Bella Vista/Le rendez-vous
LE RENDEZ-VOUS
Une sauterelle bondit hors des fèves, vola avec un bruit de quincaillerie, interposa entre les cueilleurs d’oranges et le soleil ses ailes de canevas fin, ses longues cuisses sèches et sa tête de cheval, et épouvanta Rose en lui frôlant les cheveux.
— Hi ! cria Rose.
— Il y a de quoi, approuva Odette qui recula. Qu’est-ce que c’est, cette bête ? Un scorpion, pour le moins. Et gros comme une hirondelle. Bernard ! Je vous demande ce que c’est que ce monstre !
Mais Bernard regardait deux yeux bleus effrayés, des cheveux plus bouclés que ne le voulait la mode, une main petite, tendue tout ouverte et conjurant le péril.
Il souleva les épaules en signe d’ignorance. La brune et la blonde gaspillaient les fruits mûrs, prodigues de leur suc, qui se fendaient sous l’ongle. Elles les ouvraient brutalement, buvaient en deux gorgées le meilleur et le plus facile, et rejetaient l’écorce des oranges marocaines, presque rouges, dont la saveur est vive et ne lasse pas.
— J’espère que Cyrille sera jaloux de nous, dit Odette. Qu’est-ce qu’il peut faire, à cette heure-ci ? Il dort. Un loir. J’ai épousé un loir !
Bernard s’arrêta de croquer les fèves vertes.
— Vous savez comment c’est fait, un loir ?
— Non, répliqua Odette toujours prête au combat, mais je sais que de manger des fèves crues ça donne mauvaise haleine.
Il recracha sa fève si précipitamment qu’Odette éclata de son rire méchant et plein d’intentions, jusqu’à ce que Rose rougît.
— Si j’appelais Cyrille d’ici, vous croyez qu’il entendrait ?
— Aucune chance, dit Bernard. L’hôtel est à… oui, à cinq cents mètres à peu près.
Cependant Odette, qu’aucun avis ne convainquait, criait, les mains en porte-voix :
— Cyrille ! Cy…rî-î-îlle !
Elle avait une voix suraiguë, qu’on devait entendre sur la mer, et Bernard grimaça d’agacement.
En voyageurs novices, ils avaient laissé passer les plus belles heures du matin, et le soleil de onze heures leur pesait aux épaules. Mais le vent d’avril, avant d’atteindre les orges jeunes, l’orangeraie, les potagers soignés, le parc à l’abandon, Tanger invisible et proche, courait sur un désert frais d’eau salée, laiteux et clair comme une mer armoricaine.
— Pour moi, décréta Odette, Cyrille s’appuie tranquillement un cocktail à la terrasse de l’hôtel.
— Vous oubliez qu’il n’y a pas encore de cocktails à l’hôtel Mirador. Le matériel est en route.
— C’est donc ça qu’ils voulaient dire quand ils nous ont prévenus que la construction n’était pas achevée, dit Odette. Ah ! je ne dirais pas non à un glass… On ira prendre quelque chose au Petit Socco ?
— Mais certainement, dit Bernard d’un ton morne.
— Oh ! vous, quand on essaie de vous sortir de vos orangeades et de vos laits maltés…
Elle mordit à même une orange comme si ce fût son prochain, à grands coups de dents. Sa férocité était peut-être de commande. Brune à la manière dure, elle exagérait son rire de cannibale et broyait, entre deux rangées de dents dont elle se montrait orgueilleuse, les noix et les noisettes, et jusqu’aux noyaux de prunes.
Un lézard, ou une petite couleuvre, fila dans l’herbe neuve et Odette perdit toute sa superbe.
— Bernard ! Une vipère ! Oh ! ce pays !
— Pourquoi tenez-vous à ce que ce soit une vipère ? Il n’y a pas de vipères ici. Demandez à Ahmed.
— Lui demander quoi ? Puisqu’il ne parle pas français !
— Je n’en suis pas si sûr que vous…
Une mansuétude infinie, une gravité tempérée de sourire vague et courtois, protégeaient contre tout soupçon leur guide, serviteur du pacha absent qui ouvrait ses jardins à quelques touristes.
— Qui est Ahmed, en somme ?
— Le fils aîné de l’intendant qui garde et entretient la propriété, dit Bernard.
— Le gosse du pipelet, quoi, traduisit Odette.
— Je préfère ma formule à la vôtre, dit Bernard. Elle est plus…
— Plus polie, n’est-ce pas ?
— Plus exacte aussi. Ahmed n’a rien du concierge.
Ahmed, qui rêvait par discrétion ou par dédain, choisit sur l’arbre une orange, l’offrit, sur sa paume brune, à Odette.
— Merci, beau blond. Allah vous ait en sa sainte garde.
Elle fit à Ahmed une révérence comique, poussa quelques petits gloussements, posa la main sur son cœur et sur son front, et Bernard rougit de honte pour elle. « Rien que pour ce qu’elle vient de faire, s’il n’y avait pas Rose, je les laisserais là, et on ne me reverrait pas. Mais il y a Rose… »
Il y avait Rose, veuve vermeille de Bessier le cadet, l’architecte, et son beau-frère le mari d’Odette, Cyrille, qu’on appelait encore Bessier l’aîné. Il y avait Cyrille, et le contrat d’association, pas tout à fait mûr, qui substituerait, à Bessier le cadet, Bernard Bonnemains. « Bernard fait un beau rêve », disait Odette chaque fois qu’elle jugeait utile de rappeler que Bonnemains avait trente ans tout juste, une clientèle hésitante, et peu d’argent.
— J’en ai assez, décréta soudain Odette. Autre chose, ou je rentre. D’ailleurs, je suis fatiguée.
— Mais… on n’a rien fait de fatigant, objecta Rose.
— Parle pour toi, repartit sa belle-sœur.
Elle s’étira, bâilla sans retenue, soupira :
— Ah ! ce Cyrille… Je ne sais pas ce qu’il a, ici…
« Ça, c’est une manière de nous manger sa tartine sous le nez, songea Bernard. Si je ne me retenais pas, je la rappellerais à la pudeur… »
Mais il se retint, avec un frémissement d’affamé. « Huit jours, huit nuits que je n’ai rien eu de Rose, que de petits baisers volés, et des allusions en langage chiffré à nos amours… »
Les yeux bleus de Rose lui demandaient compte de son humeur taciturne et cillaient humides sous le soleil. Ce bleu généreux des prunelles, ce rose, un peu forcé, des joues et l’or gai des cheveux qui frisaient naturellement, le rouge d’une bouche occupée à boire la ruisselante orange sanguine, toute cette vigueur des couleurs qui jouaient sur Rose, Bernard enrageait qu’elle ne la lui eût pas encore donnée. Car ils n’étaient amants que depuis peu, et il la caressait en aveugle, dans le noir, ou sous un rai triste de lune, sur des lits d’hôtel. « Un de ces jours, je fiche en l’air mes scrupules et ceux de Rose, je dis à Cyrille : « Mon vieux, Rose et moi… parfaitement, ça y est. Et je l’épouse. » Mais il imaginait l’arrière-sourire distant de Bessier l’aîné, le rire injurieux d’Odette et ses laides pensées. « Et d’ailleurs, je n’appelle pas Bessier mon vieux. » Il dédia un regard chargé de rancune à la « cannibale ». Encore une fois, il reconnut en Odette une femelle très femelle, difficile à manier et cherchant la lutte, encore une fois il fléchit et la respecta.
Un nuage assombrit le vert de la mer et des feuillages ; le matinal appétit de Bernard et sa bonne humeur tombèrent.
— Vous ne croyez pas que nous pourrions nous en tenir là ? J’ai l’impression que chez cet aimable pacha nous nous conduisons comme…
— Comme des invités, acheva Odette. Regardez le gentil petit « Bois de Boulogne » que nous lui arrangeons, au pacha. Des mégots à bouts dorés, des enveloppes en cellophane, des cosses de fèves et des peaux d’oranges. Quelques journaux graisseux et des tickets de métro et l’œuvre civilisatrice serait complète.
Furtivement, Bernard glissa vers Ahmed un regard qui s’excusait. Mais Ahmed, tourné vers la mer, était une parfaite statue de l’indifférence, marocaine et âgée de seize à dix-sept ans.
— Hé ha, Ahmed ! cria Odette. On s’en va ! Finish ! Macache ! Promenade ! Circulez !
— Ne l’affole pas, pria Rose. Qu’est-ce que tu veux qu’il y comprenne ?
Odette rejoignit l’adolescent, lui planta une de ses cigarettes turques entre les lèvres et lui tendit son briquet. Ahmed tira deux bouffées, remercia d’un signe, et continua d’attendre le bon plaisir des Européens. Il fumait noblement, tenait sa cigarette entre deux doigts fins, et rejetait la fumée en double jet par les narines, comme la chaude haleine d’un cheval.
— Il est beau, dit Bernard à mi-voix.
— Elle s’en aperçoit bien, répondit Rose sur le même ton.
Il fut choqué que Rose eût remarqué, ne fût-ce que dans les yeux d’Odette, la beauté de leur jeune guide.
— Alors, Ahmed, on les met ? dit Odette. Où va-t-on ?
De sa main levée, Ahmed désigna au-dessus d’eux les sommets du parc inconnu, couronnés de pins, les cistes aux molles corolles, les arbres importés par la fantaisie d’un Américain qui avait dessiné le parc et construit sa demeure un demi-siècle plus tôt. Les trois Français quittèrent les vergers et remontèrent vers les glycines d’un bleu de cascades, les roses suspendues aux thuyas, les genêts et leurs papillons du même jaune, les clématites blanches, transparentes, débilitées par un long abandon… Ahmed les précédait d’un pas nonchalant.
— Il a donc compris votre question ? demanda Bernard à Odette.
— Télépathie, dit Odette avec fatuité.
Ils émergèrent de l’orangeraie et respirèrent, délivrés du parfum de l’oranger en fleur et en fruit.
— Je n’irai pas loin ce matin, déclara Odette. Cet apéro-sanguine m’a coupé les jambes. Qu’est-ce qu’on verra de là-haut ? La même chose qu’ici. De la glycine en stock, de la clématite au kilomètre, et quoi encore ? À main droite, abîme insondable. À main gauche, solitudes inexplorées. Bientôt midi… Si on rentrait ?
— C’est une idée, dit Bernard d’une voix suave.
Ahmed fit halte, et ils l’imitèrent docilement, devant une petite aire ronde, une ancienne pièce d’eau, envahie par le gazon tendre et la potentille en fleur. La margelle de pierre à demi descellée ne tenait plus en respect les coquelicots ni les soucis sauvages. Un filet d’eau, abandonnant son mascaron tari, sculpté en mufle de lion, courait libre entre des dalles fendues…
— Oh ! s’écria Rose ravie.
— Ça a de la gueule, décréta Odette. Bernard, hein, un motif comme ça sur un jardin-terrasse à Auteuil ?
Bernard ne répondit pas, mesurant de l’œil l’aire comblée d’herbe forestière. Il sourit de voir qu’au centre l’herbe un peu meurtrie semblait garder la trace d’un corps couché. « Un corps, ou deux ?… Deux corps bien enlacés ne laissent pas plus de traces qu’un… » Sans relever le front, il glissa vers Rose un regard bas de lycéen concupiscent, qui remontait des genoux aux hanches, et des hanches aux seins. « Là, c’est ferme, plutôt rude, comme les pêches à gros duvet, et sûrement un peu jaspé, les vraies blondes ne sont jamais monochromes… Là c’est probablement bleu comme le lait, et là, oh ! là, franchement rose comme son prénom… Ne voir qu’avec les mains et la bouche dans le noir, je m’en plaignais, mais ne rien voir et ne rien toucher du tout, depuis des jours et des nuits, non, non… De l’affreux hôtel à ce moelleux petit cirque, il n’y a pas plus de… il y a peut-être moins de cinq cents mètres… »
Il appuya sur Rose un regard si explicite et si dur qu’elle rougit presque aux larmes, envahie d’une brûlante couleur de blonde aux abois. « Si je la tenais… » pensa-t-il. Le pouvoir qu’ils avaient l’un sur l’autre était trop neuf pour qu’ils pussent se défendre de telles surprises, et ils subissaient, immobiles, effrayés, l’assaut d’un mal identique, grâce auquel ils se croyaient unis.
— Non seulement ça a une gueule insensée, insista Odette, mais c’est voluptueux.
Abandonnant Rose à son trouble, Bernard se détourna d’elle avec une lâcheté qu’il nomma en lui-même discrétion. « Garce d’Odette, elle devine tout ! Elle m’a vu rougir, c’est sûr… » Il essuya son front et sa forte nuque. Rose, qui s’apaisait, sourit en reconnaissant le mouchoir bleu qu’elle lui avait donné. « Chérie, qu’elle est sotte quand elle m’aime ! »
Offensée vaguement, jalouse à tâtons d’un désir qui ne s’arrêtait pas sur elle, Odette s’assit à l’écart et fit sa « gueule des îles Fidji ». La frange noire de ses cheveux mordait son front sous un chapeau de piqué blanc, et ses yeux durs maudissaient le beau temps. Lorsqu’elle boudait, elle tenait fermée sa bouche saillante, ordinairement déclose sur le blanc obsédant des dents.
« Elle est laide », constata Bernard avec considération. Car il savait ce que valent de telles laides, lorsqu’elles décident de plaire et d’exaspérer. Bessier l’aîné, qui vieillissait vite, devait aussi en savoir quelque chose…
D’un talon rageur, la laide écrasa un scarabée qui traversait laborieusement la clairière, et Bernard s’empressa vers elle comme pour conjurer un péril :
— Madame Odette…
— Vous ne pouvez pas m’appeler Odette, comme tout le monde, non ?
— Mais avec joie, dit-il promptement.
« Ça va mal, pensa-t-il. La semaine prochaine, elle est capable d’exiger que je la tutoie. Mais je n’ai aucune envie de faire ce qu’il faut pour que ça aille mieux. » Pourtant il accentua, face à l’ennemie, son sourire, le sourire qui avait vaincu Rose.
— Je voulais vous proposer, Odette, vous entendez, Odette ? Hodette ?
Elle se renversa en riant, montrant l’intérieur de sa bouche, un palais pareil à la figue mûre, son humidité de grotte, et l’enchâssement sans rival de toutes ses dents.
— Voilà… Oh ! je ne prétends pas que ce soit génial… Pourquoi ne ferions-nous pas, à l’heure du goûter, monter ici du thé à la menthe — Ahmed sait le faire — une boisson à l’orange… Des cornes-du-cadi et des oreilles-de-gazelle…
— C’est le contraire, observa Rose sans malice.
— Des petits trucs aux amandes et aux pistaches…
— Un mot de plus et je vomis, dit Odette. Il ne manque plus que le préfet et le principal du collège. Et comme apothéose ?
— J’y ai pensé, dit Bernard, sur un ton malicieux qui l’écœura lui-même. Comme apothéose, on ne dîne pas, et on se couche à dix heures. On se couche, enfin, et, Dieu merci, on se couche sans danseuses à soutien-gorge en tricotine, sans projets, sans cinéma local, sans marche forcée à travers la sacrée ville en pente, on se couche à neuf heures et demie même !… J’ai inventé ça tout seul, et je n’en suis pas médiocrement fier.
Elles ne répondirent pas tout de suite. Odette bâilla. Rose attendait l’avis d’Odette, qui ne se pressait jamais d’approuver.
— Le fait est… commença-t-elle.
— Oh ! renchérit Rose, ce n’est pas moi qui empêcherai personne de se coucher…
Tous trois pensaient à leur longue soirée de la veille, commencée dans un café-chantant, sous le plafond de toile d’une courette qui sentait l’acétylène. Conduits par un jeune cicerone volubile, ciré, en smoking et tête nue, ils s’étaient mêlés à un public de quartier qui buvait de l’anis et mangeait du nougat. Sur une estrade, une Espagnole en bas jaunes, qui ressemblait à un panier défoncé, deux commères tunisiennes blanches comme le beurre chantaient de temps en temps… Ils s’étaient arrêtés ensuite à une tanière propre et voûtée, où ils avaient regardé danser une sorte de petite fonctionnaire nue, svelte, les seins bien attachés, qui foulait les dalles d’un pas vif et affairé. Elle montrait tout, sauf ses cheveux, serrés dans un foulard, et ses yeux, qui ne se levèrent pas sur les visiteurs. La danse achevée, elle s’asseyait à la turque sur un coussin de cuir. Elle n’avait d’autre art que de se mouvoir avec modestie et de tenir son sexe invisible, ingénieusement…
— C’était triste, cette petite qui dansait nue, dit Rose.
Bernard lui fut reconnaissant d’avoir pensé, en même temps que lui, la même chose que lui… Odette haussa les épaules.
— C’est pas triste. C’est fatal. À Madrid, on va voir les Goya. Ici, on n’y coupe pas des Kabyles nues. Mais je vous accorde que ça ne valait pas le coup de trois heures et demie…
« Si, pensa Bernard, mais sans elle, et sans Rose. Sans femmes. On ne peut pas demander à des femmes de remiser leur indécence particulière et leur instinct de comparaison. L’attention d’Odette m’aurait gâché n’importe quel plaisir. On lisait tout ce qu’elle pensait. Elle se disait : « Cette Zorah, ses seins n’en ont pas pour trois ans. Moi, j’ai le dos plus long que cette Zorah. Moi, j’ai les seins plus pomme, moins citron. Moi, j’ai mon petit truc fait tout autrement… »
Il se sentit gêné d’imaginer le détail d’un corps féminin qui n’était pas son fief, et il rougit en rencontrant le regard d’Odette. « Cette femelle devine tout… Jamais je n’arriverai à ce que je veux faire ce soir… Rose n’aura jamais le courage… »
Ahmed semblait écouter au loin les voix de Tanger invisible, et il releva sa manche de linge blanc pour lire l’heure à son poignet. Il se pencha sur le petit cirque d’herbe moelleuse et foulée, cueillit une fleurette de sauge bleue qu’il glissa entre son oreille et son fez. Puis il retomba à son immobilité, les paupières et les cils couvrant ses grands iris obscurs.
— Ahmed…
Bernard l’avait appelé presque à voix basse ; Ahmed tressaillit.
— Nous redescendons, Ahmed.
Pour consulter Odette et Rose, Ahmed tourna vers elles son sourire auquel elles répondirent toutes deux avec une promptitude, une complaisance identiques qui déplurent à Bernard. Les babouches, les chevilles agiles et sans chair d’Ahmed montrèrent le chemin ; Bernard notait les virages et les repères : « C’est facile comme tout… La première bifurcation montante de la grande allée… Et d’ailleurs on entend tout de suite cette petite chanson de l’eau… » Mais il restait mécontent, las avant le milieu du jour, lâche sous la lumière et la chaleur croissantes. Pourtant il eût voulu disposer du domaine vaste, qu’il croyait particulièrement oriental.
« Je dirais adieu à Odette et à Bessier. Je m’enfermerais avec Rose. Je garderais Ahmed et la petite Marocaine que nous avons vue en bas, qui est si farouche… »
Sur la pente, ils revirent, en rebroussant chemin, les cèdres bleus et les pins, et plus bas les buissons d’arums blancs qu’Ahmed, dédaigneux, décapitait au passage.
Plus bas, suivie de ses poules blanches, une fillette très brune traversa devant eux le chemin. Elle avait les cheveux tressés en corne d’Ammon, l’épaule un peu nue, les seins comiques sous la mousseline indigène.
— Ah ! voilà la gentille petite que nous avons vue près des cuisines, s’écria Odette.
La gentille petite lui jeta un regard outrageant et disparut.
— Succès !… Ahmed, comment s’appelle-t-elle ? La petite, oui, là… Ne fais pas l’idiot, ça ne prend pas avec moi. Comment s’appelle-t-elle ?
Ahmed hésita, battit les cils.
— Fatime, dit-il enfin.
— Fatime, répéta Rose. Comme c’est joli… Elle n’a souri qu’à Ahmed. À nous, quelle tête !…
— Elle a une bouche merveilleuse, dit Bernard, et ces dents épaisses que j’adore…
— Que j’adore ! répéta Rose. Rien que ça ! Odette, tu entends ?
— J’entends, dit Odette. Mais je m’en fous, de ce qu’il dit. J’ai mal aux pieds.
Ils atteignirent la clôture démantelée du parc. En s’attardant à remercier, d’une poignée de main, Ahmed toujours muet, Bernard remarqua qu’un portillon manquait, qu’un cadenas traînait, rouillé, au bout d’une chaîne inutile…
Les trois compagnons s’engagèrent sur la petite voie peu ombragée, barbelée de figuiers-cactus, Odette marchait en avant, les yeux presque clos entre sa frange noire de cheveux et sa barre blanche de dents. Rose se tordit la cheville et gémit. Bernard, qui la suivait, la prit par le coude et la soutint en lui serrant méchamment le bras.
— Vous aussi, alors, vous êtes mal chaussée ? Toutes les deux, vous ne pouviez pas venir en Afrique avec d’autres souliers que ces absurdes choses en daim blanc ?
— Non, mais, c’est ça, gémit Rose, ça ne suffit pas que je me sois fait mal, il faut encore que…
— Laisse donc, interrompit Odette sans se retourner. C’est encore un de ces types qui vous disent : « Mettez donc des espadrilles » et après ils vous en veulent parce que, sans talons, toutes vos jupes pendent par derrière…
Bernard ne répondit rien. L’heure de midi, qui décourageait ses deux compagnes fatiguées, le rendait féroce. Il regardait autour de lui la mer qui semblait descendre en même temps qu’eux, se résorber derrière les collines crépues, les champs printaniers et vides, les petites propriétés fleuries et silencieuses. « Ce n’est pas une heure pour traîner dehors… Et ces deux femmes ! L’une trottine, bute du devant, l’autre boite. Et pour leur conversation, l’une vaut l’autre. Je me demande ce que je fais ici… »
Comme il le savait fort bien, il s’imposa d’être moins revêche, et prit un peu de plaisir aux hirondelles qui fauchaient l’air au ras du sol, viraient court avec un sifflement de bise.
L’enclos plâtreux sur lequel le Mirador-Hôtel comptait, dans un proche avenir, dessiner ses jardins arabes et ses parterres d’eau, se contentait d’un patio jaune, dont les arcades basses et épaisses échangeaient, en réverbération, les variations de la couleur jaune. L’une verdissait près d’une touffe de folle avoine ; une autre, qui abritait des géraniums rouges, atteignait le rose carné des melons d’eau. D’une jatte emplie de cinéraires bleus émanait, sur le mur jaune, un reflet bleu, une sorte de mirage d’azur. Le peintre jugulé ressuscitait au profond de Bernard Bonnemains.
« Quelle lumière… Pourquoi ne pas me laisser tenter par une vie longue, immobile, ici… Non, plus loin qu’ici… J’aurais une petite concubine, ou deux… » Il se reprit par décence. « Ou bien Rose. Mais avec Rose ce ne serait ni possible, ni pareil… »
Un parfum d’anis accrut son besoin de boire. Il tourna la tête et vit Bessier l’aîné, qui écrivait assis à une des petites tables.
— Tu es là, Cyrille ! s’écria Odette. Je parie que tu descends seulement !
Mais Bonnemains avait déjà vu que la table portait trois verres, et que sur un autre guéridon, entre des citrons vidés, des gobelets et des siphons, traînaient des feuillets bleuâtres arrachés au bloc-notes de Bessier. Il ramassa d’un coup d’œil tous ces détails, avec une jalousie professionnelle aussi prompte et plus intelligente que la suspicion féminine.
— Tu te trompes, répondit laconiquement Bessier. Bonne promenade, vous autres ?
Il leva un instant sur les arrivants son regard d’ancien beau blond, puis se remit à écrire. Chevelu, mais dédoré, il affectait une coquetterie d’avant guerre, aimait les vêtements presque blancs, ramenait une mèche argentée sur son front, jouait de ses cils pâles et de sa myopie.
« Il me gêne comme une vieille belle, songeait Bernard. Je n’ai rien à lui reprocher, sauf d’être le beau-frère de Rose… »
Habituées à se taire quand Bessier travaillait, les deux femmes attendaient, assises, leurs chapeaux sur les genoux. Rose, en glissant vers Bernard un sourire un peu mendiant, lui rendit le sentiment du pouvoir qu’il avait sur elle. « C’est tout de même exceptionnel, une blonde, cent pour cent blonde. Comme dit si gentiment Odette : à vingt-cinq ans rose, à quarante-cinq ans couperose. En attendant, elle est magnifique. » Il suivait sur le cou nu de Rose, sous son menton, au travers de ses narines, les jeux carminés de la lumière et se sentait grande envie de la peindre. Elle s’y trompa et baissa les yeux.
— J’ai fini, dit Bessier. Comme il y a un courrier cet après-midi… Vous ne rentrez que pour la croûte, vous autres ? Bonnemains, vous avez l’air déçu. Congestionné, mais déçu. Ça ne valait pas le voyage ?
Il tamponnait du bout des doigts ses yeux bombés et sensibles et souriait avec une condescendance machinale.
— Si… si, dit Bernard hésitant.
— Si, si, s’écria Rose, c’est adorable ! Et nous n’en avons pas vu le quart ! Vous auriez dû venir, Cyrille. Quelle végétation ! Et les oranges ! Si je n’en ai pas mangé vingt, je n’en ai pas mangé une !… Et les fleurs ! C’est fou !
Bernard la regarda, étonné. Sa Rose, à lui, ne ressemblait pas à cette belle petite bourgeoise volubile. Puis il se souvint que la Rose des frères Bessier se devait de faire l’enfant, de rougir souvent et de gaffer un peu, sous les rires attendris et indulgents. Il serra les mâchoires : « Ça te passera, Rose… »
— Et la villa ? demanda Bessier. Comment est la villa ? Aussi moche qu’on dit ?
— La villa ?
— Pas plus de villa, dit Odette, que de…
— C’est peut-être la direction de la villa, dit Bernard, qu’Ahmed désignait vers le haut de la colline ?… Ces dames n’ont rien voulu savoir. Et comme Ahmed ne parle pas français…
Bessier haussa les sourcils :
— Il ne parle pas français ?
— Qu’il dit, insinua Odette. Moi, j’ai mon idée là-dessus.
Bessier se tourna vers Bernard, lui parla comme à un enfant de huit ans :
— Mon petit Bonnemains, ne vous inquiétez pas de la villa, j’ai tout ici.
— Vous avez tout ? Tout quoi ?
Bessier poussa sur le guéridon deux ou trois feuillets de bloc-notes, un plan jauni et couturé, une vieille photographie :
— Voilà, dit-il théâtralement. Pendant que vous preniez du bon temps, moi…
Rose s’était levée, et de ses cheveux frisés, dorés, durs, frôlait l’oreille de Bernard en se penchant sur la photographie. Mais Bernard, tendu, ne pensait guère à Rose. La vieille photo roussie l’occupait entièrement.
— La villa, expliqua Bessier — on dit ici : le palais — c’est ce pâté énorme et noir.
— M…moui, dit Bernard, je vois, je vois. Et alors ?
— Alors, conta Bessier, j’ai donc eu ici, ce matin… des types. Un nommé Dankali. Un nommé Ben Salem, un nommé… euh… Farrhar, avec un h, qui est fondé de pouvoirs. Odette et Rose, laissez mon anis tranquille, voulez-vous ? Si vous en voulez, comme dit Marius, faites-vous en vous-même… Farrhar m’a même dit qu’il avait commencé à Paris, autrefois, des études d’architecte, qu’ainsi il se trouvait être un peu mon confrère… Bien honoré. L’architecture mène à tout, à condition d’en sortir… Il est très élégant. Il a une perle à sa cravate, et un diamant bleu au doigt.
— Bleu ? s’écria Rose.
— Gros comment ? demanda avidement Odette.
— Comme mon poing. Avez-vous fini de téter mon anis, à la fin ? J’ai horreur qu’on boive avec mes pailles. Je suis très dégoûté, vous le savez bien !
« Moi aussi », pensait Bernard. À voir Odette et Rose penchées, la paille aux lèvres, sur le gobelet de Cyrille, il pinçait la bouche de côté et avalait sa salive, comme chaque fois que le hasard lui montrait Rose familièrement liée au couple Bessier. Il détestait que Bessier allumât pour Rose une cigarette, prêtât à Rose un mouchoir pour s’essuyer les doigts ou les lèvres, élevât jusqu’aux lèvres de Rose la cuiller et le morceau de sucre imbibé de café…
— … les trois types valaient d’être vus, continuait Bessier. Dankali, c’est l’entrepreneur…
— Je sais, dit Bernard.
Bessier laissa voir sa surprise :
— Comment, vous savez ?
— Les camions, les chantiers, les palissades, les maisons en construction célèbrent « Dankali et ses fils », dit Bernard. Vous n’aviez pas remarqué ?
— Non, ma foi. Mais maintenant je ne l’oublierai plus.
Il prit un temps, tapota doucement les globes de ses yeux.
— C’est une affaire. On rase la villa jusqu’aux fondations et on recommence. Le pacha s’est décidé.
— Bravo, dit Bernard. Est-ce que ça ne va pas prolonger votre séjour ici ?
— Au contraire. Je reviendrai, nécessairement, toute la baraque sur plans, en septembre.
— C’est juste.
Bessier, rêveur, parut n’avoir rien à ajouter.
« Il a dit : je reviendrai. Il n’a pas dit : nous reviendrons, pensait Bernard. Brave salaud, va. »
Les deux femmes, habituées à se taire jusqu’au terme des entretiens professionnels, se tenaient désœuvrées sur un banc. « Si je lui demande comment il a eu l’affaire, songeait Bernard, il me le dira peut-être… Ça m’avancerait à quoi ?… »
Il se reprocha le petit frisson qui séchait sa sueur légère, et la terrible jalousie de métier qui lui gâtait sa journée.
« Je digérerai ça comme le reste. Et encore, le digérerai-je ? Depuis notre arrivée, je suis de mauvais poil. La vérité, c’est que, sauf Rose, je ne peux plus voir mes compagnons. » Il regarda autour de lui, reposa son regard sur deux mains brunes et dures, sur deux avant-bras couleur de chêne qui, à quelques pas, versaient et tassaient la terre humide au pied des daturas, sous les arcades. Sur le seuil des cuisines, un petit enfant tout rond, coiffé d’un fez, trébucha, roula à terre et rit. Au delà des sifflements des martinets gris, qui buvaient au vol dans la fontaine neuve, un chant tremblé s’éleva, traîna dans l’air ses notes longues, ses intervalles de seconde augmentée, et desserra le cœur contracté de Bernard Bonnemains… « Je voudrais vivre avec ceux-là, les gens d’ici. Il est vrai que, pour la plupart, ils ne sont pas d’ici… » Ses yeux revinrent à Rose, qu’il vit inquiète de lui, vermeille et décoiffée. « Celle-là, elle va payer pour les autres ! Je jure bien qu’elle y passera ce soir, et comment ! Et si elle se fait pincer, si nous nous faisons pincer, eh bien… eh bien ! je n’y vois pas d’inconvénient. »
Il ne put s’empêcher d’admirer l’attitude de la « naturelle des îles Fidji ». À l’annonce de la « grosse affaire », elle n’avait manifesté son appétit et sa joie que par un bref sursaut de feu dans le regard. Maintenant, elle peignait sa frange, et ses cheveux brillaient au soleil, bleus comme des cheveux de Chinoise. « Elle garde tous les : comment ? combien ? quand ? pour le tête-à-tête. À sa manière, elle est une bonne femelle. » Il se tourna vers Rose qui, par imitation, démêlait sa rude frisure dorée et chantonnait. « Oh ! celle-là, le temps qu’elle comprenne… Mais elle est tout entière faite, admirablement, pour la consommation. » Son désir le reprit, l’incommoda, mais en même temps lui rendit la perception du printemps africain, de sa propre force, du présent agréable. Il bondit sur ses pieds, et cria :
— Manger ! Manger ! À table, ou je ne réponds plus de rien !
Puis il s’engouffra, gesticulant, dans l’escalier. Derrière lui éclatèrent des cris suraigus, qui exprimaient l’épouvante. Il comprit que c’étaient ceux du petit enfant potelé, coiffé d’un fez à sa taille, et il regretta de s’être comporté comme un énergumène.
Attablés quelques minutes plus tard, les quatre compagnons mangèrent les grosses crevettes tendineuses, les artichauts farcis et l’agneau de lait ; Bessier l’aîné, une rose à la boutonnière, remit en vain la conversation sur l’affaire de la villa.
— Bonnemains, quel est votre avis ? Farrhar ne m’a pas caché que le pacha, d’avoir passé un été à Deauville, s’est pris de passion pour les constructions normandes, à croisillons de poutrelles. Du cottage normand à Tanger, ça, non, ça… Bonnemains, mon petit, je vous parle ?
Beaucoup moins déférent que de coutume, Bonnemains lui riait au nez, montrait ses belles dents pour tenter Rose :
— J’entends bien, cher ami, j’entends bien… Mais je suis premièrement un peu saoul de ce soleil, de ce pays, de ce vin blanc épais qui colle la langue… Deuxièmement, j’ai horreur de me mêler des affaires des autres… Vous ne le saviez pas ?
Bessier l’aîné souleva ses cils blonds, posa, sans motif apparent, sa main sur l’avant-bras de Rose :
— Non, mon petit, je ne savais rien de tout ça… Rose, pêchez-moi un bout de glace dans le seau. Merci. J’aime mieux votre main que celle du garçon espagnol.
Il prit le temps de boire avant d’ajouter, avec une bonne grâce trop marquée :
— Mes affaires ne seront pas toujours « les affaires des autres » pour vous, Bernard. Du moins, j’ose l’espérer.
« Oui, oui, toujours des gentillesses sans date, pensait Bernard. Il se fout de moi et je lui dois encore des remerciements. Qu’est-ce que je pourrais lui dire ? Il attend évidemment une formule de gratitude… »
— Mon cher Cyril, personne n’est aussi maladroit que moi à manifester une reconnaissance qui… Je voudrais tellement, surtout à votre égard, faire mes preuves avant que vous me fassiez officiellement confiance…
Au mot « officiellement », Bessier dévoila encore une fois ses yeux bleuâtres, qu’il fixa un moment sur Bernard. Il sourit dans le vague, retira de sa boutonnière la rose thé, et la respira longuement, interposant entre Bernard et lui la rose et la main pâles. Bernard fut bien obligé de se contenter d’un manège dont la coquetterie disait : « Chaque chose en son temps », ou « cela va de soi ».
Odette fumait discrètement et ne s’était permis ni sourire allusif ni regards chargés de sens. « Beau dressage, pensait Bernard. Je n’arriverai pas à un pareil résultat avec Rose. Ou bien alors à grands coups de pied dans le… » Il rit et redevint le Bernard Bonnemains que lui-même tenait pour véridique, un fort garçon agréable, plutôt optimiste, qui échappait par la colère à une foncière timidité, et porté à convoiter les biens d’autrui quand il les voyait de trop près.
Un café amer et noir retenait assis les deux couples. L’air chaud montait du gravier, l’air frais venait d’en haut, salé et sentant le bois de cèdre. Rejoint par le soleil tournant, Bessier plia un journal en forme de chapeau, s’en coiffa et ressembla d’une manière intolérable à un portrait de dame mûre par Renoir. Bernard n’en put soudain supporter davantage et il se leva en renversant sa chaise sur le gravier.
— Si je meurs d’une maladie de cœur, grogna Odette, je saurai à qui je le dois.
— De la douceur, de la douceur… commença Rose, plaintive.
— Une petite colique de ventre, cher ami ? minauda Bessier sous sa capeline imprimée.
— Oh ! Cyrille ! blâma Rose.
« J’aurais pu répondre, pensait Bernard en gagnant sa chambre, qu’en effet je souffrais d’une sacrée indigestion… Chacun des trois vient de dire ce qu’il avait à dire. La vie n’est plus possible… »
Il verrouilla sa porte, baissa les stores et tomba sur son lit. La fenêtre, entrebâillée, laissait monter des bruits dont aucun n’était africain, vaisselle brutalisée, râteau mollement traîné, sonneries téléphoniques… La sirène d’un bateau emplit l’air, couvrit tous les autres sons, et Bernard, détendu jusqu’aux larmes, ferma les yeux, ouvrit ses poings serrés.
« Qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce que j’ai ? Besoin de faire l’amour, évidemment. Ma Rose, ma petite Rose… la rose de ma vie… »
Il se retourna d’un saut de carpe. « Ces noms-là lui vont aussi mal qu’à moi de les prononcer. Elle est ma Rose, ma belle petite boniche blonde, ma jolie blanchisseuse en or… » Il fut interrompu par une sorte de sanglot d’impatience, qu’il maîtrisa, mais où il ne put trouver trace de tendresse. « Assez de chichis. Ce soir, nous allons en promenade, Rose et moi. »
Sur les lames de bois des stores, il inscrivit l’ancien rond d’eau du parc abandonné, envahi par le foin fin, le filet d’eau détourné du mascaron asséché, et Rose renversée… Mais une sorte de mauvaise volonté gâtait sa complaisance et son espoir, et il refusa d’être sa propre dupe : « Oui, je sais bien, toute cette histoire serait plus jolie si Rose était pauvre. Mais si elle était pauvre, je ne penserais pas à l’épouser. »
Le sommeil le prit d’un assaut si brusque, qu’il n’eut pas le temps de s’étendre commodément. Il dormit de travers, un bras retourné, la nuque pressée par l’oreiller de plume, et ne s’éveilla, courbaturé, que lorsque le soleil eut changé de fenêtre. Avant de soulever sa nuque moite, il aperçut sous la porte la corne d’une enveloppe. « Qu’est-ce qu’il y a encore de cassé ? »
« Nous sortons, écrivait Rose. Cher ami, nous ne voulons pas troubler votre repos… »
« Nous, nous, qui ça, nous ? Je la lui apprendrai, moi, la solidarité familiale ! » Dans la glace, il vit son image en désordre, la chemise remontée, le pantalon sans ceinture et la chevelure en huppe, et se trouva laid.
« Cyrille a une grosse migraine, et demande en grâce qu’on se couche de bonne heure, après avoir dîné à l’hôtel. Comme d’habitude, Odette, épouse admirable, se range à l’avis de Cyrille. J’avoue que moi-même… »
Bernard courut aux fenêtres, leva les stores et se pencha sur le patio rafraîchi, baigné jusqu’au lendemain d’ombre et d’eau pulvérisée. Le jet d’eau, debout dans sa vasque, chancelait sous la brise. Au delà des arcades régnaient le bled plâtreux et sa flore de pulpeux arums blancs.
Il attendit, nu, que la baignoire s’emplît. Son corps jeune, un peu lourd, sans tare ni cicatrice, lui plut, et dans l’attente de Rose il goûta un moment d’angoisse enchanteresse, comparable à la quinzième année, où le désir est si vif qu’il consume presque son objet, et l’oublie.
Baigné, rasé, fleurant bon, de clair vêtu, il descendit et s’arrêta sur le seuil du jardin, portant imprudemment sa joie sur son visage.
— Vous avez l’air d’un premier communiant, dit la voix de Bessier.
— Je vous sens d’ici, dit Odette. Vous avez eu la main un peu lourde. Votre « Contre de quarte », j’ai toujours dit que ce n’est pas une eau de toilette pour homme.
— Par contre, j’aime beaucoup la chaussette de laine blanche, dit Bessier.
— Moi, reprit Odette, j’aurais voulu une cravate moins bleue. Avec un complet gris, une cravate vraiment bleue c’est aussi cucu qu’un bouquet de bleuets à la boutonnière.
Assise près de son mari, elle s’accotait à lui de l’épaule. Injurieux et unis, ils mesuraient l’arrivant comme un cheval. Autant que leur insolence, leur accord parut offensant à Bernard :
— Vous avez fini ? dit-il brutalement.
— Dites donc, vous !… cria Odette.
D’une main posée sur son bras, blanche, lourde, Bessier la retint.
— Nous avons fini, dit-il affectueusement à Bernard. Ne vous fâchez pas que vos amis soient sensibles à tout ce qui signale, sur vous, l’envie d’être beau et heureux.
— Je ne… je n’ai pas particulièrement envie… protesta gauchement Bernard.
Son sang battait sous ses oreilles, et il passa son index entre son cou et le col de sa chemise. Il eut peur de ne pouvoir tolérer le petit rire d’Odette, mais Bessier veillait à tout et s’en prit à sa femme :
— Tu as touché à la hache, c’est-à-dire à la cravate ! Insulte ma mère, mais ne viens pas insinuer que ma cravate est mal choisie !
Il lui parlait avec une aménité paternelle. Soudain, il la prit par la nuque et l’embrassa sur sa bouche hargneuse, sur ses dents lumineuses et mouillées. « Il est immonde, ce type », pensa Bernard. Mais il n’imagina pas sans un frisson la régulière perfection, le froid des dents que Bessier avait baisées. Il se détourna, fit quelques pas, revint vers le couple.
« Car c’est bien un couple », reconnut-il. Bessier flattait, d’une main de maître indifférent, l’épaule d’Odette muette et adoucie. « Un, couple, c’est rare, entre mari et femme… » Il se sentit chagrin, en dépit du doux crépuscule vert et du vent qui portait l’arôme du thé à la menthe.
— Voici notre Rose, annonça Bessier d’un ton de voix étudié.
Bonnemains, qui avait reconnu le petit pas court, évita de se retourner, de courir, mais une apostrophe d’Odette lui retira sa prudence.
— Qu’est-ce qu’il y a, toi, qui ne va pas ?
Il vit que Rose, sur la robe un peu froissée qu’elle gardait depuis le matin, avait jeté son imperméable bleu sombre, et qu’elle avançait la tête penchée, avec un petit sourire de martyre courageuse.
— Tu as perdu un parent ? cria Odette.
— Oh ! j’ai une de ces migraines… C’est cet après-midi… Tu m’as traînée dans la rue aux boutiques… Moi, cette odeur de cuir qu’il y a partout ici, je ne peux pas la supporter. Je m’excuse, Cyrille et Bernard, je n’ai pas eu le courage… Je suis restée comme j’étais, sans changer de robe, toute moche.
— Moche mais embaumée, remarqua Odette. Ce que tu peux aimer les parfums quand tu as la migraine ! N’est-ce pas, Bernard, qu’elle sent bon ?
— Épatamment, dit Bernard avec désinvolture, elle sent, attendez… la tarte à la frangipane… J’adore ça…
Il fit mine de mordre à même le bras nu de Rose, qui outra sa mauvaise humeur et s’assit tout près de Cyrille.
« Ou bien nous sommes au-dessous de tout comme comédiens, pensait Bernard, ou bien les Bessier respirent, autour de Rose et de moi, une sorte de révélation. N’empêche que l’enfant est plus maligne que je n’aurais cru. La voilà équipée, un truc sombre sur sa robe claire, une robe froissée d’avance au vu et au su de tout le monde. C’est vrai que pour tromper, la plus bête a du génie… »
— Eh bien ! nous irons tous nous coucher de bonne heure, dit Odette après un silence réfléchi, et sur le ton de la résignation.
Ils eurent un dîner étrange, servi dans le patio, sous une ampoule électrique nue, qui se couvrit de petits bombyx empressés à mourir. Rose fit mine de ne pas manger, puis dévora. Bernard exigea du champagne, poussa les trois convives à boire. Les deux femmes d’abord résistèrent, puis Odette poussa son verre vide sur la nappe vers Bernard, comme un pion sur un échiquier, et but coup sur coup, en se donnant juste le temps de respirer à grands traits entre chaque rasade. Elle exhalait de grands « ah ! » comme si elle avait bu au robinet, et l’éclat de ses dents entre ses lèvres, son palais mouillé et sa langue dans sa bouche ouverte éblouissaient Bernard malgré lui. « Pourtant Rose aussi a une belle bouche saine et tentante. Mais la grande gueule d’Odette dit autre chose… » Bizarrement, Odette, après une crise de fou rire, essuya des larmes. Elle saisit le bras nu de Rose et Bernard voyait les doigts plats, les ongles laqués de rouge-noir, marquer en creux dans la chair. Rose ne se plaignit pas, mais parut frappée de peur et détacha de son bras les doigts qui le tenaient, avec lenteur et précaution, comme une ronce. Bernard emplissait les verres, vidait le sien. « Si je m’arrête de boire, si je regarde de trop près ces gens-là, je plaque tout et je fous le camp… »
Il les regardait pourtant, et surtout il regardait Rose. Ses cheveux s’élargissaient en roue, elle avait les joues et les oreilles pourpres, un cerne plus pâle autour des yeux, les yeux brillants et sans importance, mais sa bouche tremblante avait une expression majestueuse et déshonorée, comme après une longue étreinte. Au moment où ils cessèrent tous les quatre de boire et de parler, elle sembla si défaite que Bernard craignit qu’elle refusât de le suivre…
Mais soudain elle se leva, raide, et déclara qu’elle montait se coucher.
— Pas tant que moi, dit Bessier, mais permettez que je porte un toast à celle qui nous écoute et nous regarde…
Il saisit son verre et leva vers le ciel ses yeux bleuâtres que troublait le vin. Bonnemains suivit son regard et vit, stupéfait, une lune rose, à mi-chemin d’être ronde, qui entrait dans le ciel carré du patio.
« Ça, par exemple… J’avais oublié la lune. Et puis tant pis. Et puis crotte. En son second quartier et un peu embrumée, la lune ne donne pas beaucoup de lumière… Ce n’est pas la lune qui nous empêchera de… »
— Alors, dit sombrement Odette, je vais me coucher aussi. Et vous, Bernard ?
— Eh ! eh ! dit Bonnemains, je ne m’engage à rien, moi, je suis garçon, moi… je n’ai pas renoncé aux voluptés d’Afrique, moi…
Quand il les vit tous trois disparaître dans l’escalier, veuf encore d’ascenseur, il se sentit à bout de force et de patience. Son dernier geste de sociabilité lui coûta un terrible effort : il répondit de la main et de la voix au salut de Bessier, qui gravissait les marches derrière Rose. « Il monte comme un vieux. Il a un dos de vieux… » Avant que le trio n’eût disparu, il crut voir la main du « vieux » se poser sur la fesse de Rose. Le second tournant de l’escalier, au premier étage, lui permit de voir Bessier distancé par les deux femmes. « Je me suis trompé… J’ai bu juste un ou deux verres de trop… » Il interrogea la moitié de lune qui rapidement gagnait le haut du ciel. « Pas un nuage. Tant pis. » Il attendit que les petits Espagnols en veste blanche tachée eussent desservi, réclama un verre d’eau glacée. « Je sens le vin et le tabac. Après tout, Rose aussi. D’ailleurs, Dieu merci, elle est une femme à qui les choses du corps humain ne font pas peur, une vraie femme… »
Il guettait la lumière dans la chambre de Rose. « Elle est en train de se brosser les dents avec beaucoup de parfum dans le verre à dents. Elle fait un tas de petites toilettes, à mon gré superflues. Elle cause avec Odette, à travers une porte fermée — ou une porte ouverte… J’en ai pour un bout de temps. »
Les fenêtres des Bessier s’éteignirent. Dix minutes plus tard, celle de la chambre de Rose devint noire. Alors Bonnemains s’abrita sous les arcades et s’achemina vers une porte étroite qui ouvrait l’enclos sur le terrain vague.
En écrasant sous ses semelles les déchets de plâtre, les tessons de vaisselle, en caressant au passage les arums blancs qui buvaient, rigides, l’humidité de la nuit, il traversa le purgatoire blanchâtre.
À mi-chemin de la mauvaise petite route qui menait au parc du pacha, la mer, comme un miroir voilé, apparut au loin. « Que c’est beau… Une ligne horizontale, le ciel doucement appuyé sur elle, et ce sourd reflet en forme de barque. Il n’en faut pas davantage, il n’en faut pas moins pour que je ne sois plus ni injuste, ni envieux, ni rien de ce que je n’aime pas être… »
Adossé à la palissade rompue, rassuré par l’absence de chiens et de clôture, il admirait le bloc noir des cèdres, çà et là le vert moins obscur, divisé mollement en cumulus, des mimosas chargés de fleurs et de parfums. Au-dessous de lui, la ville assoupie n’émettait qu’une lumière faible et par instants le silence égalait celui que l’homme ne goûte qu’en ses songes. Pendant un de ces moments, Bonnemains perçut un bruit de pas inégaux, et vit sur le mauvais chemin une ombre mal assurée : « Formidable ! s’écria-t-il en lui-même ; je ne pensais plus à elle. »
Il courut, renoua contact avec un corps sans entraves, un parfum indiscrètement prodigué, les cheveux drus, un souffle haletant.
— Te voilà ! Rien de cassé ?
— Non…
— Les Bessier ? Tu n’as pas fait de bruit ?
— Non…
— Tu n’as pas eu peur ?
— Si…
Il la tenait solidement par les coudes, goûtait surtout le plaisir de la tutoyer. Elle levait son visage vers lui, et sous la nocturne lumière ses belles joues se teignaient de bleu livide, de violet sombre sa bouche fardée. « Je ne la posséderai donc jamais rose et blanche, et rouge, et dorée ? » Il écarta l’imperméable de soie pour toucher la robe, froissée depuis le matin exprès, et ce que couvrait la robe, et Rose se fit immobile pour ne rien perdre de la caresse.
— Viens, je te dis…
Il passa son bras sous le bras nu, et ils franchirent par une brèche la limite du parc.
— Tu vois, cette allée-là monte tout droit, et puis elle se dédouble, et c’est celle de gauche qui nous mène au gazon fin, à notre lit bordé de pierre et de fleurs… Rose, Rose… Je te tiens…
Elle pesa sur son bras, s’arrêta :
— C’est noir.
— Je l’espère bien ! Tu peux fermer les yeux, si tu ne veux pas voir le noir, je te conduirai.
— Tu es sûr ? Bernard, c’est noir.
Il rit à voix basse, d’un air supérieur.
— Laisse-toi faire, petite imbécile, froussarde, je te préviendrai quand nous serons arrivés.
Elle lui rendit sa confiance et se serra contre lui. Mais dans le chemin montant et raviné, Bonnemains ne reconnaissait guère l’allée qui lui avait paru facile. Il détacha Rose de son épaule et la guida par la main. Sa main libre tâta dans sa poche la petite lampe électrique, mais il se garda d’en user. L’épaisseur forestière se défendait contre le clair de lune, et au bout de peu d’instants, Bernard sentit monter en lui l’énervement, l’appréhension que délèguent, vers l’homme qui les brave, l’heure la plus obscure de la nuit et l’ombre renforcée par l’ombre. Il buta, jura, et fit jouer le déclic de sa lampe. Un tunnel de clarté, rond et bordé d’arc-en-ciel, refoula l’obscurité.
— Non ! cria Rose.
— Il faut pourtant savoir ce que tu veux, mon petit ! Tu te plains que c’est noir et tu refuses de voir clair…
Il éteignit aussitôt, ayant reconnu qu’ils étaient dans le bon chemin. En outre, la voûte des arbres s’ouvrit, et dans une rivière de ciel des étoiles palpitèrent.
— Nous arrivons, ajouta Bernard plus doucement, apitoyé de sentir que, dans sa paume, la main de Rose devenait moite sans s’échauffer. Mais elle ne parlait pas et s’appliquait à le suivre ; il n’entendait que son souffle rapide. Par deux fois, il éclaira la route, le temps de reconnaître sur leurs têtes les clématites blanches, puis un pont de glycines à grappes longues…
— Tu sens leur parfum ? demanda-t-il tout bas.
Il l’embrassa au jugé, rencontra la bouche de Rose, qui reprit à la sienne la chaleur et l’impatience amoureuse. Ils repartirent, peinant comme s’ils halaient un fardeau, s’aidant de petits sondages de lumière. Enfin, ils trouvèrent la bifurcation de l’allée, la gracieuse margelle fleurie et le mascaron, le filet d’eau détourné qui étincela sous le jet blanc de la lampe.
— Assieds-toi là, le temps que j’inspecte notre gazon…
Rose défit son imperméable et le tendit à Bernard.
— Tiens, étale ça par terre, avec l’envers en-dessus.
— Pourquoi faire ? dit-il naïvement.
— Mais… pour… enfin, voyons…
Elle mit son bras sur ses yeux pour se protéger du projecteur. Il comprit et fut plein de gratitude envers une Rose qu’il connaissait encore mal, la Rose ensemble pudibonde et pratique, une bonne compagne de lit, toute dévouée aux matérialités de l’amour.
— Je pose la lampe sur le rebord, ne la fais pas tomber ! chuchota-t-il.
— J’en ai une aussi dans mon sac, répliqua Rose. Regarde bien s’il n’y a pas de bêtes.
Le filet d’eau vertical, blanc sur le fond de verdures, rencontrait en chemin un reste de mosaïque qui le conduisait hors de la margelle, à l’intérieur de laquelle le gazon était fin et sans mystère. De petites ailes effarées quittèrent les branches, éveillées par le rayon électrique. Bernard enjamba la margelle, se pencha pour tâter l’herbe et se releva d’un sursaut.
— Quoi ? Des bêtes ? Je suis sûr qu’il y a des bêtes ! Bernard !
À voix basse, elle suppliait Bernard qui, debout, regardait fixement à ses pieds.
— N’aie pas peur, dit-il.
Sur ce mot, Rose porta les mains à ses tempes et prépara un cri, que Bernard contint en levant vers elle sa main ouverte. Il se pencha de nouveau, saisit et soutint dans le cercle de lumière une main brune, une manche blanche, qui lui échappèrent aussitôt et retombèrent.
— Il n’est pas mort, dit-il. La main est chaude, mais…
Il approcha de la lampe sa propre main, la regarda de près, s’essuya les doigts dans l’herbe, et se soucia alors du silence de Rose. Elle ne fuyait pas, mais il vit, dans la clarté ascendante, le dessous de son menton qui tremblait.
— Ne te trouve pas mal, surtout, dit-il avec douceur. Ce n’est qu’un homme qui saigne.
D’instinct, il interrogea l’ombre autour de lui.
— Si… S’il y avait d’autres hommes ici, les oiseaux n’auraient pas été endormis. Je crois qu’il n’y a personne.
Sous la robe froissée, les genoux de Rose tressaillirent.
— Viens, mon petit, aide-moi.
Elle s’écarta d’un pas.
— Il n’est pas mort, Rose. Nous ne pouvons pas le laisser comme ça.
Comme elle continuait de se taire, il s’impatienta.
— Donne-moi ta lampe électrique.
Elle fit encore un pas en arrière, et sortit du champ lumineux. Il l’entendit fouiller dans son sac maladroitement.
— Plus vite !
La main de Rose et la petite lampe de bazar apparurent hors de la portée de Bernard. Accroupi, il soulevait une manche blanche, tâtonnait en remontant le long du bras du blessé.
— Eh bien ! apporte-moi ça ici !
— Non, dit une voix confuse. Je ne veux pas. J’ai peur.
— Idiote… grommela Bonnemains. Pose la lampe sur la margelle, au moins. Et allume-la. Si ce n’est pas trop te demander. L’homme est blessé, voyons, Rose !
Il souleva à pleins bras un corps mince et léger, qu’il accota contre la margelle, et qui se plaignit en laissant retomber sur le rebord de pierre, à la renverse, une tête aux yeux clos.
— Mais c’est Ahmed ! s’écria Bonnemains.
Le blessé descella ses paupières et ses longs cils, les referma aussitôt.
— Ahmed ! Pauvre gosse ! Rose, c’est Ahmed ! Tu m’entends, Rose ?
— Oui, dit la voix. Et puis ?
— Comment, et puis ? Il a dû… je ne sais pas, moi… tomber, se blesser. Nous sommes là, heureusement.
— Heureusement, répéta la voix hostile.
Ébloui, Bernard distinguait à peine la place où Rose se tenait debout dans l’ombre. Il baissa les yeux, vit ses mains et ses manches ensanglantées et se tut. « Beaucoup de sang perdu… Où est-il blessé ? »
Il disposa au mieux les deux lampes et pianota délicatement sur les côtes d’Ahmed. Le sang ne venait ni de la poitrine, ni des reins, ni du ventre, creux comme un ventre de lévrier. « La gorge ? non, il respire doucement… » Sur l’épaule, il rencontra enfin la source du sang et de nouveau Ahmed geignit, ouvrit les yeux.
— Tu as un canif ? demanda-t-il sans se retourner.
— Un quoi ?
— Un canif, un truc, n’importe quoi qui coupe !… Plus vite, bon Dieu, plus vite !
Il entendait avec exaspération le tintement des menus objets dans le sac.
— J’ai des petits ciseaux…
— Ne me les jette pas, ils se perdraient dans l’herbe. Apporte-les ici, commanda-t-il.
Elle obéit, puis recula dans l’ombre.
— Est-ce que je peux ravoir mon imperméable ? demanda-t-elle, après un moment.
Bernard, qui fendait la manche blanche d’Ahmed, ne leva pas la tête.
— Ton imperméable ? Ah ! non, je vais le couper, je n’ai pas autre chose pour lui bander l’épaule. Ce qu’il a pu saigner, ce gosse…
Rose ne protesta pas, mais il l’entendit respirer par saccades, et retenir des pleurs.
— Ça, par exemple… Mon imperméable… Pour faire un pansement à un bicot… Tu ne peux pas prendre sa chemise, donc, ou la tienne…
— Pourquoi pas ta combinaison ? interrompit Bernard.
Il se sentait dans un état singulier d’exaltation et presque de goguenardise, travaillait de sang-froid à dénuder l’épaule blessée, tendait en même temps l’oreille à des craquements de brindilles, à des soupirs forestiers. Une lame courte, qui gisait dans le gazon, miroita.
— Ah oui ? dit Bernard. Voyez-vous ça !
Il ramassa le couteau en le tenant par la pointe, le posa sur la margelle.
— Ahmed ! Ahmed, tu m’entends ?
Les cils noirs se soulevèrent, et les yeux apparurent, calmes et sévères comme ceux des enfants très jeunes. Mais le poids des paupières les voila de nouveau. Bernard découvrit la blessure, assez étroite, mais infligée brutalement, et dont les lèvres brunes, gonflées, n’avaient pas cessé de saigner. Du plat des deux mains, Bernard lissa les alentours sanglants pour isoler la plaie.
« C’est bougrement difficile », se dit-il à lui-même.
— Ahmed ? Qui t’a fait ça ?
La bouche d’Ahmed trembla, se tut, puis trembla de nouveau et murmura :
— Ben Kacem…
— Dispute ?
— Fatime…
— Fatime ? Est-ce que ce n’est pas la jolie petite d’en bas ?
— Oui…
— Bon, je vois à peu près.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda de loin Rose.
— Rien qui t’intéresse. Ahmed, tu peux t’appuyer sur tes mains, un moment ? Non ? Alors ne bouge pas. Je savais bien que tu parlais français.
Il tira à lui la manche coupée, qui, fendue en trois, fournit une bande assez longue.
En proie à une sorte d’allégresse, il se hâtait, retenant l’envie de chantonner, de siffler. Il escomptait que la bande, passant sous l’aisselle et par-dessus l’épaule, bien sanglée, avait des chances d’aveugler une voie de sang qui spontanément tendait à tarir… Il sentait sur ses mains le regard d’Ahmed, immobile.
— La lampe ! cria Rose.
L’ampoule d’une des deux lampes, en effet, rougissait, mourait. « Ça, c’est moins drôle… »
— Tiens-toi assis, dit-il à Ahmed. Tâche de rester d’aplomb pendant que je pose la bande. Je te fais mal ? Mon vieux, tant pis… La garce aurait pu nous aider, mais va-t’en lui faire comprendre…
Sa sueur tombait sur son ouvrage, et en essuyant son front il le barbouillait de rouge.
— Vous parlez d’une antisepsie !… Mâtin, c’est pour Fatime que tu t’es si bien parfumé ? Tu sens le santal à plein nez. Là… Te voilà beau.
Il saisit Ahmed par la taille, l’assit, rapprocha la lampe du visage sans défaut. Les lèvres que la pourpre avait abandonnées, les yeux cerclés de brun et d’olive esquissèrent un sourire, auquel répondirent invisibles un sourire, une grimace mouillée de Bonnemains, soudain embarrassé d’émotion.
— Tu veux boire ? Je ne pensais pas à cette eau, figure-toi…
De sa main libre, Ahmed fit un signe :
— Non, c’est l’eau qui vient des lauriers-roses… Elle est… mauvaise.
Il parlait sans accent, en roulant les r.
— Cigarette ?
Le pouce et l’index dorés par l’usage du tabac s’avancèrent pour accepter. Bernard s’essuya les mains à son mouchoir taché, souilla de sang son veston avec indifférence en fouillant ses poches, et planta une cigarette allumée entre les lèvres d’Ahmed. Les délices des premières bouffées les firent tous deux muets, animés seulement de gestes identiques. La fumée s’irisait faiblement, semblait se briser en touchant les bords du halo de clarté et reparaissait plus haut en volutes, sous les branches étalées du cèdre bleu.
Une quinte de toux troubla le repos des deux jeunes hommes. Bernard tourna la tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai froid, dit plaintivement Rose.
— Tu n’aurais pas froid si tu nous avais aidés. Tiens, attrape ton manteau, je ne m’en suis pas servi. Ahmed, mon petit, il va falloir déménager. Ce que j’ai fait et rien, comme pansement, ça se ressemble beaucoup. Il est… quelle heure ?
Bonnemains gratta le sang qui séchait sur le cadran de sa montre-bracelet et se récria d’étonnement :
— Trois heures moins le quart ! Pas possible !
— Il était plus d’une heure quand nous avons quitté l’hôtel, dit la voix boudeuse.
Il enjamba la margelle, courut à Rose.
— Rose, voilà ce que nous allons faire…
Elle sauta en arrière.
— Ne me touche pas, tu es plein de sang !
— Eh ! je le sais bien ! Rose, tu peux lui prêter ton épaule pour descendre jusqu’en bas ? Moi, je le soutiendrai de l’autre côté. Avec les haltes, il faut compter une demi-heure… Ou bien, autre chose : tu prends la lampe, tu vas toute seule à l’hôtel, ou à la maison du garde de la propriété, et tu envoies du secours… Hein ?
Elle ne répondit pas tout de suite, et il la pressa :
— Dis ? Tu ne crois pas qu’il vaut mieux que tu descendes toute seule ?
— Ce que je crois, c’est que tu es fou, dit Rose posément. Que je descende avec toi, un bicot blessé entre nous deux, ou bien que j’aille toute seule ameuter les populations, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. De toute façon, les Bessier sauront que je me baladais dans les bois avec toi. C’est bien ton avis ?
— Oui, mais les Bessier, je m’en fous.
— Pas moi. Quand on peut éviter des embêtements de famille…
— Alors ? Quelle est la solution que tu proposes ?
— Laisse ici ce… ce blessé, descendons et attends que j’aie regagné ma chambre pour appeler du secours. Ça va être la fin de la nuit. Elle est jolie, ma nuit ! Et la tienne !
— Ne me plains pas, dit-il brièvement. La mienne n’est pas mauvaise.
— Charmant ! éclata Rose tout bas. Si on m’avait dit…
— Ferme ça. Et si je prends Ahmed sur mes épaules et que tu éclaires le chemin…
— …Et qu’en bas on le cherche déjà, et qu’on voie la lumière, et qu’on vienne, comment veux-tu que j’explique…
— Et puis ? Tu es majeure, je pense ? Tu as honte de moi à ce point-là ?
Il devina son geste d’impatience.
— Mais non, Bernard, il n’est pas question… À quoi bon se mettre les gens à dos… Tu ne peux pas savoir ce que les Bessier ont été pour moi depuis…
— Merde, interrompit Bernard. Tu peux t’en aller. Je m’arrangerai.
— Mais Bernard, voyons !…
— Va-t’en. Retourne te faire pincer les fesses par Bessier. Et boire dans son verre. Et le reste…
— Quoi ? quoi ? Qu’est-ce que tu…
— Je sais ce que je dis. Allez ! C’est fini. Pff !… Pas trop tôt.
Il passa sa manche sur son visage mouillé. D’un coup d’œil, il s’assura qu’Ahmed, immobile, n’avait pas perdu connaissance ni cessé de fumer. Il fermait les yeux à demi et ne semblait pas même entendre l’altercation.
— Bernard !… supplia une petite voix radoucie, ce n’est pas possible… Bernard… Je t’assure…
— Tu m’assures quoi ? Que Bessier ne t’a jamais pincé les fesses ? Que Bessier est purement fraternel avec toi ?
— Bernard, si tu en es à croire les ragots…
— Aucun ragot ! interrompit-il violemment. Pas besoin de ragots ! Retourne faire la gentille avec Bessier ! Retourne t’asseoir sur un de ses genoux ! Retourne à tout ce qui convient à une petite bourgeoise égoïste, pas très maligne, et dure que c’en est un prodige !
À chaque attaque, elle regimbait par petits « oh !… oh !… » et ne trouvait pas de riposte. Quand il reprit haleine, elle dit enfin :
— Mais qu’est-ce que tu vas chercher… Bernard, je suis sûre que demain…
Il trancha l’air entre eux, de sa main souillée :
— Rien ! Demain, je change d’hôtel. Ou je prends le bateau. À moins qu’on n’ait besoin de moi, — il désigna Ahmed — comme témoin…
Il se recula comme pour laisser le passage à Rose.
— Tes Bessier, tu leur diras exactement ce que tu voudras. Que je suis le dernier des salauds. Et même un type sans éducation. Que j’en ai assez de vous tous. N’importe quoi.
Ils se turent un moment. Les yeux de Bonnemains, qui s’habituaient à l’ombre, discernaient le visage de Rose et son auréole frisée, un lé de sa robe claire entre les pans de son manteau ouvert.
— Et tout ça pour ce bicot, qui a la vie dure ! jeta-t-elle avec rage.
Bonnemains haussa les épaules.
— Oh ! tu sais, s’il n’y avait pas eu ce fait-divers, il y aurait eu autre chose…
Il prit l’unique lampe, la mit de force dans la main de Rose, qui refermait ses doigts et le repoussait.
— Quoi, c’est du sang, ce n’est pas sale. Je n’y peux rien, c’est du sang. Du sang que tu n’as pas daigné empêcher de couler. Maintenant, bon voyage, Rose.
Comme elle ne bougeait pas, il la poussa, d’un doigt posé sur l’épaule.
— En route. Un peu plus vite. Ou je te promets que je te fais courir…
Elle tourna vers lui le petit hublot de la lampe. Il avait une joue et le front maculés, les prunelles presque jaunes, et le rayon pénétrait dans sa bouche ouverte, illuminant les deux rangées de ses dents larges. Elle abaissa le projecteur et s’en alla précipitamment.
Bernard retourna s’asseoir auprès d’Ahmed. Il regarda le tunnel de lumière descendre en refoulant lentement l’ombre dans l’allée. Il posa sa main sur l’épaule valide d’Ahmed.
— Ça va ? Tu ne crois pas que tu saignes ?
— Non, Monsieur.
La voix affermie réjouit Bernard, mais il s’étonna qu’Ahmed l’appelât Monsieur : « À la réflexion, comment m’appellerait-il ? »
Un oiseau discordant cria. Du haut des cèdres, par degrés, descendit une lueur encore nocturne.
— Mais on y voit ! s’exclama joyeusement Bernard.
— Bientôt le jour, dit Ahmed.
— Quelle veine ! Comment te sens-tu ?
— Bien, Monsieur, merci.
Une main fine, glacée, se glissa contre celle de Bernard et ne bougea plus. « Il a froid. Tout ce sang perdu… »
— Écoute, mon petit, si je cherche à te prendre sur mon dos, le pansement mal foutu va se défaire. Et si je tombe en te portant, c’est encore un gros risque pour toi… D’un autre côté…
— Je peux attendre le jour, Monsieur. Je me connais. Donnez-moi seulement une cigarette. Aziz descend tous les matins avec son âne pour l’arrosage, il passe par ici. Il ne va plus tarder.
Rassuré, Bonnemains fuma pour engourdir la faim et la soif qui commençaient de le tourmenter. Un coq chanta, des coqs l’imitèrent, la brise en se levant remua et rabattit l’odeur accrue des cèdres, le parfum des glycines, et la couleur du ciel parut entre les arbres. Bernard frissonna dans sa chemise froide de sueur. De temps en temps, il touchait le poignet de son compagnon, comptait son pouls.
— Tu dors, Ahmed ? Ne dors pas. Le Kacem qui t’a fait ça, il est loin ?
Il suivait, sur Ahmed, les progrès du jour. Les orbites noires, les joues envahies d’une ombre qui n’était que celle du poil naissant, l’alarmèrent.
— Dis-moi, il est parti ? Tu l’as vu s’enfuir ?
— Pas loin, dit Ahmed. Je sais…
Sa main libre retomba sans lâcher la cigarette, et ses yeux se fermèrent. Bernard eut le temps de soutenir la tête qui roulait, tâta l’épaule blessée. Mais aucune humidité tiède ne transperçait la toile, et la forte respiration du sommeil transmit, à l’oreille tendue de Bonnemains, son flux et son reflux égaux. Il avança son genou à la rencontre de la tête endormie, retira, aux doigts qui ne le sentirent point, la cigarette consumée, et ne bougea plus. La tête levée, il regardait naître le matin, et goûtait un contentement, une surprise aussi neufs que l’amour, mais moins bornés, et délivrés du sexe. « Il dort, je veille. Il dort, je veille… »
La couleur et l’abondance du sang répandu noircissaient le gazon foulé. Ahmed rêva haut, gutturalement, en langue arabe, et Bonnemains lui posa sa main sur la tête pour écarter le songe.
« Rose est arrivée, et même couchée, à présent. Pauvre Rose… Ç’a été vite fait. Elle était ma femelle, mais celui-ci est mon semblable. C’est curieux qu’il a fallu que je vienne jusqu’à Tanger pour rencontrer mon semblable, le seul qui puisse me rendre fier de lui, et fier de moi. Avec une femme, on est facilement un peu honteux, d’elle ou de soi. Mon beau semblable ! Il n’a eu qu’à paraître… »
Sans dégoût, il regardait ses mains, ses ongles liserés de brun, les lignes de ses paumes gravées en rouge, ses avant-bras marqués de petits ruisseaux séchés…
« On dit que les enfants et les adolescents refont très vite ce qu’ils ont perdu. Celui-ci doit être un fils unique, ou un aîné, qu’on soignera bien. Un jeune mâle, dans ces pays-ci, a son prix. Il est beau, il est déjà aimé, il a déjà un rival. N’empêche que sans moi… »
Il gonfla sa poitrine, sourit de plaisir à tout ce qui l’entourait.
« Les femmes, je sais d’avance à peu près ce que je leur ferai, et ce qu’elles me feront. Je retrouverai une Rose. Une Rose en mieux, ou en plus mal. Mais on ne retrouve pas facilement un enfant à forme d’homme, assez blessé, assez inconnu et précieux pour qu’on lui sacrifie quelques heures de la vie, un complet veston, une nuit d’amour… Il était écrit, décidément, que je ne saurai jamais si Rose a les seins plus roses que les talons, et le ventre aussi nacré que les cuisses. Mektoub, dirait Ahmed… »
Au bout de la longue allée déclive parut un miroitement rosé qui marquait la place où le soleil se lèverait sur la mer ; le braiement déchirant d’un âne, un tintement de clochette descendirent du haut de la colline.
Avant de soulever Ahmed, Bonnemains vérifia les nœuds du pansement de fortune. Puis il enveloppa de ses bras le garçon aux yeux clos, respira le santal de ses cheveux noirs, baisa maladroitement sa joue déjà virile et rude, estima son poids de jeune homme comme il eût fait d’un enfant de sa chair, ou du gibier qu’on ne tue qu’une seule fois.
— Réveille-toi, mon petit. Voilà Aziz.