Bella Vista/Le sieur Binard
LE SIEUR BINARD
Entre seize et vingt-cinq ans, Achille, mon demi-frère de sang — mais frère tout entier par le cœur, le choix, la ressemblance — était très beau. Peu à peu, il le fut moins, à force de mener la dure vie du médecin de campagne d’autrefois, qui n’avait ni confort ni repos. Il usait ses semelles autant que les fers de sa jument grise, allait le jour, allait la nuit, et de fatigue se couchait sans envie de souper. Dans la nuit, il s’éveillait à l’appel d’un paysan, qui tapait des poings la porte cochère et tirait la sonnette. Alors il se relevait, passait son caleçon de laine, ses vêtements, son grand paletot doublé de tartan, et Charles, l’homme à toutes mains, attelait la rouanne grise, autre créature d’élite.
Je n’ai rien vu de fier et de serviable autant que cette jument grise. Dans l’écurie, à la lueur de la lanterne, mon frère la trouvait debout, et prête au pire. Ses courtes et vives oreilles bien plantées interrogeaient : « Châteauvieux ? Montrenard ? La grande côte ? Les dix-sept kilomètres pour aller et autant pour revenir ? » Elle partait tête basse, un peu rouillée. Pendant l’auscultation, l’accouchement, l’amputation, le pansement, elle appuyait son petit front contre la porte des maisons de ferme, pour entendre mieux ce qu’Il disait… Elle savait par cœur, j’en jurerais, des morceaux du Roi d’Ys, de la Symphonie Pastorale, les lambeaux d’opéras, les mélodies de Schubert qu’Il chantait pour se tenir compagnie…
Isolé, sacrifié à son métier, ce médecin de vingt-six ans, il y a un demi-siècle, n’eut pas d’autre chance que de se façonner, jour à jour, une âme qui n’espérait rien, sinon vivre et faire vivre les siens. Par bonheur, la curiosité professionnelle ne le quitta pas, ni cette autre curiosité qui nous venait, à lui et à moi, de notre mère. Lorsque, adolescente, je l’accompagnais, nous mettions tous deux pied à terre aussi bien pour botteler la jacinthe des bois, ramasser les champignons, que pour épier une bondrée tournoyante, offenser, en la touchant du doigt, une petite couleuvre qui dressait le cou, faisait la dame et sifflait en zézayant, un peu comme les enfants qui ont perdu leurs incisives de lait… Nous détachions des branches, des trous de murs, les chrysalides des papillons pour les loger dans une caissette de sable fin et attendre le prodige, la métamorphose…
Le métier de médecin de campagne exigeait beaucoup de son homme, il y a environ un demi-siècle. Débarquant de Paris, de l’École, de l’« amphi », mon frère étrenna, si j’ose écrire, avec un puisatier qui venait de perdre une cuisse dans une explosion de dynamite. Le chirurgien tout neuf sortit à son honneur de ce pas difficile, mais tremblant de tout le corps, amaigri à force d’avoir sué, et les lèvres blanches. Il se remit en piquant une tête dans le canal, entre les hautes touffes de butomes, qui, sur les bords humides, dressent au faîte d’une tige tubulaire leur ombelle de fleurs roses rigides, et sont de grands buveurs d’eau.
Achille m’apprit à remplir, à juxtaposer les deux coupelles des cachets d’analgésine, à user de la balance délicate et de ses poids en lamelles de cuivre. Dans ce temps-là, le médecin de campagne avait licence de vendre quelques produits pharmaceutiques, au delà de quatre kilomètres du chef-lieu de canton. Maigres profits, si l’on songe que « la consulte » coûtait au consultant trois francs, plus vingt sous par kilomètre. De temps en temps, le médecin arrachait une dent. Ci : trois francs. Et l’argent rentrait mal…
— Et l’huissier, il est fait pour les chiens ? demandait le pharmacien à mon frère.
Ni pour les chiens, ni pour les clients. Mon frère ne répondait rien, détournait vers l’horizon plat ses yeux pers — les miens sont de la même couleur, mais moins beaux, moins abrités sous l’orbite.
J’avais quinze ans, seize ans, l’âge des grands dévouements, l’âge des vocations. Je voulais devenir doctoresse. Pour une lèvre fendue, une grande coupure profonde et saigneuse, mon frère m’appelait, recourait à mes doigts fins de fillette, et je m’entraînais à nouer les fils de suture, dans le sang impétueux qui sautait hors de la veine. Le matin, Achille partait trop tôt pour que je pusse l’accompagner. Mais l’après-midi, je m’asseyais à sa gauche dans le cabriolet, et je tenais les guides de la jument rouanne. Tous les mois, il avait la charge d’inspecter les nourrissons de la région, et il tâchait d’arriver à l’improviste chez les nourrices sèches ou mouillées. Ces tournées-là lui coupaient l’appétit. Que de nourrissons attachés, par des mouchoirs et des épingles doubles, à leur berceau fétide, dans la maison déserte, durant que leurs mauvaises gardiennes travaillaient aux champs… Quelques-unes voyaient de loin la voiture, accouraient essoufflées :
— Je tardais que le moment… Je changeais le piquet de la chieuvre… Je coursais la vache ensauvée…
Quelque dure que fût sa vie, Achille tint bon plus de vingt-cinq ans, et ne chercha le repos de l’esprit que dans la musique. Dans sa jeunesse, il butait, étonné, sur la paisible corruption des mœurs champêtres, celle qui naît et se contente au profond de l’herbe mûre, dans les fenils, entre les flancs chauds du bétail couché. Paris et le « Quartier » ne l’avaient pas préparé à tant de science, de secret et de variété. Mais l’impudence ne manquait pas non plus, du moins celles des filles, qui s’en venaient hardies à la consultation hebdomadaire, déclarer qu’elles ne « voyaient » plus, depuis qu’en retirant de la mare, deux mois auparavant, une poule noyée, elles s’étaient mis les pieds à l’eau froide…
— Parfait, disait mon frère après examen. Je vais vous faire une ordonnance.
Il épiait le regard de plaisir et de mépris, la rougeur joyeuse de la joue, et libellait l’ordonnance convenue de médecin à pharmacien : « Mica panis, deux pilules à chaque repas », thérapeutique qui pouvait conjurer, tout au moins retarder l’intervention de « la femme qui connaît les herbes ».
Il eut un jour, bien avant son mariage, une aventure entre autres. Panier de-ci et parapluie de-là, grande presque autant que lui-même qui mesurait un mètre quatre-vingt-six, une sorte de jeune République au front bas, toute en marbre, large, fraîche et sévère, entra dans son cabinet de consultation.
— Monsieur le docteur, dit-elle sans sourire ni biaiser, je crois que je suis grosse de trois mois.
— Vous vous sentez malade, Madame ?
— Mademoiselle. J’ai dix-huit ans. Et je ne suis malade d’aucune part.
— Eh bien ! Mademoiselle, vous n’avez pas besoin de moi avant six mois.
— Pardon, monsieur le docteur. J’ai besoin que d’être sûre. Je ne voudrais pas faire d’imprudences. Si vous voulez bien m’examiner ?
Rejetant la jupe, le caraco, la chemise de coton qui lui descendait jusqu’aux chevilles, elle montra un corps si majestueux, si dur, si serré dans sa peau, que mon frère n’en revit jamais de pareil. Il vit aussi que cette jeune fille, si pressée de s’accuser, était vierge ; mais elle refusa avec emportement de le demeurer davantage, et partit victorieuse, la tête haute, son panier au bras, son fichu de laine renoué sur ses seins. C’est tout juste si elle avait avoué que sur la route d’Hardon, où elle « pieuchait » les pommes de terre sur le bien de son père, elle avait vingt fois attendu le passage de la jument grise et de son conducteur, et « fait bonjour » avec la main, vainement…
Elle revint à « la consulte ». Mais le plus souvent mon frère allait la rejoindre à son champ. Elle le guettait de loin, posait sa houe, entrait en se baissant sous les branches d’une pépinière de sapins. De ces rencontres presque muettes naquit un très bel enfant. Et j’avoue que je serais contente de voir, même à présent, la figure qu’il a. Car « Sido » me confia, en bien peu de mots, un de ces secrets dont elle était si riche…
— Tu sais, me dit-elle, l’enfant de la belle Hardonnaise ?…
— Oui…
— Elle s’en vante à tout le monde. Elle en est folle d’orgueil. C’est une fille peu ordinaire. Un caractère… Cet enfant, je l’ai vu. Une fois.
— Comment est-il ?
Elle fit le geste de fourrager une chevelure d’enfant :
— Beau, naturellement… Tout bouclé, des yeux… Une bouche…
Elle toussa, repoussa des deux mains la tête invisible et frisée :
— La bouche surtout… Ah !… Je n’ai pas pu… Je suis partie. Je l’aurais pris.
Tout n’était pas si simple, autour de nous, que cette chaude idylle, bercée à même la terre sur son lit d’aiguilles de pin, que ces muets amants qui ne regardaient pas à un peu de pluie, de brouillard d’automne ; la jument grise leur prêtait sa vieille couverture. De ce que nous appelions « l’histoire du sieur Binard » j’ai gardé un souvenir vif, et moins touchant. Il va sans dire que je change le nom du père de famille, grisonnant et robuste, qui vint sur sa bicyclette demander que mon frère se rendît au chevet de sa fille, par un crépuscule d’il y a environ quarante-huit ans.
— Ça presse, dit l’homme qui soufflait à longues halenées la vapeur du vin rouge. Je suis le sieur Binard, de X…
Il fit une fausse sortie, repassa la tête par la porte entre-bâillée :
— À mon avis, ça sera un garçon.
Mon frère prit sa trousse, et le valet attela la jument grise.
C’était un garçon, en effet, fort et joliment fait. Mais mon frère donnait ses soins et son attention surtout à la trop jeune mère, une brune aux yeux d’antilope, vaillante et qui criait avec entrain, comme une petite fille : « Oôô… là ! Oôô-là là t’y possible ! » Autour du lit, trois autre antilopes un peu plus âgées s’affairaient, tandis que sous la hotte de l’âtre le sieur Binard, impassible, surveillait l’ébullition du vin chaud, parfumé de cannelle. Dans un coin sombre de la salle propre et cirée, mon frère aperçut un berceau en osier, à frais rideaux empesés. Le sieur Binard ne quitta le feu et la bassine de cuivre que pour regarder l’enfant, quand il fut lavé, avec beaucoup d’attention.
— C’est un très bel enfant, assura Achille.
— J’ai vu plus beau, dit de haut le sieur Binard.
— Oh ! papa ! se récrièrent les trois antilopes aînées.
— Je sais ce que je dis, repartit Binard.
Il souleva un rideau du berceau que mon frère croyait vide, et qui était tout rempli d’un gros enfant, endormi et serein parmi les cris et les pas. Une des antilopes vint tendrement refermer le rideau.
Sa mission remplie, mon frère but le vin chaud qu’il avait bien gagné et que la petite accouchée, déjà riante, suçait aussi par cuillerées. Puis il salua à la ronde tout le troupeau aux longs yeux et sortit, soucieux, accompagné du sieur Binard. La terre fumait d’humidité, mais au-dessus du brouillard bas le feu vif et dansant des premières étoiles annonçait la gelée.
— Votre fille me paraît bien jeune, dit mon frère. Heureusement, elle s’en tire à bon compte.
— Elle est forte, n’ayez crainte, dit le sieur Binard.
— Quel âge a-t-elle ?
— Quinze ans moins quatre mois.
— Quinze ans… Elle risquait gros. Ah ! les filles… Est-ce que vous connaissez le… l’individu qui…
Le sieur Binard ne fit pas d’autre réponse que de claquer, du plat de la main, la croupe de la jument grise, mais il leva le menton avec une si claire et si intolérable expression de fatuité, que mon frère brusqua le départ.
— Si elle avait de la fièvre, prévenez-moi.
— Elle n’en aura pas, assura le sieur Binard très digne.
— Vous en savez plus que moi ?
— Non. Mais je connais mes filles. J’en ai quatre, et vous avez pu voir qu’elles ne sont pas des plus mal. Je les connais.
Il n’en dit pas davantage et passa la main sur ses moustaches. Il attendit que la jument grise, adroitement, eût tourné dans l’étroite cour, puis il rentra chez lui.
Sido, ma mère, n’aimait pas cette histoire à laquelle elle pensait souvent. Tantôt elle accablait le sieur Binard, flétrissait violemment le « veuf impur », tantôt elle se laissait aller à des commentaires dont elle rougissait après.
— Leur maison est très bien tenue… L’enfant de la petite a des cils longs comme ça… Je l’ai vue l’autre jour, elle allaitait son bébé sur le pas de la porte, c’était ravissant… Qu’est-ce que je dis ? C’était abominable ! Abominable quand on est au courant, naturellement…
Elle rêvait, dénouait avec impatience la chaînette d’acier et le cordonnet noir, emmêlés, de ses deux binocles :
— En somme, commençait-elle, les anciens patriarches…
Mais elle prenait conscience que je n’avais que quinze ans et demi, et elle n’allait pas plus loin.