Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre XXV

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CHAPITRE XXV

Palissy publie ses Discours admirables. — Dédiés à Antoine de Pons. — Le style de Palissy. — Énergie. — Naïveté. — La Ligue ; — dans les provinces ; — à Paris. — Mathieu de Launay, un des Seize. — Palissy à la Bastille. — Le duc de Mayenne le protège. — Récit d’Agrippa d’Aubigné. — Henri III et Palissy. — Conversation apocryphe. — Mot de Sénèque. — Les Foucaudes. — La confession de Sancy et l'Histoire universelle. — Récit de l’Estoile. — Bussy Leclerc. — Mort de Palissy. — Résumé. — Palissy artiste. — Palissy écrivain et historien. — Palissy savant. — L’homme.

Le succès des conférences de Palissy fut considérable. Il le décida à céder aux sollicitations de ses amis, de ses auditeurs, de ses disciples, de ses protecteurs, et à les publier. Elles parurent donc en 1580 « à Paris chez Martin le jeune, à l’enseigne du Serpent, devant le collège de Cambray. » C’est un volume in-8° dont aujourd’hui les exemplaires sont fort rares et coûtent très-cher par conséquent. Il a pour titre « Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, tant naturelles qu’artificielles, des métaux, des sels et salines, des pierres, du feu et des émaux ; avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles. Plus un traité de la marne fort utile et nécessaire à ceux qui se mêlent de l’agriculture. Le tout dressé par dialogues, ès quels sont introduits la Théorique et la Pratique. Par Maître Bernard Palissy, inventeur des rustiques figulines du Roy et de la Royne sa mère. » Le livre, ainsi du reste que l’indiquent le titre et surtout un sommaire qui le précède, contient onze traités : les eaux, les métaux, l’or potable, le mithridate, les glaces, les différents sels, le sel commun, les pierres, les argiles, l’art de terre et la marne. Quelques-uns de ces travaux avaient été écrits ou ébauchés pendant le séjour en Saintonge.

Après le traité des eaux et fontaines, l’auteur a inséré quelques pages sur le mascaret de la Gironde. H est à croire que Palissy n’avait pas d’abord l’intention de publier ce travail ; car dans l’espèce de table qui est en tête de l’ouvrage, il ne mentionne pas cet opuscule. Mais, le sommaire imprimé, il se sera avisé qu’après avoir longuement parlé des sources et des fontaines, il pouvait bien dire un mot « du mascaret qui s’engendre au fleuve de Dourdongne, en la Guienne. » Il n’y a là du reste rien d’important.

Ces divers chapitres du volume sont de dimension et d’importances inégales. Les uns, l’or potable, les glaces, le mithridate, le sel, n’ont que quelques pages. Les autres, les eaux, les pierres, la marne, l’art de terre sont considérables. C’est là que Maître Bernard a émis ses théories les plus célèbres.

Enfin, le volume se termine par la « coppie des écrits qui sont mis au dessous des choses merveilleuses que l’auteur de ce livre a préparées et mises par ordre en son cabinet ; » — ce sont, à proprement parler, des étiquettes raisonnées ; — par un « extrait des sentences principales contenues au présent livre ; » — c’est le résumé des principaux systèmes exposés, — et par une « explication des mots les plus difficiles. » On voit que Palissy avait donné tous ces soins à cette édition. Les recherches étaient aussi rendues plus faciles par cette table développée de tout ce que l’ouvrage contenait de plus instructif et de plus curieux, et par l’espèce de vocabulaire de la fin qui initiait les plus ignorants aux termes techniques, en même temps qu’il donnait leur sens propre aux mots nouveaux que pouvait employer le chimiste orateur.

Les Discours admirables sont dédiés « À très-haut et très-puissant sieur le sire Antoine de Pons, chevalier des ordres du Roy, capitaine des Cent-Gentilshommes, et conseiller très-fidèle de Sa Majesté. » À cette époque, Antoine de Pons, banni en 1574 de son château de Pons par Jean de Pons, seigneur de Plassac, chef des réformés, vivait tristement à Rome où il mourut six ans plus tard (1586). Revenu dès 1556 au catholicisme, et créé chevalier du Saint-Esprit à la première promotion du 31 décembre 1578, il avait gardé son estime au huguenot persévérant. Et Palisssy conservait fidèlement le souvenir de son protecteur alors vieux, malheureux et dépouillé par ses coreligionnaires. Il prend plaisir à lui rappeler ces entretiens qu’ils avaient au château de Pons, lorsque, au retour de Ferrare en 1558, le haut et puissant seigneur parlait au potier « des sciences diverses, à sçavoir : de la philosophie, astrologie et autres arts tirez des mathématiques. » Dernièrement, il a pu l’entretenir, et « combien que le nombre de jours de plusieurs diminue leur mémoire, » il a trouvé la sienne « plus augmentée que diminuée. » Il désire que si, en parcourant ce volume, il rencontre « quelque chose mal polie ou mal ordonnée, » il sache très-bien « tirer la substance de la matière et excuser le trop rude langage de l’auteur. » C’est la pensée de Rabelais : « ouvrir la boîte pour en tirer la drogue... briser l’os pour en sucer la moelle. »

La Monographie de l'œuvre de Palissy, à la page 18, reproche à l'auteur de s’être seulement intitulé « inventeur des rustiques figulines du Roy et de la Royne mère, » et de n’avoir pas, comme au livre de 1563, ajouté « et de Mgr le duc de Montmorency. » Elle trouve la raison de cette suppression dans une rupture ou au moins un grand refroidissement provoqué par les dissidences religieuses. Mais Antoine de Pons était aussi bon catholique qu’Anne de Montmorency. Puis, le connétable était mort dés 1567. Palissy ne pouvait donc mettre ce nom en tête de son volume.

Passionné pour la diffusion des lumières, maître Bernard, en tête de son livre, annonce que le lecteur, qui ne comprendrait pas bien ou aurait besoin de plus amples explications, pourra demander à l’imprimeur la « demeurance » de Palissy ; il l’y « trouvera toujours prest à faire lecture et démonstration des choses contenues » dans l’ouvrage. Avouons qu’on ne peut pousser plus loin la complaisance. On lui a durement reproché de n’avoir pas voulu divulguer le secret de ses émaux. Les émaux étaient son gagne-pain et la vie de sa famille. Ici son existence n’est plus en cause ; il livre toutes ses connaissances avec un désintéressement bien rare.

Dans ce second ouvrage se trouvent les qualités du premier. Le sujet, plus sérieux, y laisse moins de place peut-être à la fantaisie. La langue y est la même. Palissy n’est point un de ces écrivains que j’appellerais amateurs. Il n’écrit pas pour écrire, mais pour prouver. Il n’y a rien du rhéteur chez lui, il ignore l’artifice. L’art pour l’art lui paraît une occupation d’oisif. Lui n’a pas le temps de s’amuser à composer. Tout arrive de prime-saut. Les pensées et les mots se présentent ; ils sont les bienvenus ; Une va pas chercher si d’autres seraient meilleurs. D’ailleurs, ils sont toujours bons. Il corrigeait cependant ; nous en avons la preuve, une preuve surprise au secret du cabinet par la maladresse de l’imprimeur. Mais ce n’est là que le respect du public, et la crainte que devait lui inspirer son peu d’instruction littéraire.

Comme tous les écrivains pratiques, l’auteur des Discours admirables cherche avant tout à éclairer et à convaincre. César racontant ses Mémoires ne songe pas aux harangues de Tite Live, aux portraits de Tacite, aux réflexions morales et politiques de Salluste. Le style de Palissy est éminemment démonstratif. Théorique est là ; il faut la réduire au silence. Il ne s’y épargne pas. Avouons aussi que souvent l’adversaire y met de la bonne volonté et puis Pratique a des arguments parfois irrésistibles : « Si est-ce que tu n’as garde de me faire croire une telle bauasse, dit-elle, page 272. Ailleurs, page 266 :

« J’ai trouvé autrefois des amis comme toy qui trouuoient fort étranges mes propos et crioiyent après moy comme au renard, que bien souvent l’en estois honteux toutefois ie faisois tousiours mon compte que la science n’a plus grand ennemi que l’ignorance. À présent l’on a garde de m’en faire rougir : ie suis trop asseuré en mon affaire. »

Quand il veut affirmer et prouver sa thèse, le style est net, franc, précis. C’est l’homme pressé d’arriver au but. Voyez cette page 165, où il donne sa théorie des sources. Je défie qu’on trouve une meilleure dans ce genre, et il y en a beaucoup de semblables dans les Discours admirables.

La simplicité est une des principales qualités du style de Palissy. Mais chez lui elle s’allie très-bien au pittoresque, à l’élévation, à l’énergie. Le vieux Caton avait raison c’est du cœur que vient l’éloquence. La pensée dans les ouvrages du potier n’est qu’un élan de l’âme ; de là une originalité véritable et un relief saisissant. On ne trouvera pas de passages plus beaux que son Art de terre. Il y raconte ses déboires et ses souffrances ; et le ton, tout en restant simple, s’élève à une grande hauteur. L’émotion maîtresse d’elle et s’exprimant dignement, n’est-ce pas la véritable éloquence ? Nous ne transcrirons rien de ce récit, véritable chef-d’œuvre ; il a été suffisamment analysé. Voyez encore, page 302, un passage où il raconte les mésaventures d'apprentis émailleurs. C’est un exemple de l’enjouement, du pittoresque et de l’agrément avec lesquels il sait narrer.

La dialectique se cache sous les fleurs ; le raisonnement, même serré, est dissimulé par les grâces de l’expression. La logique l’emporte ; il s’y laisse aller mais l’image naïve, le terme heureux suit. Le plan n’est pas toujours bien arrêté ; il vagabonde de temps en temps. Mais comme l’enfant à l’école buissonnière, s’il fait un détour, c’est pour courir après une plante rare ou un insecte merveilleux. Suivez-le ; cette excursion sera profitable, et peut-être en prenant le sentier fleuri, ne vous serez-vous peut-être pas bien éloigné du chemin direct.

En convainquant par la force du raisonnement, Palissy pénètre par l’énergie, et charme par une certaine naïveté. C’est un homme de la nature. Il a vécu au milieu de la campagne. Il en a rapporté un certain parfum bienfaisant, comme l’odeur suave des foins coupés ou les balsamiques émanations des chèvrefeuilles et des clématites. De plus, la foi lui a fait voir dans la création la main d’un Dieu miséricordieux et puissant. Homme des champs et chrétien convaincu, s’il écrit, vous devez retrouver dans ses paroles l’admiration de la nature et l’amour de Dieu. Ajoutons qu’il était peintre. De son métier il transporte quelque chose dans son art. À chaque page on sent cette tendresse pour les objets inanimés, les fleurs, les plantes. Virgile n’a pas plus d’affection pour ces pauvres animaux qui meurent de la maladie, oiseaux à qui l’air même est funeste, jeunes taureaux qui rendent leur âme innocente devant la crèche pleine :

Dulces animas plena ad præsepia reddunt.

Qu’on se rappelle les lignes où Palissy parle de cette branche toute froissée, toute meurtrie par la serpe ébréchée, et qui ressemble au bras de l’homme qu’un chirurgien maladroit vient d’amputer. On voit là le philosophe, le chrétien, l’agriculteur, le poële, l’artiste, en un mot une belle âme.

Même après la publication de son livre qui les résumait, Bernard Palissy continua ses conférences. Il les faisait encore en 1584, puisqu’à cette date La Croix du Maine écrit dans sa Bibliothèque : « Il fait des leçons de sa science et profession. » Il ne devait pas tarder à les suspendre, et pour toujours. L’orateur avait alors soixante-quatorze ans, et la Ligue troublait Paris.

L’Union ou Sainte-Ligue, formidable association, avait commencé en 1576. En face de la fédération calviniste qui appelait les Allemands et les Anglais à son secours, les catholiques avaient compris qu’ils ne résisteraient qu’en s’unissant. Abandonnés ou trahis par leurs chefs, les catholiques résolurent de ne compter que sur eux. Toute concession à l’hérésie était un crime ; il fallait à tout prix maintenir l’orthodoxie et la maintenir contre le roi lui-même. Car, ainsi le déclaraient les états généraux de 1576, la religion catholique était une loi fondamentale du royaume qui ne pouvait être changée qu’avec l’accord et le consentement des trois états. Le roi n’était vraiment roi, et la nation ne lui devait réellement obéissance, que du jour où il avait juré obéissance aux lois primordiales du royaume, et le catholicisme était une de ces lois. C’était la doctrine du moyen âge. Le peuple, malgré les efforts des légistes qui tendaient à rendre la royauté omnipotente, indépendante de toute condition et de toute obligation, à la mettre au-dessus des lois, ou plutôt à en faire la loi suprême, avait conservé la vieille notion de lois antérieures et supérieures à la monarchie. Puisque le roi était prêt à violer le pacte, on devait l’en empêcher, et s’il s’obstinait, s’il le brisait, eh bien ! tout lien entre lui et la nation était rompu. La loi salique elle-même fléchissait ; et le peuple, devant ce contrat déchiré, désormais libre, rejetait la race des Valois, incapable de régner, et la branche des Bourbons, inapte au trône, comme ne remplissant pas les conditions exigées, et choisissait ailleurs un autre chef.

Née des besoins du temps, la Ligue se répandit avec une vitesse incroyable. Les villes s’empressèrent d’y entrer. Consacrer au maintien de la religion catholique toutes ses actions, sa fortune et sa vie ; pour cela obéir aveuglément au chef choisi, se dévouer corps et âme à ses frères d’association, et poursuivre jusqu’à la mort les traîtres, telle fut la loi, la règle et le but. Le peuple uniquement zélé pour sa loi et son indépendance n’y cherchait que cela. Quel intérêt autre avaient ces bourgeois et ces artisans ? Attachés à la monarchie, ils étaient encore plus dévoués au catholicisme. Ils auraient toujours un maitre, Valois, Bourbon ou Lorrain ; mais Dieu ôté, que leur resterait-il ? Et si, avec leur culte séculaire, leurs croyances profondément enracinées, et les cérémonies de l’Église, leurs fêtes et leurs joies, on leur enlevait encore leur nationalité, menacée à la fois par les Allemands et les Anglais, leurs mortels ennemis, que deviendraient-ils, sans patrie sur le sol natal, sans Dieu devant les temples élevés par leurs pères ? Explosion d’indignation, de craintes et de fierté patriotique, la Ligue fut une grande et populaire croisade contre le calvinisme, contre la féodalité protestante et contre l’étranger. Déplorons ses excès. Dans ce déchaînement des passions religieuses il y eut des crimes. Dans ce zèle pour la défense de la foi il y eut du ridicule ; dans cette triple lutte pour la foi, l’indépendance civile et l’autonomie nationale, il y eut des torts. La Satyre Ménippée nous l’a dit ; elle nous a rendu grotesques ces efforts des bourgeois pour se maintenir libres et catholiques, et d’un peuple entier prenant en propres mains sa cause mal protégée et trahie par l’ineptie, la faiblesse, l’ambition ou la duplicité. Le but secret, en effet, des vrais chefs de la Ligue, était un changement de dynastie où nous voyons fort bien ce qu’y eût gagné la maison de Lorraine, mais non aussi clair ce que la nation y eût trouvé d’avantageux, le peuple de bien-être et de meilleur. Le protecteur de la Ligue, de son côté, le roi d’Espagne, avait aussi ses vues : il espérait bien l’asservissement de la France. Ainsi la religion pour les chefs n’était qu’un masque. Ligueurs et protestants s’entendaient sur ce point. Le roi de Navarre et le duc de Guise se pouvaient donner la main... « Pour la religion dont tous les deux font parade, disait au jeune de Thou, Michel de Montaigne, c’est un beau prétexte pour se faire suivre par ceux de leur parti ; mais la religion ne les touche ni l’un ni l’autre. » Il n’en est pas moins vrai que la bourgeoisie et le peuple qui créèrent, formèrent et soutinrent l’association, n’étaient animés que par le désir de sauver leur foi menacée. Politiques à vues courtes, emportés par l’ardeur, ils ne virent pas on ils allaient, et qu’en appelant Philippe II comme contre-poids à Élisabeth et aux princes allemands, ils se préparaient un maître redoutable dont ils auraient eu autant à souffrir que les huguenots. Aussi, tout en approuvant leurs bonnes intentions, faut-il reconnaître leurs erreurs, blâmer leurs fautes et flétrir leurs crimes.

À chaque entreprise des huguenots, à chaque démarche intempestive de Henri III, la Ligue répond par un redoublement d’ardeur et d’imprécations, et s’accroît avec le danger. Condé revient à la Rochelle en janvier 1586 escorté d’une escadre anglaise et nanti de l’or d’Élisabeth. Théodore de Bèze parcourait les États germaniques et amenait les luthériens d’outre-Rhin au secours des calvinistes de France. La Ligue accepte les secours de Philippe II, et puise à pleines mains dans ses coffres. Ce fut bien autre chose quand Élisabeth eut fait condamner Marie Stuart, le 26 octobre 1586, et qu’elle eut prouvé, en tranchant la tête de sa rivale (18 février 1587), que devant l’assassinat juridique la majesté des rois n’était pas plus inviolable que devant le poignard des sicaires. On accusa le roi de Navarre, le prince de Condé, les chefs du parti d’avoir répondu par un conseil de mort à la demande d’avis d’Élisabeth, et l’on eut raison : car d’Aubigné, l'historien protestant, le raconte et dit : « Je suis certain de ces choses-là. » L’animadversion contre Henri III était si violente qu’on lui fit aussi un crime de ce meurtre, bien qu’il eût essayé de l’empêcher. Jusqu’alors les chefs avaient pu diriger le mouvement. Ils durent s’avouer impuissants à le contenir. C’est le peuple qui les poussait, c’est-à-dire une masse ignorante et fanatisée. Tous ceux qui étaient soupçonnés, non pas d’hostilité contre la Sainte-Ligue, mais seulement d’indifférence pour le salut de la foi, étaient molestés, menacés, emprisonnés. Les haines particulières dans ces troubles avaient beau jeu. Combien de bons catholiques furent traités comme huguenots !

Bernard Palissy avait deux fois échappé à la mort. Il n’évita pas alors la prison. Ses protecteurs étaient morts ; il était vieux et incapable de fuir. Le souvenir de ses services était affaibli ou perdu. Peut-être même l'éclat de ses leçons avait appelé sur lui l’attention. Il fut dénoncé par un de ses anciens coreligionnaires et arrêté en 1587 ou 1588.

Le potier géologue eût été digne d’être oublié.

Il se trouvait parmi les Seize un furieux persécuteur des protestants. Mathieu de Launay, né à la Ferté-Alais (Seine-et-Oise), d’abord prêtre catholique et docteur en théologie, avait en 1560 jeté le froc aux orties pour se marier. Les protestants avaient avec joie accueilli l’apostat, et, comme dédommagement, avaient fait de ce prêtre infidèle un homme vêtu de noir qui dit des choses honnêtes, selon l’expression de Joseph de Maistre. Mathieu de Launay fut ministre en divers endroits, notamment à Heidelberg. Il était en dernier lieu à Sedan depuis plusieurs années, lorsque la découverte de ses relations adultères avec une cousine, l’obligea à s’enfuir. Il vint à Paris. Là, reconnaissant ses erreurs, il rentra dans le sein de l’Église romaine. Ses talents, son éloquence, son repentir lui valurent la protection des Guises. Il fut nommé chanoine de Saint-Gervais, à Soissons. Par ses prédications, il entraîna cette ville dans le parti de la Ligue. Pour récompenser son zèle, ses protecteurs le firent venir à Paris. Il avait besoin de zèle pour faire oublier son passé ; il ne s’y épargna pas. Avec Jean Compans, marchand drapier, un des échevins de Paris après la journée des Barricades, qui, comme lui, avait abjuré le protestantisme, il devint un des plus ardents persécuteurs des huguenots. Bernard Palissy fut malheureux de se rencontrer sous sa main. Il demandait instamment qu’on le conduisit au supplice ; et l’assassinat du duc de Guise, en excitant les haines populaires contre les calvinistes, donnait du poids à ses prières.

L’illustre prisonnier trouva un protecteur où certes il ne l’attendait pas. Ce fut le chef de la Ligue lui-même. Le duc de Mayenne s’opposa aux impatients de son parti. Était-ce bienveillance pour le potier ? Peut-être. C’était avant tout douceur de caractère, crainte de s’attirer l’animadversion par le supplice d’un faible vieillard. En pleine Ligue, les idées de tolérance faisaient chaque jour des progrès, et un historien protestant, le fanatique Agrippa d’Aubigné, qui n’est pas suspect ici, appelle cette époque « un siècle désacoustumé aux bruslements. »

Le duc de Mayenne toutefois n’osa pas rendre la liberté au captif. Il fit ce qu’il était possible de faire ; il eut soin que le procès traînât en longueur. Le 31 janvier 1588, Henri III se rendit aux prisons. La visite aux prisonniers est une de ces œuvres pies que recommande le catholicisme ; et le roi, qui se faisait un devoir d’assister aux processions en habit de pénitent, n’avait garde de négliger cette pieuse pratique. Débauché et crédule, il savait allier l’orgie et la religion. Peut-être aussi trouvait-il là l’occasion d’exercer l’éloquence théologique dont il était fier, contre l’obstination de quelque huguenot. C’est ce jour-là qu’il aurait vu Palissy. M. Henri Martin l’affirme (Histoire de France, tome X, page 76), et tous les biographes sans exception. Or, Henri III n’a pas vu Bernard Palissy à la Bastille, et surtout il n’a pas eu avec lui le colloque que l’on rapporte. Le fait a été si souvent répété, on a si souvent réédité le texte d’Aubigné, tous les historiens sont tellement unanimes sur ce point, et la foule s’accorde si bien avec les biographes, que l’erreur n’est pas facile à dévoiler, et qu’il est besoin de quelques efforts pour démontrer l’invraisemblance et la fausseté de cette anecdocte. On nous permettra donc d’y insister un peu.

Voici comment, au chap. VII de la Confession de Sancy, s’exprime d’Aubigné. Le chapitre est intitulé : DE L'IMPUDENCE DES HUGUENOTS. Ces mots seuls en révèlent l’esprit : « Mais sans compter les hardiesses de ceux qui en font profession, que direz-vous du pauvre potier M. Bernard, à qui le même roy parla un jour en cette sorte : « Mon bonhomme il y a quarante-cinq ans que vous êtes au service de la reine ma mère et de moi ; nous avons enduré que vous ayez vécu en votre religion, parmi les feux et les massacres ; maintenant je suis tellement pressé par ceux de Guise et mon peuple, qu’il m’a fallu malgré moi mettre en prison ces deux pauvres femmes et vous : elles seront demain brûlées et vous aussi, si vous ne vous convertissez — Sire, répond Bernard, le comte de Maulévrier vint hier de votre part pour promettre la vie à ces deux sœurs si elle voulaient vous donner chacune une nuit. Elles ont répondu qu’encore, elles seraient martyres de leur honneur comme de celui de Dieu. Vous m’avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moi, mais moi j’ai pitié de vous qui avez prononcé ces mots : J’y suis contraint ; ce n’est pas parler en roy. Ces filles et moi qui avons part au royaume des cieux, nous vous apprendrons ce langage royal que les Guisarts, tout votre peuple et vous ne sçauriez contraindre un potier à fléchir les genoux devant des statues. » Voyez l’impudence de ce bélître ! Vous diriez qu’il aurait lu ce vers de Sénèque : On ne peut contraindre celui qui sait mourir : qui mori scit, cogi nescit. » (Confession de Sancy) chap. VII.

Remarquons que ce passage est extrait d’un pamphlet. La Confession catholique du sieur de Sancy est avant tout une œuvre de passion extrême. Le huguenot y sacrifie impitoyablement à ses haines tout ce qui n’est pas de sa foi. Son maître lui-même, Henri IV, n’y est pas épargné d’Aubigné ; n’a d’admiration que pour les réformés. Ainsi d’une part sa licence excessive, de l’autre le travestissement des personnages poussé jusqu’au burlesque, les calomnies dont il charge ses adversaires, et sa manifeste partialité, doivent nous mettre suffisamment en garde contre ses assertions, et nous le rendre suspect même lorsqu’il pourrait dire la vérité.

En lisant ce passage, on sera frappé du ton qui y règne. Les paroles du roi sont convenables, on y sent la bienveillance. N’a-t-il pas un désir sincère d’épargner le supplice au prisonnier ? La réponse de Palissy n’est pas fière ; elle est insolente. On peut être ferme en sa foi, mais il est mal de répondre à une parole bienveillante par une grossièreté ; Palissy pouvait-il tenir ce langage ? Demandons-nous-le de bonne foi. Il a soixante-dix-huit ans ; il est en prison, il n’a reçu que des marques de bonté de Henri III et de sa mère. À défaut de reconnaissance, il devait au moins du respect au roi qui daignait le venir visiter dans son cachot et tenter un suprême effort pour le sauver. J’ai assez bonne opinion du cœur de Palissy pour croire qu’il n’a pas manqué à ce simple devoir. Cette leçon, adressée avec tant de hauteur par le potier Bernard au roi de France, me paraît être une invention de l’auteur. Elle est tout à fait dans le genre de d’Aubigné ; c’est certainement ce que le terrible batailleur, serviteur dévoué de Henri IV, eût dit à Henri III. Le personnage s’y révèle tout entier sous l’écrivain. Lisez ces lignes avec attention ; vous y reconnaîtrez la tournure concise, énergique, la pensée antithétique si chère à d’Aubigné. Un mot à la fin de la scène, va trahir l’intention de l’auteur. Agrippa d’Aubigné, on le sait, est un poëte, un artiste plus encore qu’un historien. Il sait embellir les faits. Les événements semblent ne lui être qu’un prétexte à tableaux. Il peint avec de vives couleurs et ne l’ignore pas. C’est lui qui créa par son Histoire universelle (tome II, livre I, chapitre II), cette fameuse lettre du vicomte d’Orthez à Charles IX qu’il résuma dans ce vers de ses Tragiques :

Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonne,

sans se douter qu’on découvrirait en 1850 des lettres qui montreraient ce même vicomte d’Orthez comme le plus acharné persécuteur des réformés. S’il trouva bon de faire écrire au gouverneur de Bayonne une lettre de son invention, il peut bien prêter au potier Palissy un mot de Sénèque. Il avait besoin de ce mot ; il l’a mis en la bouche du prisonnier.

C’est au vers 426 de l’acte II de l’Hercule furieux, Hercules furens. Hercule après avoir épousé Mégare, fille de Créon, roi d’Athènes, était descendu aux enfers. Pendant son absence, Lycus, qui a excité une sédition et s’est emparé du trône, veut donner une apparence de légitimité à son usurpation. Il presse la femme d’Hercule, Mégare, fille des anciens rois, de l’épouser ; et sur son refus, il la menace d’employer la force.

LYCUS. — J’emploierai la force !

MÉGARE. — Qui peut céder à la violence ne sait pas mourir.

Cogere !Cogi qui potest, nescit mori. La citation n’est pas exacte. Sénèque dit : Cogi qui potest, nescit mori. Agrippa d’Aubigné écrit : Qui mori scit, cogi nescit. Les termes sont changés ; au fond la pensée est la même. L’auteur lançais, en transcrivant la phrase de mémoire probablement, a cédé à son goût pour l’antithèse. Du reste une pointe de plus ne faisait pas de tort à Sénèque.

Je le demande : l’identité des situations n’amène-t-elle pas le soupçon à l’esprit ? Le pamphlétaire n’a-t-il pas pu combattre les catholiques avec des armes empruntées à Sénèque ? La réponse de Mégare est belle. Il l’a trouvée telle, et a pensé qu’il serait glorieux pour le protestantisme si quelque huguenot la faisait au faible Henri III. Vétille, dira-t-on ? Cogi qui potest, nescit mori ; ou bien, Qui mori scit, cogi nescit, qu’importe ? En effet, le point est peu grave. La citation est inexacte, voilà tout. Mais examinons le récit lui-même.

« Il y a quarante-cinq ans, dit le roi à Palissy, que vous êtes au service de la reine et de moi. » Le sens exigerait peut-être « ou de moi. » Passons. Ce chiffre de quarante-cinq ans est formel. Nous sommes en 1588 ; il nous reporte donc à 1543. Or, en 1543, que faisait Maître Bernard ? Il tâtonnait « en ténèbres » pour trouver l'émail. Il y travaillait depuis déjà quatre ou cinq ans, et il y employa seize ans, de 1539 à 1555.

Je sais qu’à cette époque 1543, il fut employé pour la gabelle. Les commissaires, envoyés en Saintonge pour établir l’impôt du sel, le chargèrent de lever le plan des marais salants de la contrée. Mais cette commission dura quelques mois ou un an au plus. Quand son travail fut terminé, il retourna à ses fours. Peut-on admettre qu’il ait continué à émarger, quand il ne fit plus rien, et qu’il restait au service royal, quand il ne vivait plus que pour ses chers émaux ?

L’époque où Bernard Palissy entra réellement au service de Catherine de Médicis, c’est 1566. De 1566 à 1588 il ne s’écoula jamais que vingt-deux ans. Nous sommes loin de quarante-cinq. Veut-on reporter la date au moment où, sur la recommandation du connétable Anne de Montmorency, Maître Bernard reçut le titre d’inventeur des rustiques figulines du roi et de la reine sa mère ? Nous n’arriverons qu’à 1562.

Mais voici qui est plus fort. Catherine de Médicis ne fut régente qu’en 1560, à la mort de son fils aîné François II, et à l’avènement de son fils mineur, Charles IX. Palissy n’a pu être au service de la reine mère qu’à partir de ce moment. Enfin François Ier ne mourut qu’en 1547. Catherine de Médicis, jusqu’alors dauphine, ne devint reine qu’à cette époque par l’avènement au trône de son époux, Henri II. Comment Bernard a-t-il pu être, en 1543, au service d’une reine qui ne fut reine qu’en 1547, quatre ans plus tard ? Henri III n’était pas un grand savant, un profond érudit, un chronologiste habile ; mais il devait connaître le millésime de la mort de son grand-père, de l’avènement au trône de sa mère. Il n’a pas confondu Charles IX et François Ier.

N’est-ce pas là une preuve que d’Aubigné n’avait pas bien entendu la conversation du prince ? Il a mis quarante-cinq ans, comme il aurait écrit vingt-cinq. Je ne veux pas insister ; mais je note que les écrivains véridiques ne commettent pas de ces bévues. On a remarqué dans le passage de l’historien calviniste que Palissy n’est pas seul en prison. Il a près de lui deux femmes, « deux sœurs, » détenues comme lui pour cause de religion, et qui, dit le roi « seront brûlées demain. » Quelles sont ces filles ? D’Aubigné ne les nomme pas ici. Mais dans son Histoire universelle, il a été moins réservé, et il les appelle les « deux filles de Sureau. » Ce sont bien là les « deux sœurs » qui périrent par le feu en juin 1588.

À la façon dont s’exprime l’auteur de l’Histoire universelle, il semble croire que ces deux femmes avaient pour père un Sureau. Il y eut à cette époque un Sureau qui joua un certain rôle. Hugues Sureau, dit du Rozier, fameux ministre protestant, fut d’abord pasteur à Orléans. Il abjura le calvinisme en 1572 pour échapper à la Saint-Barthélemi. Catholique éloquent, il fut envoyé par Charles IX à Henri de Bourbon, à Henri de Condé, à Marie de Clèves, à François d’Orléans, puis à la duchesse de Bouillon, pour essayer de ramener au giron de l’orthodoxie ces illustres appuis de l’hérésie. Plus tard, il se retira à Francfort où il revint au protestantisme. Bayle, à l’article du Rozier, affirme qu’il mourut de la peste dans cette ville avec sa femme et ses enfants en 1575. Il ne peut donc être question des filles de ce Sureau-là en 1588, comme quelques-uns l’ont pensé. Le Duchat, dans ses Commentaires sur la Confession de Sancy, suppose qu’il s’agit d’un autre Sureau. Mais l’auteur et le commentateur se sont également trompés.

Ces captives n’étaient point « filles de Sureau. » Elles avaient pour père Jacques Foucault, procureur au parlement de Paris. Une d’elles, Radegonde Foucault, avait épousé Jean Sureau, garde des sceaux de Montargis. C’est ce qui a trompé Agrippa d’Aubigné. Il les croit nées d’un Sureau parce que l’une portait ce nom depuis son mariage. C’est une nouvelle erreur ajoutée aux précédentes.

Continuons : nous allons voir une faute bien plus grave.

Radegonde Foucault, restée veuve de Jean Sureau avec trois enfants en bas âge, s’était retirée dans un petit domaine qu’elle possédait à Pierrefitte. Dénoncée comme hérétique par un de ses créanciers, elle fut arrêtée, le 29 octobre 1587, en vertu de l’édit du 23 avril 1587, qui obligeait les protestants à sortir du royaume sous quinze jours. Le même jour on s’empara aussi de sa sœur Claude, qui habitait Paris. Elles furent enfermées dans les prisons du Châtelet. Le 7 novembre suivant, elles reçurent la visite du curé de Saint-Séverin qui, avec le secours de deux docteurs de Sorbonne et de deux jésuites, essaya mais inutilement de les convertir. Ici se présente une importante question. Où furent mises les deux sœurs ? à la Bastille ou au Châtelet ? Le texte d’Agrippa d’Aubigné n’est point obscur. Elles sont dans la même prison que Palissy, c’est-à-dire à la Bastille. « Il m’a fallu, dit le roi, mettre en prison ces deux pauvres femmes et vous. » Et Maître Bernard dans sa réponse montre qu’il connaît les plus intimes particularités qui les intéressent : nul doute à ce sujet. Malheureusement, d’Aubigné qui les croit filles de Sureau, les fait jeter à la Bastille où elles ne mirent jamais les pieds. La France protestante, d’accord avec l’Estoile, d’accord avec le Martyrologe protestant, raconte qu’après la journée des Barricades et la fuite de Henri III, le Châtelet qui les tenait prisonnières les condamna à être pendues, puis brûlées (mai 1588). Elles en appelèrent au Parlement qui les fit transférer à la Conciergerie. La populace, ameutée dans la cour du palais, demanda leur supplice avec de telles menaces que, malgré les instances de sa mère, le duc de Guise n’osa intervenir en leur faveur. Le parlement confirma la sentence. Les deux sœurs furent conduites à la potence, le 28 juin 1588. Le peuple en fureur n’attendit pas que l’aînée fût étranglée ; il coupa la corde et elle acheva de périr dans les flammes. Voilà les faits racontés dans tous les détails par des écrivains compétents. Aucune mention de la Bastille : d’octobre 1587 à mai 1588, le Châtelet : puis de mai à juin, la Conciergerie, telles sont les deux seules étapes que firent les prisonnières avant d’aller à la mort. La Bastille n’exista pour elle que dans l’imagination féconde de l’historien.

Il n’entre point dans mon sujet de discuter le plus ou moins d’authenticité des honteuses propositions que, d’après le pamphlétaire, leur fit faire le roi par le comte de Maulévrier. Je remarque d’abord que Charles-Robert de la Marck, comte de Maulévrier, était catholique, et catholique aussi dévoué que son frère Henri-Robert de la Marck, prince de Sedan, était calviniste ardent. C’en est assez pour que le protestant fanatique ne craigne pas de diffamer un de ses adversaires religieux. Ensuite les biographes huguenots, si bien informés de ce qui concerne les deux sœurs et qui n’auraient pas manqué de signaler le fait à leur honneur, se taisent. Ce silence n’est-il pas une preuve sans réplique ? D’Aubigné aura inventé l’anecdote pour jeter un peu plus d’odieux sur Henri III. Après tout, il reste la question de savoir comment, à la Bastille, Palissy a pu connaître si minutieusement ce qui se passait au Châtelet.

Mais d’Aubigné lui-même va nous servir de témoignage contre d’Aubigné. Il a fait deux fois le même récit. Confrontons les deux narrations.

Voici ce que dans le tome III, imprimé en 1620, pages 216 et 217, chapitre Ier livre III, on lit à la date de 1589 :

« II y avoit alors quelques prisonniers pour le fait de la religion, desquels on voulut qu’il (le duc de Mayenne) sollicitast la mort, comme avoit fait lors des barricades le duc de Guise, son frère, en la personne des deux filles de Sureau ; mais il refusa cet office, tant selon son naturel que pour avoir veu la réputation de son frère en avoir esté tachée, en un siècle désacoustumé aux bruslemens ; pour marque de quoi il estoit advenu à la mort de ces deux que le peuple les trouvant belles, et un vieillard aiant monté sur une boutique pour s’escrier : Elles vont devant Dieu ! le peuple, au lieu de sauter au colet de cet homme, respondit par quelques gémissements.

Launai, autrefois ministre et maintenant un des Seize, sollicitoit qu’on menast au spectacle public le vieux Bernard, premier inventeur de poteries excellentes ; mais le duc fit prolonger son procès, et l’âge de quatre-vingt-dix ans qu’il avoit en fit l’office à la Bastille. Encor ne puis-je laisser aller ce personnage sans vous dire comment le roi dernier mort lui aïant dit : « Mon bonhomme, si vous ne vous accommodez pour le fait de la religion, je suis contraint de vous laisser entre les mains de mes ennemis, » la responce fut : « Sire, j’estois bien tout prest de donner ma vie pour la gloire de Dieu ; si c’eust été avec quelque regret, certes il seroit esteint en aïant ouï prononcer à mon grand roi : Je suis contraint. C’est que vous et ceux qui vous contraignent ne pourrez jamais sur moi, parce que je sais mourir. »

Les deux versions sont les mômes. Et pourtant qui donc ne sentira, à la simple lecture, une différence de ton ? L’historien a compris que ce qui était de mise dans un pamphlet ne pouvait l’être dans une œuvre sérieuse. Palissy y est ferme sans arrogance. Cependant, à la manière dont cette anecdote est amenée, on voit le désir de l’accréditer en la rééditant. Elle ne se lie pas au récit ; c’est un pur hors-d’œuvre.

Dans cette seconde version, plusieurs faits ont disparu. Plus de Catherine de Médicis, plus de quarante-cinq ans de service, plus de comte de Maulévrier. Ce n’est pas un oubli, c’est une suppression bien votontaire, c’est l’aveu d’une première erreur. En réfléchissant, l’historien aura compris ses fautes, et il les reconnaissait en ne les répétant plus. Ainsi le président Hénault qui, dans la première édition de son Abrégé chronologique en 1744, admettait avec un dit-on le fait de Charles IX tirant sur les protestants le matin de la Saint-Barthélemi, le retrancha complètement des éditions subséquentes, avouant par là qu’il avait commis un mensonge historique.

Mais le second récit, dépouillé des erreurs du premier, est-il vrai ? Faut-il regarder comme authentique cette visite plus simple de Henri III et ce langage de Maître Bernard, plus modeste avec autant de fermeté ? Je réponds : Pas davantage.

D’Aubigné n’est pas un témoin oculaire ; il n’a pas assisté à l’entrevue. Grâce à ses Mémoires et à son Histoire, nous avons presque jour par jour le détail de ses faits et gestes pendant ces années 1587, 1588 et 1589. II était partout, sauf à Paris. Au commencement de 1587, il fait une reconnaissance à Talmont, en Poitou, tombe quatre mois malade, puis s’achemine par Taillebourg et Saintes, et combat à la bataille de Coutras (20 octobre 1587). De là, il assiste au siège de Beauvoir-sur-Mer, en Poitou, avec le roi de Navarre, Il est à Saint-Jean-d’Angély, lorsqu’y parvint la nouvelle de l’assassinat du duc de Guise (23 décembre 1588). Puis arrivèrent la prise de Niort et celle de Maillezais, où il demeura gouverneur. D’Aubigné n’a donc pu avoir l’anecdote que de seconde main. La lui a-t-on rapportée fidèlement ? la lui a-t-on même rapportée ? Tout ce que je viens de raconter prouve clairement qu’il l’avait prise dans son imagination. Il aura connu l’emprisonnement de Palissy, la mort des Foucaudes, la visite de Henri III au Châtelet ; de tous ces incidents compliqués d’une réminiscence de Sénèque, il aura composé le petit roman que nous avons lu. L’invraisemblance y saute aux yeux les erreurs y abondent ; on y constate un alibi. En faut-il davantage pour mettre au rang des fables ce récit si soigneusement arrangé ? La vérité n’a pas ces couleurs apocryphes.

Pour achever les démonstrations, lisons la narration d’un autre contemporain, plus exact que d’Aubigné, témoin oculaire de ce qui se passait alors à Paris, et de plus, ami particulier de Palissy.

Voici d’abord ce qui regarde les Foucaudes, et la visite de Henri III aux prisons. On trouvera le passage à la page 245, tome I, 2e série, de la collection Michaud dans le registre journal de Henri III, par Pierre de l’Estoile :

« Le dimanche dernier jour de ce mois, 31 janvier 1588, le Roy visita les prisonniers, accompagné des curés de Saint-Eustache et de Saint-Séverin, et estant venu au petit Chastelet, il se fit amener deux pauvres filles de la religion qu’on nommait les Foucaudes, prisonnières pour n’avoir obéi à ses édits et ne vouloir aller à la messe, auxquelles il parla assez longtemps jusques à les prier de ne vouloir demeurer plus longtemps opiniâtres en leurs hérésies, et lui promettre seulement de retourner à la messe, et prit le Roy le loisir d’une bonne heure, durant laquelle ils disputèrent fort et ferme... Il ne fut possible de les vaincre, sinon par bourrées et fagots auxquels pour conclusions ils les renvoyèrent comme hérétiques damnables, et brûlables, et ce en la présence du Roy qui dit qu’il n’avait jamais vu femmes se défendre si bien que celles-là, et de mieux instruites en leur religion et hérésie. »

Et de Palissy pas un mot ! Quoi ! de l’Estoile mentionne le colloque du roi et des deux sœurs, et il n’aura pas une syllabe pour Maître Bernard ? Bernard Palissy est son ami. Lui-même avouera qu’il a aimé et soulagé le potier saintongeois dans sa misère, et il ne signalera pas la visite que lui a faite le roi de France ! et il ne citera pas un mot de leur conversation, si bienveillante de la part du roi, si ferme de la part du sujet !

Écoutons maintenant ce que Pierre de l’Estoile dit de Maître Bernard. Il sera bon de comparer à la narration emphatique et prétentieuse de d’Aubigné, le passage de l'Estoile. Ici, rien d’apprêté. L’écrivain est ému, parce qu’il est sincère ; il raconte simplement ce qu’il fait et ne va pas demander à Sénèque une antithèse pour en orner la phrase de ce « bélistre. » Lisons le passage du Journal de Henri III, au tome II, page 115, de la collection Michaud et Poujoulat, à l’année 1590.

« En ce mesme an mourust aux cachots de la Bastitle de Bassi maistre Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, aagé de quatre-vingts ans, et mourut de misère, nécessité et mauvais traitements, et avec lui trois autres personnes détenues prisonnières pour la même cause de religion, que la faim et la vermine estranglèrent.

Ce bon homme en mourant me laissa une pierre qu’il appeloit sa pierre philosophale, qu’il assuroit estre une teste de mort, que la longueur du temps avoit convertie en pierre, avec une autre qui lui servoit à travailler en ses ouvrages : lesquelles deux pierres sont en mon cabinet, que j’aime et garde soigneusement en mémoire de ce bon vieillard que j’ai aimé et soulagé en sa nécessité, non comme j’eusse bien voulu, mais comme j’ai pu.

« La tante de ce bon homme qui m’apporta lesdites pierres, y estant retournée le lendemain voir comme il se portoit, trouva qu’il estoit mort et lui dit Bussi que, si elle le vouloit voir, elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où il l’avoit fait traisner comme un chien qu’il estoit. »

Il est inutile de faire remarquer combien cette version est plus vraisemblable. Pierre de l’Estoile connaît assez intimement Palissy ; « il l’a aimé et soulagé en sa nécessité. » Il est à Paris, il sait ce qui se passe exactement à la Bastille, il en est instruit par une tante de Maître Bernard. Son silence sur la visite de Henri III est significatif. Il n’eût pas manqué de le noter.

Pierre de l’Estoile est le seul qui nous parle d’une parente de Palissy. On ne connaissait de sa famille que Mathurin et Nicolas. Était-elle véritablement une tante à la mode de Bretagne ? C’est un point sur lequel nous pouvons faire toutes les conjectures. Tante ou cousine, elle devait être fort âgée. On ne voit qu’elle, du reste, à la mort du grand penseur. Ni femme, ni enfants. La peur les retenait-elle loin du grabat du prisonnier, ou le narrateur a-t-il négligé d’entrer dans de plus amples détails ? Quoi qu’il en soit, j’admets pleinement le récit de Pierre de l’Estoile, et je récuse comme apocryphe celui d’Agrippa d’Aubigné, d’Aubigné trop fécond satirique pour n’avoir pas inventé une histoire où le roi de France joue un rôle honteux, trop peu exact dans certaines parties, pour qu’on le croie sans examen sur le reste, et trop éloigné du théâtre des événements, pour en savoir pertinemment les particularités. Erreur de date, erreur de noms, alibi parfaitement démontré, invraisemblance de tels propos dans la bouche d’un sujet dévoué, pauvre, prisonnier et vieux ; silence d’un historien véridique, ami de Palissy, en faut-il davantage pour faire reléguer parmi les contes, le fait imaginé par d’Aubigné, et trop légèrement accepté jusqu’ici par les biographes ?

En écartant la scène qu’invente l’auteur de la Confession de Sancy, il n’en reste pas moins le récit authentique de Pierre de l’Estoile. Qu’avons-nous besoin d’enjolivements étrangers ? À quoi bon des phrases de parade et des citations travesties ? Voici Palissy, tel que nous l’avons vu. Il finit dans un cachot une vie commencée dans la pauvreté et continuée le plus souvent dans la misère. Le tableau est parfait. Il n’y a pas jusqu’à ce Bussi-Lecterc, qui ne vienne y montrer sa face hargneuse. Le procureur Leclerc, qui se faisait appeler Bussi en mémoire du fameux duelliste Bussi d’Amboise, favori un duc d’Anjou, et que le duc de Guise était allé prendre dans une salle d’armes pour en faire, le 14 mai, un gouverneur de la Bastille, devait bien cette insulte au cadavre de l’inventeur de l’émail.

Ainsi Palissy achevait dans un cachot une vie commencée dans la gêne, continuée dans la pauvreté. On ne peut s’empêcher de verser une larme sur ce vieillard et de déplorer cette fin. Voilà donc où l’ont conduit ses découvertes, son enseignement, ses travaux ! Ses services n’ont pu faire oublier sa religion ; le génie n’a pas trouvé grâce devant la haine ; la gloire, devant la vengeance. En vain les plus grands seigneurs le protègent, huguenots et catholiques. Il tombe sous les coups d’un obscur fanatique qui satisfait ses inimitiés particulières : résultat fatal des troubles civils ! les chefs allument l’incendie par ambition et se sauvent. Ce sont les petits qui y périssent.

Palissy mort, on ne songea plus guère à lui. L’ingratitude, on peut le dire, fut à la hauteur du bienfait. Le silence pesa lourdement sur sa tombe ; l’oubli se fit autour de son nom. Quelques hommes éminents, Réaumur, Fontenelle, Buffon seuls, de temps en temps, rappelèrent son souvenir qui périssait. Les erreurs qu’il avait combattues ne furent pas vaincues, et lui survécurent. Pouvait-on l’apprécier à sa valeur, quand les théories qu’il avait attaquées étaient partout maîtresses ? Voyez Descartes. Quelles bizarres hypothèses il émet, même après que Maitre Bernard les a ruinées ? Et pourtant, qui avait plus de titres que Palissy à l’attention de son époque et de la postérité ?

Bernard Palissy fut un génie à peu près universel. Comme tous les hommes supérieurs, il porta son regard de plusieurs côtés à la fois. Albert de Haller, botaniste, savant, médecin, s’occupait d’administration et de poésie. Robert Boyle était non-seulement physicien et géologue, mais encore philosophe et moraliste. Au seizième siècle surtout, les hommes sont encyclopédiques. La curiosité y fut tout d’un coup éveillée ; et dans le trouble, dans l’empressement, chacun se mit à marcher suivant plus d’une voie, tâtonnant un peu, trébuchant souvent. Nous ne parlons pas de Pic de la Mirandole. Un peu avant, Leo-Baptiste Alberti, poëte, mathématicien, peintre et sculpteur, avait élevé l’église de Saint-François de Rimini. Cellini, très-habile joueur de flûte et de cornet, orfèvre nielleur, dessinateur, statuaire et fondeur, construisait des machines mieux que les ingénieurs, pointait des pièces, dirigeait l’artillerie au siège de Rome, fabriquait ses armes et sa poudre, tuait un oiseau à deux cents pas, et le connétable de Bourbon éprouva la justesse de son tir. Léonard de Vinci, musicien et improvisateur, sculpteur et peintre, inventa des machines hydrauliques, indiqua les moyens d’aplanir les montagnes, de creuser des souterrains, de nettoyer des ports, de soulever de grands poids, de dessécher des marais, rendit l’Adda navigable l’espace de deux cents milles, et expliqua les coquilles fossiles par le retrait des eaux de la mer. Maître Bernard, artiste, fut aussi écrivain, géologue, physicien et chimiste.

Artiste, potier, émailleur, Palissy fut un héros. M. Brongniart l’a proclamé. Sa persévérance, sa ténacité pendant quinze ou seize ans sont vraiment étonnantes. Aussi a-t-il trouvé là le titre le plus populaire à sa réputation. Ses rustiques figulines ont répandu son nom. Genre inférieur, il l’a élevé au premier rang. Un plat de Maître Bernard est un tableau, tableau vivant, plein d’attraits par sa singularité même. La toile est consacrée aux dieux et aux rois. L’argile est due aux animaux rampants dont elle est si près. De couleuvres et de serpents, de crabes et de grenouilles, de coquilles et de plantes fluviales savoir former une scène, un paysage animé, n’est-ce pas créer ? Si le peintre se trompe, s’il donne à tort un coup de pinceau, qui réparera l’erreur ? Une fois la faïence au feu, il n’y a plus à retoucher. Le feu est maure. Quelle attention pour que la main ne s’égare pas en répandant l'émail ! Et malgré tout, que de mécomptes ! Attristé, soucieux, Bernard brise toutes les pièces défectueuses. Aussi, s’il y a des différences entre ses œuvres, il les faut attribuer au changement de manière, amené et par une transformation du goût public et par la nécessité de sa position qui l’obligeait à faire vite. Il est à regretter qu’il se soit proposé l’imitation comme fin et comme but. Il veut faire du trompe-l’œil. Il a réussi ; il a réussi admirablement. Mais enfin, ce n’est là qu’un métier. Le talent qu’il a déployé dans ce genre prouve jusqu’où il était capable d’aller, s’il s’était fait une autre esthétique. Admirons donc ses qualités étonnantes ; estimons à leur prix ces rustiques figulines arrosées de tant de larmes et où, en visant au métier, l’auteur a atteint l’art ; mais sachons modérer notre enthousiasme : Palissy a d’autres titres à nos éloges.

L’émailleur a fait tort à l’historien, à l’écrivain, au savant. On s’est obstiné à ne voir en Maître Bernard qu’un artiste incompris et persécuté, qui, à bout de ressources, jette ses meubles au feu pour achever une cuisson décisive. C’est lui ôter plus de la moitié de sa gloire. Dans son court récit des débuts de la Réforme en Saintonge, il nous a révélé une foule de détails intéressants, qu’on chercherait vainement ailleurs. Sa narration est simple ; c’est César plutôt que Tacite. Si les traits énergiques y sont moins fréquents, il y règne une certaine mélancolie qui est bien dans le ton et qu’on regretterait de n’y pas trouver. Malheureusement on y sent le sectaire ; il dissimule avec soin ce qui nuirait à son parti. L’impartialité est une vertu trop élevée pour qu’y puisse atteindre, du premier coup, celui qui a été victime des événements qu’il raconte. Mais en éclairant ses mémoires, impressions personnelles, à la lumière que nous apportent d’autres témoins oculaires, moins prévenus, plus dégagés de passions, on peut en tirer grand profit.

L’écrivain a un mérite remarquable, la naïveté. Mélange de finesse, de bonhomie et de force, son style plaît. Il ne frappe pas généralement par d’éloquentes pensées, par des mouvements passionnés. La poésie y est partout. Même dans les théories les plus ardues, dans l’expression des systèmes abstraits, il sait trouver l’image gracieuse et pittoresque qui les fait comprendre et saisir. Les métaphores sont le plus souvent tirées du soi. Il y met une justesse qui ravit. La raison, une raison rigide, austère, n’a jamais parlé une langue plus riche. Quand, dans ses discussions avec Théorique, il sent de la résistance, quand il voit l’outrecuidance de son adversaire ignorant, il s’impatiente, et le ton monte. Les arguments se pressent : les comparaisons s’accumulent ; la verve se donne carrière. Il faut que Théorique soit vaincue. S’il peint ses malheurs, c’est une élégie émouvante, qui vous arrache des larmes. Tours heureux et poétiques, images vives, la netteté scientifique sous des comparaisons pittoresques, un certain laisser aller, telles sont les qualités qui distinguent la langue de Palissy. Il peut être considéré comme un des créateurs de notre français, et il ne faut pas hésiter à le placer au premier rang des prosateurs du seizième siècle, tout à côté de Montaigne, dAgrippa d’Aubigné et de Rabelais.

Il est assurément le premier à cette époque qui ait porté sur la nature une main hardie pour en sonder les entrailles. À la Renaissance on se mit à étudier les sciences physiques, mais dans les livres. Aristote et Pline furent encore les grands naturalistes ; seulement on les tut davantage. Ulysse Aldrovande, de Padoue, ajouta à son savoir acquis dans les livres celui qu’il acquit dans ses voyages, et écrivit en latin. « La France, dit fort bien M. Villemain (Cours de littérature française au dix-huitième siècle, t. II, p. 189), la France eut dès lors la gloire de produire des observateurs de la nature, qui voyaient et pensaient par eux-mêmes, tels que Belon, le savant voyageur, un des écrivains les plus expressifs de notre vieille langue descriptive, et Bernard de Palissy, ce pauvre potier, sans éducation et sans lettres, qui, par ses essais opiniâtres, parvint à fabriquer le plus bel émail, conçut les premières théories sur l’état antérieur du globe et écrivit avec génie l’histoire de ses souffrances et de ses découvertes. »

Palissy est ennemi acharné de la théorie et de la routine. Devançant d’un siècle Bacon et Descartes, il pose (page 15) ce grand principe qu’il ne faut s’en rapporter qu’a soi. « Ie ne veux aucunement être imitateur de mes prédécesseurs, sinon en ce qu’ils auront fait selon l’ordonnance de Dieu. » Il se défie de ces savants de cabinet qui donnent des conseils et croient qu’avec de l’imagination on se tire de tout. Paracelse aussi raillait ces chimistes en gants et en habit de velours, qui se contentent de formules prises dans les traités. Il voulait des savants en tablier de cuir, en culotte de peau, sachant se mettre les doigts dans le charbon, tout enfumés, noirs comme des forgerons. Palissy réalise l’idéal de Paracelse. Il met hardiment les mains à la pâte. Il ramasse stalactites et coquilles, fossiles et argile, et explique tout cela à une foule émerveillée. Il fait plus ; dans ses dialogues il met aux prises Théorique et Pratique. Et la victoire, est-il besoin de le dire ? est toujours du côté de la dernière. Théorique y joue le rôle du diable dans les Mystères du moyen âge, toujours battue et presque aussi souvent contente. Maître Bernard abuse peut-être un peu de son avantage de garder pour lui le dernier mot. Mais on ne peut contester qu’il y ait là un principe fécond, l’examen, l’observation mise à la place de l’autorité.

En indiquant et en suivant lui-même la méthode d’expérimentation, dont plus tard Bacon fera une loi, le potier faisait des découvertes bien propres à en assurer le succès. La pratique confirmait et montrait l’excellence de la théorie. Parmi les idées jetées pêle-mêle par Maître Bernard, il en est dont l’expérience a montré, la fausseté, et qui prêtent même à rire, si l’on ne songe pas que du chaos où il a apporté la lumière, des ténèbres ont dû facilement sortir et égarer les mains qui tenaient le flambeau.

Palissy en physique a très-nettement indiqué la porosité en maint endroit. « Toutes choses, dit-il, (p. 374), quelque compactes et alizes qu’elles soient, sont poreuses. » La pesanteur n’a pas sa théorie, comme la donneront Pascal et Torricelli ; mais elle est révélée. Ne lui parlez pas de l’axiome : La nature a horreur du vide ; il affirme qu’il « n’y a rien de vide sous le ciel » (page 161). Il connaît très-bien la loi de l’écoulement des liquides ; que les eaux ne montent jamais plus haut que l’endroit d’où elles viennent, et qu’elles tendent à y remonter. Le premier, il attribue les sources aux infiltrations pluviales. Il examine les phénomènes qui accompagnent la formation de la glace et prouve qu’elle ne se forme pas au fond de l’eau. Il sait que la chaleur augmente le volume des corps et dilate les gaz ; et s’il n’a pas, comme un de ses biographes le lui a reproché, inventé la vapeur, il nous en a décrit hautement la puissance, témoin ce vaisseau de terre ou de fer, qui, rempli « d’une matière spirituelle ou exhalative » et approché du feu, crèvera s’il n’a que quelques trous pour laisser échapper la vapeur d’eau, témoins ces éolipyles destinés à activer la combustion du charbon ; témoin encore la croûte terrestre que fait rouler, trembler et crevasser l’air enclos dans le sein du globe et chauffé par un feu central. De là, l’explication juste et fort poétique des volcans et des tremblements de terre. Pour le feu souterrain, il devance le système de Verner, de Biot, de Poisson, de Lyell, de Davy, de Johnston et de Liais. Newton pourra lui emprunter quelque chose de son explication de la décomposition de la lumière et de l’arc-en-ciel. Il a aussi un peu étudié l’électricité, et a remarqué que l’ambre attire le fétu de paille comme l’aimant le fer.

Le chimiste est encore plus remarquable. Il commence par se dégager des préjugés qui l’environnent de toutes parts. On ne sait pas assez la force de caractère et la sûreté d’intelligence qu’il faut pour échapper aux idées régnantes. Palissy démasque les charlatans, les fripons, qui, sous le nom d’alchimistes, abusaient de la crédulité publique, et dévoile les supercheries de ces escamoteurs éhontés, dont l’ignorance n’avait d’égale que la sottise des niais qui les écoutaient. Le terrain ainsi débarrassé, il veut construire. Pour fondement au nouvel édifice, il donne la simplicité et la fixité des métaux. Il en explique l’origine et la formation ; et l’école neptuniste lui prendra ses idées. Il signale les principaux phénomènes de la cristallisation par voie humide, et reconnaît qu’elle est soumise à des lois constantes. Il distingue très-nettement la cristallisation de la formation de la glace. Que de vérités encore ! C’est l’importance de la marne, du calcaire et des engrais dans l’agriculture ; l’action de l’eau en communication avec la chaux, source de calorique ; les propriétés de l’alun comme mordant et de la soude comme dissolvant ; le rôle des sels dans la végétation, leur présence dans la cendre des végétaux, l’écorce des arbres, les eaux salpêtrées, qui expliquent le blanchiment du linge, la fabrication du nitre, le tannage des cuirs, la conservation des corps et des momies égyptiennes. Enfin, nommons ce grand principe de l’attraction qu’il découvre et que, par un effort surprenant de génie, il parvient à distinguer de l’affinité. Il semble que Boyle et Newton aient puisé à pleines mains chez Palissy, et que Lavoisier lui a emprunté ce dogme scientifique, que rien ne se perd dans la nature. D’autres viendront ; ils approfondiront ces données, ils modifieront ces théories, compléteront ces observations. Pour cela il aura fallu que Palissy les indiquât. Aussi ne faut-il pas s’étonner si le savant Dumas l’a mis au nombre des créateurs de la chimie.

Où en serait sans lui la géologie ? Peut être Buffon et Cuvier tâtonneraient-ils encore. Le premier, Maître Bernard explique la circulation et la distribution des eaux dans la terre. Il entrevoit l’hydroscopie et prévoit le drainage. Il donne la raison des stalactites et des pétrifications. C’est lui qui écrivit la théorie du sondage des terres et de la stratification du globe. Les puits artésiens n’auront plus qu’à se creuser ; il les a montrés. Des pierres lui ont dit le secret de leur origine et de leur formation, et comment elles s’accroissent par une simple juxtaposition, tandis que les corps organiques s’accroissent par intussusception. La théorie de l’origine des fossiles eût suffi à illustrer un nom. Et que de découvertes prodigieuses il a ajoutées ! « Bernard Palissy, dit M. Chevreul, est tout à fait au-dessus de son siècle par ses observations sur l’agriculture et la physique du globe. Leur variété prouve la fécondité de son esprit, en même temps que la manière dont il envisage certains sujets montre la faculté d’approfondir la connaissance des choses ; enfin la nouveauté de la plupart de ses observations témoigne de l’originalité de ses pensées. »

Bernard Palissy a cependant été plus qu’un artiste, et qu’un savant, il a été un homme. Qu’importe le talent sans la probité ? le génie sans le caractère ? Esto vir ! Né humble, il devient grand. À force d’énergie, il se fait une place dans le monde où d’ordinaire l’intrigue et la bassesse l’emportent sur la droiture et la loyauté. Il eut un tort : fut-ce une faiblesse ? Il abjura sa religion. Au moins il ne céda à aucune honteuse passion ; l’apostasie ne lui fut pas lucrative comme à tant d’autres. Il se trompa, il fut séduit. Par une inconséquence à remarquer, le protestantisme qui pouvait être la cause de sa mort, servit, après un court malaise, à le mettre en vue et à lui apitoyer bien des gens qui devinrent ses protecteurs. Sectaire orgueilleux et malendurant, il s’attira bénévolement quelques ennuis qu’un peu de prudence et de modestie lui auraient épargnés. Son cachot à la Bastille, il le dut à quelque haine secrète qu’il avait peut-être excitée. Le malheur ne l’abattit pas. Les infortunes privées et publiques le trouvèrent au-dessus d’elles ; il les domina par sa fermeté et son courage. Le pauvre potier huguenot, bienvenu du roi, de la reine et des princes, ne s’enivra point de sa haute position. On le trouve fidèle et reconnaissant ; de nombreux amis attestent son cœur. Pieux et résigné, on le voit l’âme pleine de Dieu dont il admire sans cesse les merveilles et la bonté.

Héros du travail, inventeur de l’email et des rustiques figulines, créateur de la langue scientifique et des sciences physiques et naturelles, penseur éminent, écrivain distingué, historien, voilà les principaux traits sous lesquels nous aimons à considérer Maître Bernard. On peut le proposer utilement aux travailleurs, aux artistes, aux chercheurs comme un modèle, aux savants comme un intéressant sujet d'études.

FIN.