la bourride. En proie à cette sorte de convalescence qui suit les voyages fatigants et nocturnes, je faisais, du regard, le tour de la cour, j’accompagnais le balancement du rosier fleuri, au-dessus de ma fenêtre : « Déjà des roses… Et des arums blancs… Déjà le commencement des glycines… Et toutes ces pensées jaunes et noires… »
Un long chien prostré, dans la cour, avait battu de la queue au passage de Madame Ruby. Un pigeon blanc était venu piquer du bec le bout de ses souliers blancs…
De la volière venait le grincement émoussé, le langage égal et doux des perruches vertes, et j’aimais que ma chambre inconnue, derrière moi, fût imprégnée du parfum des lavandes, nouées en bottillons secs aux balustres du lit et dans le placard.
L’obligation de prospecter empoisonne les sites nouveaux. J’appréhendais la salle à manger comme fait le voyageur qui contemple le panorama d’une ville inconnue et songe : « Quel dommage qu’il me faille visiter deux musées, la cathédrale et les docks… » Car rien ne vaut pour lui le rempart tiède, ou le petit jardin de tombeaux, ou les douves anciennes comblées de lierre et d’herbe, et l’immobilité…
— Venez, Pati.
La brabançonne me suivit avec dignité, parce que je n’avais pas redoublé son nom. Elle se nommait Pati quand il convenait qu’elle gardât son sérieux et moi le mien ; Pati-Pati lorsque sonnait l’heure de la promenade ; enfin Pati-Pati-Pati et davantage encore pour le jeu et toutes les folies. Ainsi nous avions accommodé son petit nom aux circonstances essentielles de notre vie. De même Madame Ruby se contentait du seul verbe auxiliaire être, qui supplantait tous les autres : « Vous est soif, vous est plus commode… » En traversant la cour, je rangeais déjà Madame Ruby dans une catégorie de gens actifs et un peu bornés, qui, dans une langue étrangère, apprennent aisément substantifs et adjectifs mais butent sur le verbe et ses conjugaisons.
Le chien prostré dressa, pour Pati, la partie antérieure de son corps ; elle feignit d’ignorer son existence, et il laissa retomber successivement ses épaules, son cou trop mince, sa tête trop grosse de lévrier bâtard. Une brise vive, plutôt froide, roulait sur le sable des pétales de giroflées, mais je sentis avec gratitude la morsure du soleil sur mon épaule, et un jardin invisible délégua par-dessus le mur le parfum qui défait tous les courages, l’odeur de l’oranger en fleurs.
Dans la salle à manger, qui n’était point monumentale mais basse, et soigneusement assombrie, une douzaine de petites tables égaillées, nappées de grosse toile basque, rassurèrent mon insociabilité. Point de beurre en coquilles, point de maître d’hôtel en frac noir-verdâtre, point de porte-bouquets parcimonieux contenant un anthémis, une anémone fatiguée, un brin de mimosa. Mais un gros dé de beurre glacé, et, sur la serviette pliée, une rose du rosier grimpant, une seule rose aux lèvres un peu roussies par le mistral et le sel, une rose que je serais libre d’épingler à mon sweater ou de manger en hors-d’œuvre. Je glissai, vers la direction amphisbène, un sourire qui manqua son but ; Madame Ruby, seule à une table, expédiait vivement son repas et Madame Suzanne n’était visible qu’en buste, chaque fois que le guichet de la cuisine, s’ouvrant, encadrait sa chevelure d’or et sa figure toute chaude, sur fond de bassines fourbies et de grils à poissons en forme de nasses. Nous eûmes, Pati et moi, la bourride bien veloutée, corsée d’ail généreusement, une forte part de cochon rôti à la sauge, flanqué de pommes-fruit et de pommes-légume, du fromage, de la confiture de poires vanillées, des amandes sèches, un carafon de « rosé » du pays, et j’augurai que trois semaines d’un tel régime répareraient les dégâts de deux bronchites. Le café versé, café banal mais très chaud, Madame Ruby vint et m’offrit inutilement la flamme de son briquet.
— Vous n’est pas fumeur ? All right !
Elle montra du tact en ne prolongeant pas la conversation, et d’un beau pas balancé s’en fut où l’appelaient ses fonctions.
Ma chienne se tenait sur une chaise en face de moi, assise dans le fond d’un bonnet de laine tricoté dont je lui avais fait cadeau. Pour la correction et le silence à table, elle en eût remontré à un enfant anglais. Réserve qui n’allait pas sans calcul ; sachant que la perfection de son attitude attirait non seulement la considération générale, mais encore des témoignages particuliers d’estime tels que « canards » imbibés de café et bribes de gâteau, elle multipliait les airs de tête, les jeux de prunelles, les ruses de la fausse modestie, de la gravité affectée et toutes les grâces terrières. Une sorte de salut militaire, inventé par elle, la patte de devant levée à la hauteur de l’oreille — qui était, si j’ose écrire, son ut de poitrine — déchaînait les rires et les ah ! et les oh ! et je dois reconnaître qu’elle en abusait parfois.
J’ai parlé ailleurs de cette chienne très petite, réduction de chien athlétique, le poitrail bien ouvert, cornue d’oreilles taillées, d’une santé et d’une intelligence à toute épreuve. Comme quelques chiens à crâne rond — bouledogues, brabançons, chiens chinois — elle « travaillait » seule, apprenait les mots par dizaines, mettait au net un emploi du temps, enregistrait les sons et leur attribuait sans erreur leur signification. Elle possédait un « code de la route » selon que le voyage s’accomplissait en chemin de fer ou en auto. Élevée en Belgique, auprès des chevaux, elle suivait passionnément tout sabot ferré, pour le plaisir de courir en ligne, et se garait des atteintes.
Subtile, elle savait naturellement mentir et simuler. Je l’ai vue, en Bretagne, imiter la tristesse courageuse et la joue enflée d’une pauvre petite chienne qui a été piquée par un frelon. Mais nous étions à deux de jeu, et d’une tape je lui fis cracher sa fluxion : un crottin d’âne bien sec, tout rond, qu’elle avait logé dans sa joue pour le rapporter à domicile et l’exploiter longuement.
De l’autre côté de la table, droite, rassasiée et moins touchée que moi-même par la fatigue, Pati faisait l’inventaire des choses et des gens : une dame et sa fille, sensiblement du même âge, la fille déjà décrépite et la mère encore jeune. Deux garçons en vacances de Pâques redemandaient du pain à chaque plat ; enfin un pensionnaire isolé, non loin de nous, me sembla quelconque, bien qu’il retînt l’attention de Pati. Par deux fois, la chienne, lorsqu’il adressa la parole à la servante brune, gonfla ses babines pour préparer quelque invective, puis garda le silence après réflexion.
Je ne me blâmais pas de demeurer assise, deux doigts de café tiède au fond de ma tasse, donnant un regard au rosier oscillant, un regard aux murs jaunes, aux copies de gravures anglaises ; un à la cour ensoleillée, un regard ici, un autre nulle part. Quand j’erre ainsi, molle, et que je ne me défends de rien, c’est signe que je ne m’ennuie pas, que mes forces s’agrègent sourdement, que je voyage comme une graine, signe que de brins, de fils, d’atomes, de fétus épars, je me refais un fragment, encore un, d’une sorte de jeunesse. Je pensais : « Si j’allais dormir ?… Si j’allais voir la mer ? Si j’envoyais une dépêche à Paris ? Si je téléphonais à l’entrepreneur ? »
Le pensionnaire qui n’avait pas l’heur de plaire à ma chienne se leva, parla à la servante brune : « Tout de suite, monsieur Daste », lui répondit-elle. Il passa près de ma table, fit un vague salut d’excuse, et dit à ma chienne quelque chose comme : « Huisipisi », en manière de plaisanterie. Sur quoi elle leva le poil de son dos jusqu’à ressembler à un rince-bouteille, et fit mine de lui mordre la main.
— Pati ! Tu es folle ?… Elle n’est pas méchante, dis-je à M. Daste. Un peu protocolaire seulement. Elle ne vous connaît pas.
— Si, si, elle me connaît, elle me connaît, chuchota M. Daste.
Il se pencha vers la chienne en la menaçant malicieusement de l’index, et la chienne manifesta qu’elle ne goûtait pas beaucoup d’être assimilée à un enfant turbulent. Je la retins, cependant que M. Daste s’éloignait en riant tout bas. Pour autant que j’y fis attention, c’était un homme plutôt petit, preste, un peu gris de partout, vêtements, cheveux, fin visage. J’avais remarqué son index délié, dont l’ongle brillait. La chienne grommela je ne sais quoi de désobligeant.
— Il faudra pourtant, lui dis-je, vous faire à l’idée que vous n’êtes pas ici dans votre village d’Auteuil. Ici, il y a chiens, oiseaux, peut-être poules et lapins et même chats ; tenez-le vous pour dit. Maintenant, allons faire un tour.
Madame Suzanne venait justement s’attabler à son repas bien gagné.
— Alors ? Ce déjeuner ? me cria-t-elle de loin.
— Parfait, Madame Suzanne. Un comme ça tous les jours — pas plus ! Nous allons le secouer un peu autour de la maison.
— Et la sieste ?
— Chaque chose en son temps. Le premier jour, je n’ai pas sommeil.
Sa ronde personne me portait à converser par proverbes, sentences et faciles décrets de la sagesse populaire.
— Nous tenons le beau temps, Madame Suzanne ?
Elle se poudra, lustra ses sourcils, fit claquer sa serviette en la déroulant.
— Un peu de vent d’est… Ici, c’est la pluie, si le vent ne saute pas.
Elle eut une moue en vidant dans son assiette le ravier qui contenait la salade d’œufs durs.
— Pour la bourride, je peux toujours me brosser… Je m’en fiche, j’ai léché le mortier où j’ai fait la sauce.
Son rire l’ensoleilla, et je me dis en la regardant qu’avant la mode des femelles maigres, c’étaient les Madame Suzanne, blondes, le sang sous la peau et les seins près du menton, qui étaient les belles femmes…
— Tous les jours la main à la pâte, Madame Suzanne ?
— Oh ! vous savez, j’aime ça. À Paris, j’ai tenu une petite boîte… Vous n’êtes jamais venue manger ma poule au riz, le samedi soir, rue Lepic ? Je vous en ferai une. Mais quel sacré foutu pays, passez-moi l’expression, que la Côte pour les provisions !
— Et les primeurs ?
— Les primeurs ? Laissez-moi rire. Tout est en retard sur la Bretagne. Des petites laitues de rien, des fèves… On commence à voir l’artichaut, à peine… Pas de tomates avant juin, sauf celles d’Italie et d’Espagne. En hiver, leurs mauvaises oranges, et les quatre mendiants en fait de fruits. Pour les œufs frais, on se bat dessus, et le poisson, alors !… Le plus heureux, c’est le pensionnaire des hôtels, au moins vous êtes au fixe.
Elle rit, frottant l’une contre l’autre ses mains éprouvées par tous les travaux.
— Moi, j’aime le fourneau. Je ne suis pas comme Madame Ruby. Lucie, cria-t-elle vers le guichet, porte-moi le cochon et un peu de poires ! Madame Ruby, reprit-elle avec une considération ironique, son affaire ce n’est pas la cuistance, oh ! non… Ce n’est pas l’administration et la comptabilité, oh ! non…
Elle laissa la moquerie et accentua la considération :
— Non, c’est… le chic et la manière. Meubler une chambre, dresser une table, recevoir le voyageur dans une hostellerie (elle prononçait l’s), elle a ça de naissance. Je reconnais et j’apprécie. J’apprécie. Mais…
Une petite lumière coléreuse aviva les yeux bleus de Madame Suzanne.
— …mais je n’entends pas la voir traîner par là dans la cuisine, lever les couvercles des casseroles et faire l’empressée : « Madame Suzanne, tu sais que tu es fait une lavasse de café ce matin ? Lucie, vous est pas oublié de remplir les tiroirs à glace du réfrigérateur ? » Ah ! non… Ah ! non…
Elle imitait, à s’y tromper, la voix et la syntaxe de son amie, rougissait d’une irritation, d’une jalousie aux dehors enfantins, et se souciait peu de dévoiler ou de souligner ce qu’on nomme « l’étrange intimité » qui la liait à son associée. Elle changea de ton en voyant approcher Lucie, qui avait la bouche succulente et stupide, et un gros orage noir de cheveux frisés sur la nuque.
— Madame Colette, je fais ce soir une crème caramel spéciale pour Monsieur Daste, j’en ferai un peu plus si vous voulez ? Monsieur Daste n’aime que ce qui est doux, et les viandes rouges.
— Et qui est Monsieur Daste ?
— Un homme très bien… Moi, je crois ce que je vois, n’est-ce pas ? Un homme seul, d’abord. Un homme qui doit être célibataire. Vous l’avez vu, d’ailleurs ?
— Mal.
— Un homme qui joue le bridge et le poker. Et comme éducation, vous savez, il n’y a pas mieux.
— C’est une proposition de mariage déguisée, Madame Suzanne ?
Elle se leva, me claqua sur l’épaule.
— Ah ! vous l’avez gardé, le genre artiste. Je monte dormir une demi-heure. C’est que je me lève à cinq heures et demie tous les jours, moi.
— Vous n’avez presque rien mangé, Madame Suzanne.
— Ça me fera maigrir.
Elle fronça les sourcils, bâilla, souleva un des rideaux de gros tulle roux.
— Où est-ce qu’elle s’est encore cavalée, cette Ruby ? Vous m’excusez, Madame Colette ? Si je ne suis pas partout à la fois…
Elle me planta là, et j’engageai ma chienne à faire le tour du pensionnaire. Un vent pointu nous enveloppa dès la terrasse, mais le soleil ne quittait pas, en face, mon petit perron à porte-fenêtre, ni la volière des perruches qui par couples s’embrassaient et jouaient à cache-cache dans leurs nids en tronc de bouleau, encore vides. Au pied de la volière se chauffait un lapin blanc. Il ne s’enfuit pas et fit à ma chienne un œil si guerrier et si rouge qu’elle alla uriner à l’écart pour se donner une contenance.
Au delà des murs de la cour, le vent régnait. Pati coucha les oreilles et j’aurais rebroussé chemin vers ma chambre si je n’avais aperçu toute proche, serrée entre deux mamelons de forêt, la Méditerranée.
Je n’avais à cette époque qu’une connaissance rudimentaire de la Méditerranée. Comparée aux basses marées bretonnes, à leur humidité odorante, la mer la plus bleue, la plus salée, immuable et décorative, m’était de peu. Mais rien qu’à la flairer de loin, le museau camard de la brabançonne se mouilla et je n’eus qu’à suivre Pati jusqu’au bas d’une petite faille, comblée de verdures insensibles à l’hiver. Point de plage ; quelques roches plates, entre lesquelles une algue en queue de paon battait doucement de ses éventails immergés à fleur d’eau. La valeureuse chienne trempa ses pattes, goûta l’eau, approuva, éternua vingt fois et chercha ses crabes bretons. Nulle vague n’est moins giboyeuse que celles qui baignent la Côte, et elle dut s’en tenir à un plaisir touristique qui la mena de tamaris en lentisque, d’agave en myrte, jusqu’à un homme, assis sous des branches basses, qu’elle injuria. Je devinai qu’elle venait de rencontrer Monsieur Daste. Il riait d’elle, lui tendait l’index et lui disait : « Huisipisi », toutes démonstrations propres à offenser une chienne très petite, orgueilleuse et assoiffée d’égards.
Quand je l’eus rappelée, Monsieur Daste, qui ne s’était pas levé, s’excusa d’un geste et me désigna sans parler la cime d’un arbre. Du menton, je l’interrogeai :
— Des ramiers, me dit-il. Je crois qu’ils feront leur nid ici. Et un autre couple, à la limite du potager de Bella-Vista.
— Vous ne chassez pas, au moins ?
Il leva les deux mains en signe de protestation.
— Moi, chasser ? Grand Dieu ! Vous ne me verrez jamais plus armé que je ne le suis en ce moment. Mais je les contemple. Je les écoute.
Il ferma les yeux d’une manière amoureuse, comme un mélomane au concert, et j’en profitai pour le regarder. Il n’était ni laid ni difforme, seulement un peu médiocre, et construit comme pour n’attirer qu’un minimum d’attention. Aux cheveux bruns qui couvraient sa tête, les fils blancs se mêlaient aussi abondants, aussi bien répartis que dans la robe d’un rouan. Pour ses traits, c’étaient d’assez petits traits, un visage parcimonieux qui devenait plus caractéristique lorsque les paupières, longues, y demeuraient closes. Si je détaillais Monsieur Daste avec plus de soin qu’il n’en méritait, c’est que je crains toujours, lorsque le hasard m’amène à séjourner parmi des inconnus, de leur découvrir des monstruosités. Je les fouille du bout d’un regard ensemble aigu et dégoûté, comme on fait d’un tiroir de toilette dans une chambre d’hôtel : pas de vieux pansements ? Pas d’épingles à cheveux, de boutons cassés, de tabac en miettes ? Alors je respire et je n’y pense plus.
Sous la grande lumière de deux heures, Monsieur Daste moyen, sec et propre, n’avait ni loupe, ni eczéma visible, et je ne pouvais vraiment lui faire grief de porter, au lieu d’un pull-over, une chemise molle, blanche, bien cravatée. Je devins aimable :
— Pati, dis bonjour à Monsieur Daste.
Je soulevai la chienne par sa peau trop large — la nature dispense, au brabançon de pure race, un grand métrage de peau, de quoi habiller environ un chien et demi — et la mis sur mon bras pour que Monsieur Daste appréciât le petit museau écrasé, le masque noir-brun et les beaux yeux bombés, sablés d’or. Pati ne tenta plus de mordre Monsieur Daste, mais je m’étonnai qu’elle se roidît légèrement.
— Pati, donne la patte à Monsieur Daste.
Elle obéit en regardant ailleurs, tendit une patte molle et sans expression que Monsieur Daste secoua d’une manière mondaine.
— Vous êtes dans le pays pour quelque temps, Madame ?
À cause du son de voix agréable, je donnai à Monsieur Daste quelques renseignements brefs.
— Nous autres bureaucrates, repartit-il, nous avons le choix entre trois semaines de vacances à Pâques, ou trois semaines en juillet. J’ai besoin de chaleur. Bella-Vista est abritée des vents froids. Mais la lumière très vive m’est pénible…
— Madame Suzanne vous prépare pour ce soir une crème au caramel. Vous voyez que je sais déjà beaucoup de choses !
Monsieur Daste ferma les yeux :
— Madame Suzanne a toutes les vertus — même quand les apparences semblent affirmer le contraire.
— Vraiment ?
— Je ris, dit Monsieur Daste, Madame Suzanne, même si elle la pratique, fait peu de cas de la vertu…
Je crus qu’il voulait médire de nos hôtesses. J’attendais, pour mettre fin à notre entretien, le « elles sont impossibles ! » dont on m’avait déjà, à Paris, rassasiée. Mais il se contenta de lever une petite main prêcheuse :
— Qu’est-ce que les apparences, Madame, qu’est-ce que les apparences !
Il promenait son regard, marron foncé sauf erreur, attentivement sur la mer vide, où courait en vert sombre l’ombre des nuages blancs. Je m’assis sur l’algue sèche, arrachée à la mer et amoncelée en bancs par les dernières bourrasques d’équinoxe, et sagement ma chienne se serra contre ma jupe. L’odeur sulfureuse des algues, quelques coquillages brisés, la vague sans force qui naissait et mourait sur place, me donnèrent soudain une terrible envie de la Bretagne, de ses marées, des grands rouleaux malouins qui accourent du large et tiennent captifs, au sein d’une vague verdâtre, les constellations de méduses et d’étoiles à cinq branches, les bernard-l’ermite ballottés. Je souhaitai la rapide ascension du flux qui s’empanache d’embrun, désaltère la moule pâmée d’attente et la maigre huître de rocher, rouvre les calices des anémones de mer et des holothuries… La Méditerranée, ce n’est pas la mer…
Un geste vif de Monsieur Daste me détourna de mon ennui :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Oiseau, dit laconiquement Monsieur Daste.
— Quel oiseau ?
— Je… je ne sais pas. Je n’ai pas eu le temps de le reconnaître. Un grand oiseau, en somme…
— Et vos ramiers, où sont-ils ?
— Mes ramiers ? Ils ne sont pas miens, dit-il d’un air de regret.
Il montra du doigt le bosquet derrière nous : — Ils étaient là… Ils reviendront. Moi aussi.
Ce bleu ardoise, ce beige délicat de leur plumage quand le vol les déploie en éventail… Cou-croûoûoûoû… Cou-croûoûoû, roucoula-t-il en se rengorgeant, les yeux mi-fermés.
— Vous êtes un poète, Monsieur Daste.
Il rouvrit les yeux, surpris.
— Un poète… répéta-t-il. Oui, un poète. Voilà justement ce que je suis, Madame… Puisque vous l’avez dit.
Peu d’instants après, avec une discrétion soulignée : « … Quelques lettres à écrire… » Monsieur Daste me quitta et remonta vers Bella-Vista, d’un petit pas de bon marcheur qui rasait le sol. Avant de s’éloigner, il n’oublia pas de tendre l’index vers Pati et de lui dire : « Huisipisi » avec un son de bise. Mais elle semblait attendre cette taquinerie et ne souffla mot. Seules, nous errâmes toutes deux, longeant la mer sur un sentier de douane qui bordait la forêt broussailleuse de pins, de lentisques et de chênes-liège. Pendant que je tentais, en me blessant les doigts, de cueillir pour ma chambre des genêts à longues épines, des sauges bleues, des cistes à corolles molles, le sommeil irrésistible me saisit, attrista la lumière, et nous remontâmes par la faille verte. Trois beaux mûriers anciens, depuis longtemps domptés et façonnés en parasols, ne cachaient pas encore le revers de Bella-Vista, car les feuilles des mûriers, si elles poussent vite, percent tardivement l’écorce couturée. Arbres, façade me parurent revêches ; une certaine heure d’après-midi me rend toutes choses ingrates. Je n’avais hâte que de m’enfermer, et la chienne de même.
Ma chambre, où le rouge et le rose pourtant abondaient, je ne l’aimais déjà plus. Où brancher une lampe qui éclairât la table et mon travail ? Lucie la brune, que je sonnai, m’apporta un bouquet de mignardises blanches, qui sentaient un peu la créosote à force d’embaumer l’œillet. Elle n’arrangea rien, mais s’en fut quérir Madame Ruby en personne. L’Américaine cligna son œil gris, jugea la situation, disparut et revint, bien fournie de lampe à chapeau de porcelaine verte, de fil électrique et d’outils. Elle s’assit en amazone sur le bord de la table, et travailla le mieux du monde, sa cigarette au coin de la bouche. Je regardais ses grandes mains adroites, ses gestes courts et efficaces et, sous les cheveux dédorés, une belle forme de tête, à peine gâtée par une nuque épaissie…
— Madame Ruby, vous devez être d’une adresse étonnante.
Elle me fit son clin d’œil, à travers la fumée.
— Vous avez beaucoup voyagé ?
— Un peu partout… Excuse ma cigarette…
Elle sauta à terre, fit jouer le bouton de la lampe.
— Et voilà ! Vous est clair pour travailler ?
— Parfait ! Bravo pour l’électricien !
— L’électricien est un viel bricoleur. Vous me signerez un livre ?
— Quand vous voudrez. Pour… ?
— Pour Miss Ruby Cooney, C, deux o, n, e, y. Merci.
Je l’aurais volontiers retenue, mais je n’osai pas manifester ma curiosité. Elle roula sa petite trousse d’outils, passa sa main en ramasse-miettes sur la table pour essuyer quelque limaille, et sortit en levant deux doigts à la hauteur de l’oreille avec un chic de mécano.
Le sommeil est bon à toute heure, non le réveil. Un crépuscule de la fin de mars, une chambre d’hôtel que j’avais oubliée en dormant, deux valises béantes encore pleines… « Si je m’en allais ?… » Ce n’est pas un bruit aimable, ni même rassurant, celui que fait un doigt plié heurtant trois fois une porte mince…
— Entrez !
Mais ce n’était qu’un télégramme, quelques mots affectueux, et hermétiques selon le code que l’amitié tendre inventa… Tout va mieux, tout va bien. Pati déchiquette la dépêche bleue, les valises se vident en un quart d’heure, l’eau est chaude, la baignoire s’emplit assez vite…
J’emportai, dans la salle à manger, un de ces carnets volumineux où nous prétendons noter ce qui ne souffre ni retard ni oubli. Car je voulais dès le lendemain « ennuyer l’ouvrier » dans ma petite maison. Lucie me versa une grande louche de soupe au poisson soutachée de spaghetti, s’enquit si je n’avais rien contre « les œufs, vous savez bien, qu’on les laisse tomber dans le plat, qu’on met le fromage dessus », et le demi-pintadon avant la crème-caramel.
À la fin du dîner, je n’avais noté, sur le carnet neuf, que « Acheter un mètre pliant ». Mais j’avais fait honneur au bon repas. Ma chienne, réconfortée, brillait de gaîté, souriait à Madame Ruby seule à sa table au fond de la salle, affectait d’ignorer la présence de Monsieur Daste. La mère encore jeune, derrière moi, toussait, à moins que ce ne fût sa vieille fille. Les deux garçons sportifs cédaient à la fatigue qui récompensait leur effort : « Pensez, me confia Lucie, le tour du cap à pied, vingt-six kilomètres, ils ont fait ! » De ma place, je sentais leur odeur d’eau de Cologne commune. Et, projetant d’abréger mon séjour, je notai sur le grand carnet : « Acheter un petit carnet. »
— Vous est vu le salon, Madame Colette ?
— Pas encore, Madame Ruby. Mais ce soir, j’avoue que…
— Vous voulez que Lucie vous porte une infusion dans le salon ?
Je cédai ; aussi bien Madame Ruby tenait déjà sous son bras la chère petite chien jaune, qui se cacha de moi pour lui lécher rapidement l’oreille. Le salon regardait la mer, contenait un piano droit, un mobilier de rotin, et de faux sièges anglais confortables. En raison de la proximité de ma chambre, je toisai le piano avec appréhension. Madame Ruby cligna de l’œil :
— Vous aime la musique ?
Sous sa main rapide, le piano s’ouvrit en haut, s’ouvrit en bas, démasqua bouteilles et shakers.
— C’est moi. J’ai fait toute seule. Vidé le piano comme un poulet ! Vous aime d’un alcohol ? Non ?
Elle se versa et but sans ménagement, comme à la hâte, un verre d’eau-de-vie. Cependant Lucie m’apportait une de ces tisanes qui usurpent, je le croirai toujours, leur réputation d’être stomachiques, digestives ou calmantes.
— Où est Madame Suzanne ? demanda Madame Ruby à Lucie d’un ton contenu.
— Madame Suzanne finit le bœuf mode pour demain. Elle en est à verser le jus.
— All right. Laissez le plateau. Donnez un cendrier.
Pendant que Lucie s’affairait à notre table, Madame Ruby, la cigarette aux dents, la suivait des yeux.
— Vous est trop de mèches dans le cou, ma fille.
Sa grande main vive effleura le noir buisson de cheveux crépelés sur la nuque de Lucie qui tressaillit, heurta ma tasse pleine et se hâta de sortir.
Loin d’éviter mon regard, Madame Ruby chargea le sien d’une malice conquérante et qui soulignait indiscrètement le trouble de Lucie, au point que la femme-garçon cessa, pour un instant, de m’être sympathique. Un travers de mon esprit me porte à n’aimer point que l’amour, anormal ou normal, provoque l’attention ou l’imagination du spectateur. Madame Ruby se garda d’insister et s’en fut demander aux deux garçons fourbus s’ils désiraient quelque liqueur. Sa virile aisance dut les épouvanter, car ils battirent en retraite après avoir demandé s’ils pourraient « faire un peu de canot » le lendemain.
— Canoë ?… Je leur ai dit : « Nous est pas un club de suicidés, ici ! »
Elle souleva, sur la vitre noire, le rideau de filet. Mais la nuit close ne laissait voir, éclairées par le lustre, que l’armature des mûriers et leurs petites feuilles neuves, espacées, d’un vert lumineux.
— Dis voir, Madame Ruby… Demain, tu passeras chez Sixte en faisant les courses, pour nous reprendre des tasses à déjeuner, des mêmes, blanches et rouges.
Madame Suzanne était derrière nous, encore échauffée d’avoir soigné le dîner et le bœuf mode, mais nette, de toile blanche vêtue, repoudrée, fleurant trop bon, et je la trouvai plaisante des pieds à la tête. Elle me sentit cordiale et me rendit sourire pour sourire.
— Vous vous reposez bien, Madame Colette ? Moi, vous savez, on ne me voit guère. Demain, j’en ferai un peu moins, mon bœuf-mode est à la cave et la pâte à nouilles roulée au frais dans un torchon… Madame Ruby, tu me rapportes douze tasses et soucoupes, cette gourdée de Lucie vient encore de réussir un doublé. Comme idiote, celle-là, elle n’en craint pas… Dis-moi donc, toi, tu as sifflé de la fine ? Pas plus d’un verre, au moins ?
En parlant, elle dévisageait Madame Ruby, mais celle-ci, la tête un peu penchée, fermait à demi ses yeux gris et fuyait le regard accusateur. La soupçonneuse céda soudain, s’assit pesamment.
— Tu n’es qu’une vieille éponge… Aïe, mes reins !
— Vous est besoin de repos, conseilla Madame Ruby.
— C’est facile à dire… Ma meilleure fille de cuisine revient demain, expliqua Madame Suzanne. À partir de demain, je suis rentière !
Elle bâilla, s’étira.
— À cette heure-ci, je ne pense qu’à mon bain et à mon lit… Madame Ruby, tu tâcheras de faire rentrer le lapin. Les perruches sont retirées sous l’auvent, et couvertes ? Tu prends Slough avec toi ? Ah ! et puis, demain matin, pendant que j’y pense…
— Yes, yes, yes, yes ! interrompit Madame Ruby excédée. Allez coucher.
— Non mais, à qui c’est que tu causes ?
D’un air digne, Madame Suzanne nous souhaita une bonne nuit. Je lâchai la petite chienne un moment dans la cour, pendant que Madame Ruby sifflait, en vain, le lapin Baptiste. Plus tiède que le jour, la nuit murmurait. Trois ou quatre fenêtres éclairées, le ciel brumeux, étoilé par places, un cri d’oiseau nocturne au-dessus de ce lieu mal connu, nouèrent dans ma gorge l’angoisse sans profondeur, le désir de sanglot que je puis guérir aussitôt formés, bien contente encore qu’il me soit donné de savourer ces fruits de la solitude consciente.
Le lendemain matin, il pleuvait finement. Sous sa couverture pliée, l’œil éveillé de Pati immobile disait : « Je sais qu’il pleut. Rien ne presse. » Par ma fenêtre ouverte entraient l’humidité, qui m’est aimable, et le discret babillage des perruches dont la volière, montée luxueusement sur roues, avait été abritée sous l’auvent de tuiles.
Renonçant déjà à « ennuyer l’ouvrier » qui, quarante kilomètres plus loin, creusait mon sol, peignait mon mur, inhumait la fosse septique, j’appelai le café au lait et passai une robe de chambre.
Dans la cour, Madame Ruby, en imperméable et petit calot blanc, gantée, agile, sans chair superflue, chargeait sur sa voiture cageots et sacs vides. Tant de force insexuée, un si beau rythme équivoque m’inclinaient à excuser son mouvement de la veille. Aurais-je admis qu’un homme convoitât Miss Cooney ? Eussé-je trouvé convenable que Miss Cooney s’éprît d’un homme ?
Le lévrier raté prit place à côté d’elle. Au moment où l’auto, forte voiture usagée, démarrait, Monsieur Daste, en robe de chambre, accourut et remit son courrier à Madame Ruby. Resté seul, il retraversa la cour avec précaution en fronçant le nez sous la pluie impalpable, perdit une pantoufle et secoua bizarrement son pied nu. Derrière moi, Lucie qui entrait me vit rire.
— Monsieur Daste n’aime pas la pluie, n’est-ce pas, Lucie ?
— Eh ! non, pour sûr ! Bonjour, Madame. Quand il pleut, il se rentre. Il joue la belote avec ces dames, il se fait la réussite. Madame prend son déjeuner sur table ou au lit ?
— Sur la table, je préfère.
Elle poussa de côté mes papiers et mes livres, disposa le pot de café et ses satellites. Très douce, appliquée, elle remplissait son office sans impatience. Elle était lisse et ambrée, parée d’une abondance de cils et de cheveux, et d’apparence un peu craintive. À droite de la grande tasse, elle mit une rose mouillée.
— La jolie rose ! Merci, Lucie.
— Ce n’est pas moi, c’est Madame Ruby.
Elle rougit avec feu, n’osa lever les yeux. Et je la plaignis en moi-même d’être la proie d’un trouble dont elle devait s’étonner et vaguement souffrir.
La pluie volante, immatérielle, plus printanière que le soleil sec de la veille, m’appelait au dehors. Loyale, la chienne voulut bien reconnaître que cette poussière d’eau, qui ne mouillait guère, excitait l’odorat et favorisait l’éternuement.
Sous l’auvent, Monsieur Daste faisait une petite promenade frileuse, trente pas, puis trente pas à rebrousse-chemin, et trente pas sans dépasser la marge sèche.
— Il pleut ! me cria-t-il comme si j’étais sourde.
— Si peu…
Je m’arrêtai près de lui pour admirer les perruches abritées, leurs petits fronts de penseuses et leurs yeux qu’elles portent latéralement, très écartés, comme les bouledogues. À ma grande surprise, elles se taisaient toutes.
— Elles craignent la pluie à ce point ?
— Non, dit Monsieur Daste. C’est parce que je suis là. Vous ne me croyez pas ?
Il se rapprocha de la cage ; quelques-unes des perruches prirent leur vol et se collèrent aux barreaux.
— Qu’est-ce que vous leur avez fait ?
— Rien.
Il me riait de tous ses traits et jouissait de mon étonnement.
— Rien ?
— Absolument rien. C’est cela, justement, qui est intéressant.
— Alors, il faut vous en aller.
— Dès qu’il ne pleuvra plus. Tenez, celle-là, sur le perchoir d’en bas…
Il glissa son index soigné entre deux barreaux de la volière et il y eut dans la cage un grand effarement d’ailes.
— Laquelle ? Il y en a trois pareilles…
— Pour vous. Moi, je la reconnais très bien. C’est la plus poltronne.
Une des perruches, celle qu’il désignait, je pense, jeta un cri, et presque involontairement je rabattis d’une tape le bras de Monsieur Daste. Pati aboyait avec exaltation et Monsieur Daste recula d’un pas en secouant sa main. Étonné, il prit le parti de rire.
— Vous n’aviez qu’à laisser ces perruches tranquilles, dis-je mécontente. Ne les tourmentez plus.
Son regard allait des oiseaux à moi, de moi aux oiseaux, sans que je pusse lire sur son visage, agréable mais où la laideur manquait autant que la beauté, autre chose qu’une surprise sans rancune et une gaîté que je jugeai hors de propos.
— Je ne les tourmente pas, protesta-t-il. Mais elles me connaissent.
« La chienne aussi », pensai-je, en voyant l’arête de poils dressés, de la nuque à la queue, sur le dos de Pati. À l’idée que je devrais passer trois semaines en compagnie d’un maniaque, peut-être ennemi des bêtes, je m’assombris. Précisément, Monsieur Daste dédia à ma chienne son « huisipisi » et elle l’attaqua de tout son cœur tandis qu’il fuyait, comique et agile, les mains dans ses poches et les épaules remontées. Mais la poursuite tourna en jeu autour de moi qui ne bougeais pas, et quand Monsieur Daste, essoufflé, s’arrêta, la chienne, comptant la trêve pour victoire, réclama mes félicitations et fit bonne mine à son adversaire.
Les jours qui suivirent, elle accepta, signal irritant de jeu, le « huisipisi » qui imitait la bise, mais elle grondait quand Monsieur Daste la désignait ou la provoquait de son index pointu, agressif et précautionneux. Bien calée sur mon avant-bras, le poitrail large, l’œil saillant, elle humait avec bonheur la fine humidité.
— Elle ressemble à un grand-duc, dit rêveusement Monsieur Daste.
— Effrayez-vous aussi les chats-huants ?
Pour mieux protester de son innocence, Monsieur Daste tira de ses poches ses mains blanches et nues.
— Dieu non, Madame ! Ils m’intéressent, oui, ils m’intéressent, mais… je m’écarte, je l’avoue, je m’écarte d’eux.
Il haussa les épaules jusqu’à ses oreilles, scruta le ciel où s’insinuaient entre les nuages un jaune diffus, un bleu pâle prometteurs de beau temps, et je partis à la découverte avec ma chienne.
L’euphorie que je gagne à troquer mon appartement citadin contre l’hôtel ne dure pas très longtemps. Outre que j’assombris mon séjour en y introduisant l’obligation de travailler et mes soucis ordinaires, je sais trop que l’irresponsable et flottante existence de l’auberge, lorsqu’elle n’est ni dissolue, ni soumise à un horaire inflexible, s’avilit toujours un peu, de par l’importance qu’usurpent des êtres qui, foncièrement, nous sont indifférents. À Bella-Vista, je n’avais le choix qu’entre une retraite de convalescente et la camaraderie de croisière. Bien entendu, je choisis la camaraderie. Surtout après ma première visite à la petite maison que j’avais achetée, et d’où je revins si détachée des biens immeubles, que j’allai confier ma déception à Madame Suzanne, en ne lui cachant pas l’envie que j’avais de revendre mon bout de terre. Elle m’écouta gravement, me posa des questions précises :
— C’est combien de mètres que vous avez ?
— De mètres ? Ça fait deux hectares, oui, à peu près.
Elle me planta ses yeux hardis en plein visage.
— Mais, dites donc, c’est un bout !… Et qu’est-ce qui ne va pas ?
— Oh ! tout… C’est dans un état !
— Combien de pièces ?
— Cinq, si je compte la cuisine.
— Comptez-la, ça fait plus riche. Et vous avez la mer ?
— Les pieds dedans.
Elle repoussa son livre de comptes et frotta sur ses paumes ses ongles vernis.
— Moi, à votre place… Mais je ne suis pas à votre place.
― Dites toujours, Madame Suzanne ?
— Moi, je verrais là un petit tourne-bride, le casse-croûte distingué, un dancing pépère sous les pins… Avec votre nom, ah ! mon petit, c’est de l’or.
— Madame Suzanne, ce n’est pas d’or que j’ai besoin, c’est d’une petite maison, et de repos.
— Vous raisonnez comme une enfant. Avec ça qu’on se repose sans or ! J’en sais quelque chose… Alors, ça n’avance pas à votre idée, votre cottage ?
— Je ne me rends pas très bien compte… Les maçons jouent aux boules dans l’allée. Et ils ont fait un joli petit camping près du puits, feu en plein air, soupe de poisson, saucisses grillées, des bouteilles de rosé au frais dans le lavoir… Et du bon rosé, ils m’ont offert un verre !
De gaîté, Madame Suzanne se renversa, se donna des claques sur les cuisses.
— Madame Ruby ! Viens écouter ça !
L’associée s’approcha, un napperon aux doigts, le médius coiffé d’un dé. Pour la première fois, je la voyais occupée d’une manière entièrement féminine et faisant usage de lunettes rondes à monture translucide. Gravement, elle brodait à fils tirés, pendant que Madame Suzanne résumait « les malheurs de Madame Colette ».
— Vous avez l’air d’un garçon qui coud, Madame Ruby !
Comme offensée, Madame Suzanne enleva le napperon des mains de son amie, me le mit sous le nez :
— C’est vrai que de broder ça lui va aussi bien qu’une plume dans le derrière, mais regardez, mettez l’article en main ! Si c’est perlé !
J’admirai les petites grilles régulières et Madame Suzanne demanda le thé pour nous trois. Un mistral irrésolu se taisait par instants, puis poussait un grand cri, soulevait en rond le sable blanc de la cour-terrasse, enterrait à demi les anémones et les pensées, se couchait derrière le mur et guettait.
Au cours de cette première semaine, je n’avais pas goûté un jour entier de chaud printemps, de vrai printemps, doux au corps et au cerveau qu’il baigne de lâcheté salutaire. Le départ de la dame en noir et de sa fille surie, après celui des deux garçons, donnait des loisirs aux associées. Je ne pensais qu’à m’en aller, mais en même temps je m’habituais. Ils ne sont jamais sans danger, les mystérieux attraits de ce que nous n’aimons pas. Qu’il est facile de demeurer dans un lieu sans âme, pourvu que chaque matin nous offre un loisir d’évasion !
Je connaissais l’horaire des cars qui sillonnaient, à trois kilomètres, la route nationale, et qui m’eussent déposée devant une gare. Mais mon courrier quotidien étanchait ma soif de Paris. Chaque jour, à l’heure du goûter, je quittais un travail embourbé et je rejoignais « ces dames » dans une petite pièce attenante au salon, qu’elles nommaient boudoir. J’entendais sur l’escalier de bois le pas léger de Monsieur Daste, qui descendait, friand de thé, d’une paire de galettes vivement pétries, cimentées par une couche de fromage ou de confiture, et servies brûlantes. Après dîner, je faisais ma partie dans un poker ou je jouais à la belote, et je me le reprochais. Ce qui est si facile n’est jamais inoffensif.
Du moins ma chienne goûtait un bonheur de chien de concierge et passait, le soir, de son bonnet-nid aux genoux de Madame Ruby. Elle notait et cataloguait les rites nouveaux, tendant l’oreille aux potins, le nez aux odeurs, et réagissait encore contre Monsieur Daste, mais plutôt en chienne savante qu’en ennemie-née.
— Madame Suzanne, qu’est-ce qu’on fait, dans ce pays, pour activer les ouvriers ?
Elle haussa les épaules.
— Offrez une prime. Moi, je sais que je ne l’offrirais pas.
— Vous est pas mieux botter le train aux campeurs-maçons ? suggéra Madame Ruby.
L’aiguille en l’air, elle élargissait une carrure qui n’était point d’une brodeuse de fin.
— Tt, tt, tt ! blâma Madame Suzanne. Verse-nous donc le thé, non pas que de faire le méchant. Madame Colette, buvez chaud, je vous ai entendue retousser ce matin en me levant sur les six heures.
— J’ai fait tant de bruit que ça ?
— Non, mais nous sommes mitoyennes. Votre penderie fait tambour avec notre…
Elle s’arrêta court et rougit aussi vivement que l’eût fait une enfant maladroite.
— Notre appartement, proposa Madame Ruby, sans conviction.
— C’est ça, notre appartement.
Elle posa sa tasse, jeta son bras sur l’épaule de Madame Ruby avec une expression indicible d’abandon.
— Ah ! ma pauvre vieille chérie, va ! Ce qui est dit est dit. Dix ans d’amitié, il n’y a pas de quoi rougir. C’est un bail.
La brodeuse au veston de ratine lui dédia par-dessus ses lunettes un regard d’entente.
— Je ne parlerais pas de ces choses-là devant le petit père Daste, bien sûr… Il ne va pas tarder à rentrer ?
— Il n’a pas déjeuné ce matin, remarquai-je.
Et puis j’eus honte de l’avoir remarqué. Petites observations, petites prévenances, malignités petites, affinement, mais abaissement des sens enregistreurs. On commence par se rendre compte de l’absence d’un Monsieur Daste et puis on en arrive à : « La dame de la table six a repris trois fois des haricots verts… » Horreurs, petites horreurs…
— Non, dit Madame Suzanne, il est parti de bonne heure chercher sa bagnole à Nice.
— Il a une voiture, Monsieur Daste ?
— Mais comment ! dit Madame Ruby. Il est venu ici par voiture et par accident. La voiture dans le fossé et petit père Daste un peu évanoui, avec un nid en côté de lui.
— Un quoi ?
— Un nid. Je pense le choc, qui est fait tomber le nid d’un arbre.
— C’est marrant, dit Madame Suzanne. Un nid ! On en voit !
— Il vous plaît, Monsieur Daste, Madame Suzanne ?
Elle ferma à moitié ses yeux bleus, souffla la fumée par sa bouche fardée et ses narines.
— Je l’aime bien, d’un sens. C’est un client propre. D’un autre côté, je ne peux pas le sentir. Mais je n’ai rien à dire contre lui.
— Un nid… répétai-je.
— Hein, ça vous frappe ? Et trois jeunes, même, qui étaient morts autour du nid.
— Des jeunes de quelle espèce ?
Elle souleva ses rondes épaules.
— Vous m’en demandez trop. Lui, il n’a eu que des contusions, et depuis, il est ici. Ça fait quinze jours, Ruby ?
— Deux semaines, répondit hôtelièrement Madame Ruby. Il est payé sa deuxième avant-hier.
— Et qu’est-ce qu’il fait dans la vie, Monsieur Daste ?
Aucune des deux amies ne répondit tout de suite, et leur silence m’obligea à remarquer leur incertitude.
— Ben, dit Madame Suzanne, il est chef de bureau au ministère de l’Intérieur.
Les coudes sur les genoux, elle se balançait, et ses yeux attachés aux miens semblaient attendre une protestation.
— Ça vous paraît invraisemblable, Madame Suzanne ?
— Non, oh ! non… Mais je ne savais pas que ça grimpait si bien, un chef de bureau à l’Intérieur… Celui-là, pour grimper, il grimpe.
Les deux amies se tournèrent ensemble vers la fenêtre que bleuissait l’approche de la nuit.
— Comment, il grimpe ?
— Dans un arbre, dit Madame Ruby. Nous l’est pas vu monter, nous l’est vu descendre. À reculons, petit peu par petit peu, comme ça…
Elle mimait, de ses deux mains, une descente acrobatique le long d’un mât ou d’une corde à nœuds.
— Un grand arbre, dans le bois, vers la mer. Un soir, avant votre arrivée, un des jours où il faisait si chaud, si beau, vous n’est pas idée…
— Non, dis-je sarcastique, je n’ai pas idée. Depuis huit jours, votre temps me dégoûte. Alors, Monsieur Daste a voulu vous épater par son agilité ?
— Pensez-vous ! s’écria Madame Suzanne. Il ne nous a pas vues. Nous étions sous les tamaris…
Elle rougit de nouveau ; j’aimais bien sa manière emportée de rougir.
— Madame Suzanne, dit avec flegme Madame Ruby, vous est mal embarquée dans votre histoire.
— Non, je ne suis pas mal embarquée ! Madame Colette me comprendra très bien ! Nous étions assises l’une à côté de l’autre ; moi je tenais Ruby sous le bras, comme ça ; on se sentait un peu ensemble, bien d’accord, et pas surveillées comme on est tout le temps dans cette boîte…
Elle jeta un regard furieux du côté de la cuisine.
— Quoi, ça a son prix, un beau moment ! On n’a pas besoin de parler, ni de s’embrasser comme des pensionnaires. Est-ce que c’est si ridicule, ce que je dis ?
Elle dédia à sa compagne un regard, un élan de loyal amour, et je lui répondis non de la tête.
— Nous étions donc là, reprit-elle, et j’entends du bruit dans un arbre, trop de bruit pour que ce soit un chat. J’ai eu peur. Moi, n’est-ce pas, je suis brave, mais je commence toujours par avoir peur. Ruby me fait signe de ne pas bouger, alors je ne bouge pas. J’entends des semelles qui râclent et puis « pouf » par terre, et nous reconnaissons petit père Daste, qui se frotte les mains l’une contre l’autre, essuie ses genoux de pantalon et qui remonte vers Bella-Vista. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— C’est drôle, dis-je machinalement.
— C’est même assez rigolo, je trouve, renchérit-elle sans rire.
Elle se versa une seconde tasse de thé, changea de cigarette. Madame Ruby brodait, les doigts agiles et le buste droit. Pour la première fois, je pris garde que, retirées de leurs occupations habituelles, les deux amies ne paraissaient ni heureuses, ni même paisibles. La sympathie de premier abord qu’inspirait l’Américaine, je ne pensais pas à la lui reprendre, mais, dix jours écoulés, je commençais à réfléchir que Madame Suzanne méritait plus d’intérêt, d’attention, non seulement par la chaude jalousie indiscrète qui l’enflammait à tout propos, mais par une sorte de vigilance protectrice, une manière de s’interposer entre Ruby et tous les risques, entre Ruby et tous les soucis. Elle la chargeait des tâches faciles, qu’un subalterne eût pu remplir, l’envoyait à la gare et chez les fournisseurs. Avec une parfaite dignité corporelle, Madame Ruby menait l’auto, débarquait les cageots de légumes et d’œufs, coupait des roses, nettoyait la volière des perruches, offrait son briquet. Puis elle croisait ses jambes sèches, gantées de grosse laine, et se consacrait à un illustré américain ou anglais. Madame Suzanne ne lisait pas. Parfois, elle cueillait sur une table une feuille régionale : « Fais voir L’Éclaireur ? » et la rejetait cinq minutes après. Je commençais de priser ses caractéristiques repos d’illettrée, sa manière active et intelligente de ne rien faire, de regarder autour d’elle, de laisser éteindre sa cigarette. Un désœuvré authentique ne laisse jamais éteindre sa cigarette.
Madame Ruby rédigeait aussi le courrier, au besoin dactylographiait en trois langues. Mais Madame Suzanne l’ « inspirait », disait-elle, et Madame Ruby, hochant sa belle tête d’alezan lavé, acquiesçait… L’heure du thé faisait à Madame Suzanne le cerveau clair, et devant moi elle communiquait ses décisions. Confiance ou vanité, elle ne dédaignait pas de me faire ainsi savoir que sa clientèle d’été, dépensière, excentrique, exigeait encore plus d’isolement que de confort, et préparait de loin ses séjours à Bella-Vista.
— Madame Ruby, dit en sursaut Madame Suzanne, et comme répondant à une agression brève de mistral, tu n’as pas fermé la barrière sur la route, au moins ? Des fois que petit père Daste ne la verrait pas et qu’il l’enfonce avec sa voiture ?
— J’ai demandé à Paulius d’allumer le petit phare à six trente.
— Bon. Et dis-moi donc, Madame Ruby, il faut répondre à nos deux types du mois d’août. Ils veulent leurs deux chambres d’habitude. Mais fais bien attention que la princesse et son masseur veulent aussi des chambres en août. J’ai réfléchi. Nos deux coquines boches, et la princesse, et la Fernande et son gigolo, c’est toute une clique qui ne se cause pas. Mais ils se connaissent, et pas d’hier, et ils ne peuvent pas se sentir. Alors, Madame Ruby, tu vas premièrement écrire à la princesse…
Elle s’expliqua longuement, fronçant ses sourcils renforcés au crayon. Elle usait du « Madame » et du tutoiement avec une pompe bourgeoise et conjugale. Tout en parlant, elle promenait son regard sur son amie comme l’eût pu faire une nurse soucieuse de sa charge, qui scrute les petites oreilles compliquées, les paupières et les narines d’un enfant très bien soigné. Elle lui coucha sur le front une mèche argentée, rectifia sa cravate, aplatit le col, pinça sur la veste un brin de fil blanc.
L’expression de son visage, fatigué et qui ne luttait pas à ce moment-là contre la fatigue, me parut bien loin de tout pervers souci ; je donne ici au mot « pervers » sa signification banale. Elle me vit attentive et me sourit bonnement, en adoucissant l’éclat, souvent dur, de ses prunelles bleues.
— Je ne vous apprends pas, me dit-elle, que notre clientèle est assez spéciale, l’été, puisque c’est Greningue qui vous a donné notre adresse. À Noël, à Pâques, vous voyez, personne. Mais revenez en juillet ; là, vous serez servie, comme documentation. Vous vous rendez compte qu’avec dix chambres en tout et pour tout, nous sommes forcées de cherrer un peu sur les prix ; notre vraie saison dure trois mois. Oh ! je vous ferais rire… L’été dernier, qu’est-ce que nous voyons arriver ? Un vieux petit ménage — j’entends mari et femme — cent soixante ans à eux deux, menus, menus, avec un vieux valet de chambre qui tombait en ruine, et qui demandent à visiter des chambres, comme si j’étais un palace. « Il y a erreur, que je leur fais gentiment ; ici, vous savez, c’est une hostellerie qui a son genre. » Ils ne voulaient pas s’en aller. J’insiste, je cherche des mots pour me faire comprendre, des mots de l’ancien temps : « Un genre, que je dis, un genre un peu cascadeur, un peu ohé ! ohé ! Vous ne pouvez pas rester ici. » Savez-vous ce qu’elle me répond, la petite grand’mère : « Et qui vous dit, Madame, que nous ne voulons pas cascader, nous aussi ? » Ils sont partis, naturellement, mais elle m’a bien eue !… Madame Ruby, tu sais l’heure qu’il est ? Lâche un peu tes jours-Venise. Je n’entends rien dans la salle à manger, la cour n’est pas éclairée. Qu’est-ce que pense donc le personnel ?
— Je vais demander à Lucie, dit Madame Ruby qui se mit promptement debout.
— Non ! cria Madame Suzanne. Puisqu’il faut que je voie au dîner ! C’est pas après toi qu’il attend, je crois, le gigot bretonne ?
Elle frémissait d’une colère brusque. En contenant une envie d’injurier dont sa bouche tremblait, elle fit une sortie précipitée qu’interrompit un bruit de moteur, et les phares d’une automobile tournèrent dans la cour.
— Petit père Daste, annonça Madame Suzanne.
— Il est pas pu éteindre ses phares pour entrer, celui-là ? dit Ruby.
Pati, réveillée en sursaut, s’élança vers la porte-fenêtre, par protocole plutôt que par antipathie, et le souffle sec du mistral entra en même temps que Monsieur Daste. Il se frottait les mains, et son visage impersonnel portait, enfin, un signe particulier : une petite plaie fraîche de forme triangulaire, au-dessous de l’œil droit.
— Hello, Monsieur Daste ! Vous est blessé ? Caillou ? Une branche ? Une attentat ? La voiture est souffert ?
— Bonsoir, Mesdames, dit poliment Monsieur Daste. Non, non, la voiture n’a rien. Elle marche très bien. Ceci — il porta les doigts à sa joue — ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe.
— Je vais toujours vous donner de l’eau oxygénée, dit Madame Suzanne qui s’était rapprochée et examinait de près la petite blessure bien incisée. Ne la couvrez pas, ça séchera plus vite. Un clou ? Un silex qui a volé ?
— Non, dit Monsieur Daste. C’est simplement un… un oiseau.
— Encore un ? dit Madame Ruby.
Madame Suzanne se tourna vers son amie d’un air de réprimande.
— Quoi, encore un ? Ça n’a rien de bien étonnant.
— N’est-ce pas ? approuva Monsieur Daste.
— C’est plein d’oiseaux de nuit par ici.
— Plein, dit Monsieur Daste.
— Les phares les éblouissent, ils se jettent dans le pare-brise.
— Voilà ! conclut Monsieur Daste. Je suis ravi de retrouver Bella-Vista. Cette route de la Corniche, le soir… Quand on pense qu’il y a des gens qui s’y promènent pour leur plaisir ! Je ferai honneur au dîner, Madame Suzanne !
Pourtant, au dîner, nous vîmes que Monsieur Daste ne mangea rien, sauf l’entremets. Je le remarquai surtout à cause des encouragements que lui prodigua, de sa table, Madame Ruby :
— Hello, Monsieur Daste ! Vous est bon prendre des forces !
— Mais, répliquait courtoisement Monsieur Daste, je ne me sens pas débile, je vous assure !
De fait, sa modeste abstinence le parait des vives couleurs de la satiété. Il buvait de l’eau avec un air un peu enivré.
Sentencieuse, Madame Ruby levait sa grande main :
— Gigot bretonne est très bon contre hoiseaux, Monsieur Daste !
Je me souviens que ce soir-là nous fîmes notre premier poker. Mes trois partenaires aimaient les cartes et descendaient, pour mieux jouer, au fond d’eux-mêmes, laissant à ma disposition des visages désaffectés, dont je me divertissais mieux que du jeu. Je joue, d’ailleurs, fort mal le poker, et j’encourus plus d’un blâme. Je m’amusais de noter que Monsieur Daste n’ « ouvrait » que contraint et forcé, mais les belles cartes lui donnaient des bâillements nerveux qu’il dérivait par les narines. Autour de sa petite blessure lavée, une zone meurtrie devenait déjà mauve et révélait la violence du choc.
Madame Ruby jouait dur, serrait sa bouche saillante, demandait les cartes et relançait par signes. Je m’étonnai de lui voir manier les cartes d’une main agile mais assez brutale, en employant un pouce que je n’avais pas cru si épais. Quant à Madame Suzanne, elle tenait l’arrêt, si je puis dire, comme un limier, ne montrait aucune émotion, filait la carte lentement avant de jeter son jeu d’un air détaché : « Bon pour moi ! »
La fumée, par bancs horizontaux, s’épaississait et je me reprochais, entre deux « tours », la veulerie qui me retenait là. « Peut-être suis-je encore un peu malade ? » me disais-je avec une sorte d’espoir…
Le mistral se tut soudain et le silence s’abattit sur nous si rudement qu’il éveilla la brabançonne endormie. Elle sortit de son bonnet tricoté et demanda clairement, de l’œil et de l’oreille dressée, l’heure qu’il était.
— Huisipisi, huisipisi ! lui dit malignement Monsieur Daste.
Elle le dévisagea, flaira l’air qui l’environnait et posa ses deux pattes de devant sur la table. De là, en tendant son petit cou épais, elle atteignit juste les mains croisées de Monsieur Daste.
— Comme elle m’aime ! dit Monsieur Daste. Huisipisi…
La chienne parut chercher, trouver, au bord de la manche de Monsieur Daste, un point précis, auquel elle attacha ses savants naseaux noirs, puis qu’elle goûta de la langue. Monsieur Daste la repoussa nerveusement.
— Elle me chatouille ! Madame Suzanne, vous faites trop longtemps votre prière à la chance, quand vous battez les cartes. Au jeu, au jeu !
— Monsieur Daste, pourquoi dites-vous toujours « huisipisi » à ma chienne ? Est-ce un maître-mot ?
Il agita autour de son visage ses petites mains voletantes.
— La brise… dit-il. Le vent dans les sapins… Les ailes… Huisipisi… Ce qui vole… Même ce qui rase le sol d’une façon très… très soyeuse, les rats…
— Bouh ! s’écria Madame Suzanne, j’ai une peur des souris ! Alors, vous pensez, un rat !… Au jeu, vous-même, Monsieur Daste ! Madame Colette, mettez au pot. Je crois que vous pensez plutôt à votre prochain roman qu’à notre petit poker.
En quoi elle se trompait. Seule dans cette auberge équivoque qui se recueillait en attendant sa fructueuse débauche d’été, je savourais un état que je reconnaissais bien et qui complique d’agrément le regret aigu de mes amis, de mon logis, de ma vraie vie. Mais quel être ne se trompe sur le lieu de sa vraie vie ? Entre trois inconnus, ne respirais-je pas, sans bouger, l’air que je nomme, de par le vagabondage paresseux de la pensée, l’absence de tout poids amoureux, la vacance qui fait les matins ivres et légers, accable les soirs du besoin de s’abuser et de souffrir, — ne respirais-je pas l’oxygène même du voyage ? Tout ce qui est aimé vous dépouille. Les Madame Suzanne ne vous dérobent rien. À peine questionnent-elles, et sans appauvrir : « Combien de pages vous faites par jour ? Ce courrier que vous recevez tous les jours, et que vous écrivez, ça ne vous casse pas la tête ? Vous ne connaissez pas une dame-auteur, qui vit toute l’année à Nice, une grande avec un pince-nez ? » Les Madame Suzanne n’interrogent pas, elles se racontent. À moins qu’elles ne taisent farouchement quelque gros secret qui leur monte aux lèvres et qu’elles étouffent. Mais un secret est exigeant et nous assourdit de sa rumeur…
Bella-Vista, sur plusieurs points, avait de quoi me contenter. J’y sentais renaître de vieux caprices de solitaire, le prurit de l’heure du facteur, ma curiosité envers les passants qui ne versent point d’ombre durable, et j’avais de la sympathie pour le couple décrié d’amies. Séjour de bonne table et de mauvais travail, Bella-Vista, en outre, m’engraissait.
— Les quatre derniers tours de pot, décida Madame Suzanne. Monsieur Daste, vous donnez et ne donnerez plus. Après, je vous paie le champagne. Ça réveillera Madame Ruby, que je pense. On ne l’entend guère, ce soir.
Un vif reproche jaillit de ses yeux bleus à l’adresse de son amie impassible.
— Vous m’est déjà entendue jouer le poker tue-tête ?
Madame Suzanne ne répliqua pas et, dès le dernier tour, s’en fut chercher le champagne. Pendant qu’elle descendait, Madame Ruby se leva, fit craquer, en s’étirant, ses bras et ses solides épaules, ouvrit la porte qui séparait le boudoir de la salle à manger, tendit l’oreille vers la cuisine et revint. Elle semblait distraite, occupée d’un souci qui n’embellissait pas sa forte bouche et ternissait, sous un sourcil plus pâle que son front, ses larges iris gris. Ce soir-là, l’équivoque de tous ses traits, d’habitude assez troublante, tournait à son désavantage. Elle mordait l’intérieur de sa joue et maîtrisa son mâchonnement lorsque son amie remonta, essoufflée, une bouteille de « brut » sous chaque bras.
— C’est du tout vieux, annonça Madame Suzanne. Un reste de « six ». Je ne verse pas ça dans des gueules de clients d’été, vous pensez. Il n’est pas frappé, mais la cave est fraîche, et je ne sais pas si vous êtes de mon avis, c’est agréable, de temps en temps, un vin qui ne fait pas bloc de glace sur l’estomac. Madame Ruby, où y a-t-il une pince ? C’est ficelé à l’ancienne mode, ces fioles-là !
— J’appelle Lucie ? proposa l’Américaine.
Madame Suzanne la regarda presque furieusement.
— Fous-lui un peu la paix, à Lucie ! D’abord, et d’une, elle est couchée. Ensuite, tu trouveras bien une pince quelconque dans l’office.
Nous portâmes nos santés. Madame Ruby se jetait un gobelet de champagne magiquement, avec un coup de tête en arrière qui en disait long sur son habitude de boire. Madame Suzanne contrefit le souhait des buveurs du Midi : « À la bonne vôtre ! Sensible ! Mêmement ! » Monsieur Daste fermait les yeux, comme font les chats qui craignent, en lapant, de s’éclabousser. Assis en face de moi, au profond d’un des fauteuils anglais, il goûtait à petits coups le vieux champagne parfait dont les bulles, en crevant, exhalaient un lointain parfum de roses. En haut de sa joue blessée, autour de la petite plaie triangulaire, l’ecchymose qui se précisait me le rendait, je ne sais pourquoi, plaisant, moins strictement humain. J’aime qu’un fox-terrier ait une tache ronde au niveau de l’œil, que la chatte dite portugaise arbore une lune orangée, une mouche noire sur la tempe. Un gros grain de beauté, ou de rousseur, sur notre joue, quelque cicatrice nette et bien placée, les yeux légèrement inégaux, et nous sortons de l’anonymat humain…
Madame Suzanne inclina sur nos gobelets le col de la deuxième bouteille, montra avec considération le bouchon en forme de pied de cèpe, noir, réduit à une consistance de bois dur.
— Deux bouteilles à quatre. Une belle orgie ! On verra mieux que ça dans la maison, cet été.
— Tout de suite, si vous veux, dit promptement Madame Ruby, en poussant son verre vide vers la bouteille.
Madame Suzanne fixa sur son amie un regard d’avertissement.
— De la modération, Madame Ruby. Tu serais bien aimable d’aller récupérer cette andouille de Slough. Enferme le lapin, si tu peux ! Tu as couvert les perruches ?
À travers le grondement léger du vin dans mes oreilles, j’écoutais ces phrases rituelles, sortes de « comptines » dont je sais par expérience que le son, le fatal retour peuvent être, pour l’auditeur, la rosée attendue, une bénédiction insipide, à moins qu’elles n’aient le pouvoir du brandon imposé à une place déjà brûlée…
Mais, ce soir-là, j’étais toute bienveillance. Pati — que Bella-Vista engraissait aussi — roula pacifique jusqu’à la cour, et j’entendis avec gratitude la voix de Madame Ruby, qui, du dehors, annonçait le beau temps.
En me levant, je fis tomber de mes genoux mes lunettes et la clef de ma chambre. Au cours de leur chute, la main de Monsieur Daste les rencontra, les recueillit selon un calcul si rapide et si exact que j’eus à peine le temps de voir son geste. « Eh ! me dis-je, il n’est pas si humain, le grimpeur… »
Nous nous quittâmes tous sans plus de paroles, en personnes qui savent ne pas prolonger jusqu’à l’imprudence les plaisirs d’une gaîté et d’une cordialité superficielles. L’optimisme me tenant encore, je fis compliment à Monsieur Daste du bon aspect de sa petite blessure, sans lui confier qu’elle relevait le caractère, ensemble intelligent et fastidieux, de sa physionomie. Il parut enchanté, se rengorgea, et, pour lisser ses cheveux, se passa coquettement une main par-dessus l’oreille.
Lucie n’eut pas à m’éveiller, le lendemain matin. Lorsqu’elle entra portant le plateau et la rose, j’étais vêtue, debout sur mon seuil, et je contemplais le beau temps.
Il y a treize ans, je ne savais pas ce que c’était que le printemps, ni l’été, dans le Midi. J’ignorais cette conquête, cette irruption d’une saison sereine, cette durable entente que fondent la chaleur, le coloris et le parfum. Je me mis, ce matin-là, à désirer le sel de la mer sur mes mains et mes lèvres, et à songer à mon lé de terre où les ouvriers piqueniqueurs buvaient le rosé en mordant à même le saucisson d’Italie…
— Lucie, quel beau temps !
— Le temps de la saison. C’est pas dommage ! Il s’est bien fait attendre.
En disposant sur la table le déjeuner et la rose quotidienne, la servante brune me répondait distraitement. Je la regardai, lui vis de la pâleur, un éclat chagrin, qui d’ailleurs l’embellissaient. Elle avait mis un peu de rouge sur sa belle bouche.
— Hello, Madame Colette !
Je répondis à Madame Ruby, tout de bleu vêtue, serrée dans sa jupe étroite, le béret basque incliné sur la tempe, qui chargeait ses cageots.
Ma chienne s’élança, lui fit son salut militaire, dansa autour d’elle.
— Vous est pas envie de venir avec moi ?
— Mais si !
— Pendant que je fais mes courses, vous donne des conseils utiles aux pioneers…
— Mais oui !
— Vous dites le maçon : « Cher ami ». Vous dites le couvreur : « Ma gosse ». Vous dites le petit peintre : « Où vous est fait faire ce chic blouse blanc que vous va si bien ? » Vous fais du charme, quoi ! Peut-être ça réussit.
— Ah ! que vous savez bien parler aux hommes, Madame Ruby ! Gardez Pati, je prends un pull-over et je viens…
Je passai un instant dans la salle de bains. Quand j’en revins, Lucie et Madame Ruby, celle-ci plantée dans la cour, celle-là immobile dans ma chambre, se regardaient de loin, et la servante ne se détourna pas assez vite pour me cacher que ses yeux étaient pleins de frayeur, de douceur et de larmes.
Madame Ruby nous mena, vite et bien, à travers la forêt clairsemée, rousse encore des incendies annuels. Entre deux pinèdes verdissaient des enclaves, finement cultivées, de courges, de fèves tendres, des clôtures de cognassiers à larges fleurs roses. L’ail et l’oignon révérés haussaient leurs lances hors d’une terre légère, cendreuse, et la vigne croissante étirait ses cornes. Fraîcheur sans danger, subtile et neuve chaleur, l’air bleu de l’Estérel accourait à notre rencontre, mouillait le nez de la chienne, et sur la petite voie qui rejoignait la route nationale, je pouvais, au passage, en étendant le bras, toucher la feuille, les fruits déjà noués et pelucheux des amandiers…
— Le printemps est né cette nuit, dit Madame Ruby à mi-voix.
Nous n’avions, jusque-là, échangé que quelques paroles banales et je n’attendais ni ces derniers mots, ni le ton ému et bas qui les rendit presque indistincts. Ils ne demandaient pas de réponse, et je n’en fis aucune. Mon étrange compagne se tenait impassible au volant, le menton haut et son petit béret sur l’œil. Je jetai un regard à son profil ferme d’étrangère, au grain grossier et vermeil de sa peau. Une nuque de déménageur émergeait de son chandail. D’un coup de sifflet terrible, elle balayait de la route, pour la plus grande joie de Pati, les chiens farineux et vautrés, et blasphémait en anglais contre les nonchalants charretiers. « Le printemps est né cette nuit… » Un collégien amoureux d’une servante, une anguleuse et impudente femelle, prisonniers sous la même enveloppe équivoque, revendiquaient le droit de vivre, d’aimer, se haïssaient peut-être…
Nous longeâmes enfin la mer, où quelques baigneurs criaient de froid en battant l’eau, et nous traversâmes des villages artificiels, muets, roses, déserts, inutilement fleuris. Enfin, Madame Ruby me déposa devant ma demeure future. Elle fit un sifflement d’ironique considération, refusa de descendre et leva l’index à la hauteur de son sourcil pâle et rude :
— Je viens vous reprendre dans trois quarts d’heure. Vous pense c’est assez pour que toute votre maison est finie ?
Elle désigna le rempart de briques creuses, le cratère de chaux éteinte, la dune de sable tamisé qui défendaient ma grille, et m’abandonna à mon sort.
Mais lorsqu’elle revint, je ne voulais plus m’en aller. À défaut des ouvriers unanimement défaillants, j’avais rencontré des arums blancs, des roses rouges, cent petites tulipes à calices pointus, des iris violets et des pittosporums dont le parfum endort la volonté. Penchée sur la margelle j’avais écouté tomber musicalement, dans l’eau, les gouttes d’eau filtrées par les joints du puits négligé, tandis que la chienne se reposait d’un premier contact avec un hérisson. L’intérieur de la maison ne ressemblait à rien de ce qui m’avait plu naguère. Mais dans le bosquet de pins, le vent balançait les feux de la résine liquide, en peu d’instants figés, ternis avant de choir. Les mimosas des quatre-saisons, qui fleurissent sans repos, je ne les ménageai pas. Aussi jetai-je d’un geste de riche mon fagot de fleurs dans la voiture, sur les cageots d’artichauts primeurs, de fèves en cosse et de haricots fins qui chargeaient les sièges d’arrière.
— Personne ? demanda Madame Ruby.
— Personne ! Quelle chance ! C’était charmant.
— Nous aussi, à Bella-Vista, dans le commencement, nous disions : « Quelle chance ! Personne ! » À présent…
Elle leva son menton de clergyman, lança la voiture.
— À présent, nous est un peu… blasées, un peu vieux toutes deux.
— C’est très beau, une amitié qui vieillit bien. N’est-ce pas ?
— Personne aime qui est vieux, dit-elle durement. Tout le monde aime qui est beau, qui est jeune… dangereux… Tout le monde aime le printemps…
Elle ne parla guère qu’à la chienne pendant le retour. Je n’étais bonne, d’ailleurs, qu’à écouter, étourdie de tout ce que me versait, lumière, bien-être et somnolence, le soleil au plus haut de sa course. Les yeux fermés, j’étais sensible à la sonorité d’une voix qui n’abordait jamais l’aigu et nasillait dans un registre grave, agréable comme les notes les plus basses de la clarinette. Miss Ruby conduisait sans langueur, désignait à Pati des motifs de vitupération tels que petits ânes attelés, chiens et poules. Enthousiasmée, la chienne répondait à toutes les suggestions, bien qu’elles fussent formulées dans un anglais nasal.
— All right ! approuvait Miss Ruby. Vous est bon apprendre l’anglais ! C’est devoirs de vacances. Look to the left, enormous, enormous goose ! Wah !…
— Wah !… répétait la petite chienne debout, hors d’elle, les pattes de devant contre le pare-brise…
Des quelques jours qui suivirent, je ne me rappelle que le beau temps. Sur mes soucis et mes travaux, sur les lettres venant de Paris, sur la paresse épanouie des corps de métier qui, dans ma petite maison où je retournai peu après, effeuillaient la marguerite et chantaient, le beau temps élargissait une tache pourprée, bleue, dorée, une indulgence multicolore. Beau temps de jour et de nuit, rébellion, déjà orientale, contre les heures habituelles du sommeil, insomnies de minuit et siestes impérieuses de la vesprée… L’oisiveté a besoin, autant que le travail, de s’organiser heureusement : la mienne dort le jour, songe la nuit, veille quand l’aube point, ferme la persienne pour barrer le passage à la lumière ingrate d’après déjeuner. Dans les nuits noires, puis sous un premier quartier effilé et rose, les rossignols s’émurent ensemble, car il n’y a jamais de premier rossignol.
À ce sujet, Monsieur Daste nous dit des choses délicates, qui ne me touchèrent point. Car jamais je ne me souciai moins de Monsieur Daste que pendant la semaine du beau temps. Mes hôtesses elles-mêmes, je les voyais peu. L’importance éclatante de la saison les décolorait. Je perçus bien un petit incident de poker entre Madame Ruby et Monsieur Daste, un soir. Un incident plutôt mimé que dialogué, très bref, au cours duquel j’eus la vision d’une Madame Ruby qui, rougissant jusqu’au brun cuir, empoigna à deux mains les bords de la table verte. Sur quoi, Monsieur Daste se ramassa singulièrement. Il devint très petit et très compact et me fit l’effet, avançant et baissant le front, d’effacer ses épaules derrière sa tête — attitude qui convenait peu à sa raisonnable figure, à sa chevelure entre deux âges. Madame Suzanne, alors, posa la main sur la tête bien coiffée de son amie.
— Ma cocotte, allons, ma cocotte…, dit-elle sans élever la voix.
Avec ensemble, les deux adversaires retombèrent au ton de la cordialité, et la partie continua. Je me désintéressai, d’ailleurs, du différend et ne fis aucune enquête. Peut-être Monsieur Daste avait-il triché. Ou bien Madame Ruby. Ou tous les deux. Je me dis seulement qu’en cas de pugilat, je n’aurais pas misé sur la chance de Monsieur Daste.
Cette nuit-là, si je ne fais erreur, je fus réveillée par un grand hourvari des perruches. Comme il s’éteignit presque aussitôt, je ne me levai pas. Le lendemain, de très bonne heure, je vis Madame Ruby, toujours nette, blanche, bleue, la rose à la veste, debout près de la volière. Elle me tournait le dos et examinait attentivement, dans le creux de sa main, un objet qu’elle glissa ensuite dans sa poche. Je passai une robe de chambre et j’ouvris ma porte-fenêtre.
— Madame Ruby, vous avez entendu les perruches, cette nuit ?
Elle me sourit, fit de loin un signe d’acquiescement, vint jusqu’au petit perron pour me serrer la main.
— Bien dormi ?
— Pas mal. Mais avez-vous entendu, vers deux heures du matin…
Elle tira de sa poche une perruche morte, molle, l’œil bleui entre deux lisières de peau grise.
— Comment ! elles sont capables de s’entre-tuer ?
— Il faut croire, dit Miss Ruby, sans lever les yeux. Pauvre petit hoiseau !
Elle souffla sur les plumes froides qui s’écartèrent autour d’une déchirure exsangue. La chienne entendit se mêler de l’affaire et flaira l’oiseau avec l’expression d’égarement et d’érotisme qu’allument, chez tant d’êtres vivants, l’aspect et l’odeur de la mort.
— Pas de zèle, pas de zèle, petite chien jaune ! Vous commence sentir, sentir, et puis vous mange. Et toujours vous mange, après.
Elle s’en allait, l’oiseau dans sa poche, lorsqu’elle se ravisa :
— S’il vous plaît, c’est mieux rien dire Madame Suzanne. Ni Monsieur Daste. Madame Suzanne est superti… superstitieux… Et Monsieur Daste est…
Ses yeux bombés, gris d’agate, cherchèrent les miens :
— Il est… sensible. C’est mieux rien dire.
— Entendu.
Elle me fit, de l’index, son petit salut, et je ne la revis qu’au déjeuner de midi.
Outre ses convives habituels, Bella-Vista accueillait une famille lausannoise, trois couples de campeurs pédestres. Leurs rücksacs, leurs petites tentes et la panoplie culinaire en aluminium, leur teint rouge et leurs genoux nus semblaient les emblèmes d’une foi inoffensive.
Entre les tables, Lucie, distraite, lasse et poudrée, portait l’omelette à la ciboule, la cervelle en beignets et la daube de bœuf.
Leur repas achevé, les campeurs déployèrent une carte. Avec une discrétion hôtelière et l’expression d’une vague répugnance peinte sur sa figure rubiconde, Madame Suzanne nous fit signe de venir prendre le café dans son « boudoir ». Elle exhalait son fort parfum, qui se mariait mal à celui de la daube, et elle apaisa le feu de son teint à l’aide d’une houppe géante, qui ne quittait jamais la poche de sa blouse blanche.
— Pouh ! soupira-t-elle en tombant assise. Qu’est-ce qu’ils se sont appuyé comme fricot, les Suissards ! Vous mangerez Dieu sait quoi, ce soir ; je n’ai plus rien. Moi, ces types-là, ça me fait peur. Aussi je m’accorde un petit cigare. Où c’est-il qu’ils vont déjà, Madame Ruby ?
Madame Ruby désigna du menton le côté de la mer.
— Par là. Dans un hendroit qui n’est pas de nom, pourvu qu’il est au moins trente kilomètres.
— Et ils couchent sur la dure. Et ils ne boivent que de l’eau. Et c’est pour des cocos pareils que notre belle époque a inventé le chemin de fer, l’auto et l’aréoplane ! Alors !… Moi, pour coucher par terre, rien que l’idée des fourmis…
Elle coupa d’un coup de dents et rôtit soigneusement son petit havane. Madame Ruby ne fumait que la cigarette.
— Hé, hé ! dit Monsieur Daste. Ne dites pas de mal du camping. Vous avez dû pratiquer bien des formes de camping, Madame Ruby ? Et vous portiez sans doute le plus-four, la chemise de laine et les souliers cloutés avec un autre chic que ces trois Suissesses, avouez-le ?
Elle lui jeta un regard ironique, montra ses dents larges.
— J’avoue, dit-elle. Et vous, Monsieur Daste ? Camping ? Nuits sous la belle étoile ? Mauvaises rencontres ? Vous est cachottier, Monsieur Daste ! Dites pas non !
Monsieur Daste, flatté, appuya son menton sur sa cravate, lissa ses cheveux sur la tempe en passant sa main par-dessus son oreille et but coquettement une gorgée d’armagnac, qu’il avala de travers. Pris de toux suffocante, il reprit haleine sous la main cordiale de Madame Suzanne qui lui martelait les omoplates. Je dois dire que, rouge, les yeux mouillés et assombris de sang, Monsieur Daste était méconnaissable.
— Merci, dit-il en reprenant son souffle. Vous m’avez sauvé la vie, Madame Suzanne. Je ne sais vraiment pas ce qui s’est mis en travers de mon gosier…
— Peut-être une plume, dit Madame Ruby.
Monsieur Daste tourna la tête vers elle par un très petit mouvement, suivi d’une immobilité complète. Madame Suzanne, qui tétait son cigare, s’agita, haussa le ton :
— Une plume ? Qu’est-ce qu’elle s’en va chercher, celle-là ? Une plume… T’es pas malade, Ruby ? Moi, enchaîna-t-elle avec verve, vous ne croireriez jamais ce que j’ai avalé, quand j’étais gosse… Un ressort de montre ! Mais alors d’une grosse montre, un serpentin en acier, mes enfants, long comme ça… J’ai avalé d’autres couleuvres, depuis le temps, et des plus grosses.
Elle rit des dents et des yeux, bâilla largement.
— Mes enfants, je serais bien étonnée si vous me revoyiez avant cinq heures… Madame Ruby, tu t’occupes des Suissmen ? Ils emportent des sandwiches, pour dîner ce soir sur un frais tapis d’aiguilles de pin qui piquent les fesses.
— Bon, dit Madame Ruby. Lucie est fait les sandwiches ?
— Non, c’est Marguerite. Va voir qu’elle les plie dans du papier cristal. J’ai tout reporté sur leur addition.
Elle éteignit brusquement le rire de ses yeux bleus, toisa son amie :
— J’ai envoyé Lucie dans sa chambre. Elle est souffrante.
Sur ce mot elle quitta la pièce en roulant les épaules, la nuque fière et chargée d’intentions que je fus seule à lire, car Monsieur Daste, rapetissé, tendu, n’avait pas bougé, et Madame Ruby, avant de sortir à son tour, ne s’inquiéta ni de Monsieur Daste, ni de moi.
C’est à partir de ce moment-là que je m’aperçus que je ne me plaisais plus à Bella-Vista. Les murs safran et les volets bleus, la longue épaule basque du toit, les poutrelles normandes à fleur de crépi et les tuiles provençales, je me pris à les tenir pour maquillage prétentieux. Une certaine atmosphère troublée, la menace et l’inimitié qu’elle nourrit ne me peuvent retenir que si j’y mêle une passion personnelle. Ce n’est pas que je me repentisse d’éprouver, pour mes hôtesses, une sympathie en quelque sorte pendulaire, qui tantôt préférait Suzanne, tantôt Ruby. Mais, égoïstement, je les eusse voulues heureuses, sereines dans leur vieil amour maudit et fidèle, pimenté de querelles puériles. Or, je ne les voyais pas heureuses. Pour fidèles… La pâleur, la consentante douceur d’une brune servante me donnaient à réfléchir, et à condamner.
Quand je rencontrais Lucie, quand elle m’apportait le « déjeuner à la rose » vers sept heures et demie, il m’arrivait d’être aussi sévère pour Madame Ruby que pour Perdican abusant Rosette.
Le petit père Daste, grimpeur si mal récompensé d’étudier les oiseaux, je commençais à suspecter son mystère bureaucratique, sa cicatrice étoilée d’un emplâtre noir, et même ce que j’appelais sa sereine humeur de méchant homme. Une conversation avec Madame Ruby m’en eût peut-être appris davantage sur Monsieur Daste et la visible antipathie qu’il lui inspirait. Mais Madame Ruby ne recherchait aucun entretien particulier.
Je note que, vers ce moment, le temps changea de nouveau. Charriant de brèves ondées, le vent de sud-est amena sur nous, avec le crépuscule d’un long jour d’avril, une chaleur qui montait du sol comme d’une fournée de pain brûlant. Nous jouions aux boules tous les quatre. Madame Suzanne secouait ses manches de toile blanche pour se « faire de l’air », en soupirant :
— Si ce n’était pas que je veux maigrir !…
Le jeu de boules est un beau jeu, comme tous les jeux dont la pratique peut révéler chez le joueur quelque trait de caractère. « Tireur » à ma grande surprise, Monsieur Daste, avant de lancer sa boule, la tenait cachée presque derrière son dos. Le bras, la petite main soignée et la boule surgissaient ensemble, et la boule cloutée fondait sur celle de l’adversaire avec un choc éclatant qui ravissait Monsieur Daste.
— Sur le crâne ! En plein sur le crâne ! s’écriait-il.
« Tireur » de l’autre camp, Madame Suzanne se classait à peu près au même niveau que moi qui « pointais » dans le camp Daste. Je pointe parfois très bien, parfois en mazette. Madame Ruby pointait à ravir, coulant sa boule, moelleuse comme une balle de laine, au plus près du cochonnet. Dédaigneuse de nos balles cloutées, Pati happait au vol et recrachait des éphémères innombrables, repoussés du rivage par l’approche d’un mur de nuages violet, sans trouée ni fêlure, qui marchait vers nous sur la mer.
— Mes enfants, je sens l’orage, je souffre dans la racine des cheveux ! geignait Madame Suzanne.
Au premier éclair qui descendit, en ramilles d’un rose incandescent, jusqu’à la mer plate, Madame Suzanne poussa un grand « ha ! » et se voila les yeux.
Un souffle chaud joua tout autour de la cour, roula en couronnes et en spirales les fleurs fanées, les fétus et les feuilles, et les hirondelles tournoyèrent en l’air dans le même sens. Des gouttes pesantes, tièdes, s’écrasèrent sur mes mains. Madame Ruby, à grandes enjambées, gagna le garage où elle revêtit un ciré noir, et elle revint à son amie qui n’avait pas bougé. Toute blanche et les mains sur les yeux, la forte Suzanne s’inclina, faible et vacillante, sur l’épaule de Madame Ruby pareille à un sauveteur ruisselant.
L’étrange couple et moi, nous courûmes vers nos petits perrons jumeaux. Ayant enfermé Madame Suzanne dans son appartement, Madame Ruby s’élança au secours de diverses épaves, telles que le lapin sanguinaire et le stupide lévrier. Elle roula la volière dans le garage, cria des ordres aux deux filles de cuisine invisibles et à Lucie, pâle sur un seuil et environnée de ses cheveux déchaînés. Elle assujettit des portes battantes, gara les coussins des chaises-longues…
De ma fenêtre, j’assistais au branle-bas, que dirigeait l’Américaine avec un sang-froid un peu théâtral. Contre mon bras, ma chienne, exultante, suivait la manœuvre en attendant le conflit des éléments. Elle brillait particulièrement dans les circonstances exceptionnelles ; surtout, elle affrontait les grands orages, tandis qu’une bouledogue eût haleté de peur, essayé de mourir toute plate sous les franges d’un fauteuil… Chienne minuscule à gros cerveau, Pati fêtait la tempête de terre et de mer à la manière d’un joyeux pétrel.
Derrière moi les ténèbres violettes du ciel s’insinuaient, déchirées magnifiquement par chaque éclair, dans ma chambre rouge et rose. Un petit tonnerre à sons creux, répercuté par les collines, se décida à accompagner les éclairs, et une nappe de pluie écrasante, soudainement détachée du ciel, m’obligea à clore précipitamment ma fenêtre.
Il s’en fallait que la vraie nuit se fermât. Mais la nuit passagère de l’orage supprimait la fin du jour, et je m’assis assez maussade devant un travail commencé sans appétit, délaissé sans décision. La chienne, assagie dès que je m’occupais de paperasses, rongea ses ongles, écouta le tonnerre et la pluie. Je pense qu’elle et moi nous souhaitâmes, de toutes nos forces, Paris, nos amis urbains, le murmure tutélaire d’une ville…
Versée par une nue de dimensions médiocres et que le vent n’avait pas eu le temps d’effilocher, la pluie s’arrêta soudain. Tendue au surprenant silence, mon oreille saisit, de l’autre côté de la cloison, une voix haute, une autre voix plus basse, puis des récriminations pleurées. « Cette grosse Madame Suzanne, pensai-je, se mettre dans un tel état à cause d’un orage ! » De fait, elle ne parut pas au dîner.
— Madame Suzanne est souffrante ? demandai-je à Madame Ruby.
— Énervée… Vous est pas idée ce qu’elle est nerveuse.
— Le premier orage de la saison affecte les nerfs, dit Monsieur Daste à qui l’on ne demandait rien. Celui-ci est le premier… mais pas le dernier, ajouta-t-il en désignant, sur l’horizon, des lueurs palpitantes.
Je pensais, impatiente, à mon départ proche. Bella-Vista ne pouvait plus rien contre mon inquiète humeur. Je menai ma chienne dans la cour avant l’heure habituelle. Comme les enfants chaussés de neuf, elle pataugeait exprès dans les petits lacs de pluie, qui reflétaient quelques étoiles. Je dus me fâcher pour qu’elle se désintéressât d’un crapaud qu’elle voulait sans doute rapporter et joindre à ses collections parisiennes d’os de mammouth, d’antiques biscottes, de balles crevées et de pastilles au soufre. Monsieur Daste sapait mon autorité et excitait Pati de maints « Huisipisi ». Les parfums de la nuit, qui restait chaude, m’amollirent. Quels tropiques prodiguent plus d’orangers, de résines, d’œillets et de menthe mouillés qu’une nuit de printemps en Provence ?
Après avoir lu au lit, j’éteignis assez tard ma lampe, et me relevai pour mieux accueillir, en ouvrant largement ma chambre obscure, le peu de fraîcheur, le trop de parfum. Mais je m’avisai que je n’avais pas entendu rentrer Monsieur Daste. Et pour la première fois je trouvai déplaisant que les petits pieds agiles de Monsieur Daste se promenassent, par nuit noire, non loin de ma fenêtre ouverte et accessible. Je sais, par expérience, comment se forment une idée obstinée, une préoccupation, une frayeur, et je ne néglige pas de les ruiner dès leur état de larves. Divers moyens mnémotechniques, des rythmes musicaux me servirent à descendre au-devant d’un songe tout pointillé de caractères d’imprimerie, et je dormais lorsque s’ouvrit la porte-fenêtre qui donnait accès chez les hôtesses de Bella-Vista.
Je m’assis sur mon lit, et j’entendis à côté qu’une profonde poitrine aspirait, rejetait l’air. Je perçus aussi, dans le silence précurseur d’autres orages, le frôlement de deux pieds nus sur le perron voisin.
— Vous me fais crever de chaud avec vos nerfs, dit à mi-voix Madame Ruby. L’orage est parti.
Le rectangle de ma fenêtre ouverte s’éclaira, et je compris que Madame Suzanne avait allumé le plafonnier de sa chambre.
— Imbécile, je suis nue, chuchota furieusement Ruby.
La clarté s’éteignit aussitôt.
— Trop tard. Daste est en face, dans la cour.
J’entendis une exclamation étouffée, et le choc de deux pieds lourds atterrissant sur le parquet. Madame Suzanne rejoignait son amie.
— Où ça, qu’il est ?
— Contre le garage.
— C’est loin.
— Pas pour lui. Ça lui est rien appris, d’ailleurs.
— Ah ! la la… Ah ! la la…
— Vous en fais pas, chérie. Allons, allons…
— Mon coco, oh ! mon coco…
— Taise-vous que j’écoute. Il ouvre la porte du garage.
Elles se turent un long moment. Puis Madame Suzanne chuchota avec véhémence.
— Mets-toi bien dans l’idée que si on nous sépare, que si on vient ici pour te…
Le sifflement léger de Madame Ruby commanda le silence. J’enfermai doucement dans ma main le museau de la chienne, qui avait grondé.
— Et si je tirais ? dit la voix de Madame Ruby.
— T’es pas fou ?
À l’exclamation imprévue succéda une bousculade de pieds nus. Madame Suzanne, autant que je l’imaginai, refoulait son amie vers le fond de la chambre…
— Dis, Richard, t’es pas fou ? Ça ne nous suffit pas, nos emmerdements habituels ? C’était pas assez qu’il t’arrive de faire un gosse à Lucie, et à présent, tu lâcherais un pruneau sur Daste ? Tu pourras jamais te tenir, non ? Ah ! vous autres hommes, vrai… Allez, pas de blagues, rentre…
La porte-fenêtre se referma, et tout se tut.
Je ne cherchai plus le sommeil, et mon étonnement passa vite. Avais-je même, au cri révélateur de Madame Suzanne, ressenti une surprise véritable ? Entre « Madame » Ruby, gaillard camouflé, guetté, et le méchant petit Daste, je considérais, émue, Madame Suzanne, sa vigilance, son prudent et dévoué cynisme.
Si le badaud contenté, en moi, s’écriait : « Quelle histoire ! » l’individu honorable s’apprêtait à garder l’histoire pour lui. C’est ce que j’ai fait, longtemps.
Vers trois heures du matin un nouvel orage, servi par une saute de vent, attaqua la côte et Bella-Vista, s’accompagna de tonnerre continu et d’un déluge oblique. Le temps de courir à mes papiers épars et noyés, j’eus mon vêtement de nuit collé sur le corps. La chienne suivait mes allées et venues, se tenait prête à ce qui viendrait : « Faut-il nager ? Faut-il courir ? » Je lui donnai l’exemple de la patience et de l’immobilité, et sous une écharpe que je lui façonnai en grotte, elle joua au naufrage, à l’île déserte, voire au tremblement de terre.
Tantôt sur fond noir, tantôt sur écran illuminé d’éclairs et de pluie, je regardais, je rectifiais le couple voisin, l’homme et la femme. Normaux, sans doute traqués, ils attendaient, couchés côte à côte, leur sort.
Peut-être l’homme prêtait-il son épaule à sa compagne, tandis qu’ils échangeaient des paroles d’anxiété. Je regardais la nuque, le pouce de « Madame » Ruby, sa joue et sa grosse lèvre si bien rasées. Je revenais à Madame Suzanne, je souhaitais bonne chance à la brave femelle, jalouse et protectrice, tremblante, prête à tout…
Une bruine grise, après le lever du jour, traîna sur les traces de la tornade, et le sommeil me surprit enfin. Aucune main ne frappa à ma porte, ne déposa sur ma table le déjeuner à la rose. Le silence exceptionnel m’éveilla, et je sonnai Lucie. Ce fut Marguerite qui vint.
— Où est Lucie ?
— Je ne sais pas, Madame. Mais je peux faire à sa place ?…
Sous la pluie impalpable, la cour et ses rosiers arrachés à leur treillage avaient une figure d’octobre. « Le train, le premier train… Je ne resterai pas vingt-quatre heures de plus… »
Dans le garage béant, j’aperçus l’uniforme de toile blanche, les cheveux d’or faux de Madame Suzanne, et je la rejoignis. Elle était assise sur un seau retourné, et me laissa voir avec simplicité des yeux tout petits, un visage de commère triste, savonné par des pleurs récents.
— Tenez, me dit-elle. C’est du beau, n’est-ce pas ?
À ses pieds gisaient les dix-neuf perruches mortes. Assassinées est un mot qui rendrait mieux le caractère frénétique de leur destruction, une sorte de mâchage particulièrement affreux. La chienne flaira de loin les oiseaux et se rangea derrière mes talons.
— La voiture de Monsieur Daste n’est plus dans le garage ?
Les petits yeux gonflés de Madame Suzanne croisèrent les miens.
— Ni lui dans la maison, dit-elle. Parti. Après avoir fait ça, vous pensez…
Elle poussa du pied une perruche décapitée.
— Si vous êtes sûre que c’est lui, pourquoi ne porteriez-vous pas plainte ? À votre place, je déposerais une plainte…
— Oui. Mais vous n’êtes pas à ma place.
Elle posa une main sur mon épaule.
— Ah ! mon pauvre petit, porter plainte… Vous ne savez pas de quoi vous parlez… D’ailleurs, ajouta-t-elle, il a payé sa semaine. Ric et rac.
— Est-ce que c’est un fou ?
— Je voudrais bien le croire… Il faut que j’aille chercher Paulius, pour qu’il enterre tout ça… Vous désiriez quelque chose ?
— Rien de très spécial… Comme je vous l’avais fait prévoir, je vais partir. Demain, et même, sauf impossibilité, aujourd’hui…
— Comme vous voudrez, dit-elle avec indifférence. Aujourd’hui, si vous préférez. Parce que, demain…
— Vous attendez une arrivée, demain ?
Elle mouilla de sa langue ses lèvres sans fard.
— Une arrivée ? Je me le demande. Celui qui me dirait où on en sera demain…
Elle se leva avec un effort de vieille femme.
— Je vais dire à Madame Ruby de s’occuper de votre place dans le train… Marguerite vous aidera pour votre valise…
— Ou Lucie, elle a l’habitude de mes affaires.
La commère triste et lavée de pleurs se redressa, rajeunit, brilla de colère :
— Désolée, Lucie n’est pas là. C’est fini, Lucie.
— Elle vous quitte ?
— Me quitter ? Et comment que je l’ai sortie, celle-là ! Il y a des états… intéressants qui sont loin de m’intéresser ! Vrai, qu’est-ce qu’il faut voir dans la vie de ce monde !
Elle s’en alla par l’allée boueuse, sa jupe blanche pincée à deux mains. Je ne m’attardai pas à contempler, éparpillée à mes pieds, l’œuvre accomplie par le monstre policé, l’accoutré d’apparence humaine, l’amoureux de la mort des oiseaux…
Madame Suzanne fit tout le possible pour satisfaire le désir, vif et un peu couard, que j’avais de quitter Bella-Vista le jour même. Elle n’oublia pas le billet de Pati, et insista pour m’accompagner jusqu’au train. Sanglée de noir, assise à côté de moi sur la banquette d’arrière, elle garda, durant tout le trajet, la raideur qui convenait aussi bien à une commerçante cossue qu’à une altière condamnée. Devant nous se dressaient le torse en forme de T de Madame Ruby, et sa belle tête coiffée du petit béret basque.
J’obtins à la gare que Madame Suzanne restât dans la voiture, derrière les vitres que brouillait une pluie fine. C’est Madame Ruby qui se chargea de ma plus lourde valise, qui m’acheta des journaux, m’installa de la meilleure grâce du monde. Elle faillit s’attendrir à cause de la « chère petite chien jaune » qui lui léchait l’oreille…
Mais je recevais ses soins avec quelque peu d’ingratitude, et un sentiment injuste, qui niait que son exceptionnelle aisance fût celle d’une fille-garçon, experte à faire rougir les femmes sous son regard plongeant. J’étais tout près de me reprocher qu’elles eussent pu me tromper, l’allure de ce gaillard sec comme hareng, sa dégaine de vieux sergent irlandais, qui, pour se réjouir le jour de la Saint-Patrick, se fût déguisé en femme.