Bertram/Acte I

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Bertram, ou le Château de St-Aldobrand, tragédie en cinq actes
Traduction par Taylor et Nodier.
(p. xii-32).


PERSONNAGES

Saint-Aldobrand.

Bertram.

Le Prieur de Saint-Anselme.

Premier Religieux.

Deuxième Religieux.

Troisième Religieux.

Premier Brigand.

Deuxième Brigand.

Hugo.

Pietro.

Page.

Un Enfant.

Clotilde.

Imogène.

Chevaliers, Religieux, Soldats, Brigands.


La scène est en Sicile.

ACTE I.


Scène I.


Le théâtre représente une longue galerie du couvent de Saint-Anselme ; une haute fenêtre gothique au premier plan, au travers de laquelle on aperçoit les éclairs qui embrasent le Ciel.

Deux Religieux entrent ; ils paroissent effrayés.

Ier. Religieux
Miséricorde du Ciel ! quelle nuit !… Grand Dieu ! as-tu entendu ce coup de tonnerre ?

2e. Religieux.

Les morts même ont dû l’entendre. Parle, parle, que je puisse au moins distinguer une voix, humaine au milieu de ce bruit affreux !


Ier. Religieux.

On diroit que Dieu veut annoncer la fin de tout ce qu’il a créé. Je me reposois dans ma cellule quand cet orage a commencé à gronder au loin : tout-à-coup, une lumière éclatante m’a environné, et je distinguois, à la clarté de ses rayons mobiles, le tremblement des reliques et des crucifix. Glacé d’effroi, je me suis élancé loin de cette scène terrible.


2e. Religieux

Comme je me promenois, le rosaire à la main, parmi les paisibles habitans des tombeaux, j’ai cru voir, à la lueur des traits de feu qui jaillissoient de la tempête, les pâles statues de marbre du cimetière jeter sur moi un regard si imposant, qu’elles m’ont paru animées, et je me suis retiré, accablé de terreur.


Ier. Religieux

Dans des momens ainsi terribles, la piété de notre Prieur nous a toujours donné quelque consolation. Holà ! éveillez-vous, révérend Prieur.

(Il frappe à la porte.)

2e. Religieux.

Venez, révérend Père, venez prier pour nous.


Le Prieur.

Que la paix soit avec vous ! C’est un moment affreux.


Ier. Religieux.

La mémoire de l’homme ne peut s’en retracer de semblable.


2e. Religieux.

Comment t’es-tu trouvé pendant cette nuit d’horreur ?


Le Prieur.

Comme quelqu’un que la crainte n’a pas rendu insensible aux peines d’autrui ; je me suis incliné devant l’autel pour les malheureux sans toit, qui sont exposés aux foudres du Ciel en courroux, pour le voyageur égaré dans les montagnes ébranlées par l’orage, pour le marin abandonné à la merci des vagues périlleuses, jusqu’à ce que le dernier coup, qui grondoit sur ma tête, me forçât de crier miséricorde pour moi-même.


Ier. Religieux.

Ces tours fondées sur des rochers, penses-tu qu’elles résisteront à l’orage qui les ébranle ?


Le Prieur.

La main de celui qui gouverne les orages

pèse sur nous.

Ier. Religieux.

Ô révérend Prieur, ce n’est pas seulement un orage : la discorde des anges infernaux est dans les nuages agités ; la lueur de l’enfer est dans ces éclairs sulfureux ; non, ce n’est pas là un des orages ordinaires qui tourmentent la terre….


Le Prieur.

Paix ! paix !… homme téméraire et inconsidéré, n’ajoute pas aux horreurs de cette nuit les horreurs encore plus terribles de tes craintes impies. C’est la main du Ciel et non celle de l’Enfer qui pèse sur nous, et des pensées comme les tiennes la font appesantir plus rudement encore. (Un Religieux entre pâle et consterné.) Parle, as-tu vu quelque chose de sinistre ?


3e. Religieux

Un spectacle horrible !


Le Prieur.
Qu’as-tu vu ?

3e. Religieux.

Un spectacle affreux, épouvantable. Un navire superbe, luttant contre la tempête, s’est jeté sur les rochers aux pieds de nos murs. J’ai vu, à la lueur des éclairs livides qui frappoient sur le pont, des hommes en foule réduits au plus affreux désespoir ; et, dans les intervalles lugubres de l’orage, j’ai entendu les cris des malheureux naufragés.


Le Prieur.

Que tout le monde se prépare….


3e. Religieux

Il n’est plus temps…. Aucun secours humain ne peut les sauver ; dans une heure leur silence sera éternel, et dès l’aube du jour tu verras les débris et les cadavres flotter sur l’onde agitée.


Le Prieur.

Puissances célestes, ne pouvons-nous rien pour ces infortunés ? Tout est possible. Plantez des flambeaux sur les cimes de tous les rochers, entre les créneaux de toutes les tours, Soutenez le courage des naufragés par des cris d’espérance dans les pauses de l’orage. Que le tocsin sonore gronde au loin sur les abîmes. Tout est consolation pour des malheureux dans un danger aussi extrême… Tout est possible… Un nouvel espoir peut leur donner de la force, et la force peut les sauver. Je vole avec vous.


3e. Religieux

Tu oses avancer ! À peine les pieds solides et souples de la jeunesse vigoureuse peuvent s’affermir sur ces récifs lavés par l’onde. Comment pourras-tu t’y soutenir ?


Ier. Religieux

C’est braver le Ciel.


Le Prieur.

Je pars pour secourir l’homme, et non pour braver Dieu. Il protégera celui qui se confie en lui.

(Ils sortent.)



Scène II.


Les rochers, la mer, un orage. Le couvent est illuminé dans le lointain. Le tocsin sonne par intervalles. Un groupe de Religieux sur les rochers avec des flambeaux. Un navire au large dans la détresse.

Le Prieur et les Religieux entrent.

Le Prieur, levant les mains vers le Ciel.

Puissances célestes, quel spectacle !


Ier. Religieux

Priez pour le sort de leurs ames ; leur jugement d’ici-bas est prononcé.


Le Prieur.

Oh ! si une prière pouvoit apaiser les élémens

courroucés ! Ciel !… Attendez, j’entrevois une lueur d’espoir ; cette vague a soulevé le navire du rocher où les flots l’avoient jeté. Regardez, regardez… On peut les sauver encore !… Puissent tous les Saints les protéger !


Ier. Religieux

Les Saints sont donc sourds à ta voix ! L’onde refoulée roule encore plus furieuse sur le vaisseau. Entrez, révérend Père, entrez, avant que les cris des naufragés ne vous glacent d’effroi… Allons nous prosterner devant l’autel.


Le Prieur.

Je n’entrerai pas tant que je verrai un malheureux s’attacher à ces tristes débris ; tant qu’une seule voix se fera entendre sur cette mer orageuse, je n’entrerai point.

Les Religieux qui sont sur les rochers.
Il périt…. il périt ! spectacle affreux !

Le Prieur.

Ô calamité !…

(Le navire est englouti ; le Prieur tombe dans les bras des religieux ; la toile baisse).



Scène III.


UNE GALERIE.

Le Prieur et le Ier. Religieux entrent.


Ier. Religieux

Reposez-vous maintenant, révérend Père ; vous êtes bien agité.

Le Prieur, sans l’écouter.

Tous ont péri !…


Ier. Religieux

Quittez ces habits humides…


Le Prieur.
Ils ont tous péri !
3e. Religieux, entrant précipitamment.

Non… non… Un de ces infortunés luttoit contre les vagues et leur cédoit tour à tour : sa vie, comme si elle lui eût été indifférente, a été perdue et regagnée cent fois ; lui seul sembloit se jouer de la tempête… et lui seul a été sauvé.


Le Prieur.

Ou est-il ? Hâtez-vous de le recueillir !…

l’Étranger entre ; il est conduit par un Religieux.

Le Prieur.

Homme protégé du Ciel, élève ta voix reconnoissante vers St. Anselme ; car sa miséricorde envers toi a été miraculeuse.

2e. Religieux.

Il n’a pu encore proférer une parole.


L’Étranger.
Qui est autour de moi ? où suis-je ?

Le Prieur.

Sur la côte de Sicile, dans le couvent de St. Anselme, près le château de St. Aldobrand, nom qui doit t’être connu, si, comme ton extérieur l’annonce, tu es né dans ces contrées.

(Au nom de Saint-Aldobrand, l’Étranger fait un effort pour se dégager, mais il tombe de faiblesse.)

Le Prieur.

Qui es-tu ?


L’Étranger.

Un malheureux.


Le Prieur.

Quel est ton chagrin, dis-le-nous, afin que la tendresse de tes frères chrétiens puissent te soulager ? As-tu perdu, dans les eaux impitoyables, un père, un frère, ou un fils ? Tes yeux éplorés ont-ils vu périr l’objet de ta tendresse, ou le fruit de ton industrie ? Ta fortune, l’as-tu perdue dans ce naufrage ?

(L’étranger secouant la tête.)

Le Prieur.

Pourquoi donc te désespérer ?


L’Étranger.

Parce que je vis.


Le Prieur.

Ta raison s’égare. Pouvons-nous te soulager ?


L’Étranger.

Oui, plongez-moi dans les vagues dont vous m’avez retiré. Alors le crime sera le vôtre.


Le Prieur.

Ne l’interrogeons plus, sa tête est égarée. À tout moment ses lèvres sont agitées par des pensées mystérieuses, ses yeux sont incessamment fixés sur un objet terrible que lui seul peut discerner. Nos soins et le repos le rétabliront. Conduisez-le dans le couvent.

L’Étranger, repoussant les Religieux.

Éloignez-vous ; vous êtes hommes ; votre présence m’est odieuse. (Il tombe sur un siége.) Il faut céder ; ce dernier coup m’a privé de toute ma force.



Scène IV.


Un salon dans le château de Saint-Aldobrand.

Pietro et Thérèse entrent par différentes portes.


Pietro.

Ah, Thérèse ! a-t-on souvenir d’une pareille tempête ?


Thérèse.

Madame la Comtesse a voulu veiller toute la nuit, et je ne l’ai pas quittée. Mais toi, qui t’as

obligé à te priver de repos ?

Pietro

Je voudrois bien savoir comment on pourroit dormir dans une telle nuit. Je ne connois qu’un remède contre la crainte ; c’est le vin. J’espérois au moins que le tonnerre éveilleroit Hugo, qui m’eût ouvert la porte de la cave.


Thérèse.

Il a quitté sa chambre ; je l’ai vu tantôt se promener dans la salle du banquet à pas mesurés et l’âme inquiète. Le voilà qui approche.

Hugo entre.


Pietro

Sois le bienvenu, Hugo. Dis-moi, toi qui comptes un grand nombre d’années, as-tu jamais vu un orage aussi terrible ?


Hugo.

Depuis quelque tems ils ont été fréquens.


Pietro.
Ils l’ont toujours été dans le pays.

Hugo.

On le dit. Mais, dans ma jeunesse,les orages se passoient comme des révolutions utiles et nécessaires, donnant à toute la nature de la santé et de la vigueur ; maintenant leur fureur impitoyable annonce la colère du Ciel.


Thérèse.

Plût à Dieu que sa colère ne visitât pas ma belle et généreuse maîtresse !


Hugo.

Puisse-t-elle être aussi heureuse que lorsqu’elle possédoit son père ; alors sa maison florissoit. Je la voyois libre de soins et d’amour, chanter et courir sur l’herbe fleurie de nos prés.


Pietro.

Voyez si la dame Clotilde est éveillée.


Thérèse.

Je voudrois qu’elle fût près d’elle, parce qu’elle est l’amie et la compagne la plus chérie de ma bonne maîtresse.

Clotilde entre.

La comtesse a-t-elle reposé ?


Thérèse.

Elle n’a pas fermé l’œil de toute la nuit, même avant que l’orage s’élevât, l’agitation de son ame l’a privée du repos.


Clotilde.

Cet état n’a point changé depuis l’absence du comte, mais il reviendra bientôt ; et alors d’aimables chevaliers et de gais troubadours dissiperont par leurs jeux les cruels chagrins de son cœur.

(Un cor se fait entendre.)
Un Religieux au-dehors.

Quelqu’un !


Hugo.

Un homme à la porte du château à cette heure ! Mes craintes présagent de tristes nouvelles.


Clotilde.

Répondez, Hugo. Je vais rejoindre la comtesse. Si le message regarde Monseigneur, venez me parler.

(Ils sortent).



Scène V.


Un appartement gothique.

Imogène, assise près d’une table et regardant un portrait.


Imogène.

Oui, l’artiste habile peut bien peindre les traits d’un ami absent, et montrer à l’œil éploré de l’amant fidèle l’objet éloigné de son idolâtrie. Mais, hélas ! les scènes de l’attente… des adieux !…. les pensées….les souvenirs doux et amers…. les rêves enchanteurs des êtres qui aiment ! qui peut les rendre ?….Les nuages fugitifs de la soirée sont moins beaux et moins agréables au regard. Si tu pouvois parler, toi, le muet témoin des pensées secrètes de l’âme d’Imogène, tu dirois : La fidélité prit naissance dans le cœur d’une femme. Mais, depuis que le doute soupçonneux s’est introduit sur la terre, les amis se sont abandonnés ; les liens des frères se sont relâchés ou rompus ; ceux qu’on avoit séparés ne se sont retrouvés qu’avec froideur ; les mères elles-mêmes ont regardé leurs enfans avec des pensées de terreur ou de haine, et cependant l’amour n’a jamais eu d’asile plus pur que le cœur d’une femme, s’il est vrai que jamais une femme ait aimé comme

moi.
Clotilde entre.

L’orage paroît appaisé, Madame ; prenez enfin du repos.


Imogène.

Je ne sens pas le besoin du repos.


Clotilde.

Restons donc pour entendre les derniers bruits qui murmurent dans les vents. Je m’assiérai près de vous, tandis que vous raconterez quelque histoire agréable pour tromper le tems.


Imogène.

Bonne Clotilde, j’y suis peu disposée.


Clotilde.

Parlons, je vous en plie, de quelque fantôme qui croise le chemin du voyageur craintif dans une nuit comme celle-ci, ou du marin naufragé qui cherche à s’attacher au rocher d’où le repousse une main cruelle.


Imogène.

Bonne fille, cesse de te rendre ainsi l’esclave de ces craintes chimériques.


Clotilde.

Ah ! Madame, il y a, je crois, moins de danger dans ces fables que dans celles que notre sexe se plaît tant à écouter. Les promesses de l’amour ne sont-elles pas aussi des mensonges ?


Imogène.

Tu juges trop légèrement de notre amour. Il existe des femmes dont l’amour est aussi vrai que les légendes des martyrs, des femmes qui sont aussi pénétrées d’une foi sincère, d’un amour brûlant, d’un dévouement exalté, plus dignes du Ciel que de la terre. Oh, je connois

la vie d’un de ces êtres malheureux…
Clotilde, avec vivacité.

D’une dame ou d’un chevalier ?


Imogène.

D’une femme qui aimoit. Elle étoit d’une naissance humble ; cependant elle osoit aimer un jeune seigneur fier et altier, le favori de son souverain ; comblé de gloire, il daignoit la regarder tendrement. Alors quelles douces rêveries [1] enchantoient l’âme de la bien-aimée !… Il tomba soudain dans la disgrâce ; ses bannières flottantes furent arrachées par la main de l’ennemi des tours orgueilleuses de son manoir, où elles avoient, pendant deux siècles, bravé la guerre et les orages. Le pied des étrangers profana ses salons désolés. Exilé, avili, sans demeure, sans nom, il se sauva de dangers en dangers pour conserver sa vie. Aucun père de la foi ne l’accompagna pour bénir ses pas ; aucun vassal fidèle ne le suivit, car la crainte avoit saisi tout le monde, excepté

une foible femme, qui, malgré la honte et la misère de ce chevalier, ne cessa jamais de l’aimer….


Clotilde.

A-t-elle partagé son sort ?


Imogène.

Elle brûloit de le suivre ; mais elle fut retenue.


Clotilde.

Comment donc a-t-elle prouvé son amour ?


Imogène.

N’étoit-ce pas aimer que de passer sa jeunesse dans la tristesse et dans les larmes ? Toujours seule dans les forêts, un foible espoir la soutenoit encore ; elle attendoit de jour en jour un message consolant ; mais, hélas ! horribles nouvelles ! Dépouillé de sa haute renommée, le chevalier s’associa avec des hommes désespérés dans des entreprises dangereuses. Un changement si extraordinaire s’opéra dans son caractère et dans son cœur que celle même qui l’avoit porté dans son sein – sa mère reculoit à sa présence, et ne reconnoissoit plus l’étrange physionomie de son fils. Cependant son amie l’aimoit toujours, et l’aimoit sans espoir !…


Clotilde.

Infortunée ! qu’est-elle devenue ?


Imogène.

Elle a passé misérablement bien des années. Le souvenir de celui qu’elle aimoit ne lui apparoissoit plus que sous l’aspect de la mort… bien plus que la mort… le néant !…. Sa vie agitée a connu tous les changemens ; son cœur seul est demeuré le même. Dans l’heure solitaire de la tempête, au moment de la terreur de tous les êtres animés, elle étoit sur la montagne obscure avec Bertram ; et quand le Ciel étoit embrasé, et que la foudre qui rouloit autour d’elle menaçoit sa vie de tous les côtés, les prières ferventes de son âme étoient pour Bertram. N’est-ce pas là de l’amour ?… Oui… et c’est ainsi qu’une simple femme sait aimer.


Clotilde.

Que j’aurois voulu les voir dans les momens de leur bonheur ! Avez-vous connu cette noble dame ? Elle étoit belle sans doute ?


Imogène.

Avant que le chagrin eût fané ses joues, on dit que la bonté de son cœur embellissoit ses traits ; mais, si elle eut les grâces de la jeunesse, le désespoir a maintenant imprimé sur elle ses doigts de glace, et l’a réduite à la froide et triste immobilité d’une statue de la douleur. Dans ses jeunes années, je crois l’avoir entendu chanter comme l’oiseau qui fredonne les chants du soir ; mais la joie et les sourires, la grâce et la mélodie, le bonheur… tout l’a abandonnée…. Un seul être au monde ne la dédaigneroit pas, s’il la reconnoissoit ; car ses traits sont altérés, bien altérés… Mais son cœur… son cœur….


Clotilde.

Combien je voudrois voir dans toute sa tristesse cette aimable et malheureuse dame, pour la plaindre et pour l’aimer !


Imogène.

Tu ne la croirois pas malheureuse ; tout ce qui l’entoure annonce le bonheur. Elle porte des colliers d’or et des robes de pourpre. Lorsqu’elle sort, la foule de ses vassaux se prosterne sur son passage, et des pages obéissans étendent des tapis pour ses pieds. Mais on ne la voit pas dans le bois solitaire ; c’est là sa retraite chérie, car alors elle pleure, et son mari ne l’entend pas.


Clotilde.

Son mari !… Comment a-t-elle pu se marier, elle qui aimoit tant ?…


Imogène.

Comment elle a pu se marier ?… Que pouvois-je faire ?… As-tu vu ta famille accablée de malheurs ? as-tu souffert de sa honte et de son indigence ? penchée sur un père infirme étendu sur la terre humide, as-tu lu dans ses regards les angoisses du désespoir demandant du secours, mais épargnant des reproches à un enfant insensible ? Oh, j’aurois épousé la difformité la plus horrible ; oui, j’aurois saisi avec reconnoissance la forme hideuse de la mort pour éviter cette union ; mais mes devoirs, ou peut-être une fatalité irrésistible entraîna mes esprits ; car ma mémoire me retrace

des événemens passés depuis de longues années, et j’ignore le moment où ma main fut donnée à Aldobrand.


Clotilde.

Puissances du ciel !…. Étoit-ce vraiment vous-même ?


Imogène.

Je suis cette malheureuse, l’épouse d’un homme honoré, d’un noble comte, la mère d’un enfant dont les sourires me poignardent. Mais toi {frappant son cœur), tu es encore à Bertram, à Bertram pour toujours.


Clotilde.

Le temps n’a-t-il pas de pouvoir sur votre amour désespéré ?


Imogène.

Oui, le temps a un pouvoir… mais quel pouvoir ; le sais-tu ? Celui de changer les palpitations du cœur en mouvemens uniformes d’angoisses continuelles, d’étouffer le soupir sur la lèvre résignée et de le renfermer dans le cœur, de glacer la larme brûlante et de la suspendre à la paupière pour toujours. Tel est le pouvoir que le temps a sur moi.


Clotilde.

Et les tendresses d’un mari, n’ont-elles pas….


Imogène.

Observe-moi bien, Clotilde !… je ne suis pas de ces femmes coupables qui cherchent à voiler leurs désordres criminels du prétexte d’une passion invincible. Je suis une épouse malheureuse, mais pure. Je n’ai été que trop obéissante à mon père ! Mais, hélas ! les tourmens d’un cœur tendre, navré par le besoin d’une miséricorde qu’il ne peut inspirer, pour qui une parole de tendresse ou de pitié est un coup de poignard ; crois-moi, voilà ce qui passe toutes les douleurs. Oh, je ne saurois te peindre ma misère…..

(Elle pleure).

Clotilde.

Calmez-vous, Imogène… Essuyez vos larmes ! Votre époux arrivera bientôt ; qu’il ne vous trouve pas agitée par la fatale passion qui vous dévore….


Imogène.

Ô que la femme est misérable, à qui le doux son de ces paroles : votre époux reviendra bientôt, n’inspire pas du plaisir !


Clotilde.

Quelqu’un approche ; c’est un religieux du

couvent de Saint-Anselme.
Imogène, avec force.

Clotilde !… Souvenez-vous… (Au religieux). Que voulez-vous, révérend Père ?


Le Religieux.

Dame généreuse, la bénédiction de saint Anselme soit dans votre château ! Notre révérend Prieur se recommande à vous. L’orage a fait périr un vaisseau sur nos rochers, et il a jeté bien des malheureux sur la côte ; on en a sauvé un grand nombre depuis la pointe du jour : le rérérend Prieur sollicite de vous l’hospitalité accoutumée pour quelques-uns de ces infortunés.


Imogène.

Dites au révérend Prieur que la dame de Saint-Aldobrand ne croit pas enfreindre les ordres de son époux, de son seigneur absent, en faisant ouvrir les portes du château à des marins dans la détresse. A Dieu ne plaise que vos cellules soient pleines des malheureux que vous soulagez, tandis que nos inutiles appartemens seroient vides ! Allez reporter ma réponse à votre Prieur.

(Ils sortent).
FIN DU PREMIER ACTE.

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