Bepred Breizad/Préface

Je n’avais pas l’intention de donner de Préface à cet humble volume, que mes ancêtres, les Bardes celtiques d’il y a douze ou treize cents ans, n’auraient peut-être pas dédaigné, mais que plus d’un critique progressif de nos jours taxera sans doute d’imprudente hardiesse, ou de naïveté plus digne de pitié que de l’attention ou de la férule de nos Aristarques de l’année 1865. — Ce n’est pas que je méconnaisse l’utilité et l’intérêt des préfaces, en général, et que j’approuve, sans réserve, le discrédit où elles paraissent être tombées depuis quelques années ; mais bien pour d’autres raisons, que je crois inutile de faire connaître ici. Cependant quelques personnes, trop bienveillantes peut-être, mais dont j’aime à prendre l’opinion et les conseils pour règle de conduite, en semblable matière, m’ayant témoigné le désir de voir reproduire, comme liminaire à mes poésies bretonnes, quelques pages publiées en mai 1859 dans la Revue de Bretagne et de Vendée, j’ai cru devoir me rendre à leur avis. — Je me bornerai donc à la reproduction pure et simple de ces pages, que ceux qui les ont déjà lues, ont certainement oubliées depuis longtemps.
Je pense qu’une publication qui s’intitule : Revue de Bretagne, pour remplir les promesses de son titre, et se proposer un but vraiment national et utile à la science, devrait s’enquérir et rendre compte de tout ce qui s’écrit et se publie en Breton dans notre ancienne province. Cette critique, cette tentative de renaissance (pourquoi craindre de le dire), d’une littérature trop inconnue et trop négligée de nos jours, même par les Bretons, donnerait à cette publication une importance nouvelle et une originalité pleine d’intérêt. Sans cet élément, elle ressemblerait à la première venue des Revues de province, Normande, Gasconne ou Auvergnate ; elle se bornerait à décrire les anciens monuments et les ruines éparses sur le sol, à compulser et à mettre en lumière les vieilles chroniques, à recueillir de la tradition orale d’anciennes légendes oubliées et à décrire les monnaies Gauloises ou Romaines que la charrue des laboureurs et la pioche des terrassiers exhument chaque jour. Étude très-louable, j’en conviens volontiers, et que je suis loin d’avoir en médiocre estime. Mais, nous autres Bretons, qui avons l’avantage précieux de posséder une langue à nous, — je dis langue, et repousse vigoureusement le mot flétrissant de patois, — nous avons autre chose à faire, tout en ne négligeant pas ces études. Puisque cette langue, sœur aînée de toutes celles qui ont fleuri tour à tour sur le sol des Gaules et de la France, en s’enrichissant des dépouilles de son tombeau, — possède tout un cycle de chants populaires, de poèmes héroïques et de contes chevaleresques et merveilleux, marqués au cachet d’une originalité très-prononcée et très-caractéristique, avec un théâtre aussi curieux et intéressant qu’il est inconnu, — en un mot, puisque nous sommes assez heureux pour posséder toute une littérature nationale, le devoir d’une Revue de Bretagne serait de rechercher pieusement les débris épars de cette malheureuse littérature, — disjecti membra poetœ, — de les étudier, de les produire à la lumière et de les faire connaître aux sceptiques obstinés qui traitent encore de mythe notre belle littérature bretonne[1].
Bretons ! n’avons-nous pas à craindre que nos arrière-neveux, car — nous ne sommes pas les derniers des Bretons ! — nous adressent un jour ce terrible reproche, en maudissant notre coupable indifférence : — — « Cain, qu’as-tu fait de ton frère ? — Indignes enfants de Breiz, qu’avez-vous fait de la belle et poétique langue de vos pères, la langue des Druides, des Bardes et des Saints, celle que parlaient Taliésin et Gwenc’hlan, saint Patrice et saint Kado ? Qu’avez-vous fait de ces gwerz guerriers et héroïques, de ces sônes amoureux et pleins de sentimentalité, de ces poèmes tout remplis des noms d’Arthur et de Merlin, d’Iseult et de Genièvre, de ces innombrables légendes, qui croissaient, comme autant de poétiques fleurs, sur les tombeaux des guerriers et des saints d’Armor et d’Erin ? — Qu’avez-vous fait enfin de ces contes merveilleux du foyer domestique, de tous ces enchantements, de toutes ces magies, de tous ces trésors de poésie, d’héroïsme, de rêves consolants et de visions surnaturelles que, dans leurs longues migrations à travers les mondes et les âges, vos pères emportèrent, comme leur Palladium sacré, depuis les régions heureuses où le soleil se lève, jusqu’aux brouillards et aux rochers de notre Armorique et de la Cambrie, sa sœur ? » —
Ah ! prenons bien garde de mériter ces justes reproches, en laissant s’éteindre dans nos cœurs les souvenirs de l’antique nationalité bretonne ! — Mais cela n’arrivera pas. Les vieux Bardes ont prédit à notre langue l’éternité des rochers de nos landes et de nos rivages, et des mains pieuses et dévouées sont toujours occupées à entretenir le feu sacré des traditions nationales et à les transmettre, à travers les âges, à nos derniers descendants.
Une voix éloquente et chère à la Bretagne a dit : — « Les souvenirs de nationalité sont indestructibles ; ils peuvent être obscurcis, altérés, submergés parfois, au milieu de la tourmente ; mais ils ne périssent jamais ; ils finissent toujours par surmonter l’abîme, toujours ils reparaissent à la surface. C’est là comme un symbole de l’immortalité qui leur est réservée. » [2] —
Répétons donc, pleins de confiance, avec le doux Barde que nous pleurerons longtemps encore :
Les chansons d’autrefois, toujours nous les chantons ;
Non, nous ne sommes pas les derniers des Bretons ! —
Cependant, travaillons et veillons de plus en plus, ne nous endormons point, car l’ennemi est à nos portes, terrible et menaçant, comme il ne le fut jamais. —
Voici le dragon rouge annonce par Merlin !
Il vient, il a franchi les marches de Bretagne,
Traversant le vallon, éventrant la montagne,
Passant fleuves, étangs, comme un simple ruisseau,
Plus habile nageur que la couleuvre d’eau :
Il a ses sifflements ! — Parfois le monstre aveugle
Est le taureau voilé dans l’arène et qui beugle :
Quand s’apaise la mer, écoutez longuement
Venir sur le vent d’est le hideux beuglement ! — [3]
Quoiqu’il en soit, gardons-nous bien d’oublier que la sagesse de Dieu, qui châtie et qui récompense, qui abaisse et qui relève les peuples, a déposé, comme une juste compensation, dans le cœur des races déshéritées, un fonds inépuisable de cette patience séculaire qui abrège le temps, et pour qui tous les fardeaux sont légers. Elle a caché aussi, dans le recoin le plus secret et le plus inviolable de leur âme, un dernier rayon d’espérance, qui ne s’éteint jamais, et qui suffit pour éclairer leur longue nuit, jusqu’au moment où la main qui les a frappés ne vienne les relever de leur abaissement et les replacer au niveau de leurs maîtres, sur cette scène si mobile des destinées et des passions humaines.
Ce jour si longtemps attendu et si vainement invoqué par nos pères, ne se lèvera-l-il pas encore sur nos têtes ? — Nous, les descendants de la plus ancienne et de la plus malheureuse des races de l’Europe, serions-nous condamnés, comme les Juifs, à attendre éternellement un Messie qui ne viendra jamais ? — Les vieux Bardes nous auraient-ils donc menti, en nous prophétisant la résurrection d’Arthur ? — Non, Arthur reparaîtra au milieu de ses fidèles Bretons, et le vieux génie celtique aura aussi sa renaissance ; et plus il aura été opprimé, persécuté, insulté, plus il puisera dans cette situation même de courage et de force pour traverser les temps difficiles où nous vivons, — et plus son réveil sera éclatant et glorieux. —
Pleins de cette pensée et confiants dans l’avenir, inquiétons-nous donc davantage de notre si vieille et si belle langue bretonne, car, si nous la laissons périr. c’en est fait, hélas ! de notre nationalité, quoique la plus ancienne et la plus tenace de toutes celles de l’Europe. Honorons-la, comme un héritage sacré auquel sont attachées nos destinées ; étudions-la avec amour, recherchons ses titres perdus, et que tous ceux qui sont assez heureux pour la connaître et la parler se regardent comme obligés à faire quelque chose pour elle, et à laisser quelqu’œuvre écrite dans le pur breton que nous a enseigné le savant et à jamais regrettable Le Gonidec. —
Les vieux morts tressailleront au fond de leurs tombes de granit, dans tous les cimetières de Breiz-Izell, le jour où le pur breton sera écrit et parlé, et remis en honneur ! — Que les Bardes nouveaux, tous les Ossians en sabots et en bragou-braz de nos chaumières, les bûcherons de Koat-ann-Noz (Bois de la nuit), — les Pillawers des montagnes noires et les sombres mineurs de Poullaouen et de Huelgoat, chantent toujours les vieux gwerz des aïeux et en fassent de nouveaux ; que les jeunes amoureux et les meuniers des bords riants du Laita et du Scorf, de l’Isole et de l’Ellé, du Léguer et du Jaudy, — en Cornouailles, en Léon, en Tréguier, — redisent partout leurs sônes nouveaux, et chantent ces sentimentales et douces complaintes, dans les taillis, sur les chemins des pardons, au revers des coteaux et sur les landes Armoricaines, lorsque le soir, au clair de lune, ils regagnent leur modeste toit de chaume, après la journée achevée. — Que les savants, de leur côté, étudient la vieille langue, recherchent ses titres et ses monuments perdus, et nous rendent les vieux mots, les vieilles locutions oubliées, tombées en désuétude et remplacées par un honteux jargon. — Que nos vieux Mystères de sainte Nonn, sainte Tryphine, la Passion de notre maître Jésus, la Création du monde, le Purgatoire de saint Patrice, — et tant d’autres, soient encore représentés, durant des deux et trois jours, sur des théâtres improvisés en plein air, — devant les populations accourues des villes et des campagnes, des montagnes et des bois, pour s’enthousiasmer et se réchauffer, le cœur aux souvenirs patriotiques et aux élans généreux dont sont remplies ces naïves et bizarres créations du génie de nos pères. — Que d’imprécations alors contre le traître Kervoura ! que de larmes pour les infortunes de la douce et sympathique Tryphine ! que de malédictions sur les Saozons ! —
Alors la vieille et poétique terre d’Armor, fidèle aux antiques traditions nationales, conservera intacte sa vigoureuse et forte originalité, pendant que tout change et se modifie autour d’elle, et ce ne sera pas une des moindres curiosités de ce xixe siècle niveleur et antipoétique. —
Et si ce beau rêve fait colore un sourire d’incrédulité ou de pitié sur les lèvres de quelque partisan fanatique du progrès et de la prosaïque uniformité des vieilles nattons, ne me désillusionnez pas, de grâce ; laissez-moi m’isoler des agitations et de l’activité fiévreuse et désordonnée du présent, pour me bercer dans ces doux rêves de mon imagination ! — D’ailleurs, il s’en trouvera plus d’un, je l’espère, pour partager mes rêves et les préférer au désenchantement et au réalisme qui menacent de nous envahir de tous côtés. —
Comme l’antique et fraternelle Erin, aux ve et vie siècles, pourquoi notre Armorique ne resterait-elle pas comme une oasis poétique au milieu de ce désert de prose et de matière qui nous déborde ? —
Nous avons en France des chaires où sont enseignées les langues et commentés les monuments littéraires de tous les peuples qui ont passé sur cette terre et qui y ont fait plus ou moins de bruit, depuis le Grec et le Latin, jusqu’au Sanscrit et au Chinois et au Malais même, je crois. — Cela est bien, et je n’y vois rien à redire, tout au contraire ; mais pourquoi ne parle-t-on nulle part du Breton, du pur Celte, à qui toutes les langues du monde, peut-être, ont dérobé quelque trésor, arraché quelque lambeau de pourpre ? — Que de grands et puissants génies nous ferions passer sous vos yeux étonnés, si nous suivions-les traces de l’inspiration celtique depuis les Bardes anciens, jusqu’à Chateaubriand, en passant par Ossian et Shakspeare, en qui elle éclate dans toute sa force et sa splendeur ! Car Shakspeare est un vrai Celte ! —
M. Le Huërou, le savant auteur des Institutions Mérovingiennes et Karolingiennes, rêvait la création d’une chaire de littérature bretonne à Rennes : nul, mieux que lui, et par sa science de bon aloi et par son éloquence sympathique, n’était fait pour remplir dignement cette patriotique mission, et sa mort prématurée a été pour la Bretagne une perte dont ceux-là seuls qui le connaissaient comprennent toute l’étendue. —
Quoiqu’il arrive, ayons foi dans l’avenir, et disons avec confiance : —
Keït ’vô gérek en aod ar môr,
’Kànô ar Barz war dreuz he zôr,
Bépred en iez koz ann Armôr ? — [4]
- ↑ La Revue de Bretagne et de Vendée, j’aime à le constater, n’a pas failli à ce devoir, comme le prouvent les belles poésies bretonnes qu’elle publie de temps à autre. —
- ↑ Le Huërou , manuscrits posthumes.
- ↑ Brizeux, l’Élégie de la Bretagne.
- ↑ Dans ces poésies, je me suis servi de préférence du dialecte de Tréguier, qui est le mien ; mais pas assez exclusivement pourtant pour en avoir proscrit tout mot ou toute locution d’un usage plus ordinaire dans les dialectes de Léon ou de Cornouailles. Je suis d’avis que chaque écrivain breton doit faire prédominer son dialecte dans ses compositions.