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Bella Vista/Gribiche

La bibliothèque libre.
J. Ferenczi et Fils (p. 107-168).

GRIBICHE


Je n’arrivais pas avant neuf heures quinze. À cette heure-là, la température et l’odeur du sous-sol avaient pris déjà toute leur force. Je ne désignerai pas d’une façon précise le music-hall où je jouais, entre 1905 et 1910, un petit rôle dans une revue. C’est bien assez de rappeler que les loges d’artistes, au sous-sol, n’y avaient point de fenêtres ni de prises d’air. Le long des couloirs, percés régulièrement de cellules identiques, les portes demeuraient ouvertes en toute innocence dans notre quartier des femmes, les hommes — beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui dans les revues — campaient plus haut, presque à fleur de sol.

Quand j’arrivais, je tombais parmi des adaptées, qui occupaient leur loge depuis huit heures. Sous mes pieds, les degrés de l’escalier de fer résonnaient musicalement, les cinq dernières marches donnant chacune sa note d’harmonica : si, si bémol, do, ré, et sol une quinte en dessous… Refrain fidèle, que je n’oublie pas. Mais lorsque cinquante paires de talons grimpaient ou dévalaient en grêle selon les grands mouvements de figuration et de danse, les notes se mêlaient en une sorte de tonnerre aigu, dont les cloisons de plâtre, entre chaque loge, tremblaient. Un soupirail, à mi-chemin de l’escalier, marquait le niveau du rez-de-chaussée. Entr’ouvert parfois dans la journée, il laissait entrer les rampants poisons de la rue, et contre son grillage empâté de boue sèche se collaient, roulés par le vent, des lambeaux de papier aux ailes battantes…

En touchant le sol de notre cave, chacune de nous exhalait le slogan modéré de sa suffocation ; ma voisine d’en face, une petite Basquaise aux yeux verts, haletait un instant avant d’ouvrir la porte de sa loge, mettait la main sur son cœur, soupirait : « Ben crotte ! » puis n’y pensait plus. Comme elle avait la cuisse courte et le pied cambré, elle fixait à la gomme, sur sa joue gauche, un accroche-cœur, et portait le nom de Carmen Brasero.

Mademoiselle Clara d’Estouteville, dite La Toutou, occupait la loge contiguë. Longue, blonde à miracle, mince comme les femmes ne le devinrent que vingt-cinq ans plus tard, elle remplissait le rôle, muet, de commère pendant la première moitié du deuxième acte. En arrivant, elle soulevait d’une main diaphane, sur ses tempes, ses lourds bandeaux d’or très pâle, et murmurait : « Ah ! sortez-moi de là, je vas claquer… » Elle secouait d’abord derrière elle, sans se baisser, ses souliers. Quelquefois, elle tendait la main, d’un geste où la cordialité n’avait que peu de part ; mais elle s’amusait du mouvement de surprise que ne retenait pas toujours une main ordinaire, comme la mienne, au contact de ses doigts étrangement fins et fondants. Un moment après son arrivée, une froide odeur dentifrice nous faisait savoir que la délicate artiste entamait sa demi-livre de pastilles à la menthe. Grosse, rauque, la voix de Mademoiselle d’Estouteville lui interdisait les scènes de comédie, et le music-hall n’utilisait que son exceptionnelle beauté d’ange en verre filé. La Toutou s’en expliquait à sa manière :

— Moi, n’est-ce pas, en scène je ne peux pas dire les a. Dans un rôle, si petit qu’il est, c’est rare si tu ne trouves pas des a. Et comme je ne peux pas dire les a

— Mais tu les dis ! lui remontrait Carmen.

La Toutou laissait tomber sur sa camarade un regard bleu, sublime dans la bêtise, sublime dans le courroux, dans la perfidie et même dans les affres de l’indigestion :

— Voyons, mon petit, tu ne prétends pas en savoir là-dessus plus que Victor de Cottens, qui m’a essayée pour sa revue des Folies !

Lorsque sous son costume fait de ruisseaux de strass, qu’entr’ouvraient un genou teinté de rose, une hanche adolescente, la pointe d’un sein à peine formé, cette aurore chargée de givre montait vers la scène, elle croisait mon autre voisine, Lise Damoiseau, qui revenait d’incarner la Reine des Supplices, et qui relevait à pleins bras sa simarre de velours noir, sans souci de montrer ses jambes en manches de veste. Sur un cou en forme de tour, haut, légèrement élargi à sa base, Lise portait une tête construite des plus beaux matériaux noirs et blancs, un trésor de dents sans rivales entre des lèvres opulentes et tristes, des prunelles vastes, au centre d’une cornée un peu bleue, qui soutenaient et rejetaient la lumière. Ses cheveux profonds et huilés brillaient comme une rivière sous la lune. On lui confiait dans les revues les rôles maléfiques. Elle régnait sur l’Enfer des poisons, sur les Paradis maudits. Satan, Gilles de Rais, le Cauchemar de l’opium, la Décapitée, Dalila, Messaline prenaient les traits de Lise, artiste de peu de paroles, dont les costumiers dissimulaient habilement le petit corps sans mérites. Elle était loin, comme on dit, de s’en croire. Comme je lui faisais un compliment sincère, un soir, elle haussa les épaules, tourna vers moi le fixe éclat de ses yeux :

— Voui, dit Lise. La figure, ça va. Et le cou. Jusqu’ici, pas plus loin.

D’un regard à la grande glace balafrée que chaque passante consultait avant de gravir l’escalier, elle se jugea avec rigueur et lucidité :

— Je serais l’idéal pour le coup en jupes.

Après le dernier tableau apothéotique, Lise Damoiseau s’éteignait. Démaquillée, couverte de n’importe quoi de noir, elle remportait sa précieuse tête, son col altier cravaté de lapin. Sous le bec de gaz du trottoir, devant l’entrée des artistes, elle jetait encore quelque feu mal étouffé de prunelles et de dents, et disparaissait dans une bouche de métro.

Dans le corridor, il avait encore Liane de Parthénon, haute blonde à gros os ; Fifi Soada, qui se vantait de sa ressemblance avec Polaire ; Zarzita, qui soulignait la sienne avec la belle Otero, se coiffait comme elle, outrait son accent, épinglait au mur de sa loge des portraits de la ballerine célèbre et les désignait en ajoutant : « Seulement, moi, je danse ! » Il y avait une petite Anglaise hors d’âge, séchée, à figure de vieille nurse, prodigieusement agile ; il y avait une Algérienne toute en fesses, Miss Ourika, pour les danses du ventre ; il y avait… il y avait… Leurs noms, que j’ai à peine connus, sont loin. Je n’entendais d’elles, au delà des loges les plus proches, qu’une animale rumeur, faite de grincement anglo-saxon, de bâillements et de soupirs de prisonnières, de blasphèmes machinaux et d’une chanson, toujours la même, ressassée par une voix espagnole :

Tou m’abais fait serment
Dé m’aimer tendrement…

Un silence, parfois, maîtrisait tous les bruits proches, faisait place au bourdonnement lointain de la scène, puis une des femmes se libérait du mutisme dans un cri, un blasphème machinal, un bâillement, un lambeau de chanson :

Tou m’abais fait serment…

Ai-je été, à cette époque-là, trop sensible à la convention de travail, de parade, de lumières, de vide cérébral, de ponctualité, de probité roide, qui régit le music-hall ? M’a-t-elle inspiré de le dépeindre dans mainte page, avec un amour vif et superficiel et ce qu’il entraîne de banale poésie ? Peut-être. Il me reste acquis que parmi six années de mon passé je puis encore me délasser entre ses monstres et ses merveilles. Là brillent la tête de Lise Damoiseau, l’insondable et radieuse imbécillité de Mademoiselle d’Estouteville ; une Bouboule aux beaux seins qui pleurait, offensée, si on lui attribuait un petit rôle en robe montante ; le dos long, mollement vallonné, resplendissant, de je ne sais quelle Lola, Pepa, Concha… Là je rencontre tel gymnaste haut balancé, quittant, happant dans l’air les trapèzes nickelés, tel jongleur au centre d’un orbe de balles… Féerie et bureaucratie mêlées, je touche encore à volonté l’élément dense, limité, qui soutint mon inexpérience, borna heureusement ma vue et mes soucis pendant six années.

Tout n’y était pas joie, tout n’y était pas si pur que je l’ai décrit. Je veux parler aujourd’hui de mes débuts, d’une période où je n’avais encore rien appris, ni oublié, d’un milieu où je n’avais aucune chance de réussir, celui de la revue à grand spectacle. Quel étonnement ! Un seul sexe, noyant presque l’autre, régnant par le nombre, l’odeur, l’électricité monosexuées. Une foule féminine au sein de laquelle la tristesse se glissait barométriquement. Venue à la faveur d’une saute de vent, d’une molle pluie, l’humeur noire s’étalait, s’exprimait par larmes et injures, par une propension à mourir, des réflexes de peur et de superstition. Elle ne me gagnait pas, mais d’avoir fréquenté fort peu de femmes et souffert par un seul homme, je l’accueillais bien, et même je lui prêtais des vertus, alors qu’elle n’était qu’hystérie latente, neurasthénie d’ouvroir, telles qu’en manifestent les femmes parquées loin de l’autre sexe arbitrairement et inutilement.

Mon rôle, au programme, s’intitulait Miaou-Ouah-Ouah, sketch. En l’honneur de mes premiers « Dialogues de bêtes », les auteurs de la revue me confiaient le soin d’aboyer, et de miauler, le reste consistant surtout en un maillot mordoré et un petit pas de danse. Pour monter vers la scène et revenir, je passais devant la loge de la vedette — on disait l’ « étoile » — personne distante, qui n’ouvrait sa porte qu’à des amis personnels, et ne longeait les corridors que flanquée de deux habilleuses commises à porter aigrettes amovibles, miroir à main, poudre et peigne, soutenir les volants. Elle n’a point d’affaire dans mon récit ; mais j’aimais suivre ou traverser la zone d’air qu’elle imprégnait d’un parfum fort à miracle, doux, sombre, un parfum pour belle négresse, duquel je m’étais éprise et dont je n’ai pu savoir le nom…

Un soir pareil aux autres soirs, revêtue de mon kimono pudique, j’avais fini d’apprêter, porte ouverte, mon visage et mon cou, et je chauffais mon fer à friser sur une lampe à alcool. Le petit pas pressé de Carmen Brasero — elle piquait du talon comme personne — sonna sur le ciment et s’arrêta devant ma loge. Sans me retourner, je lui souhaitai le bonsoir et reçus en réponse un conseil précipité :

— Cachez ça ! Commission d’incendie. J’ai vu les types en haut, j’en connais un.

— Mais tout le monde a une lampe à alcool dans les loges !

— Nature, dit Carmen. Mais cachez ça. Le type que je connais c’est un venimeux. Il fait ouvrir les valises.

J’éteignis la lampe et la fermai, et d’un coup d’œil fis le tour de ma case nue.

— Où voulez-vous que je cache…

— Ah ! quelle dessalée ! Faut tout vous apprendre ? Je les entends qui viennent.

Elle troussa sa jupe, pinça la petite lampe entre ses cuisses, tout en haut de ses cuisses, et s’en alla d’un pas délibéré.

« Ces messieurs de la Commission », au nombre de deux, parurent, touchèrent du doigt leurs chapeaux melons, furetèrent, sortirent, et Carmen Brasero revint. Elle repêcha, si j’ose écrire, ma lampe entre ses cuisses et la posa sur ma tablette.

— Voilà l’objet !

— C’est épatant, dis-je. Je n’aurais jamais eu cette idée-là.

Elle rit, avec une gentillesse d’enfant vaniteux.

— Des cigarettes, mon réticule, une boîte de bonbons, je cache tout comme ça, et vous savez, rien ne tombe. Même un pain boulot, que j’avais volé, quante j’étais gosse. E’me secouait, la boulangère ! « Tu l’as jeté dans l’égout ? » qu’elle faisait. Mais je tenais mon pain boulot, serré dans mes cuisses, tout contre mon petit kik. À bien fallu qu’elle me lâche, cette boulangère. Mais pas contente ! C’est les muscles d’ici que j’ai très forts, à la jointure.

Elle s’en allait, mais elle se ravisa, très digne :

— Ne confondons pas ! Ça n’a rien à voir avec le truc débectant des fathmas, leur danse de la bouteille ! Moi, mon muscle, c’est purement extérieur !

Je protestai qu’il n’y avait aucune erreur de ma part, et les trois plumes du chapeau de Carmen, dégradées du marron au beige, tout debout sur un immense plateau de paille bleue grand comme un guéridon, traversèrent, en tanguant, le couloir.

Cependant les rites s’accomplissaient. Le « Miracle des roses » traîna des caducées de fleurs poussiéreuses. Une escouade de gardes-françaises galopa vers l’escalier, heurtant aux murs des armes qui rendaient un son de boîtes à sardines vides.

Je pris mon tour après ces guerriers, puis je redescendis, rapportant dans mes cheveux un peu de la fumée de tous les tabacs du monde, et je m’assis, fatiguée par habitude et par contagion, devant la tablette fixée au mur. Derrière moi, quelqu’un entra et s’assit sur l’autre tabouret de paille. C’était une des gardes-françaises, brune autant que la couleur des yeux permettait d’en juger, et jeune. Sa culotte à demi-défaite pendait sur son derrière ; elle respirait par la bouche avec force et ne me regardait pas.

— Vingt francs ! s’écria-t-elle soudain. Vingt francs d’amende ! Je suis au-dessus de vingt francs d’amende, Monsieur Remondon !… Ils me font rire.

Elle ne rit pas, mais fit une grimace douloureuse qui montra, entre ses lèvres maquillées, ses gencives presque aussi blanches que ses dents.

— Vous avez eu vingt francs d’amende ? Pourquoi ?

— Parce que j’avais défait ma culotte dans l’escayer.

— Et pourquoi est-ce que vous aviez défait…

Le garde-française me coupa la parole :

— Ah ! Pourquoi ? Pourquoi ? Celle-là, avec ses pourquoi !… Parce que tant qu’on peut on peut, mais quand on ne peut plus on ne peut plus !

Elle s’appuya du dos au mur et ferma les yeux. J’eus peur de la voir s’évanouir, mais au grelottement d’un timbre elle sauta sur ses pieds.

— Crotte, c’est à nous…

Elle s’enfuit, tenant à deux mains sa culotte ; je la suivis des yeux jusqu’au bout du couloir.

— Qui c’est, cette affolée ? demanda languissamment Mademoiselle d’Estouteville, couverte de perles et cuirassée d’un cœur de saphirs.

Je levai les épaules en signe d’ignorance. Lise Damoiseau, qui passait sur ses traits superbes un sombre chiffon empesé de vaseline et de fards, parut sur son seuil :

— C’est une nommée Gribiche, qui est dans les ensembles. Du moins je crois.

— Et qu’est-ce qu’é faisait dans votre loge, Collettevili ? demanda Carmen avec hauteur.

— Mais rien… Elle est entrée… Elle a raconté que Remondon lui a collé un louis d’amende.

Lise Damoiseau siffla d’un air critique.

— Un louis !… Dites donc !… Pour cause ?…

— Pour cause de déculottage dans l’escalier en sortant de scène.

— C’est cher.

— Il faudrait savoir si c’est vrai. Elle n’aurait pas plutôt un verre de trop ?

Un cri de femme, aigu, d’une puissance prolongée, lui retira la parole. Torchon au poing, une main sur la hanche, Lise s’immobilisa, pareille à la femme de ménage de l’Olympe.

Le cri, son expression d’urgence, sa force, tirèrent de leurs loges, à mi-corps, toutes les femmes qui n’étaient pas en scène. Leur désordre gardait une sorte de sens de l’ensemble. Comme la fin du spectacle approchait, quelques cache-corsets ornés de « jours », faufilés de petits rubans bleu pâle, remplaçaient déjà les kimonos imprimés de cigognes ; d’une tête penchée, une grande écharpe de cheveux rejetés sur une épaule pendait, et tous les visages regardaient du même côté. Lise Damoiseau ferma sa porte, noua un cordon autour de sa taille pour assujettir son kimono, et s’en alla aux nouvelles, l’anneau de sa clef passé en bague à son index.

Un bruit de semelles traînées annonça le cortège qui déboucha au bout du couloir. Deux machinistes portaient un corps ballant, un blanc mannequin, fluide et maquillé, qui leur glissait des mains. Ils marchaient lentement et se râpaient les coudes aux murs.

— Qui c’est ? Qui c’est ?

— Elle est morte !

— E’ saigne de la bouche !

— Mais non, c’est son rouge !

— C’est Marcelle Cuvelier !… Ah ! non, c’est pas elle…

Je reconnus la perruque poudrée à catogan du garde-française. Gribiche avait les yeux clos, l’abandon des mortes encore tièdes, une balafre de fard qui lui prolongeait la bouche d’un seul côté.

— J’ai mal au cœur, dit une voix.

Derrière les porteurs sautillait une petite femme coiffée d’un croissant de lune en paillettes, qui perdait un peu la tête, mais n’oubliait pas de se donner de l’importance et répétait en haletant :

— Je suis dans la même loge avec elle… Elle est tombée dans l’escayer jusque dans le bas… Ça l’a prise comme un étourdissement… Pensez, au moins dix marches…

— Qu’est-ce qu’elle a, Firmin ? demanda Carmen à l’un des porteurs.

— Eh ! j’en sais rien, répondit Firmin. Quelle gadiche qu’elle a prise ! Mais j’ai pas le temps de faire l’infirmière, mon transparent des Pierrots qu’est pas équipé là-haut !…

— Où c’est que vous la portez ?

— Dans un tacot, probable…

Mademoiselle d’Estouteville, après leur passage, posa sa main sur son plastron de saphirs et défaillit à demi sur son tabouret de loge. Comme Gribiche, une sonnerie la remit debout, les yeux au miroir.

— J’en ai le rouge qui me tombe, dit-elle de sa grosse voix d’écolier.

Elle frotta de rose vif ses joues pâlies et monta. Lise Damoiseau, qui revenait, donna des précisions.

— Elle gagnait deux cent dix francs. Ça lui a pris comme un vertige. On croit qu’elle n’a rien de cassé. Firmin l’a tâtée, l’habilleuse aussi. C’est plutôt interne.

Mais Carmen désigna, sur le dallage du corridor, une petite étoile de sang frais, et une autre, et encore d’autres régulièrement espacées. Lise pinça sa bouche aux commissures profondes.

— Tiens !…

Elles échangèrent un regard de commères sagaces et n’ajoutèrent rien. La petite Croissant de Lune repassa devant nous, courant, boitillant et parlant :

— Ça y est, on l’a emballée dans un taxi. M. Bonnavent la conduit.

— Où, qu’il la conduit ?

— Chez elle. Je demeure dans sa rue.

— Et l’hôpital ?

— E’ n’a pas voulu. Chez elle, elle a sa mère. L’air de dehors l’a fait revenir. Elle a dit qu’é n’avait pas besoin du médecin. C’est sonné pour Dans la Lune ?

— Et comment. La Toutou elle est montée.

Le Croissant de Lune jura un bon coup et s’enfuit, effaçant sous ses talons pailletés les petites taches régulières.

Le lendemain, personne ne parlait de Gribiche. Mais au début de la soirée, le Croissant de Lune, essoufflée, vint confier à Carmen qu’elle lui avait rendu visite, et Carmen m’en informa sur le ton de l’indifférence.

— Alors elle va mieux ? insistai-je.

— Mieux si on veut. Elle a la fièvre.

Elle parlait au miroir, attentive à tracer sur sa lèvre supérieure un peu plate, au-dessous du nez, un signe vertical au crayon bistre pour simuler ce qu’elle appelait « le pli de la chasteté ».

— C’est tout ce qu’a dit Impéria ?

— Non. Elle a dit aussi que ce n’est pas croyable la grandeur de leur chambre.

— La chambre de qui ?

— À Gribiche et à sa mère. Ces Messieurs de la direction ont envoyé soixante-dix francs.

— Quel drôle de compte !

Dans le miroir, les yeux verts de Carmen rencontrèrent durement les miens.

— C’est un compte pour Gribiche. Sept jours. Puisqu’on vous dit que c’est du deux cent dix francs par mois.

Ma voisine se faisait sévère et méfiante chaque fois que je donnais une preuve d’inexpérience, qui accusait ma condition d’étrangère et de novice.

— Ils ne lui donneront pas plus ?

— Rien ne les force. Gribiche n’est pas syndiquée.

— Moi non plus, dis-je.

— Le contraire m’aurait étonnée, remarqua Carmen, cérémonieuse et froide.

Le troisième soir, lorsque je m’enquis : « Et Gribiche ? » Lise Damoiseau haussa ses longs sourcils comme si j’avais manqué aux convenances.

— Colettevili, je vois que quand vous avez une idée dans la tête, vous ne l’avez pas ailleurs.

— Oh ! renchérit Carmen, vous la reverrez, votre Gribiche. Elle reviendra ici, faire l’intéressante.

— Elle ne l’est donc pas, intéressante ?

— Pas plus qu’une autre qui aurait fait pareil.

— Vous êtes jeune, dit Lise Damoiseau. Je veux dire jeune dans le métier.

— Sûr, ça se connaît, approuva Carmen.

Je ne répondis rien. Leur cruauté, qui semblait s’appuyer sur un protocole, me trouvait sans réplique, comme leur perspicacité à flairer, outre mon inexpérience, mon passé bourgeois, et à découvrir que ma jeunesse, quoique évidente, était la jeunesse d’une femme de trente-deux ans qui ne paraît pas son âge.

Ce fut le quatrième, ou le cinquième soir qu’Impéria accourut en fin de spectacle, et chuchota avec volubilité chez mes voisines. Voulant à mon tour faire parade d’indifférence, je restai sur mon tabouret de paille, occupée de fourbir ma glace de bazar, d’essuyer ma tablette et d’y faire briller l’ordre maniaque qui régnait, chez moi, sur ma table à écrire.

Puis je recousis l’ourlet de ma jupe, je brossai mes cheveux courts que je soignais sans joie et sans fruit, ne sachant comment leur ôter l’odeur de tabac froid qui les reprenait après les shampooings.

Cependant j’observais le groupe de mes voisines, à qui une préoccupation et la passion de parler rendaient tout leur caractère. Lise se carrait, les mains à la taille, comme au marché volant de la rue Lepic, et rejetait en arrière sa tête magnifique, avec une autorité ménagère. La petite Impéria se reposait d’une jambe sur l’autre, tournait ses pieds bossus, souffrait avec une patience de poney savant. Carmen ressemblait à toutes les actives filles de Paris qui coupent, qui apprêtent, qui vendent, qui cousent, qui ont de beaux yeux, la fureur du gain, l’instinct de plaire. Seule la Toutou ne ressemblait à personne, sinon à un type rare de femme que l’engouement et la littérature de l’époque nommaient princesses de légende, fées, sirènes, anges pervers. Sa beauté la destinait à se tordre les mains en haut d’une tour, illuminer un cul de basse-fosse, échouer sur un rocher, en robe liberty et ruisselante de joyaux glauques. Soudain Carmen se campa dans le cadre de ma porte ouverte et parla d’un trait.

— Alors, voilà, qu’est-ce qu’on fait ? Y a la petite, là, Impéria, qui raconte que ça ne va pas.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Une ombre de confusion passa sur son visage.

— Oh ! Colettevili, ne faites pas la maligne ! Chez Gribiche. Défense qu’elle se lève. Pharmacien, remèdes, pansements et tout…

— Et bouffer, ajouta Lise Damoiseau.

— Comme de juste. Alors… Vous voyez le tableau.

— Mais qu’est-ce qu’elle a comme blessure ?

— Le… Les reins, dit Lise.

— Le ventre, dit en même temps Carmen.

Je surpris entre elles un regard d’entente et je me rebiffai :

— Dites donc, vous vous payez ma tête ?

Lise posa sur mon bras sa grosse main sage.

— Allez, allez, soyez pas crosson. On vous dit tout. Gribiche a fait une fausse couche. Une mauvaise, quatre mois et demi.

Nous nous tûmes toutes les quatre. Mademoiselle d’Estouteville pressa nerveusement des deux mains son petit ventre plat, par manière, je pense, de conjuration.

— Est-ce qu’on ne peut pas, proposai-je, faire une collecte entre camarades ?

— Une collecte, justement, dit Lise. C’est ce mot-là que je cherchais et qui ne me venait pas. Je disais une suscription. La Toutou, viens un peu. Combien tu donnes, pour Gribiche ?

— Dix francs, déclara Mademoiselle d’Estouteville sans hésiter.

Elle courut à sa loge dans un bruissement de faux diamants et de saphirs imitation, et rapporta deux écus de cent sous.

— Moi, cinq francs, dit Carmen Brasero.

— Moi cinq, dit Lise. Pas plus. J’ai mon monde, à la maison. Vous donnez quelque chose, Colettevili ?

Je ne trouvai dans mon réticule que ma clef, de la poudre, des sous, et un louis… J’eus la maladresse d’hésiter, moins d’une seconde.

— Vous voulez de la monnaie ? dit Lise avec une promptitude délicate.

Je l’assurai que je n’en avais aucun besoin, et je remis le louis à Carmen qui dansa sur un pied comme une petite fille :

— Un louis, chic, chic, alors ! Lise, va-t-en tirer des sous à Madame… (Elle nomma la vedette.) Elle vient de redescendre.

— Non, dit Lise. Toi, ou bien Impéria. Moi je marque mal en peignoir de loge.

— Impéria, trotte-toi chez Mme X… Et rapporte au moins cinq cents balles !

La petite redressa son croissant devant mon miroir et s’en fut à la loge de Mme X… Elle n’y resta pas longtemps.

— Tu l’as ? lui cria de loin Lise.

— Je l’ai quoi ?

— Le gros faffe !

La petite entra chez moi, ouvrit sa main fermée.

— Deux thunes ! s’indigna Carmen.

— Elle a dit comme ça… commença Impéria.

Lise avança sa forte main, craquelée par le blanc liquide.

— Ne te fatigue pas, mon petit, on le sait ce qu’elle a dit. Que les affaires se font difficiles, que les loyers rentrent mal et que la Bourse est mauvaise. Voilà ce qu’elle a dit, l’éminente artiste.

— Non, rectifia Impéria. Elle a dit que c’était défendu.

— Défendu quoi ?

— De faire des… suscriptions.

Lise siffla d’étonnement.

— Première nouvelle. C’est vrai, la Toutou ?

Mademoiselle d’Estouteville défaisait paresseusement son chignon. Chaque fois qu’elle retirait une des affreuses épingles en fer, dévernies, une torsade d’or glissait, s’ouvrait en nappe sur ses épaules.

— Je trouve, dit-elle, que vous avez de bonnes têtes de vous occuper si c’est défendu. On n’a qu’à pas le dire.

— Comme de juste, approuva Lise.

Elle conclut, inconséquente :

— Ce soir, il est trop tard, mais demain je bats le rappel.

Pendant la nuit, mon imagination travailla sur cette Gribiche inconnue, de qui j’avais oublié à peu près la figure éveillée, mais que blanche et ballante et les yeux fermés je me rappelais très exactement. Les paupières bleues, les yeux faits au « perlé », une petite boule de fard indien figée à l’extrémité de chaque cil… Je n’avais jamais vu d’accident grave au music-hall. Ceux qui risquent quotidiennement leur vie sont prudents. L’homme qui tourne à bicyclette sur un disque sans rebord, en luttant contre la force centrifuge, la jeune fille qu’un lanceur de navajas environne de lames, le gymnaste qui dans les airs happe, abandonne, capture des trapèzes, j’avais comme tout le monde imaginé leur fin, avec cette complaisance obscure et vague que nous ressentons pour ce qui nous fait horreur. Mais je n’avais jamais songé qu’une Gribiche, en tombant dans un escalier, tue son secret, gît sans ressource…

Votée d’enthousiasme, promise au secret, la collecte défraya toutes les conversations. Notre bout de couloir reçut des visites étincelantes. Le « Scarabée Sacré » vert et violet. — « vous savez bien, me rappela Carmen, c’est celle qui a dégobillé en scène le soir de la générale ? » — Julia Godard, la reine du travesti, qu’on disait hermaphrodite et qui, de près, ressemblait à un vieux garçon de café espagnol, vinrent en personne remettre leurs dix francs. La curiosité, sur leur passage, s’éveillait comme dans une rue de petite ville, car elles venaient d’un corridor parallèle et lointain, et figuraient dans des tableaux inconnus. Enfin Poupoute, « prodige à transformations », daigna nous apporter ce qu’elle appela son obole. Elle avouait huit ans et, sous sa tenue de cavalier de polo (« Les sports aristocratiques », quatorzième tableau,) elle paradait par habitude, saluait de la tête avec une grâce invétérée, et abusait du rire perlé. En quittant nos tranquilles régions, elle soigna sa sortie à reculons et agita en l’air sa petite cravache. Lise Damoiseau poussa un soupir excédé.

— Il faut en voir. L’impératrice du culot. Elle a au moins quatorze ans, vous savez ? Enfin, elle s’est fendue de dix francs.

À force de vingt et de quarante sous, de thunes, comme on disait, de jolies petites médailles en or de dix francs, Lise Damoiseau, trésorière, amassa trois cent quatre-vingt-sept francs, qu’elle serrait farouchement dans une boîte à sucres d’orge.

La troupe de girls, qu’elle laissa à l’écart de la question, (« Comment voulez-vous qu’on leur esplique, elles qui ne causent que l’anglais, que Gribiche a ramassé un gosse d’abord, après quoi une bûche, et ceci cela ? ») réunit vingt-cinq francs. En dernière heure, un charmant danseur-chanteur américain — il danse encore, il est toujours charmant — glissa à Carmen un billet de cent francs en sortant de scène, quand nous croyions que la « suscription » était close…

Il nous vint des assistances imprévues. Je gagnai cinquante francs au bésigue, pour Gribiche, contre un vieil et morose ami, — croyez bien que pour lui aussi cinquante francs pesaient leur poids, creusaient leur trou dans une pension d’ancien fonctionnaire de la Daïra, — et les cinq cents francs furent dépassés.

— C’est fou, disait Carmen, le soir où nous comptâmes cinq cent quatre-vingt-sept francs.

— Elle le sait, Gribiche ?

Lise hocha sa tête resplendissante.

— Je ne suis pas folle. Impéria lui a remis soixante francs pour le plus pressé. C’est déduit sur le papier. J’ai tout inscrit, vous pouvez voir.

Je m’attardai, penchée sur le papier, à regarder le contraste étonnant entre une grosse écriture d’enfant, ici couchée, là renversée, partout incertaine, et les chiffres aisés, souples, magistraux, ensemble fiers et succincts.

— Vous comptez bien, je parie, Lise ?

Elle inclina la tête, son menton de marbre toucha la base de son col épais et divin.

— Je crois. J’aime compter. C’est dommage que j’aie pas grand’chose à compter. J’aime les chiffres. Si c’est joli, regardez, un 5. Le 7 aussi. Des fois, la nuit, je vois des 5. Et des 2 qui nagent sur l’eau comme des cygnes… Vous voyez ce que je veux dire ? Là, la tête du cygne, et puis son cou, quand il nage, et là, en bas, il s’appuie sur l’eau…

Elle rêvait, penchée sur les jolis 5, sur les 2 faits à l’image de l’amant de Léda.

— C’est rigolo, pas ? Maintenant c’est pas le tout. On porte les cinq cent quatre-vingt-sept francs à Gribiche.

— Naturellement. C’est Impéria qui s’en charge, j’imagine ?

D’un geste du coude, Lise repoussa fièrement ma conjecture.

— On fera mieux que ça. On ne va pas lui poser ça comme un paquet de sottises. Vous en êtes ? On y va demain à quatre heures.

— Mais je ne la connais pas, moi, Gribiche !

— Et nous pas plus. Mais il y a une manière bien de faire les choses, et une manière pas bien. Si vous avez une raison de ne pas vouloir venir ?

Sous une interrogation aussi directe, appuyée d’un regard sévère, je cédai, en me reprochant de céder :

— Aucune raison. Nous serons combien ?

— Trois, Impéria est occupée. Rendez-vous devant la porte, 3, rue ***

J’aimai toujours les visages nouveaux, à ce prix que je les contemple d’un peu loin ou à travers une vitre épaisse. Pendant les années les plus solitaires de ma vie, j’habitais des rez-de-chaussée. Par delà le rideau de tulle et la vitre passaient mes chers êtres humains, auxquels pour rien au monde je n’eusse, la première, adressé la parole ou tendu la main. Je leur dédiais mon insociabilité passionnée, l’inexpérience que j’avais de la créature humaine, et ma timidité, foncière mais sans rapport avec la poltronnerie. Je ne me reprochai donc pas que la visite à Gribiche m’occupât une partie de la nuit. Mais je me sentais mécontente qu’un certain ton péremptoire suffît encore à déclencher en moi un réflexe d’obéissance, tout au moins d’acquiescement.

Le lendemain j’achetai un bouquet de violettes de Parme, et je pris le métro avec autant d’ennui que si j’allais faire une visite de premier jour de l’an. Sur le trottoir, rue ***, Carmen et Lise Damoiseau me regardaient venir, mais elles ne me firent de loin aucun signe de bienvenue. Elles s’étaient vêtues comme pour l’enterrement, sauf un jabot de lingerie sous le menton de Lise et une plume de couroucou roulée en point d’interrogation sur le chapeau de Carmen. C’était la première fois que je voyais mes camarades en plein jour, sous la lumière de quatre heures qui, en mai, par temps clair, se fait cruelle à tout ce qui défaut. Avec étonnement j’aperçus combien elles étaient jeunes, et combien leur jeunesse avait déjà souffert.

Elles me regardaient approcher, déçues peut-être, elles aussi, par mon aspect diurne. Je sentis qu’elles m’étaient supérieures par une impassibilité acquise tôt et chèrement. En me rappelant ce qui m’amenait rue ***, no 3, je sentis aussi que la solidarité nous est plus facile que la sympathie… Et je me décidai à leur souhaiter le bonjour.

— Ça, c’est crevant, dit Lise en guise de réponse.

— Qu’est-ce qui est crevant ? Je peux savoir ?

— Que vous avez les yeux bleus. Je les croyais marron. Marron gris, marron noir, par là…

Carmen entr’ouvrit, d’un doigt ganté de tissu suédé, le papier cristal qui protégeait mes fleurs.

— C’est des Parme. Ça fait peut-être un peu funérailles… Mais du moment que Gribiche va mieux… On entre ? C’est au rez-de-chaussée.

— Oh ! sur cour, dit Lise dédaigneuse.

La maison de Gribiche avait été neuve vers 1840, comme beaucoup d’immeubles batignollais. Elle conservait sous sa voûte une niche à statue, et dans la cour une borne-fontaine trapue, à gros robinet de cuivre. L’édifice tout entier fondait d’humidité et de désolation.

— C’est pas mal, remarqua Lise adoucie. Carmen, t’as vu la statue qui tient le globe ?

Mais elle saisit l’expression de mon regard et se tut. D’un jardinet invisible dépassait une branche verdoyante, et je constatai que le vernis-du-Japon est un arbre qui a la vie tenace. Derrière Lise nous tâtonnâmes, sous l’escalier, dans une ombre où luisait faiblement une pomme de cuivre.

— Quoi, tu sonnes, à la fin ? cria tout bas Carmen.

— Eh ! sonne, toi, si tu trouves la sonnette… Ah ! quelle boîte à cirage… Ça y est, je tiens le truc. Mais c’est pas électrique, c’est un cordon.

Une clochette cristalline tinta et la porte s’ouvrit. À la lueur d’une lampe pigeon je distinguai qu’une femme, haute et large, se tenait devant nous.

— Mademoiselle Saure ?

— C’est ici.

— Est-ce qu’on peut la voir ? C’est de la part de l’Eden-Concert.

— Une minute, Mesdames…

Elle nous laissa seules dans la pénombre, qu’éclairaient l’inflexible visage, les vastes yeux de Lise. Carmen facétieuse lui donna du coude dans les côtes sans qu’elle daignât sourire. Elle dit seulement à mi-voix :

— Ça sent drôle.

Une fragrance légère, en effet, portait à mes narines le souvenir de plusieurs essences qui donnent en automne leur odeur la plus forte. Je songeai au jardin de mes années sereines, au chrysanthème, à l’immortelle, au petit géranium sauvage qu’on appelle l’herbe-à-Robert… La matrone reparut, emplissant de sa corpulence, sur fond clair, le cadre de la seconde porte.

— Entrez, Mesdames, prenez la peine… La petite Couzot, Mademoiselle Impéria, je veux dire, nous avait prévenues de votre visite.

— Ah ! répéta Lise, Impéria vous avait prévenues. Elle n’aurait pas dû…

— Pourquoi donc ? demanda la matrone.

— Pour la surprise… On voulait faire la surprise…

Le mot « surprise », qui franchit le seuil en même temps que nous, reste lié au souvenir de l’étonnante chambre de Gribiche, la chambre des Gribiche. « Il paraît que ce n’est pas croyable la grandeur de leur chambre… » Nous subîmes un brutal passage de l’ombre à la lumière. La vieille pièce immense recevait la clarté d’une seule fenêtre qui s’ouvrait sur le jardin d’un hôtel particulier — le jardin au vernis-du-Japon. Paris comptait, il y a trente ans, et compte encore un grand nombre de ces petites maisons bâties à la mesure des citadins modestes et casaniers, étouffées derrière les grands corps de logis, attachées à leur perron de trois marches, leur lilas exsangue et leurs géraniums tout en verdure comme des légumes… Celle de la rue *** n’était guère plus importante qu’un guignol. Chargé d’ornements noircis, coiffé d’un fronton de plâtre, le petit hôtel semblait servir de toile de fond à la fenêtre des Gribiche, grillagée à gros barreaux.

La chambre paraissait d’autant plus vaste qu’aucun meuble n’en occupait le centre. Un lit très étroit se serrait contre un mur, au long de la paroi la plus éloignée du jour. Gribiche reposait sur une couchette-divan, contre la fenêtre éblouissante. Je sus peu après qu’elle éblouissait pendant deux courtes heures de la journée, le temps que le soleil traversât une faille de ciel entre deux maisons de cinq étages…

Toutes trois ensemble, nous nous aventurâmes dans le vide central de la chambre, vers le lit de Gribiche. Il était visible qu’elle ne nous reconnaissait ni ne nous connaissait, et Carmen prit la parole :

— Mademoiselle Gribiche, on est venues toutes trois au nom des camarades de l’Éden-Concert. Voilà Madame Lise Damoiseau…

— …de l’Enfer des Poisons et Messaline de l’Orgie, précisa Lise.

— Moi je suis Mademoiselle Brasero, de la Corrida, et des Jardins de Murcie. Et voilà Madame Colettevili, qui joue le sketch Miaou-Ouah-Ouah, Madame Colettevili qui a eu l’idée… l’idée de la souscription amicale…

Son éloquence s’embarrassa soudain, et elle acheva sa mission en déposant, dans le giron de Gribiche, une enveloppe bulle nouée d’une faveur.

— Oh ! alors… Vrai, alors… C’est de trop… Ça, par exemple… protesta Gribiche.

Sa voix était haute et maniérée, comme d’une enfant qui joue la comédie. Je regardais sans émotion cette jeune fille alitée, qu’en somme je voyais pour la première fois, puisqu’elle ne ressemblait ni au blanc mannequin évanoui, ni au garde-française passible de vingt francs d’amende. Ses cheveux blonds, coiffés à la catogan, étaient noués d’un ruban bleu ciel, ce bleu qui sied mal à presque toutes les blondes, surtout si elles ont, comme avait Gribiche, la joue privée de chair, décolorée sous une poudre rose, la tempe et l’orbite creuses. Ses yeux bruns allaient de Lise à Carmen, de Carmen à moi, et de moi à l’enveloppe. Je lui vis un souffle si court que j’interrogeai du regard la matrone : est-ce qu’elle n’allait pas mourir ?

Je pris l’air gai qui convenait, en tendant mes fleurs.

— Vous aimez les violettes, j’espère ?

— Bien sûr… Pensez… Qui est-ce qui n’aime pas les violettes ? Merci beaucoup. Ce qu’elles sentent bon…

Elle porta à ses narines le bouquet inodore.

— Chez vous aussi ça sent bon… ça me rappelle… une odeur de mon pays. Un peu comme les immortelles, vous savez, qu’on met sécher la tête en bas, pour faire des bouquets d’hiver… Qu’est-ce qui sent si bon ?

— Bien des petites choses, dit la matrone derrière moi. Biche, plie voir tes jambes que Mme Colettevili s’assoie. Mesdames, prenez place ; je vous avance nos deux chaises.

Lise accepta son siège avec hésitation, comme s’il se fût agi de boire dans un verre suspect. Pendant un moment, cette belle fille ressembla extraordinairement à une chaisière prude. Puis ses sourcils un peu dérangés reprirent leur place sur son front, comme deux cirrus effilés sur un ciel pur, et elle s’assit en tirant soigneusement sa jupe sous son derrière.

— Alors, dit Carmen, ça va la santé ?

— Oh ! ça ira, dit Gribiche. À présent, n’est-ce pas, il n’y a plus de raison que ça n’aille pas. Surtout avec ce que vous m’apportez… Tout le monde a été bien aimable…

Elle prit timidement l’enveloppe qu’elle n’ouvrit pas.

— Maman, tu veux me la ranger ?

Elle tendit l’enveloppe à sa mère, et mes deux compagnes marquèrent de l’inquiétude à voir l’argent passer, des mains de Gribiche, dans une profonde poche de tablier noir.

— Vous ne comptez pas ? demanda Lise.

— Oh ! fit Gribiche avec pudeur. Vous ne voudriez pas.

Elle roulait et déroulait, par contenance, les rubans de sa matinée bleu ciel, en petit lainage mince, qui cachait son linge de lit.

Elle avait rougi, et le mouvement de son sang suffit à la faire tousser.

— Retiens-toi de tousser, lui recommanda vivement sa mère. Tu sais bien ce que je t’ai dit.

— Je ne le fais pas exprès, protesta Gribiche.

— Pourquoi il ne faut pas qu’elle tousse ? s’enquit Carmen.

La grande et grosse femme cligna ses yeux saillants. Empâtée, elle n’était ni laide ni âgée, et gardait un teint vermeil sous des cheveux qui s’argentaient.

— À cause des pertes. Elle a beaucoup perdu, n’est-ce pas ? Tout ça n’est pas encore bien fixé. Des fois qu’elle se mettrait à tousser, tout repart.

— Nature, dit Lise. C’est susceptible.

— C’est comme… C’est comme une amie que je connais, s’empressa Carmen. Son accident, l’année dernière, il s’est mal passé.

— Qu’est-ce qu’elle avait donc pris ? demanda Lise.

— Mais ce qui fait le moins de mal, un bol d’eau de savon concentrée, et par là-dessus on court à toute vitesse pendant un quart d’heure.

— Qu’est-ce qu’il faut entendre ! s’écria Madame Gribiche mère. On dirait, ma parole, que le siècle n’avance pas ! Un bol d’eau de savon et la course ! Mais ça remonte à Charlemagne ! On se croirait chez les sauvages !

Après cet éclat, où elle mit beaucoup d’ampleur et de sonorité, Madame Saure, pour me servir de son vrai nom, se tut mystérieusement.

— Alors, dit Carmen attentive, elle n’aurait pas dû prendre de l’eau de savon ? À votre idée, Madame, elle aurait dû plutôt aller chez la « bonne femme » ?

— Pour se faire charcuter ? proféra Madame Saure avec un mordant dédain. Comme tant d’autres ! Ça les amuse, sans doute, la tringle à rideaux qu’on enfile dans un tube de caoutchouc, et je te fourgonne, et je te fourgonne ! Les malheureuses ! Je les plains sans les blâmer. Parce que, quand la nature parle, et qu’une femme, autant dire une enfant écoute un homme, on ne peut pas lui jeter la pierre…

Elle leva une main pathétique qui fut près de toucher le plafond bas, déshonoré concentriquement par des infiltrations brunes, çà et là lézardé en zigzags de foudre, et légèrement en poche au centre, au-dessus du carrelage descellé.

— Quand il pleut dehors, il pleut dedans, dit Gribiche, qui avait suivi mon regard.

— Biche, tu n’es pas juste, lui reprocha sa mère. Il ne pleut que dans le milieu. Qu’est-ce que vous pensez donc avoir, au jour d’aujourd’hui, pour cent quarante-cinq francs par an ? C’est les étages d’en dessus qui sont percés. Le propriétaire ne répare pas, il est esproprié, question d’alignement. On en est quittes pour ne pas mettre de meubles dans le milieu.

— Cent quarante-cinq francs ! se récria Lise, envieuse. Vous ne risquez pas de vous ruiner !

— Oh ! non, mon bon Monsieur ! répliqua plaisamment Gribiche.

Je faillis rire, car tout ce qui troublait — envie, avarice, colère — la sérénité de Lise, lui retirait le peu de suavité féminine permis à sa régulière beauté. Je cherchai le sourire de Carmen, mais celle-ci tourmentait, songeuse, l’accroche-cœur gommé sur sa joue gauche.

— Alors, reprit Carmen avec obstination, si la « bonne femme » ne vaut pas mieux que l’eau de savon, qu’est-ce qu’on fait ? Il n’y a pas tellement l’embarras du choix !

— Non, dit Madame Saure, doctorale. Mais il y a l’instruction et la connaissance.

— Ma pauvre dame, on dit ça. Et puis, progrès ou pas progrès… Tenez, à l’heure que je vous cause, miss Ourika, eh ! bien, elle est clamecée, à Cochin.

— Miss Ourika ? Quoi ? Quoi ? dit la voix haute et précipitée de Gribiche.

Nous nous tournâmes d’un bloc vers le lit, comme si nous l’avions oubliée.

— Elle est morte ? De quoi, elle est morte, miss Ourika ? répéta Gribiche.

— Mais, dit Carmen, elle était… elle s’est…

Lise risqua, pour l’empêcher de parler, un geste qui perdit tout. Gribiche mit ses mains sur ses yeux et cria :

— Maman ! Tu vois, maman ! Tu vois ! et des larmes sautèrent entre ses doigts serrés.

En trois pas agiles, Madame Saure fut au chevet de sa fille, et je crus que c’était pour la prendre dans ses bras. Mais elle lui appuya ses deux mains sur la poitrine, un peu au-dessus des seins, et la renversa à plat sur le dos ; Gribiche ne fit pas de résistance et glissa doucement en bas du coussin genre algérien qui la soutenait. À voix entrecoupée, elle continuait d’adjurer :

— Tu vois, maman, tu vois… Je t’avais bien dit, maman…

Je ne pouvais détourner mes yeux des deux mains maternelles, puissantes à terrasser un petit corps allégé et à le persuader de rester horizontal. Deux grandes mains, bouillies comme les mains des laveuses… Elles disparurent, et s’en allèrent investigatrices sous une petite courte-pointe en satinette bleue, sous un drap de cretonne qu’on avait sûrement changé en notre honneur… Je me mis à lutter contre la peur nerveuse du sang, la peur de voir tout à coup poindre et s’épandre, hors de ses chemins secrets, le sang en liberté, avec son odeur ferrugineuse, son aptitude à imbiber la toile de rose vif, de rouge gai, de brun rouillé… Lise avait sa tête de plâtre, Carmen deux cernes lilas en haut des joues, et toutes deux regardaient le lit. « Je ne veux pas m’évanouir, je ne veux pas m’évanouir… » me répétais-je. Et je me mordais la langue pour me distraire de l’épreinte lombaire qu’impose, à tant de femmes, la vue ou même le récit minutieux d’une opération chirurgicale…

Les deux mains reparurent, et Madame Saure soupira :

— Pas de bobo, pas de bobo…

Elle rejeta ses cheveux argentés hors de son front qui brillait d’une sueur soudaine. De grands traits majestueux, sa ressemblance avec la plupart des portraits de Louis XVI, ne suffisaient pas à lui constituer une physionomie sympathique. Je n’aimais pas qu’elle maniât sa fille avec une expérience, une appréhension dans lesquelles le souci maternel n’avait, du moins je l’imaginai, guère de part. Une grande créature bovine et avisée, amène et point rassurante… En s’essuyant les tempes, elle s’en alla vers une table rangée au plus près du mur dans le fond de la chambre. Le soleil ayant marché, la pièce devenait sombre, et le jardin prisonnier noircissait sous son vernis-du-Japon. Au loin, Madame Saure se lavait les mains, remuait une verrerie confuse. À cause de l’ombre et de la distance, son front semblait à chaque instant toucher le plafond.

— Ces dames prendront bien un doigt de mon réconfortant ? Biche, tu as droit aussi à une larme, mon chou. Mesdames, c’est de ma fabrication !

Elle revint à nous, emplit quatre petits verres dépareillés. Celui qu’elle m’offrit déborda, ainsi je me rendis compte que sa main tremblait. Lise prit sa part sans un mot ; sa bouche entr’ouverte, ses yeux fixés sur le verre, je les voyais pour la première fois parler d’une horreur secrète. Carmen dit machinalement « merci », puis parut s’éveiller.

— Mais… dit-elle en hésitant… Mais je ne la trouve pas encore bien vaillante, votre petite… Moi, à votre place… Qu’est-ce qu’il a dit, Gribiche, le médecin ?

Gribiche lui sourit, le regard vague et mouillé, tourna la tête sur son coussin de bazar. Elle fit une bouche en pointe, pour atteindre, dans le verre, l’huile verte et dorée d’une sorte de chartreuse :

— Oh ! ben, le médecin…

Elle s’arrêta, rougit, et je vis comme elle rougissait mal, par plaques délimitées.

— Pour les femmes, dit Madame Saure, les médecins ne sont pas toujours les plus savants…

Carmen attendit le reste d’une réponse qui ne vint point. Elle vida d’un trait la moitié de sa liqueur, fit : « Mmm !… » en guise de compliment pénétré.

— C’est sucré, mais c’est bon quand même, dit Lise.

La chaleur me revenait au ventre avec la saveur poivrée d’une sorte de chartreuse de ménage, un genre d’élixir de Garus sirupeux. Mes camarades ranimées tinrent conversation.

— À part ça, s’enquit Gribiche, qu’est-ce qu’il y a de neuf à la boîte ?

Elle avait ramené sur une de ses épaules son catogan de cheveux blonds, comme les jeunes filles d’autrefois à l’heure de se mettre au lit.

— Trois fois rien, répondit Carmen. Ça serait plutôt mort, si on ne répétait pas toute la journée des scènes nouvelles qu’on rajoute pour le Grand Prix.

— Vous en êtes, des scènes nouvelles ?

Lise et Carmen firent signe que non, sereinement.

— Nous ne sommes que de l’apothéose. C’est pas pour nous plaindre ! On a assez de ce qu’on fait pour jusqu’à la fin de la revue. S’il n’y avait que moi pour aimer le changement… Le matin, ils répètent un sketch genre apache.

— Qui ?

Carmen à son tour haussa l’épaule, avec une suprême indifférence.

— Des types de théâtre. Une poule qu’on appelle… Ah ! je ne m’en rappelle plus. Ça me reviendra. Ils sont plusieurs, mais c’est plutôt des comédiens. Ces Messieurs de la direction auraient voulu Otero ; mais elle entre à l’Opéra.

— Non ! dit Gribiche éblouie. Elle a assez de voix pour ?

— Elle n’a pas que la voix, elle a le flouss, dit Lise. Tout ça se fait par combines. Elle épouse le directeur de l’Opéra, alors il n’a rien à lui refuser.

— Il s’appelle comment, le directeur de l’Opéra ?

— Ça, il faut le demander à ceux qui le savent !

Je fermais à demi les yeux pour mieux écouter des paroles qui me rouvraient un pays écarté de toute vérité, et même de toute vraisemblance. Pays resplendissant, féerique bureaucratie, où en plein Paris des « artistes » ignoraient le nom de Julia Bartet, où l’on trouvait naturel que Madame Otero, affamée de chanter Faust et Les Huguenots, achetât le directeur de l’Opéra… J’oubliais le lieu, le motif qui m’y avait entraînée…

— Fierval est rentrée de Russie, dit Lise Damoiseau. Ils lui donneront la vedette de la Revue d’Hiver, à l’Éden-Concert.

— Elle est contente de sa tournée en Russie ?

— Pensez ! Le tsar retenait tous les soirs une loge pour l’applaudir dans son numéro, et lui faisait porter, tous les soirs, des cadeaux par son propre pope…

— Son quoi ? demanda Gribiche.

— Son pope, donc. C’est la même chose qu’un chasseur.

Mais oui, mais certainement. Encore, encore !… Comme je les aime ainsi, sans défense contre les fables, lorsqu’elles quittent leurs dehors d’employées économes et dures… Oublions tout, sauf l’extravagant, oublions même cette petite réalité martyrisée, couchée à plat sur son lit, devant une fenêtre à barreaux… Le président Loubet, je l’espère bien, va enlever Alice de Tender, c’est le moins qui puisse arriver… Encore !…

— Maman… Vite, maman…

L’appel, soupiré, troubla à peine un silence qui couvait d’autres divulgations sensationnelles. Pour faible qu’il eût été, Madame Saure y démêla pourtant une raison de s’élancer jusqu’au lit. Gribiche déplia mollement son bras, et le petit verre qui échappa à sa main se brisa sur le carrelage.

— Seigneur ! dit tout bas Madame Saure.

Ses deux mains plongèrent à nouveau sous les draps. Elle les retira promptement, les regarda et, nous voyant debout, les cacha dans les poches de son tablier. Aucune de nous ne lui posa de question.

— Tu vois, maman, gémit Gribiche. Je te l’avais dit que c’était trop fort… Pourquoi tu ne m’as pas écoutée ? Tu vois, à présent…

Carmen eut un mouvement courageux :

— Si j’appelais la concierge ?

La grande femme aux mains cachées fit un pas devant lequel nous reculâmes :

— Vite, vite, allez-vous-en… Faut demander personne… N’ayez crainte, je vais la soigner. J’ai ce qu’il faut. Dites rien. Vous me feriez avoir des ennuis, allez-vous-en… Surtout, dites rien…

Elle nous refoulait vers la porte, et je me souviens que nous eûmes une velléité de résistance. Mais Madame Saure retira ses mains de ses poches, peut-être pour nous repousser. À leur vue, Carmen fit un écart comme un cheval effrayé, tandis que, pour éviter leur contact, je bousculais Lise. Je ne sais pas si c’est Lise qui ouvrit la porte de la chambre, puis l’autre porte. Nous nous trouvâmes dans le vestibule moisi, sous la statue porte-globe, nous passâmes raides devant la porte de la concierge et, sur le trottoir, Carmen nous devança en courant presque.

— Carmen ! Attends-nous, quoi…

Mais Carmen ne s’arrêta qu’essoufflée, en s’appuyant du dos au mur.

La plume verte de couroucou dansait selon les battements de son cœur. Je ne sais quelle soif d’air, quelle gratitude me firent lever la tête vers le ciel, où le crépuscule s’annonçait par des nuées roses et des sifflements d’hirondelles… Carmen posa la main sur son sein, à la place où nous croyons que bat notre cœur.

— Si nous prenions quelque chose pour nous remettre, proposai-je… Lise, un verre de fine ? Carmen, un vulnéraire ?

Nous tournions justement un coin de rue où l’étroite terrasse d’un petit « Vins et spiritueux » offrait trois guéridons. Carmen refusa d’un geste.

— Pas là, y a un agent.

— Qu’est-ce que ça peut faire ?

Elle ne répondit pas et nous précéda diligemment jusqu’à la place Clichy, dont l’animation parut la rassurer. Nous nous assîmes sous la marquise d’une grande brasserie-restaurant.

— Un café, dit Carmen.

— Un café, dit Lise. Moi, mon dîner, ce soir… J’ai une barre sur l’estomac.

Nous tournâmes sans mot dire nos cuillers dans nos tasses. À l’intérieur du restaurant, les globes électriques s’allumèrent tous ensemble et, par contraste, le bleu du soir proche baigna toute la place. Carmen exhala un grand souffle de détente.

— Il fait un peu lourd, dit Lise.

— T’es bien réchauffée, dit Carmen. Touche voir ma main. Je me connais, il faudra que je mette beaucoup de rouge ce soir. Je mettrai du 24.

— Ben, je ferais joli si je mettais du 24, repartit Lise. J’aurais l’air d’un fluxia. Moi, il me faut du deux et demi créole en fond de teint homme.

Carmen se pencha poliment par-dessus le guéridon :

— Je trouve que Colettevili est très bien maquillée à la scène, qu’elle est très ressemblante. Quand on ne fait pas des rôles de composition, c’est très important d’être ressemblante.

Stupide, je les écoutais, comme j’eusse écouté, mal éveillée, les répliques d’un dialogue commencé pendant mon sommeil.

Ce café, même épaissi de sucre, quelle amertume… À côté de nous, une fleuriste au panier tentait de vendre sa dernière botte de lilas, du lilas coupé en boutons, violet sombre, couché sur des branches d’if…

— Les girls, disait Carmen, elles ont des trucs de leur pays, des couleurs qui font peau de bébé… Mais ça n’a rien à faire dans des rôles de caractère, n’est-ce pas, Colettevili ?

J’acquiesçai, les lèvres au bord de ma tasse, l’œil ébloui par une flèche du soleil bas.

Lise retourna la petite montre qu’elle fixait au revers de son tailleur par une branche d’olivier en argent, dont les olives imitaient le jade :

— Il est cinq heures et demie, annonça-t-elle.

— Je m’en fous bien, dit Carmen, puisque je ne dîne pas.

Cinq heures et demie… Que pouvait bien être devenue, en trente minutes, là-bas, sur son lit spongieux, celle à qui nous n’avions apporté d’autre secours qu’une poignée d’argent ?… Lise me tendit son paquet de cigarettes caporal.

— Non, merci, je ne fume pas. Dites, Lise… Qu’est-ce qu’on pourrait faire pour Gribiche ?

Elle abaissa ses belles paupières bombées comme des pétales et souffla sa fumée.

— Rien. Touchez pas à ça. C’est une sale affaire. Moi, j’ai mon monde chez moi qui ne s’en sentirait pas plus que moi pour me voir mêlée dans une affaire d’avortement.

— Mais puisque c’est une chute dans l’escalier de l’Éden qui a déclenché…

Elle haussa les épaules.

— Vous êtes enfant. La chute, c’est après.

— Après quoi ?

— Après ce qu’elle avait pris. Elle a tombé parce qu’elle était comme folle de ce qu’elle avait pris, coliques, vertige et tout… Dans la loge, avec Impéria, elle lui avait tout raconté. Elle ne savait déjà plus où elle en était quand elle est entrée dans votre loge. Elle s’était bourrée de coton…

— Sa vieille est une femme-aux-tisanes, dit Carmen. Elle n’y a pas été avec le dos de la cuiller pour sa fille.

— C’est facile de voir que la mère Saure a déjà eu « des ennuis », comme elle dit.

— Où est-ce que ça se voit ?

— À ce qu’elle a peur. Et aussi à ce qu’elles sont sans un, sans meubles, sans rien… Je me demande où qu’elle a pu passer pour être dans une mouise pareille…

— Vieille assassine, murmura Carmen. Bougre de maladroite…

Je les voyais l’une et l’autre sagaces, sans étonnement, aguerries. Des rencontres, des risques que j’ignorais, un certain ordre de criminalité les trouvaient judicieuses, à la fois passives et prudentes devant le péril d’enfanter, et elles exprimaient le monstrueux en termes modérés.

— Mais moi, hasardai-je, est-ce que je ne pourrais pas essayer, en vous laissant en dehors de tout ça… Si Gribiche pouvait entrer dans un hôpital… Pour ce qu’on peut dire, je m’en fiche assez… Je suis libre…

Lise attacha sur moi le regard de ses larges prunelles :

— Sans blague ? Vous êtes libre à ce point-là ? Vous n’avez personne ? Personne qui vous tient de près ? Ni famille ?

— Oh ! si, protestai-je avec élan.

— Je pensais bien, dit Lise.

Elle se leva comme si elle jugeait la cause entendue, fit craquer ses doigts qu’elle avait regantés.

— Vous m’excuserez, Colettevili, si je vous quitte. Puisque je ne dîne pas, je m’en vais regagner la boîte tout doucettement par le train onze, ça me fera du bien.

— Moi aussi, dit Carmen. Si on a la dent, on se payera un sandwich gruère chez la concierge de l’Éden.

Elle hésita un peu avant de m’inviter :

— Vous venez ?

— Je voudrais bien, mais j’ai promis de repasser chez moi…

— À t’t à l’heure, alors…

Elles s’en allèrent bras sur bras, à travers la place éclairée de rose par les bars et les magasins, de bleu par la fin du jour.

Je n’avais faim que de retrouver mon petit rez-de-chaussée, mes meubles-épaves dépareillés, mes livres, la verte odeur qui parfois remontait du Bois, et surtout la compagne des bonnes et des mauvaises heures, ma chatte rayée. Encore une fois, celle-ci flaira mes mains, médita sur l’ourlet de ma robe, puis s’assit sur la table, ouvrit grands ses phares d’or et regarda, dans le vide, l’invisible qui n’avait pas de secrets pour elle. Nous dînâmes de peu, et je m’en allai, ponctuelle.

Quand j’arrivai à l’Éden-Concert, Mademoiselle d’Estouteville, en peignoir de bain taché, pieds nus comme un ange, sa chape de cheveux blonds sur les épaules, réclamait de Lise et de Carmen le récit minutieux de notre visite à Gribiche.

— Et alors, ça s’est bien passé ?

— Tout à fait très bien.

— Elle était contente ?

— Probable qu’elle a mieux aimé ça qu’un coup de pied au derrière.

— Et comment qu’elle est ? Elle retournera bientôt ici ?

Lise impénétrable vaquait aux apprêts de sa première incarnation, le démon Asmodée :

— Oh ! tu sais, mon impression est que ça sera encore long. C’est une petite qui n’est pas forte.

— Elle est logée à peu près ?

— Oui et non. Y a beaucoup de place. On respire. Moi, je m’ennuierais dans une chambre si grande.

— Sa mère la soigne bien ?

— Que de trop !

— Qu’est-ce qu’elle a dit des cinq cent quatre-vingt-sept francs ?

Prenant mon tour de réplique pour alléger Lise, je répondis :

— Elle a dit de beaucoup remercier tous ceux qui s’étaient intéressés à elle, qu’elle était tellement touchée…

— Et sa figure, bien requinquée ?

— Une figure très enfant, mais on voit qu’elle a maigri… Elle a les cheveux attachés sur le cou comme les gosses, une petite matinée bleu ciel… Elle est gentille.

La porte de la loge de Carmen claqua, tirée brusquement de l’intérieur.

— Qui c’est qui sera en retard ? cria intelligemment Lise. C’est la Colettevili. Et qui c’est qui en sera la cause ? C’est cette Toutou d’Estouteville de mes fesses !

La grosse voix de Mademoiselle d’Estouteville ouvrit un feu d’outrages, s’apaisa, rit, et chacune de nous fit ce qu’elle avait à faire, bâiller, chanter une chanson interrompue, protester contre l’atmosphère irrespirable, tousser, manger des pastilles de menthe, aller remplir au robinet du couloir un pot à eau minuscule…

Vers onze heures et demie, rhabillée, prête à partir, au moment où l’absence d’oxygène et la chaleur avaient raison de la figuration fourbue et des habilleuses excédées, je vis en quittant ma loge que Carmen tenait la sienne fermée, et je haussai la voix pour le bonsoir habituel. La porte s’ouvrit et Carmen me fit un signe de tête. Elle était occupée à pleurer comme on pleure sous le maquillage. Armée d’un petit tube de papier buvard, gros comme un crayon, elle l’appuyait contre le globe de son œil droit, puis contre son œil gauche, entre les paupières.

— Ne faites pas attention, j’ai… je suis indisposée.

— Ça vous rend malade ?

— Oh ! non. C’est que je suis tellement contente… Pensez, j’étais en retard de six jours… J’avais peur… de faire comme Gribiche, là-bas… Alors, je suis contente…

Elle posa son bras sur mon épaule, puis le referma autour de mon cou et appuya un instant, rien qu’un instant, sa tête sur ma poitrine.

Je tournais déjà l’angle du long couloir lorsqu’elle me cria de loin :

— Bonne nuit ! Faites pas de rêves !

J’en fis cependant. Je rêvai d’angoisses qui n’avaient pas été, jusque-là, mon lot. Mon songe se développait sous la plante au mauvais renom, l’absinthe-armoise. Feuille à feuille dépliée, symbolique, pelucheuse, l’emménagogue populaire croissait dans mon rêve comme la graine que contraint la volonté du fakir…

Le lendemain soir, la petite Impéria accourut en boitillant. Je la vis qui versait dans l’oreille de Lise des paroles précipitées. En équilibre sur une seule jambe, elle pressait à deux mains son pied le plus douloureux. Lise l’écoutait en faisant sa figure de plâtre, une main posée sur la bouche. Puis elle retira sa main et se signa furtivement.

Je sais bien qu’au music-hall on se signe pour un oui, pour un non. Pourtant, j’interprétai sans hésitation le geste de Lise, et, lâchement, je fis en sorte de ne point me trouver devant elle jusqu’au finale. Cela me fut facile, et il est probable qu’elle m’y aida. Après, le hasard y mit du sien. En l’honneur du Grand Prix, « ces Messieurs de la Direction » supprimèrent le sketch Miaou-Ouah-Ouah, qui ne méritait, je le reconnais, aucun ménagement. Des mois passèrent, et des années, pendant lesquels, me donnant çà et là en spectacle, j’usais du droit de me taire sur moi-même.

Quand l’envie me prit d’écrire l’histoire de Gribiche je me retins, et la remplaçai par un « blanc », des points de suspension, un astérisque… Aujourd’hui que je conte sa fin, je cache naturellement son nom, celui du music-hall, ceux de nos camarades, je change, je dissimule. Ainsi je suspends encore à la mémoire de Gribiche les attributs du silence, y compris ceux qui servent, dans l’écriture musicale, à signifier l’interruption de la mélodie : la pause, muette hirondelle sur les cinq fils noirs de la portée ; le soupir, petite hache accrochée aux mêmes fils ; et le point d’orgue, pupille fixe sous un grand sourcil terrifié.