Bible du Rabbinat 1899/Job

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Traduction du Rabbinat
Édition de 1899
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Job




1 Il y avait dans le pays d’Ouç un homme du nom de Job ; cet homme était intègre et droit, craignant Dieu et évitant le mal.

2 Il lui était né sept fils et trois filles.

3 Il possédait sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses et de très nombreux gens de service. Et cet homme était le plus considérable de tous les habitants de l’Orient.

4 Ses fils avaient coutume d’organiser un festin dans la maison de chacun d’eux à tour de rôle ; ils faisaient aussi convier leurs trois sœurs à manger et à boire avec eux.

5 Et lorsque le cycle de ces jours de festin était révolu, Job envoyait chercher ses fils pour les purifier ; il se levait de grand matin et offrait un holocauste pour chacun d’eux, car Job se disait : "Peut-être mes enfants auront-ils commis quelque péché et renié Dieu en leur cœur." C’est ainsi qu’agissait Job en tout temps.

6 Or, un jour les fils de Dieu vinrent se présenter devant l’Éternel, et le Satan, lui aussi, vint au milieu d’eux.

7 L’Éternel dit au Satan : "D’où viens-tu ?" Le Satan répondit au Seigneur et dit : "J’ai visité la terre et l’ai parcourue en tous sens."

8 L’Éternel demanda au Satan : "As-tu porté ton attention sur mon serviteur Job ? Certes, il n’a point son pareil sur la terre, tellement il est un homme intègre et droit, craignant Dieu et évitant le mal."

9 Le Satan répliqua au Seigneur et dit : "Est-ce donc gratuitement que Job craint Dieu ?

10 N’as-tu pas élevé comme une haie tutélaire autour de lui, de sa maison et de tout ce qui lui appartient ? Tu as béni l’œuvre de ses mains, et ses troupeaux se répandent dans le pays.

11 Or ça, étends une fois ta main et touche tout ce qui est à lui ; tu verras s’il ne te reniera pas en face."

12 L’Éternel répondit au Satan : "Eh bien ! Tout ce qui lui appartient est en ton pouvoir ; seulement, tu ne le toucheras pas lui-même." Et le Satan se retira de devant la face de l’Éternel.

13 Un jour donc que les fils et les filles de Job mangeaient et buvaient du vin dans la maison de leur frère aîné,

14 un messager aborda Job et lui dit : "Les bœufs étaient en train de labourer et les ânesses paissaient à côté d’eux,

15 quand les Sabéens ont fait irruption et les ont enlevés ; quant aux esclaves, ils les ont passés au fil de l’épée ; moi seul j’ai pu m’échapper et te l’annoncer."

16 Il n’avait pas achevé de parler qu’un autre survient et dit : "Un feu de Dieu est tombé du ciel, embrasant les brebis et les esclaves, et a tout consumé. Moi seul j’ai pu m’échapper et te l’annoncer."

17 Il parlait encore qu’un autre arrive et dit : "Des Chaldéens, ayant formé trois bandes, se sont jetés sur les chameaux et les ont enlevés ; quant aux esclaves, ils les ont passés au fil de l’épée. Moi seul j’ai pu m’échapper et te l’annoncer."

18 Il n’avait pas fini de parler qu’un autre survient et dit : "Tes fils et tes filles mangeaient et buvaient dans la maison de leur frère aîné,

19 et voilà qu’un vent violent, venant de l’autre côté du désert, a ébranlé les quatre angles de la maison ; elle s’est écroulée sur les jeunes gens, et ils ont péri. Moi seul, j’ai pu m’échapper et te l’annoncer."

20 Job se leva, déchira sa tunique, se rasa la tête, se jeta à terre et resta prosterné.

21 Il dit : " Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j’y rentrerai. L’Éternel avait donné, l’Éternel a repris, que le nom de l’Éternel soit béni !"

22 En dépit de tout, Job ne faillit point et n’imputa pas d’injustice à Dieu.



1 Or, le jour arriva où les fils de Dieu vinrent se présenter devant l’Éternel. Le Satan lui aussi vint au milieu d’eux pour se présenter à l’Éternel.

2 L’Éternel dit au Satan : "D’où viens-tu ?" Le Satan répondit : "J’ai visité la terre et l’ai parcourue en tous sens."

3 L’Éternel demanda au Satan : " As-tu porté ton attention sur mon serviteur Job ? Certes, il n’a point son pareil sur la terre, tellement il est un homme intègre et droit, craignant Dieu et évitant le mal. Il persiste encore dans sa piété, bien que tu m’aies incité à le ruiner sans motif."

4 Le Satan répliqua à l’Éternel en disant : "Peau pour peau ! Tout ce que possède l’homme, il le donne pour sauver sa vie.

5 Or çà, étends donc ta main et atteins-le dans ses os et dans sa chair : tu verras s’il ne te reniera pas en face."

6 L’Éternel répondit au Satan : "Eh bien ! Il est en ton pouvoir ; seulement respecte sa vie."

7 Le Satan se retira d’auprès de l’Éternel, et il frappa Job d’une lèpre maligne depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête.

8 Job prit un tesson pour se gratter, tandis qu’il était assis dans la cendre.

9 Sa femme lui dit : "Persévères-tu encore dans ta piété ? Renie Dieu et meurs "

10 Il lui répondit : "Tu parles comme ferait une femme aux sentiments bas. Quoi ! Le bien nous l’acceptons de la main de Dieu, et le mal, nous ne l’accepterions pas !" En dépit de tout, Job ne pécha pas avec ses lèvres.

11 Les trois amis de Job, ayant appris tous ces revers qui avaient fondu sur lui, vinrent chacun du lieu de sa résidence, Eliphaz de Têmân, Bildad de Chouha et Çophar de Naama ; ils se concertèrent ensemble pour aller lui apporter leurs condoléances et leurs consolations.

12 De loin, ils levèrent les yeux et eurent peine à le reconnaître. Aussitôt ils élevèrent la voix et se mirent à pleurer ; ils déchirèrent tous trois leur tunique et lancèrent en l’air de la poussière qui retomba sur leur tête.

13 Durant sept jours et sept nuits, ils restèrent avec lui, assis à terre personne n’osait lui adresser la parole, car ils voyaient combien la douleur était accablante :



1 Après cela, Job ouvrit la bouche et maudit le jour de sa naissance.

2 Job prit la parole et dit :

3 Périsse le jour où je suis né, la nuit qui a dit : "Un homme a été conçu !"

4 Que ce jour-là ne soit que ténèbres ! Que Dieu ne daigne s’y intéresser du haut de sa demeure, et qu’aucune lueur ne l’éclaire !

5 Que l’obscurité et l’ombre de la mort le revendiquent comme leur, qu’une épaisse nuée pèse sur lui, et que des éclipses de soleil en fassent un objet d’épouvante !

6 Cette nuit-là, que de profondes ténèbres s’en saisissent, qu’elle ne prenne pas rang parmi les jours de l’année et n’entre pas dans le compte des mois !

7 Oui, que cette nuit-là soit condamnée à la solitude, et que nul chant ne s’y élève !

8 Puisse-t-elle être exécrée par ceux qui maudissent le jour et possèdent le secret d’éveiller le Léviathan !

9 Que les étoiles de son aube matinale demeurent obscures, qu’elle attende vainement la lumière et ne voie point s’ouvrir les paupières de l’aurore,

10 pour n’avoir pas tenu closes les portes du sein qui m’avait conçu et caché la misère à mes regards !

11 Que ne suis-je mort dès le sein de ma mère ? Que n’ai-je rendu le dernier soupir en me détachant de ses flancs ?

12 Pourquoi deux genoux m’ont-ils recueilli ? A quoi bon des mamelles pour m’allaiter ?

13 A présent je serais couché dans une paix profonde, je dormirais et jouirais du repos,

14 en compagnie des rois et des arbitres de la terre, qui se bâtissent des monuments destinés à la ruine,

15 ou bien des grands qui ont possédé de l’or et rempli d’argent leurs maisons.

16 Ou encore, que n’ai-je été comme l’avorton qu’on, enfouit, comme ces petits enfants qui n’ont pas aperçu la lumière ?

17 Là, les méchants mettent un terme à leur violence, là ; se reposent ceux dont les forces sont à bout.

18 Là aussi, les captifs sont en paix, sans plus entendre la voix d’un maître despotique.

19 Petits et grands y sont confondus, et l’esclave est libéré de son maître.

20 Pourquoi octroie-t-on la lumière au misérable, et la vie à ceux dont l’âme est pleine d’amertume,

21 qui appellent de leurs vœux la mort, qui les fuit, et la cherchent plus avidement que des trésors,

22 qui ressentent des transports de joie et sont dans l’allégresse, dès qu’ils obtiennent une tombe ;

23 à l’homme enfin dont la destinée est voilée et que Dieu a confiné comme dans un enclos ?

24 Aussi bien, je ne mange pas un morceau de pain que mes sanglots n’éclatent, et que mes plaintes ne se répandent comme l’eau.

25 C’est que tout malheur dont j’avais peur fond sur moi ; ce que je redoutais vient m’assaillir.

26 Je ne connais plus ni paix, ni sécurité, ni repos : les tourments m’ont envahi.



1 Eliphaz de Têmân prit la parole et dit :

2 Si l’on essaie de te répliquer, tu en seras peut-être contrarié ; mais qui peut contenir ses paroles ?

3 Certes, tu as fait la leçon à bien des gens ; des bras qui tombaient de lassitude, tu les fortifiais.

4 Tes paroles relevaient celui qui trébuchait, les genoux qui chancelaient, tu les raffermissais.

5 Et maintenant que le malheur te visite, tu te décourages ; il met la main sur toi, et tu es consterné !

6 Ta piété n’est-elle pas pour te donner confiance ? L’intégrité de ta conduite n’est-elle pas ton espoir ?

7 Songes-y donc : est-il un innocent qui ait succombé ? Où est-il arrivé que des justes aient péri ?

8 Pour moi, j’ai observé ce fait : ceux qui cultivent l’iniquité et sèment le mal les récoltent.

9 Un souffle de Dieu les fait périr, le vent de sa colère les anéantit.

10 Que le lion rugisse, que le fauve pousse des hurlements : les dents du lionceau sont brisées.

11 La bête féroce périt, faute de proie, et les petits de la lionne sont dispersés.

12 Quant à moi, il m’est venu une révélation furtive : mon oreille en saisit un léger murmure.

13 Ce fut dans le flot de pensées qu’apportent les visions nocturnes, alors qu’un lourd sommeil pèse sur les hommes.

14 Je me sentis envahi par la terreur et le frisson ; tous mes os en frémirent de peur.

15 Un souffle effleura ma face, et les poils se hérissèrent sur ma chair.

16 Une figure, dont les traits m’étaient inconnus, se tint là sous mes yeux, et j’entendis le faible son d’une voix :

17 "L’homme me fut-il dit peut-il être juste devant Dieu ? Le mortel peut-il être pur au gré de son Créateur ?

18 Mais il ne se fie même pas à ses serviteurs ; jusque dans ses anges il constate des défaillances !

19 Que sera-ce des hommes, habitants de maisons d’argile, qui ont leurs fondements dans la poussière, et qu’on foule aux pieds comme un ver ?

20 Du matin au soir, ils se trouvent écrasés ; sans qu’on y fasse attention, ils périssent à jamais.

21 Ah ! Le fil qui les soutenait est rompu : ils meurent, sans avoir acquis la sagesse !



1 Appelle donc ! Est-il quelqu’un qui te répondra ? Vers lequel des Saints te tourneras-tu ?

2 Certes, c’est sa mauvaise humeur qui tue l’insensé, c’est son dépit qui fait mourir le sot.

3 J’ai vu, moi, l’insensé prendre racine, mais aussitôt j’ai maudit sa demeure :

4 "Que ses fils soient éloignés de tout secours, qu’ils soient écrasés à la Porte, sans personne pour les sauver !

5 Que l’affamé dévore sa récolte en l’enlevant jusque derrière les haies d’épines, que le besogneux happe ses richesses !"

6 Car ce n’est pas du sol que sort le malheur, ce n’est pas de la terre que germe la douleur.

7 Mais l’homme est né pour la douleur, tout comme les étincelles enflammées s’élèvent haut dans l’air.

8 Toutefois, moi, je m’adresserais au Tout-Puissant, j’exposerais ma cause à Dieu.

9 Il accomplit de grandes choses en nombre infini, des merveilles qui ne peuvent se compter.

10 Il répand la pluie à la surface de la terre et lance des cours d’eaux dans les plaines.

11 Il met sur les hauteurs ceux qui étaient abaissés, et ceux qui étaient dans une noire tristesse se relèvent par son secours.

12 Il fait échouer les projets des gens de ruse : leurs mains n’exécutent rien qui vaille.

13 Il prend les malins dans leurs propres artifices et ruine les plans des fourbes.

14 Le jour, ils se heurtent aux ténèbres ; en plein midi, ils tâtonnent comme dans la nuit.

15 Il protège contre leur bouche qui est un glaive, sauve le faible des mains du fort.

16 L’espoir renaît pour le pauvre, et l’iniquité a la bouche close.

17 Ah ! Certes, heureux l’homme que Dieu réprimande ! Ne repousse donc pas les leçons du Tout-Puissant.

18 Car il blesse et panse la blessure, il frappe et ses mains guérissent.

19 Qu’il survienne six calamités, il t’en préservera, et lors de la septième, le mal ne te touchera pas.

20 En temps de famine, il te sauvera de la mort ; dans le combat des atteintes du glaive.

21 Tu seras à l’abri du fouet de la langue, et si une catastrophe éclate, tu n’auras rien à craindre.

22 Tu te riras de la dévastation et de la disette ; les animaux de la terre, tu ne les redouteras point.

23 Car même avec les pierres du sol tu auras un pacte, et les animaux sauvages concluront un traité de paix avec toi.

24 Tu verras le bonheur fixé dans ta demeure, tu inspecteras ta maison et ne trouveras rien en défaut.

25 Tu verras s’accroître le nombre de tes enfants, et tes rejetons se multiplier comme l’herbe de la terre.

26 Tu entreras dans la tombe au terme extrême de la vieillesse, comme s’élève une meule de blé dans la saison voulue.

27 Tel est le fruit de nos réflexions, telle est la vérité : accueille-la et prends-la à cœur.



1 Job reprit la parole et dit :

2 Ah ! Si seulement on pesait mon chagrin, en mettant en même temps mon malheur dans la balance !

3 Assurément, ils seraient plus lourds que le sable des mers ; voilà pourquoi mes paroles sont pleines de trouble.

4 C’est que les flèches du Tout-Puissant m’ont transpercé, mon âme en a bu le venin. Les terreurs de Dieu sont rangées en bataille contre moi.

5 Est-ce que l’âne sauvage se met à braire en présence de l’herbe ? Le bœuf mugit-il devant sa pitance ?

6 Peut-on manger un mets insipide sans y mettre du sel ? Trouve-t-on quelque saveur au blanc de l’œuf ?

7 Mon âme refuse d’y goûter ; c’est pour moi comme une répugnante nourriture.

8 Ah ! Qui me donnera que ma demande soit agréée et mon espoir réalisé par Dieu ?

9 Oui, que Dieu consente à me broyer, qu’il brandisse la main et me mette en pièces !

10 Il me resterait du moins cette consolation qui me ferait sauter de joie au fort de souffrances sans rémission de n’avoir pas renié les paroles du Très-Haut.

11 Quelle est donc ma force pour que je reste dans l’attente ? Quelle doit être ma fin pour que je prenne patience ?

12 Ma force est-elle la force des pierres ? Ma chair est-elle d’airain ?

13 N’est-il pas vrai que je suis privé de tout secours, et que tout espoir de salut m’est arraché ?

14 A celui qui se consume de chagrin devrait aller la sympathie de ses amis, eût-il même renoncé à la crainte de Dieu.

15 Mes amis, à moi, se montrent perfides comme un torrent, comme des cours d’eau pleins à déborder,

16 qui deviennent troubles par l’affluence des glaçons et grossissent par la fonte des neiges :

17 viennent les chaleurs, ils se réduisent à rien ; quand le soleil brûle, ils s’évanouissent sur place.

18 A cause d’eux, les caravanes se détournent de leur route, s’enfoncent dans le désert et y périssent.

19 Les caravanes de Têma les cherchent du regard, les convois de Saba y mettent leur espoir.

20 Mais ils sont déçus dans leur confiance ; arrivés sur les lieux, ils sont pleins de confusion.

21 Certes, c’est là ce que vous êtes devenus pour votre ami : à la vue de ma ruine, vous avez eu peur.

22 Vous ai-je donc dit : "Donnez-moi ! Avec un peu de votre bien, gagnez quelqu’un en ma faveur ;

23 et délivrez-moi de la main du persécuteur ; du pouvoir des tyrans affranchissez-moi !"

24 Instruisez-moi, et je garderai le silence ; expliquez-moi en quoi j’ai erré.

25 Qu’elles sont pénétrantes les paroles de la vérité ! Mais que prouvent vos arguments à vous ?

26 Prétendez-vous critiquer des mots ? Mais dans l’air se dissipent les discours d’un désespéré !

27 L’orphelin lui-même, vous seriez capables de le prendre comme enjeu, comme vous trafiqueriez de votre ami.

28 Maintenant donc, daignez vous tourner vers moi : je ne saurais vous mentir en face.

29 Oui, revenez de grâce, que l’injustice ne s’accomplisse pas ; encore une fois, revenez, mon innocence sera manifeste.

30 Y a-t-il quelque iniquité sur mes lèvres ? Mon palais ne sait-il pas discerner ce qui est mal ?



1 Ah ! Certes, l’homme sur terre a une corvée de soldat, ses jours sont comme les jours d’un mercenaire.

2 Il est tel qu’un esclave qui aspire à un peu d’ombre, un mercenaire qui attend son salaire.

3 C’est ainsi que j’ai eu en partage des mois de misère et qu’on m’a compté des nuits de souffrance.

4 Lorsque je suis couché et que je dis : "Quand me lèverai-je ?" la soirée s’allonge, et je suis rassasié d’insomnies jusqu’à l’aube matinale.

5 Mon corps est revêtu de vermine et de croûtes terreuses, ma peau est crevassée et se dissout.

6 Mes jours s’enfuient, plus rapides que la navette, et s’évanouissent sans espoir.

7 Souviens-toi ô Dieu, que ma vie est un souffle : mon œil ne verra plus le bonheur.

8 Le regard qui m’a aperçu ne se posera plus sur moi tu me fixes de ton regard, et c’en est fait de moi.

9 La nuée se dissipe et disparaît ; ainsi celui qui descend au Cheol n’en remonte plus.

10 Il ne retourne plus dans sa maison, et sa demeure ne le reconnaît plus.

11 Aussi ne mettrai-je pas de frein à ma bouche : je veux parler dans la détresse de mon esprit, me plaindre dans l’amertume de mon âme.

12 Suis-je donc la mer ou bien un monstre marin, que tu poses une barrière autour de moi ?

13 Quand je m’imagine que mon lit me consolera, que ma couche enlèvera quelque peu de ma douleur,

14 tu m’effraies par des songes, tu m’épouvantes par des visions,

15 de sorte que mon âme souhaite une fin violente, préférant le trépas, à ce corps misérable.

16 Je suis plein de dégoût : je ne vivrai pas éternellement, donne-moi quelque relâche, car mes jours ne sont qu’un souffle.

17 Qu’est-ce que le mortel que tu le prises tant et portes ton attention sur lui ?

18 Pourquoi lui demander des comptes chaque matin et l’éprouver à tout instant ?

19 Jusqu’à quand refuseras-tu de te détourner de moi et de me laisser respirer assez de temps pour avaler ma salive ?

20 Si j’ai failli, qu’ai-je fait contre-toi, ô sévère gardien des hommes ? Pourquoi me prendre comme ta cible et faire que je sois à charge à moi-même ?

21 Que ne pardonnes-tu ma faute, que n’effaces-tu mon péché ? Bien vite je serais couché dans la poussière : tu me chercherais, et je n’y serais plus.



1 Bildad de Chouha prit la parole et dit :

2 Combien de temps encore tiendras-tu ces discours, et les paroles de ta bouche seront-elles comme un vent impétueux ?

3 Dieu fait-il fléchir le bon droit ? Le Tout-Puissant fausse-t-il la justice ?

4 Si tes fils lui ont manqué, il les aura laissés succomber sous ’le poids de leur faute.

5 Mais si toi, tu te mets à la recherche de Dieu, si tu te tournes en suppliant vers le Tout-Puissant,

6 si tu es innocent et droit, ah ! certes, sa bonté s’éveillera en ta faveur, il rendra la paix à la demeure qui abrite ta piété.

7 Humbles auront été tes débuts, mais combien brillant sera ton avenir !

8 Interroge, en effet, les générations primitives, fais appel à l’expérience de leurs ancêtres :

9 nous, nous ne sommes que d’hier et nous ne savons rien, car nos jours sur la terre ne sont qu’une ombre.

10 Eh bien ! Ils t’instruiront, eux, ils te parleront et du fond de leur cœur ils tireront ce discours :

11 "Le papyrus pousse-t-il en l’absence de marais, le jonc se développe-t-il sans eau ?

12 A peine monté en tige, alors qu’il ne peut être coupé, il devient sec avant toute autre herbe."

13 Tel est le sort de ceux qui oublient Dieu : l’espoir de l’impie sera déçu.

14 Sa confiance sera brisée et son assurance n’est qu’une toile d’araignée.

15 Il s’appuiera sur sa maison, mais elle ne tiendra pas debout ; il s’y cramponnera, mais elle ne résistera point.

16 Qu’il maintienne même sa sève sous les rayons du soleil et étende ses rejetons à travers son jardin ;

17 que ses racines s’entrelacent autour du roc et percent jusqu’à la couche de pierres,

18 dès qu’on l’arrache de sa place, celle-ci le reniera en disant : " Je ne t’ai jamais vu !"

19 Vois, c’est là le triomphe de sa destinée ; d’autres pousseront sur ce même sol.

20 C’est que Dieu ne repousse pas l’homme intègre, pas plus qu’il n’accorde l’appui de sa main aux malfaiteurs.

21 Il finira pas remplir ta bouche de joie et tes lèvres de cris de victoire.

22 Tes ennemis seront couverts de honte : la tente des méchants ne sera plus.



1 Job reprit la parole et dit :

2 Oui, je sais qu’il en est ainsi : comment l’homme aurait-il gain de cause avec Dieu ?

3 Si nous désirions discuter avec lui, pas une fois sur mille il ne daignerait nous répondre.

4 Eminemment sage, triomphant de force, qui jamais lui tint tête et s’en trouva bien ?

5 Il déplace les montagnes à l’improviste et les bouleverse dans sa colère.

6 Il fait trembler la terre sur ses bases et ébranle les colonnes qui la supportent.

7 Il donne un ordre au soleil, et le soleil ne paraît point ; il met un sceau sur les étoiles.

8 A lui seul, il déploie les cieux ; il chemine sur la crête des vagues.

9 Ila fait la Grande Ourse, l’Orion, les Pléiades et les demeures sidérales du Midi.

10 Il accomplit des merveilles sans fin, des prodiges qui ne se peuvent compter.

11 Ah ! S’il passait auprès de moi, je ne le verrais point ; s’il se glissait sous mes yeux, je ne le remarquerais pas.

12 Quand il empoigne quelqu’un, qui lui fera lâcher prise ? Qui lui dira : "Que fais-tu ?"

13 Dieu ne refoule pas sa colère ; sous ses coups plient les satellites de l’orgueil.

14 Et moi j’oserais lui répliquer, je ferais assaut de paroles avec lui,

15 moi, qui tout innocent que je fusse, ne trouverais rien à lui répondre, et demanderais simplement grâce à mon juge !

16 Dût-il même se rendre à mon appel, je ne croirais pas qu’il écoute ma voix ;

17 car il m’accable sous un vent de tempête et multiplie gratuitement mes blessures.

18 Il ne me permet pas de reprendre haleine, tant il m’abreuve d’amertumes.

19 S’agit-il de faire preuve de force, il est là ! S’agit-il de jugement, il dira : "Qui pourrait m’assigner ?"

20 Fussé-je innocent, ma bouche me déclarerait coupable ! Fussé-je sans reproche, elle me convaincrait de perversité !

21 Oui, je suis sans reproche ! Je ne me soucie pas de la vie, je suis las de l’existence.

22 Tout revient au même : aussi dis-je que juste et méchant, il les fait également périr.

23 Si un cataclysme entraîne des morts soudaines, il se rit de l’épreuve des innocents.

24 Par lui, la terre a été livrée aux impies : il voile les yeux de ceux qui y rendent la justice. Si ce n’est lui, qui serait-ce ?

25 Mes jours sont plus rapides qu’un courrier ; ils s’enfuient sans avoir vu le bonheur.

26 Ils passent comme des barques de jonc, comme l’aigle qui se précipite sur la proie.

27 Quand je dis : "Je veux oublier ma souffrance, laisser là ma mine attristée et reprendre mes esprits",

28 je suis envahi par la crainte de mes tourments, sachant bien que tu ne m’absoudras pas.

29 Je serai déclaré coupable : pourquoi donc prendre une peine inutile ?

30 Dussé-je me laver dans de la neige fondue et purifier mes mains avec de la potasse,

31 aussitôt tu me plongerais dans une fosse fangeuse], et mes vêtements mêmes auraient horreur de moi.

32 Car il n’est pas un homme comme moi pour que je lui réponde et que nous paraissions ensemble en justice.

33 Il n’existe pas d’arbitre entre nous, qui puisse poser sa main sur tous deux.

34 Qu’il écarte de moi sa verge, et que ses terreurs cessent de peser sur moi.

35 Alors je parlerai sans le redouter, car je n’en suis pas là dans le secret de ma conscience.



1 Mon âme est dégoûtée de la vie, je veux donner un libre cours à mes plaintes, parler dans l’amertume de mon cœur.

2 Je dirai à Dieu : "Ne me traite pas en criminel, fais-moi connaître tes griefs contre moi."

3 Prends-tu plaisir à accabler, à repousser l’œuvre de tes mains, tandis que tu favorises de ta lumière les desseins des méchants ?

4 As-tu des yeux de chair ? Vois-tu de la même façon que voient les hommes ?

5 Tes jours sont-ils comme les jours des hommes ? Tes années sont-elles comme celles des mortels,

6 pour que tu recherches mes fautes et t’enquières de mes péchés ?

7 Tu sais pourtant que je ne suis pas coupable, et que nul ne peut se sauver de ta main.

8 Ce sont tes mains qui ont pris soin de me former, de me façonner de toutes pièces, et tu me détruirais !

9 Souviens-toi que tu m’as pétri comme de l’argile, et tu me ferais rentrer dans la poussière !

10 Ne m’as-tu pas rendu liquide comme le lait, puis affermi comme le fromage ?

11 Tu m’as revêtu de peau et de chair, tu m’as entrelacé d’os et de nerfs.

12 Tu m’as octroyé vie et bonté, et tes soins vigilants ont préservé mon souffle.

13 Et voici ce que tu tenais en réserve dans ton cœur ! Je sais bien que telle était ta pensée :

14 tu voulais me prendre sur le fait si je prévariquais, et ne me pardonner aucune faute !

15 Devenu coupable, malheur à moi ! Innocent même, je n’ose lever la tête, rassasié de honte et témoin de ma misère.

16 Si je la redresse, tu me pourchasses comme un lion ; sans relâche, tu fais éclater ta puissance à mes dépens.

17 Tu m’opposes constamment de nouveaux témoins, tu redoubles de colère contre moi ; je suis en butte à des armées se relayant tour à tour.

18 Pourquoi m’as-tu tiré du sein qui me portait ? J’expirais, et aucun œil ne m’aurait vu.

19 Je serais comme si je n’avais jamais été ; au sortir du ventre de ma mère j’étais conduit au tombeau.

20 Ah ! Mes jours sont peu de chose ; cesse donc de t’acharner contre moi, pour que je puisse reprendre un peu haleine,

21 avant que je m’en aille, sans espoir de retour, dans la terre des ténèbres et des ombres du trépas,

22 terre où le crépuscule ressemble à la nuit opaque, où règnent les ombres épaisses et le désordre, et où la lumière même est un amas de ténèbres.



1 Çophar de Naama prit la parole et dit :

2 Est-ce que ce flot de paroles n’appelle pas une réponse ? Suffit-il d’être loquace pour avoir raison ?

3 Ton verbiage réduirait-il les gens au silence, et prodiguerais-tu l’ironie, sans que personne te confonde ?

4 Tu dis : " Pure est ma doctrine, je suis sans tache à tes yeux."

5 Ah ! Il serait à souhaiter que Dieu parlât, qu’il ouvrît ses lèvres pour te répondre !

6 Il te révélerait les mystères de la sagesse, car la vérité a de nombreux aspects ; et tu reconnaîtrais que Dieu est loin de te compter toutes tes fautes.

7 Prétends-tu pénétrer le secret insondable de Dieu, saisir la perfection du Tout-Puissant ?

8 Si elle a la hauteur des cieux, que peux-tu faire ? Si elle dépasse la profondeur du Cheol, quelle connaissance en as-tu ?

9 Elle est plus étendue en longueur que la terre, plus vaste que l’Océan !

10 Si Dieu s’avance, s’il enferme dans une geôle, s’il convoque une assemblée de justice, qui peut l’en détourner ?

11 Car il connaît bien les gens pervers, il remarque l’iniquité sans même y regarder de près.

12 Par là, l’homme au cerveau creux peut devenir intelligent et, cessant d’être un âne sauvage, naître à la dignité humaine.

13 Donc, si tu veux, toi, bien diriger ton cœur et étendre tes bras vers lui,

14 si tu écartes le péché qui souille ta main, si tu bannis l’injustice de ta tente,

15 aussitôt, tu pourras relever ton front exempt de tache ; tu seras solide comma l’airain et n’auras rien à craindre.

16 Bien plus, tu oublieras les maux passés, ou ne t’en souviendras que comme de l’onde écoulée.

17 Ton sort sera plus brillant que le soleil de midi, le sombre crépuscule luira pour toi comme le matin.

18 Tu seras plein de confiance, car l’espoir renaîtra, tu feras ton inspection et te coucheras en sécurité.

19 Ton gîte ne sera troublé par personne, mais beaucoup rechercheront tes faveurs,

20 tandis que les yeux des méchants se consumeront, que tout refuge leur sera fermé, et que leur espoir, ce sera le dernier souffle d’un mourant.



1 Job reprit la parole et dit :

2 Sans doute, vous êtes l’humanité entière, et avec vous mourra la sagesse !

3 Moi aussi, j’ai un cœur comme vous, je ne vous le cède en rien : qui ne, peut user d’arguments pareils ?

4 Je suis la risée des amis, moi qui invoque Dieu et à qui il répond ; le juste, l’homme intègre est un objet de dérision !

5 Mépris au malheur ! pensent les heureux du monde, voilà ce qui est fait pour ceux dont le pied chancelle !

6 Elles jouissent de la paix, les tentes des brigands ; parfaite est la sécurité de ceux qui bravent le Tout-Puissant et ne reconnaissent d’autre dieu que leur force.

7 Toutefois, interroge, de grâce, les bêtes pour qu’elles t’enseignent, les oiseaux du ciel pour qu’ils te mettent au courant.

8 Ou bien adresse-toi à la terre pour qu’elle t’instruise, aux poissons de la mer pour qu’ils te donnent leur avis.

9 Qui ne sait, parmi tous ces êtres, que la main de l’Éternel a tout fait ?

10 Il tient en sa main le souffle de tout vivant et l’esprit qui anime tout corps humain.

11 L’oreille n’apprécie-t-elle pas les paroles, tout comme le palais déguste les aliments ?

12 La sagesse est l’apanage des vieillards, les longs jours vont de pair avec la raison.

13 C’est chez lui que se rencontrent la sagesse et la puissance ; à lui appartiennent le conseil et l’intelligence.

14 Voyez, il démolit et personne ne peut rebâtir, il referme la porte sur un homme et personne ne peut l’ouvrir.

15 Il arrête les eaux, et elles tarissent ; il les déchaîne, et elles bouleversent la terre.

16 Ses attributs sont la force et la sagesse ; il est le maître de celui qui se fourvoie et du séducteur.

17 Il fait marcher dans la démence les conseillers et livre les juges en proie à la folie.

18 Il dissout l’autorité des rois et fixe une ceinture autour de leurs reins.

19 Il frappé d’insanité les prêtres et culbute les puissants.

20 Il enlève la parole aux orateurs éprouvés et ôte le jugement aux vieillards.

21 Il déverse la honte sur les nobles, et relâche la ceinture des vaillants.

22 Du fond des ténèbres, il fait sortir au jour les choses cachées, et met en pleine lumière ce qui était couvert par l’ombre.

23 Il grandit les nations, puis il les perd ; il les laisse s’étendre, puis il les déporte.

24 Il ôte l’intelligence aux chefs des nations et les laisse s’égarer dans des solitudes sans route ;

25 là, ils tâtonnent dans une obscurité qui ne laisse percer aucune lueur ; et Dieu les fait tituber comme un ivrogne.



1 Certes, tout cela, mon œil l’a vu, mon oreille l’a entendu et s’en est rendu compte.

2 Ce que vous savez, je le sais moi aussi ; je ne vous suis inférieur en rien.

3 Mais moi, c’est au Tout-Puissant que je m’adresse ; ce que je désire, c’est faire des représentations à Dieu.

4 Quant à vous, vous êtes des inventeurs de mensonges ; tous, vous êtes des médecins incapables.

5 Plaise à Dieu que vous vous condamniez au silence ! Cela serait une marque de sagesse de votre part.

6 Écoutez donc mes reproches, soyez attentifs aux griefs de mes lèvres.

7 Est-ce en faveur de Dieu que vous tenez des discours iniques ? Est-ce pour lui que vous débitez des faussetés ?

8 Faites-vous acception de personnes dans son intérêt ? Prétendez-vous prendre parti pour lui ?

9 Est-il désirable pour vous qu’il scrute vos consciences ? Vous jouerez-vous de lui comme on se joue d’un mortel ?

10 Il vous reprendra sévèrement si, en secret, vous faites preuve de partialité.

11 Sa grandeur n’a-t-elle pas de quoi vous effrayer ? Sa terreur ne s’abattra-t-elle point sur vous ?

12 Vos arguments sont des sentences de cendres ; vos raisonnements prétentieux sont des raisonnements de boue.

13 Taisez-vous donc en ma présence, et je parlerai, moi, advienne que pourra !

14 C’est pourquoi je veux prendre mon corps entre mes dents et faire bon marché de ma vie.

15 Qu’il me fasse périr, j’aurai fini d’espérer, mais je n’aurai pas laissé de lui mettre ma conduite sous les yeux.

16 Et ceci même sera mon triomphe, que nul hypocrite ne peut se présenter devant lui.

17 Veuillez donc écouter mes paroles ; que mes déclarations pénètrent dans votre oreille.

18 Voyez, j’ai préparé ma défense, j’ai conscience d’être innocent.

19 Est-il quelqu’un pour plaider contre moi ? Aussitôt je me tairais et attendrais la mort.

20 Ah ! De grâce, épargne-moi deux choses et je cesserai de me cacher devant toi :

21 écarte ta main qui pèse sur moi ; que tes terreurs ne me poursuivent point !

22 Interpelle-moi après, et je répondrai, ou je parlerai d’abord ; et tu me répliqueras.

23 Combien ai-je de péchés et de forfaits à mon compte ? Fais-moi connaître mes fautes et mes erreurs.

24 Pourquoi dérobes-tu ta face et me prends-tu pour un ennemi ?

25 Quoi ! Veux-tu briser une feuille chassée par le vent, t’acharner contre un peu de chaume desséché,

26 pour que tu écrives contre moi des arrêts amers et m’imputes les fautes de ma jeunesse ;

27 pour que tu emprisonnes mes jambes dans le bloc, qua tu épies tous mes mouvements et t’attaches aux traces de mes pas ?

28 Et tout cela contre quelqu’un consumé comme du bois vermoulu, comme un vêtement rongé par la teigne !



1 L’homme, né de la femme, n’a que peu de jours à vivre, et il est rassasié de troubles.

2 Comme la fleur, il pousse et se flétrit ; il fuit comme l’ombre et n’a point de durée.

3 Et c’est sur cet être que tu as les yeux ouverts ! Moi-même, tu me forces à comparaître en justice avec toi !

4 Qui donc pourrait tirer quelque chose de pur de ce qui est impur ? Pas un !

5 Puisque ses jours sont mesurés, que tu connais le compte de ses mois, et que tu lui as imposé des limites qu’il ne saurait dépasser,

6 détourne ton attention de lui : qu’il ait un peu de répit pendant qu’il remplit sa journée comme un mercenaire !

7 Car pour l’arbre, il est encore de l’espoir ; si on le coupe il peut repousser, les rejetons ne lui manquent pas.

8 Dût sa racine vieillir dans la terre et son tronc mourir dans le sol,

9 il suffit qu’il sente l’eau pour reverdir et produire un branchage, comme s’il était nouvellement planté.

10 Mais l’homme meurt et s’évanouit, le mortel expire : où est-il alors ?

11 Les eaux s’échappent du fond du lac, le fleuve tarit et se dessèche.

12 De même, les humains se couchent pour ne plus se relever ; tant que dureront les cieux, ils ne se réveilleront ni ne secoueront leur sommeil.

13 Ah ! Qu’il te plaise de m’enfermer dans le Cheol, de me mettre à l’abri jusqu’à ce que ta colère soit passée, de me fixer un terme où tu te ressouviendrais de moi !

14 Lorsque l’homme meurt, revivra-t-il ? S’il en était ainsi, tout le long de ma pénible corvée, je nourrirais de l’espoir, jusqu’à ce qu’on vienne me relever de ma faction.

15 Tu m’appellerais et moi je répondrais ; tu témoignerais de l’affection pour l’œuvre de tes mains.

16 Au lieu de compter comme à présent chacun de mes pas, tu cesserais de surveiller mes fautes.

17 Mes péchés sont scellés dans un faisceau ; tu as mis ton cachet sur mes manquements.

18 Or, une montagne qui s’écroule se réduit en poussière, et le rocher est déraciné de sa base.

19 Les eaux finissent par user les pierres ; leurs flots entraînent la poussière du sol : de même, tu ruines l’espoir de l’homme.

20 Tu l’empoignes à jamais et il disparaît ; tu déformes sa figure et le rejettes.

21 Que ses enfants s’élèvent, il n’en sait rien ; qu’ils soient abaissés, il n’en a pas connaissance.

22 Mais c’est pour lui seul que sa chair souffre ; c’est pour lui seul que son âme est en deuil.



1 Eliphaz de Têmân prit la parole et dit :

2 Est-il digne du sage de mettre en avant des raisons futiles, de gonfler son sein de vent ?

3 d’employer des arguments sans valeur et des paroles qui ne servent de rien ?

4 Tu en viens à saper la piété, à supprimer les prières au Tout-Puissant !

5 C’est ton iniquité qui inspire ta bouche, et ainsi tu adoptes le langage de la mauvaise foi.

6 C’est ta bouche qui te condamne, et non moi ; tes propres lèvres témoignent contre toi.

7 Es-tu donc, par ta naissance, le premier des hommes ? As-tu vu le jour avant les collines ?

8 As-tu entendu ce qui se dit dans le conseil de Dieu ? As-tu confisqué à ton profit la sagesse ?

9 Que sais-tu que nous ne sachions ? Que comprends-tu qui nous échappe ?

10 Parmi nous aussi il est des gens vénérables par l’âge, des vieillards plus riches de jours que ton père.

11 Comptes-tu pour rien les consolations de Dieu et la parole qui t’a été dite en douceur ?

12 Pourquoi te laisser emporter par ton cœur ? Pourquoi rouler ainsi tes yeux ?

13 Pourquoi tourner ta mauvaise humeur contre Dieu et laisser échapper de tels discours de ta bouche ?

14 Qu’est-ce donc que l’homme pour se prétendre pur et l’enfant de la femme pour se dire juste ?

15 Quoi ! Même en ses saints il n’a pas confiance, et les cieux ne sont pas sans tache à ses yeux !

16 Que sera-ce de cet être méprisable et corrompu, de l’homme qui boit l’iniquité comme l’eau ?

17 Je veux t’instruire, écoute-moi ; je veux t’exposer ce que j’ai vu ;

18 ce que racontent les sages, sans rien dissimuler, comme une tradition de leurs pères,

19 qui furent, seuls, maîtres de ce pays et auxquels nul étranger ne s’est mêlé :

20 "Les tourments remplissent toute la vie du méchant, tout le cours des années mesurées au tyran.

21 Ses oreilles ne cessent d’entendre un bruit terrifiant ; en pleine paix, il se voit assaillir par le dévastateur.

22 Il renonce à l’espoir d’échapper aux ténèbres, il se sait prédestiné au glaive.

23 Il erre ça et là pour chercher du pain : il a conscience que des jours sombres se préparent pour lui.

24 La détresse et l’angoisse le jettent dans l’épouvante ; elles l’étreignent comme un roi qui monte à l’assaut.

25 C’est qu’il a dirigé sa main contre Dieu, il s’est élevé contre le Tout-Puissant.

26 C’est qu’il lui a couru sus, le cou tendu, couvert de toute l’épaisseur de ses boucliers bombés.

27 C’est qu’il a le visage épaissi par la graisse et le dos arrondi par l’embonpoint.

28 Aussi se fixe-t-il dans des villes en ruines, dans des maisons qui ne sont pas habitables, étant destinées à se changer en décombres.

29 Il ne s’enrichira pas, sa fortune ne subsistera point ; tel un arbre sans fruits il n’inclinera pas à terre le sommet de ses branches.

30 Il ne sortira plus des ténèbres ; ses rejetons seront consumés par le feu ; il disparaîtra comme par un souffle de Dieu.

31 Qu’il n’espère rien de la fraude ! Il a fait fausse route. La déception sera son salaire.

32 Sa carrière sera achevée avant le temps, et son toit de feuillage ne reverdira plus.

33 Tel qu’une vigne, il sera dépouillé de ses jeunes grappes ; tel qu’un olivier, il jettera ses fleurs.

34 Car la bande des pervers est condamnée à la stérilité ; le feu dévore les tentes où s’entassent les dons de la corruption.

35 Ils conçoivent le mal, ils enfantent le malheur. Leur sein couve la perfidie.



1 Job reprit la parole et dit :

2 De tels discours, j’en ai entendu beaucoup : vous êtes tous de pauvres consolateurs.

3 Y aura-t-il une fin à ces paroles qui sonnent creux ? Qu’est-ce donc qui te contraint de répliquer ?

4 Moi aussi, je pourrais parler comme vous, si seulement vous étiez à ma place ; je pourrais aligner des paroles contre vous et hocher la tête à votre sujet.

5 Je vous donnerais du réconfort avec ma bouche, et le mouvement de mes lèvres serait votre soulagement.

6 Maintenant ; si je parle, ma douleur n’en sera pas adoucie ; si je m’abstiens, me lâchera-t-elle pour cela ?

7 Oui, à l’heure présente Dieu m’a exténué ; tu as jeté le trouble dans tout mon entourage.

8 Tu m’as couvert de rides qui sont autant de témoins à charge ; ma maigreur elle-même me trahit et dépose contre moi.

9 Sa fureur me déchire, me traite en ennemi ; il grince des dents contre moi : mon adversaire darde sur moi ses regards.

10 Ils ouvrent contre moi une bouche béante, ils me frappent ignominieusement sur les joues : en bande ils s’attroupent autour de moi.

11 Le Tout-Puissant me livre à des écervelés ; il me jette en proie aux mains des méchants.

12 Je vivais paisible, et il m’a broyé ; il m’a saisi par la nuque et mis en pièces ; il m’a dressé comme une cible à ses coups.

13 Ses archers me cernent de toutes parts ; sans pitié il me perce les reins, répand à terre mon fiel.

14 Il ouvre en moi brèche sur brèche, il court sur moi comme un guerrier puissant.

15 J’ai cousu un cilice sur ma peau desséchée et traîné mon front dans la poussière.

16 J’ai le visage tout bouffi par les pleurs ; une nuit noire s’étend sur mes paupières.

17 Et aucune injustice ne souille mes mains ! Et ma prière a toujours été pure !

18 O terre, ne recouvre pas mon sang ! Qu’aucun obstacle n’arrête mes cris !

19 Dès maintenant j’ai un témoin pour moi dans les cieux, un répondant dans les régions supérieures.

20 Mes amis se raillent de moi : c’est vers Dieu que s’élèvent mes yeux baignés de larmes,

21 pour qu’il soit lui-même arbitre entre l’homme et Dieu, entre le fils de l’homme et son semblable.

22 Car ce peu d’années vont s’écouler, et je prendrai un chemin par où je ne repasserai point.



1 Mon âme est meurtrie, mes jours s’éteignent, la tombe m’attend.

2 Ne suis-je pas en butte à des moqueries ? Mes yeux ne sont-ils pas constamment témoins de leurs perfidies ?

3 Ah ! De grâce, accorde-moi ta caution ! Sois toi-même mon garant vis-à-vis de toi qui voudrait s’engager pour moi ?

4 Car tu as fermé leur cœur à la raison ; aussi ne les laisseras-tu pas triompher.

5 Pour une part de butin on trahit des amis, de sorte que les yeux de leurs enfants se consument de misère.

6 On a fait de moi la fable des nations ; je suis l’homme à qui on crache au visage.

7 Mes yeux sont éteints par le chagrin, et tous mes organes sont comme une ombre.

8 Les gens de bien en sont stupéfaits, et l’innocent en est révolté contre l’impie.

9 Cependant le juste persiste dans sa conduite, et celui qui a les mains pures redouble d’énergie.

10 Quant à vous, retournez-vous donc tous contre moi, venez ! Je ne trouverai pas un sage parmi vous.

11 Mes jours ont fui, mes projets sont ruinés, ces trésors de mon cœur.

12 De la nuit ils veulent faire le jour, ils disent la lumière plus proche que les ténèbres.

13 Si je n’attends plus d’autre demeure que le Cheol, si j’ai étendu ma couche dans la région des ombres ;

14 si je dis au tombeau : "Tu es mon père !" et à la vermine : "Tu es ma mère et ma sœur"

15 où donc est mon espérance ? Mon espérance, qui peut la voir ?

16 Elle a sombré jusqu’au fond du Cheol, si toutefois le repos est assuré dans la poussière.



1 Bildad prit la parole et dit :

2 Jusqu’à quand ferez-vous assaut de discours ? Devenez raisonnables, puis nous pourrons parler.

3 Pourquoi nous considère-t-on comme des brutes ? Pourquoi sommes-nous bornés à vos yeux !

4 O toi, qui te déchires toi-même dans ta fureur, est-ce par amour de toi que la terre sera abandonnée et que le rocher changera de place ?

5 Oui certes, la lampe des méchants s’éteint, la flamme de son foyer cesse de briller.

6 La lumière s’obscurcit dans sa tente, son flambeau s’éteint au-dessus de lui.

7 Ses pas, jadis assurés, deviennent hésitants, il est renversé par ses propres projets.

8 Car ses pieds se prennent dans le filet, il chemine sur des rets.

9 Le piège le saisit au talon, le traquenard se referme violemment sur lui.

10 Des entraves lui sont posées secrètement sur le sol, des embûches couvrent la route qu’il suit.

11 De toutes parts les terreurs le poursuivent et font vaciller ses jambes.

12 Sa vigueur dépérit par la faim, la ruine menace ses flancs.

13 Les lambeaux de sa peau deviennent une pâture, ses membres, une proie pour le premier-né de la mort.

14 Il est arraché de la tente où il vivait en sécurité, et poussé entre les bras du roi des épouvantements.

15 Des gens qui ne lui sont de rien se fixent dans sa demeure ; une pluie de soufre se répand sur son domaine.

16 Par en bas, ses racines se dessèchent, par en haut, son feuillage se flétrit.

17 Son souvenir s’efface de la terre, et rien ne rappelle son nom dans l’étendue du monde.

18 On le repousse de la lumière dans les ténèbres et on l’expulse de l’univers.

19 Il ne laisse ni lignée, ni postérité, ni aucun survivant dans son habitation.

20 Sa destinée frappe de stupeur ceux de l’Occident et donne le frisson à ceux de l’Orient.

21 Oui, voilà ce qui attend les demeures du malfaiteur, la résidence de qui ne reconnaît pas Dieu !



1 Job reprit la parole et dit :

2 Jusqu’à quand contristerez-vous mon âme et m’accablerez-vous de vos discours ?

3 Voilà dix fois que vous m’injuriez ; vous ne rougissez pas de me torturer.

4 Mais soit ! Admettons que j’aie des torts : ces torts ne pèseraient que sur moi.

5 Quant à vous, si vraiment vous prétendez vous grandir à mes dépens et me reprocher la honte où je suis réduit,

6 sachez donc que c’est Dieu qui m’a fait un passe-droit, et qui m’a enveloppé de ses embûches.

7 Quoi ! Je crie à la violence et ne trouve point d’écho ; j’appelle au secours, et de justice point !

8 Il m’a barré la route, impossible de passer ; sur mes sentiers, il a répandu les ténèbres.

9 Il m’a dépouillé de mon honneur ; il a enlevé la couronne de ma tête.

10 Il m’a démoli de fond en comble, et je me suis écroulé ; il a arraché comme un arbre mon espérance.

11 Il a enflammé sa colère contre moi ; il m’a traité comme ses ennemis.

12 Ses hordes arrivent en masse, se fraient un chemin contre moi et mettent le siège autour de ma tente.

13 Mes frères, il les a éloignés de moi, mes amis ne sont plus que des étrangers pour moi.

14 Mes proches m’ont délaissé, mes intimes m’ont oublié.

15 Les gens de ma maison, mes propres servantes me considèrent comme un intrus ; je suis devenu un inconnu à leurs yeux.

16 J’appelle mon serviteur : il ne répond pas ; je suis obligé de le supplier de ma bouche.

17 Mon haleine est odieuse à ma femme et mes caresses aux fils de mes entrailles,

18 Même de jeunes enfants me montrent leur dédain ; quand je veux me lever, ils manifestent contre moi.

19 Tous mes fidèles confidents m’ont pris en horreur, et ceux que j’aimais se sont tournés contre moi.

20 Mes os sont collés à ma peau et à ma chair ; je n’ai sauvé du désastre que la peau de mes dents.

21 Ah ! Pitié, pitié, vous mes amis ! Vous voyez que la main de Dieu m’a frappé.

22 Pourquoi me persécutez-vous à l’exemple de Dieu ? Pourquoi êtes-vous insatiables de ma chair ?

23 Plût à Dieu que mes paroles fussent mises par écrit, qu’elles fussent burinées dans le livre !

24 Qu’avec un stylet de fer et de plomb, elles fussent gravées pour toujours dans le roc !

25 Je sais bien, moi, que mon sauveur vit, et qu’à la fin il se manifestera sur la terre.

26 Après que ma peau, que voilà, sera complètement tombée, libéré de ma chair, je verrai Dieu !

27 Oui, je le contemplerai moi-même pour mon bien, mes yeux le verront, non ceux d’un autre. Mon cœur se consume d’attente dans mon sein.

28 Que si donc vous dites : "Comme nous allons nous acharner contre lui !" le fond du débat tenant à ma personne,

29 eh bien, ayez peur du glaive, car l’emportement dont vous faites preuve est un crime passible du glaive ! Ainsi vous apprendrez qu’il y a une justice.



1 Çophar de Naama prit la parole et dit :

2 Eh bien ! Mes réflexions m’incitent à répliquer et aussi les impressions que je ressens.

3 Quand j’entends des reproches qui sont un affront pour moi, ma raison me dicte une réponse.

4 Connais-tu ce fait qui a existé de tout temps, depuis que l’homme est placé sur la terre :

5 que le triomphe des méchants est éphémère et que la joie du pervers ne dure qu’un instant ?

6 Dût sa stature monter jusqu’au ciel et sa tête atteindre les nuages,

7 aussi sûrement que ses excréments, il périra sans retour : ceux qui le voyaient diront : "Où est-il ?"

8 Comme un songe, il s’envole, et l’on perd ses traces ; il s’évanouit comme une vision nocturne.

9 L’œil qui l’a contemplé ne le découvre plus ; sa demeure n’a plus de regard pour lui.

10 Ses fils devront solliciter la pitié des pauvres, et ses propres mains restituer la fortune acquise.

11 Ses membres, tout pleins encore de vigueur juvénile, se verront couchés dans la poussière.

12 S’il arrive que la perversité soit douce à sa bouche, qu’il la fasse glisser sous sa langue ;

13 qu’il la ménage longtemps, ne cessant de la savourer, et la retienne encore au fond de son palais,

14 alors son aliment se transforme dans ses entrailles et devient dans son sein l’amer venin de l’aspic.

15 Il a dévoré une fortune et il faut qu’il la rejette : Dieu l’expulsera de ses intestins.

16 C’est du poison d’aspic qu’il suçait : il périra par la langue de la vipère.

17 Qu’il n’espère point se délecter aux flots des ruisseaux de miel, des torrents de lait !

18 Il faut qu’il rende le fruit de son labeur, avant de le consommer ; il en sera de même des biens qu’il s’est acquis par ses échanges : il n’en tirera aucun plaisir.

19 C’est qu’il a écrasé les faibles et les a abandonnés à eux-mêmes ; il a ruiné des maisons par la rapine et ne les a point rebâties.

20 C’est qu’il n’a pas connu la paix intérieure : il ne sauvera rien de ses plus chers trésors.

21 Rien n’échappait à ses appétits ; aussi son bien-être n’aura-t-il aucune durée.

22 Alors qu’il regorge de biens, il est dans la gêne ; la main de tout misérable s’abattra sur lui.

23 Dieu se dispose à lui bourrer le ventre en lâchant contre lui son ardente colère, en la faisant pleuvoir sur lui en guise de nourriture.

24 Il voudra fuir les armes de fer : il sera transpercé par un arc d’airain.

25 La flèche qui l’atteint, il la retire de son corps ; elle sort étincelante du foie qu’elle a percé ; l’épouvante le saisit.

26 Tous les noirs désastres menacent les trésors qu’il a amassés ; un feu que personne n’a attisé le consume et dévore tout ce qui est resté dans sa demeure.

27 Les cieux dénoncent son crime et la terre se soulève contre lui.

28 Les biens de sa maison s’en vont ; tout s’écroule au jour de la colère divine.

29 Telle est la part que Dieu réserve à l’homme pervers ; tel est l’héritage qui lui est destiné par la parole du Tout-Puissant.



1 Job reprit la parole et dit :

2 Daignez écouter mes paroles : je ne vous demande pas d’autres consolations.

3 Faites-moi un peu crédit pour que je puisse parler, et quand j’aurai fini, libre à vous de me railler.

4 Est-ce donc contre des hommes que mes plaintes sont dirigées ? Dès lors pourquoi ma patience ne serait-elle pas à bout ?

5 Tournez-vous vers moi et soyez stupéfaits, et posez la main sur la bouche.

6 Moi-même, en évoquant mes souvenirs, je suis consterné, et un frisson d’horreur s’empare de mon corps.

7 Pourquoi les méchants demeurent-ils en vie ? Pourquoi vont-ils progressant et croissant en puissance ?

8 Leur postérité est fortement établie devant eux, avec eux : leurs descendants sont là sous leurs yeux.

9 Leurs maisons sont en paix, à l’abri de toute crainte ; la verge de Dieu ne les atteint pas.

10 Leurs taureaux s’accouplent et ne sont pas stériles ; leurs génisses mettent bas et ne perdent pas leurs petits.

11 Ils envoient dehors leurs jeunes garçons comme un troupeau de brebis, et leurs enfants se livrent à leurs ébats.

12 Ils entonnent des chants en s’accompagnant du tambourin et du luth, et ils s’égaient aux sons de la flûte.

13 Ils consument leurs jours dans le bonheur et, en un instant, ils descendent au Cheol.

14 Et pourtant ils disent à Dieu : "Laisse-nous, nous n’avons nulle envie de connaître tes voies.

15 Qu’est-ce que le Tout-Puissant, que nous le servions ? Quel profit aurons-nous à lui adresser des prières ?"

16 Assurément, ce n’est pas à leurs mains qu’ils sont redevables de leur bien-être. (Puisse toutefois le conseil des méchants être loin de moi !)

17 Arrive-t-il souvent que la lampe des impies s’éteigne, que le malheur fonde sur eux et que Dieu leur assigne dans sa colère le sort qu’ils méritent ?

18 Arrive-t-il souvent qu’ils soient comme la paille emportée par le vent, comme le chaume qu’enlève la tempête ?

19 Dieu dira-t-on réserve à ses enfants le châtiment de ses crimes : mais qu’il l’inflige donc à lui-même, pour qu’il s’en ressente !

20 Que ses propres yeux soient témoins de sa chute et qu’il s’abreuve de la colère de Dieu !

21 Car quel intérêt peut-il porter à sa maison, quand il ne sera plus, puisque le nombre de ses années est fixé d’avance ?

22 Est-ce à Dieu qu’on enseignera ce qui est raisonnable, à lui qui juge avec une autorité souveraine ?

23 Celui-ci meurt au fort de sa vigueur, en pleine quiétude, en pleine paix,

24 alors que ses récipients débordent de lait, et que la moelle de ses os est abondamment pourvue.

25 Celui-là meurt, l’âme rassasiée d’amertume, sans avoir goûté le bonheur.

26 Et tous deux sont couchés dans la poussière et deviennent également la proie de la pourriture.

27 Eh quoi ! Je connais vos intentions et les arrière-pensées que vous nourrissez injustement contre moi,

28 quand vous dites : "Où est la maison de l’homme important ? Où, la tente habitée par les méchants ?"

29 Eh bien ! Interrogez ceux qui parcourent le monde et ne méconnaissez pas les preuves qu’ils apportent :

30 c’est qu’au jour du désastre le méchant est épargné ; au jour des violentes colères, il est tiré du danger.

31 Qui lui jettera sa conduite à la face ? Et ce qu’il a fait, qui le lui paiera ?

32 On le porte en pompe au lieu de sépulture, et on veille sur son mausolée.

33 Légères lui sont les glèbes de la vallée ; tout le monde se traîne à sa suite ; comme il a été précédé d’une innombrable multitude.

34 Comment donc m’offrirez-vous de vaines consolations ? De toutes vos répliques il ne demeure qu’une criarde injustice.



1 Eliphaz prit la parole et dit :

2 Est-ce à Dieu que l’homme rend service ? C’est lui-même que sert le sage.

3 Qu’importe au Tout-Puissant que tu sois juste ? Quel profit pour lui, si tu mènes une, conduite sans reproche ?

4 Serait-ce en raison de ta piété qu’il te châtie et entre en jugement avec toi ?

5 Certes, il faut que ta perversité soit grande et innombrables tes méfaits.

6 Car, sans motif, tu confisquais le bien de tes frères et dépouillais les gens de leurs vêtements jusqu’à les mettre à nu.

7 Tu ne donnais pas d’eau à boire à l’homme altéré, à l’affamé tu refusais du pain.

8 L’homme à poigne serait-il seul maître de la terre ? Celui qui a du crédit aurait-il seul le droit de l’occuper ?

9 Les veuves, tu les congédiais les mains vides, et les bras des orphelins étaient brisés par toi.

10 C’est pourquoi tu es environné de pièges et assiégé de terreurs subites.

11 Ou bien ce sont des ténèbres qui masquent ta vue, un déluge d’eaux qui te recouvre.

12 Dieu, dans ta pensée, n’est-il pas relégué dans les hauteurs célestes ? Tu es frappé de l’éloignement des étoiles qui sont à une si grande distance !

13 Et tu dis : "Qu’est-ce que Dieu peut savoir ? Exerce-t-il sa justice à travers la brume épaisse ?

14 Les nuages lui forment une retraite mystérieuse, l’empêchant de voir, et il ne fait que parcourir la circonférence des cieux !"

15 Prétends-tu donc suivre l’antique route que foulaient les hommes d’iniquité,

16 qui étaient emportés avant le temps, et dont les fondements ressemblaient à un torrent qui s’écoule,

17 qui disaient à Dieu : "Laisse-nous !" Car que pouvait bien faire contre eux le Tout-Puissant ?

18 C’est pourtant lui qui avait rempli leurs maisons de bien-être ! (Puisse le conseil des méchants être loin de moi ! )

19 Les justes ont été témoins de leur ruine et s’en sont réjouis ; l’homme honnête s’est raillé d’eux :

20 "Eh bien, disaient-ils, nos adversaires sont anéantis, le feu a dévoré leurs biens !"

21 Ah ! De grâce, réconcilie-toi avec Dieu, et tu vivras en paix ; par là le bonheur renaîtra pour toi.

22 Accueille donc renseignement émanant de sa bouche, et dépose ses paroles en ton cœur.

23 Reviens au Tout-Puissant et tu seras restauré, éloigne l’injustice de ta tente.

24 Jette à la poussière ton métal précieux, et aux cailloux des torrents ton or d’Ophir !

25 Et le Tout-Puissant sera pour toi un amas de trésors, un monceau d’argent.

26 Car alors tu trouveras tes délices dans le Tout-Puissant, et tu pourras relever ton front vers Dieu.

27 Tu l’invoqueras et il t’entendra, et tu t’acquitteras de tes vœux.

28 Tu formeras des projets et ils s’accompliront en ta faveur, la lumière brillera sur tes routes.

29 On voudra t’abaisser, mais tu diras : "Debout !" Car Dieu vient en aide à qui baisse humblement les yeux.

30 Il sauvera même celui qui n’est pas sans faute ; oui, celui-ci sera sauvé par la pureté de tes mains.



1 Job reprit la parole et dit :

2 Aujourd’hui encore ma plainte est traitée de révolte ; pourtant ma main se fatigue à comprimer mes soupirs.

3 Que ne m’est-il donné de savoir où le trouver ! Je voudrais pénétrer jusqu’à son siège.

4 J’exposerais ma cause devant lui, ayant la bouche pleine d’arguments.

5 Je connaîtrais les réponses qu’il m’opposerait et me rendrais compte de ce qu’il me dirait.

6 Jetterait-il le poids de sa force dans sa discussion avec moi ? Non, mais il me prêterait quelque attention.

7 C’est un homme droit qui se trouverait alors en face de lui, et pour toujours je serais quitte envers mon juge.

8 Mais quoi ! Je me dirige vers l’Orient : il n’y est pas ! vers l’Occident, je ne le remarque point !

9 Exerce-t-il son action au Nord ? Je ne le vois pas ; se retire-t-il au Sud ? Je ne l’aperçois pas.

10 Car il connaît la conduite que je mène : s’il me jetait au creuset, j’en sortirais pur comme l’or.

11 Mon pied s’est attaché fidèlement à ses traces ; j’ai suivi ses voies sans dévier.

12 Des préceptes de ses lèvres je ne me suis pas écarté ; plus qu’à mes propres inspirations, j’ai obéi aux paroles de sa bouche.

13 Mais lui, il demeure immuable : qui pourrait le faire changer d’avis ? Ce qui lui plaît, il l’accomplit.

14 Assurément, il exécutera jusqu’au bout ce qu’il a décrété contre moi : il nourrit encore beaucoup de desseins semblables.

15 C’est pourquoi je me sens troublé devant sa face ; en y réfléchissant, j’ai peur de lui.

16 Dieu a découragé mon cœur, le Tout-Puissant m’a rempli d’épouvante,

17 puisque d’une part, il ne m’a pas anéanti par les ténèbres qui m’accablent, et que d’autre part il n’a pas voulu me mettre à l’abri de cette sombre nuit.



1 Pourquoi les temps des représailles ne sont-ils pas réglés par le Tout-Puissant, et ses fidèles ne voient-ils pas se lever ses jours de justice ?

2 Il en est qui reculent les bornes, qui ravissent des troupeaux et les conduisent au pâturage.

3 Ils emmènent l’âne des orphelins et saisissent comme gage le bœuf de la veuve.

4 Ils forcent les indigents à se détourner du chemin ; les faibles dans le pays sont tous obligés de se cacher.

5 Voyez, tels des ânes sauvages dans le désert, ces malheureux se mettent en campagne pour leur besogne, recherchant quelque nourriture : la lande leur fournit du pain pour leurs enfants.

6 Dans les champs, ils recueillent leurs provisions ; ils ramassent quelques herbes dans la vigne du méchant.

7 Ils passent la nuit tout nus, faute de vêtements ; ils n’ont pas de couverture pour se garer du froid.

8 Ils sont trempés par les averses des montagnes ; manquant d’abri, ils s’accrochent au rocher.

9 On enlève l’orphelin du sein de sa mère, et on pressure le pauvre.

10 On les réduit à circuler nus, sans vêtements à transporter des gerbes tout en souffrant la faim,

11 à extraire l’huile dans l’enclos de leurs exploiteurs, à fouler les pressoirs tout en étant altérés de soif.

12 De l’enceinte des villes la population fait entendre un concert de plaintes, l’âme des victimes crie vengeance, et Dieu n’a pas de flétrissure pour ces crimes !

13 Ces bandits détestent la lumière, n’en connaissent pas les voies et n’en suivent pas les sentiers.

14 A l’approche du jour, le meurtrier se lève, assassine le pauvre et l’indigent ; la nuit, il se comporte en voleur.

15 Les yeux de l’adultère guettent le crépuscule du soir : "Nul ne me verra", dit-il, et il se couvre le visage d’un voile.

16 A la faveur de l’obscurité, il entre par effraction dans les maisons ; le jour, il se tient claquemuré : il ne sait ce que c’est que la lumière.

17 Pour tous ces gens, la nuit noire est un clair matin, tant ils sont familiarisés avec l’horreur des ténèbres.

18 Parfois ils sont une épave légère flottant sur l’eau, leur sort est maudit sur terre ; ils cessent de prendre le chemin des vignes.

19 Le sol altéré, la chaleur engloutissent les eaux de neige ; de même le Cheol ceux qui ont prévariqué.

20 Ils sont vite oubliés du sein qui les porta, la vermine se repaît’ d’eux avec délices ; plus jamais il n’est fait mention d’eux : l’iniquité est brisée comme un arbre.

21 Ils exploitaient la femme stérile, qui n’a pas d’enfants, et ne faisaient pas de bien à la veuve.

22 Mais trop souvent il fait durer les tyrans par sa force : ils se redressent, alors qu’ils n’attendaient plus rien de la vie.

23 Il leur donne de quoi vivre en sécurité et avec une entière confiance ; ses yeux sont ouverts sur leurs voies.

24 Élevés de la sorte, en peu de temps ils disparaissent ; ils s’évanouissent, ravis par la mort, comme tout le monde, et se flétrissent comme la tête d’un épi.

25 N’en est-il pas ainsi ? Qui osera me démentir et réduire à néant mes paroles ?



1 Bildad de Chouha prit la parole et dit :

2 A lui appartiennent l’empire et la redoutable puissance ; IL établit la paix dans ses demeures sublimes.

3 Ses milices peuvent-elles se compter ? Sur qui ne se lève pas sa lumière ?

4 Comment donc le mortel serait-il juste devant Dieu ? Comment le fils de la femme serait-il innocent ?

5 Eh quoi ! L’éclat de la lune elle-même se ternit, et les étoiles ne sont pas sans tache à ses yeux.

6 A plus forte raison en est-il ainsi du mortel qui n’est que pourriture, du fils d’Adam qui n’est qu’un vermisseau !



1 Job reprit la parole et dit :

2 Comme tu sais secourir la faiblesse, soutenir les bras défaillants !

3 Comme tu sais conseiller l’ignorance et répandre la science à profusion !

4 A l’adresse de qui as-tu débité ton discours et de qui l’inspiration a-t-elle passé par ta bouche ?

5 Les ombres des trépassés se prennent à trembler au-dessous des eaux et de leurs habitants.

6 Le Cheol est à nu devant lui et l’abîme n’a pas de voile.

7 Il étend le Septentrion sur le vide, il suspend la terre sur le néant.

8 Il emmagasine les eaux dans ses nuages, sans que la nuée crève sous leur poids.

9 Il dérobe la vue de son trône, en déroulant sur lui sa nuée.

10 Il a tracé un cercle sur la surface des eaux, jusqu’au point où la lumière confine aux ténèbres.

11 Les colonnes du ciel frémissent et s’effarent sous sa menace.

12 Par sa force, il dompte la mer et, par sa sagesse, il en brise l’orgueil.

13 Par son souffle, le ciel s’éclaircit ; sa main transperce le serpent aux replis tortueux.

14 Eh bien ! Ce n’est là qu’une partie de ses actes ; quel faible écho nous en avons recueilli ! Mais le tonnerre de ses exploits, qui pourrait le concevoir ?



1 Job, poursuivant l’exposé de son thème, dit :

2 Par le Dieu vivant, qui a supprimé mon droit, par le Tout-Puissant qui m’a rempli d’amertume !

3 Tant que j’aurai la force de respirer, et que le souffle de Dieu sera dans mes narines,

4 mes lèvres ne diront pas d’injustice, ma langue ne proférera pas de fausseté.

5 A Dieu ne plaise que je vous donne raison ! Jusqu’à mon dernier soupir, je ne dépouillerai point mon intégrité ;

6 je m’accroche à ma vertu, sans lâcher prise ; ma conscience ne me fait honte d’aucun de mes jours.

7 Qu’il en soit de mon ennemi comme du méchant, de mon adversaire comme du malfaiteur !

8 Car quel sera l’espoir de l’impie lorsque Dieu arrachera, ravira son âme ?

9 Ses cris seront-ils entendus de Dieu, lorsque les tourments viendront l’assaillir ?

10 Trouvera-t-il du réconfort dans le Tout-Puissant ? Osera-t-il l’invoquer en tout temps ?

11 Je vais vous montrer à l’œuvre la main de Dieu, et les desseins du Tout-Puissant, je ne les cacherai point.

12 Mais quoi ! Vous avez tous vu ce qu’il en est ! Pourquoi donc tenir de si vains discours ?

13 Voici la part que Dieu assigne à l’homme impie, l’héritage que les violents reçoivent du Tout-Puissant :

14 si ses enfants se multiplient, c’est pour le glaive ; ses descendants n’auront pas de quoi manger à leur faim.

15 Les siens qui auront survécu, la peste les enterrera, et ses veuves ne pleureront pas.

16 S’il amasse de l’argent comme la poussière, s’il entasse des vêtements comme le limon,

17 il pourra les entasser, mais c’est le juste qui les endossera, c’est l’homme de bien qui se partagera son argent.

18 La maison qu’il s’est bâtie est comme celle de la teigne, comme la hutte construite par le guetteur.

19 En pleine opulence il succombe et n’est pas enseveli ; il ouvre les yeux, et il n’est déjà plus.

20 Les frayeurs l’atteignent comme une trombe d’eau ; de nuit, l’ouragan l’enlève.

21 Le vent d’Est l’emporte et le fait disparaître ; il l’arrache violemment de sa demeure.

22 Dieu l’accable, sans ménagement, de ses traits : il faut qu’il s’enfuie pour échapper à ses coups.

23 On bat des mains à son sujet, et on accompagne de ricanements sa disparition.



1 Certes, il existe des mines pour l’argent et des gîtes pour l’or que l’on affine.

2 Le fer est extrait du sol, et la roche, fondue, donne du cuivre.

3 Le mineur a posé des limites à l’obscurité ; jusqu’aux extrêmes profondeurs il va chercher le minerai caché dans les ténèbres et l’ombre de la mort.

4 Il perce des tranchées à l’écart des habitations ; ignoré du pied des passants, il est suspendu et ballotté loin des hommes.

5 La terre d’où sort le pain, ses entrailles sont bouleversées comme par le feu.

6 Ses pierres sont des nids de saphirs, et là s’offre au regard la poudre d’or.

7 On y arrive par un chemin que l’oiseau de proie ne connaît pas, que l’œil du vautour ne distingue point.

8 Les fauves altiers ne l’ont pas foulé, le lion ne l’a pas franchi.

9 Le mineur porte la main sur le granit, et il remue les montagnes jusqu’à leur racine.

10 Il perce des galeries à travers les roches, et son œil contemple les plus rares richesses.

11 Il aveugle les voies d’eau pour empêcher les infiltrations et amène au jour ce qui était caché.

12 Mais la Sagesse, où la trouver ? Où est le siège de la Raison ?

13 Le mortel n’en connaît pas le prix, elle est introuvable au pays des vivants.

14 L’abîme dit : "Elle n’est pas dans mon sein !" Et la mer dit : "Elle n’est pas chez moi !"

15 On ne peut l’acquérir pour de l’or de choix, on ne l’achète pas au poids de l’argent.

16 L’or d’Ophir ne correspond pas à sa valeur, ni l’onyx précieux, ni le saphir.

17 Ni or ni verre ne peuvent rivaliser avec elle ; aucun vase d’or fin ne paie son prix.

18 Ni corail ni cristal n’entrent en compte ; la possession de la sagesse vaut mieux que les perles.

19 La topaze d’Ethiopie ne l’égale point ; on ne peut la mettre en balance avec l’or pur.

20 Oui, la Sagesse d’où vient-elle ? Où est le siège de la Raison ?

21 Elle se dérobe aux yeux de tout vivant, elle est inconnue à l’oiseau du ciel.

22 L’abîme et la mort disent : "De nos oreilles nous avons entendu parler d’elle."

23 C’est Dieu qui en sait le chemin, c’est lui qui en connaît le siège.

24 Car ses regards portent jusqu’aux confins de la terre ; tout ce qui est sous les cieux, il le voit.

25 Lorsqu’il donna au vent son équilibre et détermina la mesure des eaux,

26 lorsqu’il traça sa loi à la pluie et sa voie à l’éclair sonore,

27 c’est alors qu’il l’a vue et appréciée à sa valeur, c’est alors qu’il en a marqué la place et pénétré le fond,

28 et il a dit à l’homme : "Ah ! La crainte du Seigneur, voilà la Sagesse ; éviter le mal, voilà la Raison."



1 Job, poursuivant l’exposé de son thème, dit :

2 Ah ! Que ne suis-je tel que j’étais aux temps passés, aux jours où Dieu me protégeait ;

3 où son flambeau brillait sur ma tête, et où sa lumière me guidait dans les ténèbres ;

4 tel que j’étais aux jours de mon automne, alors que l’amitié de Dieu s’étendait sur ma demeure ;

5 que le Tout-Puissant était encore avec moi et que j’étais entouré de mes jeunes gens ;

6 quand je baignais mes pieds dans la crème, et que le rocher ruisselait pour moi de flots d’huile !

7 Quand je me dirigeais vers la Porte, au seuil de la cité, et fixais mon siège sur la place publique,

8 les jeunes, en me voyant, se cachaient ; les vieillards se levaient et se tenaient debout.

9 Les grands retenaient leurs paroles et posaient la main sur la bouche.

10 La voix des seigneurs expirait sur leurs lèvres, et leur langue se collait à leur palais ;

11 car l’oreille qui m’entendait me proclamait heureux, et l’œil qui me voyait rendait témoignage pour moi.

12 C’est que je sauvais le pauvre, criant au secours, et l’orphelin sans soutien.

13 La bénédiction du désespéré allait à moi, et je mettais de la joie au cœur de la veuve.

14 Je me revêtais d’équité comme d’une parure, mon esprit de justice était mon manteau et mon turban.

15 J’étais les yeux de l’aveugle, j’étais les pieds du boiteux.

16 J’étais un père pour les malheureux ; la cause de l’inconnu, je l’étudiais à fond.

17 Je brisais la mâchoire du malfaiteur, et j’arrachais la proie d’entre ses dents.

18 Et je disais : "Je finirai avec mon nid ; comme le phénix je vivrai de longs jours.

19 Ma racine sera en contact avec l’eau, la rosée se posera, la nuit, sur mon branchage.

20 Ma gloire se renouvellera sans cesse, et mon arc se rajeunira dans ma main."

21 Ils m’écoutaient, pleins d’attente ; ils faisaient silence pour entendre mon avis.

22 Quand j’avais fini de parler, ils ne répliquaient pas, et mes discours s’épandaient sur eux.

23 Ils m’attendaient comme la pluie ; ils ouvraient la bouche comme pour l’ondée printanière.

24 Je leur souriais et ils n’osaient y croire ; jamais ils n’éteignaient le rayonnement de ma face.

25 Volontiers j’allais vers eux, m’asseyant à leur tête, et j’étais comme un roi dans son armée, comme quelqu’un : qui console des affligés.



1 Et maintenant j’excite les moqueries de gens plus jeunes que moi, dont les pères m’inspiraient trop de mépris pour les mettre avec les chiens de mon troupeau.

2 Aussi bien, à quoi m’eût servi le concours de leurs mains ? Pour eux il n’y a point de maturité.

3 Épuisés par les privations et la faim, ils rôdent dans le désert, lugubre région de désolation et d’horreur,

4 cueillant des plantes sauvages près des arbrisseaux, se nourrissant de la racine des genêts.

5 On les chasse du milieu des hommes et on les poursuit de cris comme des voleurs.

6 Ils sont contraints d’habiter dans d’effrayants ravins, dans les excavations du sol et les crevasses des rochers.

7 Ils grognent au milieu des buissons et s’entassent sous les broussailles ;

8 troupe méprisable, gens sans aveu, ils se voient expulsés du pays !

9 Et à présent, ils me chansonnent ; je suis pour eux un thème à railleries.

10 Ils me témoignent leur dégoût, ils s’écartent de moi et ne se privent pas de me cracher à la figure.

11 C’est que Dieu a brisé les rênes que je tenais en mains, et il m’a humilié ; ces gens ont secoué le frein que je leur imposais.

12 A ma droite se lève une jeunesse insolente, qui fait glisser mes pas et se fraie vers moi ses routes de malheur.

13 Ils défoncent mon chemin, coopèrent à ma ruine, sans avoir besoin d’assistance.

14 Ils montent à l’assaut comme par une large brèche, ils se précipitent au milieu du fracas.

15 Des terreurs me poursuivent, chassant comme le vent mon honneur ; ma prospérité a passé comme un nuage.

16 Et maintenant mon âme se fond en moi, les jours de misère m’ont enserré.

17 La nuit ronge les os de mon corps, mes nerfs ne jouissent d’aucun repos.

18 Par l’extrême violence du choc mon vêtement se déforme : elle m’étreint comme l’encolure d’une tunique.

19 Dieu m’a plongé dans la fange, et j’ai l’air d’être poussière et cendre.

20 Je crie vers toi, et tu ne me réponds pas ; je me tiens là, et tu me regardes fixement.

21 Tu es devenu inexorable pour moi, tu me combats avec toute la force de ta main.

22 Tu m’enlèves sur les ailes du vent, tu m’y fais chevaucher, et tu me fais fondre dans la tempête.

23 Car je sais bien que tu me mènes à la mort, au rendez-vous de tous les vivants.

24 Mais est-ce qu’on n’étend pas la main quand on s’effondre ? Ne crie-t-on pas au secours lorsqu’on succombe au malheur ?

25 Moi-même n’ai-je pas pleuré sur les victimes du sort ? Mon cœur ne s’est-il point serré à la vue du malheureux ?

26 J’espérais le bien, et le mal a fondu sur moi ; j’attendais la lumière, les ténèbres sont venues.

27 Mes entrailles bouillonnent sans relâche, les jours de misère m’ont assailli.

28 Je marche tout noirci et non par le fait du soleil. Je me lève dans l’assemblée et pousse des cris.

29 Je suis devenu le frère des chacals, le compagnon des autruches.

30 Ma peau, toute noircie, se détache de moi, et mes os sont brûlés par le feu de la fièvre.

31 Et ainsi ma harpe s’est changée en instrument de deuil, et ma flûte émet des sanglots.



1 J’avais fait un pacte avec mes yeux : comment aurais-je porté mes regards sur une jeune fille ?

2 Quel lot eussé-je attendu de Dieu là-haut, quel sort du Tout-Puissant dans les régions suprêmes ?

3 Le malheur n’est-il pas réservé au malfaiteur, l’infortune aux artisans d’iniquités ?

4 N’observe-t-il pas mes voies ? Ne compte-t-il point mes pas ?

5 Est-ce que je me comportais avec fausseté, mes pieds couraient-ils au mal ?

6 Qu’il me pèse donc dans de justes balances, et Dieu reconnaîtra mon intégrité.

7 Si mes pas ont dévié du bon chemin, si mon cœur s’est laissé entraîner par mes yeux, si quelque taché souille mes mains,

8 eh bien ! Qu’un autre mange ce que je sème, que mes rejetons soient déracinés !

9 Si mon cœur a été séduit par une femme, si j’ai fait le guet à la porte de mon prochain,

10 que ma propre femme tourne la meule pour un autre ! Que des étrangers aient commerce avec elle !

11 Car t’eût été une infamie, un crime puni par les juges,

12 un feu dévorant jusqu’à la perdition, ruinant jusqu’à la racine toute ma récolte.

13 Ai-je fait fi du droit de mon esclave et de ma servante, dans leurs contestations avec moi ?

14 Et qu’aurais-je fait si Dieu fût intervenu, qu’aurais-je répondu s’il m’eût demandé des comptes ?

15 Celui qui m’a formé dans les entrailles maternelles ne l’a-t-il pas formé aussi ? N’est-ce pas le même auteur qui nous a organisés dans la matrice ?

16 Ai-je refusé la demande des pauvres, fait languir les yeux de la veuve ?

17 Ai-je mangé, moi seul, mon pain, sans que l’orphelin en eût sa part ?

18 Au contraire, dès ma jeunesse, il a grandi avec moi comme avec un père ; dès le sein de ma mère, je fus le guide de la veuve.

19 Ai-je jamais vu un déshérité privé de vêtements, un indigent n’ayant pas de quoi se couvrir,

20 sans que ses reins eussent occasion de me bénir, sans qu’il fût réchauffé parla toison de mes brebis ?

21 Ai-je brandi la main contre l’orphelin, en me voyant des appuis à la Porte ?

22 Plutôt mon épaule aurait été arrachée à l’omoplate, et mon bras se fût détaché de l’humérus.

23 Car je redoute le châtiment infligé par Dieu, je ne saurais résister à sa grandeur.

24 Ai-je mis ma confiance dans l’or, ai-je dit au métal fin : "Tu es mon espoir ?"

25 Me suis-je réjoui de posséder de grandes richesses, d’avoir mis la main sur d’immenses trésors ?

26 Est-ce qu’en voyant briller le soleil, la lune cheminer avec majesté,

27 mon cœur a été secrètement séduit, et ai-je présenté ma main aux baisers de ma bouche ?

28 Cela aussi eût été un crime capital, car j’eusse renié le Dieu fort d’en haut.

29 Ai-je triomphé de la ruine de mes ennemis, exulté de joie lorsque le malheur l’atteignait ?

30 Jamais je n’ai induit mon palais en faute, en demandant sa mort par des imprécations.

31 Est-ce que les hôtes de ma maison n’ont pas dit : "Ah ! Est-il quelqu’un qui ne soit nourri à satiété de ses aliments ?"

32 Jamais l’étranger n’a passe la nuit dans la rue, j’ouvrais ma porte au voyageur.

33 Ai-je dissimulé mes fautes comme les gens vulgaires, renfermé mes méfaits dans le secret de ma conscience ?

34 Ai-je eu peur de la grande foule, redouté le mépris des familles au point de rester coi, sans franchir le seuil de ma porte ?

35 Ah ! Que n’ai-je quelqu’un qui m’écoute ! Voici ma signature : que le Tout-Puissant me réponde ! Que mon adversaire rédige son mémoire !

36 Je le porterais sur mon épaule, je m’en parerais comme d’une couronne.

37 Je lui détaillerais le nombre de mes pas, je l’aborderais comme un prince.

38 Est-ce que mes terres crient vengeance contre moi, et leurs sillons se répandent-ils ensemble en larmes ?

39 Est-ce que j’en ai dévoré le produit, sans le payer de mon argent ? Ai-je arraché des plaintes aux légitimes propriétaires ?

40 Si oui, que les ronces y poussent au lieu de froment, et au lieu d’orge l’ivraie ! Ici se terminent les paroles de Job.



1 Ces trois hommes cessèrent de répliquer à Job, parce qu’il se considérait comme juste.

2 Alors Elihou, fils de Barakhel, le Bouzite, de la famille de Râm, entra en colère. Il en voulait à Job d’affirmer son innocence devant Dieu.

3 Et il en voulait aussi à ses trois amis de n’avoir plus trouvé de quoi répliquer, après avoir condamné Job.

4 Or, Elihou avait attendu d’adresser la parole à Job, parce que les autres étaient plus âgés que lui.

5 Mais, quand Elihou vit que ces trois hommes n’avaient plus de réponse à la bouche, sas colère s’enflamma.

6 Et Elihou, fils de Barakhel, le Bouzite, prit la parole et dit : je suis jeune d’années et vous êtes vieux ; c’est pourquoi j’étais intimidé, et je craignais de vous faire connaître mon avis.

7 Je me disais : "C’est à la vieillesse de parler, au grand âge d’enseigner la sagesse."

8 Mais celle-ci est chez les hommes une inspiration divine ; le souffle du Tout Puissant les rend intelligents.

9 Ce ne sont pas les plus âgés qui sont le plus sages, ni les vieillards qui comprennent ce qui est juste.

10 Voilà pourquoi je dis : "Écoute-moi donc, je veux exposer, moi aussi, mon opinion."

11 Voyez, j’étais dans l’attente de vos paroles, je dressais l’oreille à vos raisonnements, espérant que vous iriez au fond des choses.

12 J’étais suspendu à vos lèvres, et voilà que personne de vous n’a réfuté Job, personne n’a répondu à ses paroles.

13 Gardez-vous de dire : "Nous nous sommes trouvés en face de la sagesse : Dieu peut triompher de lui, non un homme !"

14 Ce n’est pas contre moi qu’il a dirigé ses discours, et je ne le combattrai pas avec vos paroles.

15 Les voilà éperdus ! Ils ne répondent plus ; on leur a enlevé le don de la parole !

16 J’attendrais vainement, car ils ne parlent plus, ils se tiennent cois, ils n’ont plus rien à répliquer.

17 Je veux donc, moi aussi, répondre pour ma part, exposer mon opinion, moi aussi.

18 Car je suis plein de discours : l’esprit qui anime mon sein m’oppresse.

19 Oui, mon sein est comme un vin non débouché, il éclate comme des outres neuves.

20 Laissez-moi donc parler, et ce sera un soulagement pour moi : je vais ouvrir mes lèvres et répliquer.

21 Loin de moi de faire acception de personnes et de flatter qui que ce soit !

22 Car j’ignore l’art de la flatterie : sans cela mon Créateur aurait vite fait de me supprimer.



1 Or, donc, écoute, Job, mon discours, prête ton attention à toutes mes paroles.

2 Vois, je vais ouvrir la bouche et laisser parler ma langue dans mon palais.

3 La droiture de mon cœur respire dans mes paroles, et mes lèvres diront clairement ce que je sais.

4 L’esprit de Dieu m’a créé, le souffle de Dieu soutient ma vie.

5 Si tu le peux, tu me réfuteras ; oppose-moi tes raisons, tiens-moi tête.

6 Vois, je suis comme toi au regard de Dieu : je suis pétri d’argile, moi aussi.

7 Tu n’as donc pas à trembler devant moi, et mon autorité ne pèsera pas lourdement sur toi.

8 Mais tu as dit à mes oreilles j’entends encore le son de tes paroles :

9 "Je suis pur, sans péché ; je suis à l’abri de tout blâme, n’ayant point commis de faute.

10 Mais quoi ! Dieu trouve des griefs contre moi, il me considère comme son ennemi.

11 Il emprisonne mes pieds dans les ceps, surveille toutes mes voies !"

12 " Certes, en cela tu n’as pas raison, te répliquerai-je, car Dieu est plus grand que l’homme."

13 Pourquoi entres-tu en lutte avec lui, sous prétexte qu’il ne rend compte d’aucun de ses décrets ?

14 A la vérité, Dieu parle une fois, même deux fois ; on n’y fait pas attention !

15 En songe, dans des visions nocturnes, lorsqu’un profond sommeil s’empare des hommes, lorsqu’ils dorment sur leurs couches,

16 alors il ouvre l’oreille des mortels, et met son sceau sur la correction qu’il leur inflige,

17 pour détourner les gens de leurs agissements et protéger les puissants contre l’orgueil.

18 Ainsi il préserve leur âme de la perdition et empêche leur vie de succomber sous le glaive.

19 L’homme est éprouvé par la souffrance sur sa couche, alors que la plupart de ses os demeurent intacts.

20 Tout son être a le dégoût de la nourriture, son âme repousse les mets les plus délicieux.

21 Sa chair se consume et disparaît à la vue ; ses os, qui étaient invisibles, deviennent saillants.

22 Son âme est tout près de la tombe ; sa vie semble livrée aux agents de la mort.

23 S’il est alors un ange qui intercède pour lui, un seul entre mille, qui révèle à l’homme son devoir,

24 qui le prenne en pitié et dise : "Fais-lui grâce, pour qu’il ne descende pas dans la fosse, j’ai obtenu sa rançon",

25 alors sa chair retrouve la sève de la jeunesse, il est rendu aux jours de son adolescence.

26 Il implore Dieu, qui l’écoute avec bienveillance et lui permet de voir sa face avec des cris d’allégresse ; il rémunère ainsi la droiture du mortel.

27 Celui-ci promène ses regards sur les hommes et dit : "J’avais péché, violé le droit, et cela n’était pas bien de ma part.

28 Mais Dieu a exempté mon âme de descendre dans la fosse, ma vie jouira encore de la lumière."

29 Voyez, tout cela, Dieu le fait deux ou trois fois en faveur de l’homme,

30 pour ramener son âme des bords de l’abîme, et l’éclairer de la lumière des vivants.

31 Sois attentif, Job, écoute-moi ; fais silence et laisse-moi parler.

32 Si tu as quelque chose à dire, réplique-moi ; parle, car je souhaite te voir justifié.

33 Si non, c’est à toi à m’écouter ; tais-toi, et je t’enseignerai la sagesse.



1 Elihou reprit et dit :

2 Écoutez, ô sages, mes discours, et vous, hommes instruits, prêtez-moi votre attention.

3 Car l’oreille apprécie les discours comme le palais déguste la nourriture.

4 Mettons-nous en quête de ce qui est juste, examinons entre nous ce qui est bon.

5 Car Job a dit : "Je suis innocent, et Dieu m’a refusé justice.

6 En dépit de mon bon droit, je passe pour menteur ; cruel est le coup qui m’a frappé, sans que j’aie failli !"

7 Y a-t-il un homme comme Job, buvant le blasphème comme de l’eau,

8 faisant cause commune avec les artisans d’iniquité et allant de pair avec les malfaiteurs ?

9 Car il a dit : "L’homme ne gagne rien à être en bons termes avec Dieu !"

10 C’est pourquoi, gens d’intelligence, écoutez-moi : loin de Dieu l’iniquité et du Tout-Puissant l’injustice !

11 Car il paie chacun selon ses œuvres et lui assigne le sort mérité par sa conduite.

12 Non, en vérité, Dieu ne commet pas de mal, le Tout-Puissant ne fausse pas la justice.

13 Qui lui a confié la direction de la terre ? Qui a mis tout l’univers entre ses mains ?

14 S’il n’avait de pensée que pour lui-même, s’il retirait à lui son esprit et son souffle,

15 toutes les créatures périraient du coup, et l’homme retournerait à la poussière.

16 Or, si tu jouis de ton bon sens, écoute ceci, prête l’oreille au son de mes paroles :

17 Celui qui hait la justice pourrait-il régner ? Oseras-tu incriminer l’Être infiniment juste ?

18 Est-il permis de dire au roi : "scélérat !" et aux princes : "criminels !"

19 Eh bien ! Lui ne prend pas parti pour les grands, et ne favorise pas le riche contre le pauvre, car ils sont tous l’œuvre de sa main.

20 En un clin d’œil, ils meurent, et au milieu de la nuit, le peuple s’agite et ils disparaissent ; on supprime les puissants, sans qu’une main se lève.

21 C’est que ses yeux sont ouverts sur les voies de l’homme, il observe chacun de ses pas.

22 Point de ténèbres, point d’ombre si profonde où puissent se cacher les malfaiteurs.

23 Car Dieu n’a pas besoin de surveiller longuement un homme, pour le faire comparaître en justice.

24 Il brise les puissants sans long examen et met d’autres à leur place.

25 C’est parce qu’il connaît leurs œuvres, qu’il les renverse de nuit et les écrase.

26 En qualité d’impies, il les frappe aux yeux de nombreux spectateurs,

27 les punissant de s’être détournés de lui, d’avoir méconnu toutes ses voies,

28 d’avoir fait monter jusqu’à lui les cris du faible, et retentir à ses oreilles la protestation des miséreux.

29 Et s’il fait l’apaisement, qui le lui reprochera ? Quand il cache sa face, qui pourra le voir ? Il domine et sur les nations et sur les individus,

30 ne voulant pas du règne des hommes pervers, de ceux qui sont un piège pour les peuples.

31 Se peut-il qu’on dise à Dieu : "J’ai expié sans être coupable.

32 Ce qu’il m’est impossible de voir, apprends-le moi toi-même ; si j’ai commis des injustices, je ne récidiverai pas ?"

33 Est-ce sous ton inspiration qu’Il doit rémunérer, parce que tu exprimes ton dédain ou que tu manifestes tes préférences, toi et non moi ? Ce que tu sais, expose-le donc.

34 Les gens sensés me le diront, les hommes sages qui m’écoutent :

35 "Job ne discourt pas en connaissance de cause, ses paroles ne sont pas raisonnables.

36 Mon souhait serait que Job fût éprouvé encore longtemps, à cause de ses réponses dignes d’hommes iniques ;

37 car à son péché il ajoute une faute plus grave : il pense triompher au milieu de nous et prodigue ses propos contre Dieu."



1 Elihou reprit et dit :

2 Est-ce cela que tu considères comme juste, cela que tu appelles "ta droiture au regard de Dieu,"

3 de dire : "Quel avantage y trouvé-je ? Quel profit de plus que si je faisais mal ?"

4 Je vais te répondre en quelques mots et à tes amis avec toi.

5 Regarde le ciel et vois, contemple les nuages au-dessus de toi !

6 Si tu agis mal, quelle est ton action sur Dieu ? Si tes péchés sont nombreux, que lui importe ?

7 Si tu agis bien, que lui donnes-tu ? Ou qu’est-ce qu’il accepte de toi ?

8 C’est toi, créature humaine, qu’intéresse ta perversité ; c’est à toi, fils d’Adam, qu’importe ta piété.

9 On se plaint il est vrai de la multitude d’exactions, on crie contre la violence des grands ;

10 mais on ne dit pas : "Où est Dieu, mon créateur, qui donne lieu à des chants joyeux pendant la nuit ;

11 qui nous Instruit de préférence aux animaux de la terre et nous éclaire plutôt que les oiseaux du ciel ?"

12 Aussi bien, crie-t-on sans trouver d’écho, à cause de l’arrogance des méchants.

13 Non, Dieu n’écoute pas de vaines doléances, le Tout-Puissant n’y prête nulle attention.

14 Combien moins encore quand tu dis que tu ne l’aperçois point, que ta cause est par devers lui et que tu es là à l’attendre !

15 Et maintenant si tu prétends que sa colère ne sévit point, parce qu’il ne se soucie pas sérieusement des crimes qui se commettent,

16 je conclus que Job ouvre la bouche pour des riens, qu’il accumule des paroles manquant de sens.



1 Elihou, poursuivant, dit :

2 Accorde-moi un peu d’attention, et je t’instruirai ; car il reste encore des arguments en faveur de Dieu.

3 Je tirerai ma science de loin, et j’établirai l’équité de mon Dieu.

4 Car certes, mes paroles ne sont pas mensongères : c’est quelqu’un aux connaissances sûres qui est devant toi.

5 Vois, Dieu est puissant et il ignore le dédain ; il est souverain par la force de la raison.

6 Il ne laisse point vivre le méchant, mais il fait triompher le bon droit des pauvres.

7 Il ne détourne pas les yeux des justes, qu’il met de pair avec les rois sur le trône : il les installe solidement et les fait grandir.

8 Que s’ils sont enchaînés dans les fers, pris dans les liens de la misère,

9 et qu’après leur avoir représenté leurs actes et leurs péchés, fruits de l’orgueil,

10 il ouvre leur oreille à la réprimande et les exhorte à revenir de l’iniquité,

11 s’ils écoutent et se soumettent, ils achèveront leurs jours dans le bonheur et leurs années dans les délices.

12 Mais s’ils n’écoutent point, ils finiront pas l’épée et périront faute d’intelligence.

13 Pervers de cœur, ils manifestent de la colère, refusent d’implorer Dieu quand il les charge de chaînes.

14 Aussi leur âme périt-elle en pleine jeunesse, leur vie s’éteint comme celle des infâmes libertins.

15 Mais le malheureux, il le sauve par sa misère même, et par la souffrance il ouvre son oreille aux conseils.

16 Aussi bien, il te fera passer de l’étreinte de l’adversité en un lieu spacieux, où n’existe nulle gène, et ta table sera couverte de mets succulents.

17 Si tu as subi pleinement le châtiment du méchant, c’est que châtiment et justice sont une force.

18 Crains donc que le dépit ne t’attire de nouveaux coups ; ne te laisse pas égarer par la grandeur de la rançon.

19 Dieu peut-il priser assez tes cris suppliants pour t’épargner souffrances et durs efforts ?

20 N’aspire point à la nuit, où les peuples sont enlevés de leur place.

21 Garde-toi de te laisser aller au mal, car tu sembles le préférer à la souffrance.

22 Vois, Dieu est sublime dans sa force : existe-t-il un guide comme lui ?

23 Qui lui dicte la voie qu’il doit suivre ? Qui lui dira : "Tu commets des injustices ?"

24 Prends à cœur d’exalter son œuvre, que les humains célèbrent par leurs chants.

25 Les hommes l’admirent, le mortel la contemple de loin.

26 Oui, Dieu est grand : nous ne pouvons le comprendre ; le nombre de ses années est incalculable.

27 Il attire les gouttes d’eau qui, à la suite de son brouillard, se résolvent en pluie.

28 Les nuages en ruissellent et s’épandent sur la foule des humains.

29 Sait-on seulement comprendre le déploiement des nuées, le fracas de son pavillon ?

30 Vois, il s’enveloppe de sa lumière et il en couvre les profondeurs de cet océan de nuages.

31 Car il se sert d’eux pour juger les peuples ou leur donner de la nourriture en abondance.

32 Il recouvre ses mains de flammes, qu’il dirige contre les rebelles.

33 Il révèle sa présence par son tonnerre, Instrument de colère contre les présomptueux.



1 C’est aussi ce qui jette la frayeur dans mon cœur et le fait vivement tressauter.

2 Écoutez attentivement le grondement de sa voix et le roulement qui sort de sa bouche.

3 Il le prolonge sous toute la voûte des cieux, et ses éclairs brillent jusqu’aux extrémités de la terre.

4 A leur suite, c’est un bruit qui rugit : il tonne de sa voix majestueuse, et quand cette voix se fait entendre, il ne les retient plus.

5 Dieu fait retentir merveilleusement la voix de son tonnerre ; il accomplit de grandes choses qui dépassent notre connaissance.

6 Car il dit à la neige : "Apparais sur la terre !" Il envoie la pluie abondante, ses puissantes averses.

7 Alors il paralyse les bras de tous les hommes, afin que ces hommes, son œuvre à lui, apprennent à le connaître.

8 Et les fauves rentrent dans leur tanière et se terrent dans leur gîte.

9 L’ouragan surgit de ses retraites, le froid est amené par les vents d’aquilon.

10 Au souffle de Dieu se forme la glace et se contractent les nappes d’eau.

11 Il charge aussi la nue de vapeurs humides, dissémine ses nuages que traversent les éclairs.

12 Et ces nuages se déplacent en tourbillonnant sous son impulsion, en vue de leur besogne, pour exécuter ses ordres sur la surface du globe terrestre.

13 Il les suscite tantôt comme un fléau pour la terre, tantôt comme une source de bienfaits.

14 Écoute, Job, tout ceci ; lève-toi et considère les merveilles de Dieu.

15 Comprends-tu les lois qu’il leur impose et comment il fait briller ses nuages lumineux ?

16 Comprends-tu les déploiements de la nuée, les prodiges de Celui qui possède la science parfaite ?

17 Toi, dont les vêtements deviennent trop chauds, dès que la terre recouvre le calme sous l’influence du midi,

18 pourrais-tu lui aider à étendre les cieux, solides comme un miroir de métal ?

19 Apprends-moi ce que nous pourrions lui dire : dans les ténèbres où nous sommes, nous manquons d’arguments.

20 Devra-t-on lui rendre compte quand je parle ? Jamais homme a-t-il demandé à être anéanti ?

21 Or donc, personne ne peut regarder le soleil qui brille radieux dans le ciel, lorsque le vent qui passe l’a nettoyé.

22 Si l’or vient du septentrion, Dieu, lui, demeure couvert d’une redoutable majesté.

23 Le Tout-Puissant, nous ne pouvons l’atteindre, lui qui est grand par la force ; mais le droit et la parfaite justice, il ne les écrase point !

24 C’est pourquoi les hommes le révèrent ; quant à lui, il n’abaisse ses regards sur aucun des prétendus sages.



1 L’Éternel répondit à Job du sein de la tempête et dit :

2 Quel est celui qui dénigre les desseins de Dieu par des discours dépourvus de sens ?

3 Ceins donc tes reins comme un homme : je vais t’interroger et tu m’instruiras.

4 Où étais-tu lorsque je fondais la terre ? Dis-le, si tu en as quelque connaissance.

5 Qui a fixé ses dimensions, si tu le sais, ou qui a tendu sur elle le cordeau ?

6 Sur quoi sont assis ses piliers, ou qui a lancé sa pierre angulaire,

7 tandis que les étoiles du matin chantaient en chœur, et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ?

8 Qui a fermé la mer avec des portes, quand elle sortit jaillissante du sein maternel,

9 quand je lui donnai la nuée pour vêtement et une brume épaisse pour langes ;

10 quand je brisai son élan par mes barrières et lui posai des verrous et des portes,

11 et que je lui dis : "Jusqu’ici tu viendras et non au-delà : ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ?"

12 As-tu jamais de ta vie donné des ordres au matin, assigné sa place à l’aurore,

13 pour qu’elle saisisse les bords de la terre et en rejette les méchants en une secousse ?

14 Quand elle paraît, la terre se transforme comme l’argile sous le sceau, et les choses se présentent comme un riche vêtement.

15 Les méchants sont privés de leur lumière à eux, et leur bras déjà levé est brisé.

16 As-tu pénétré jusqu’aux sources de la mer, as-tu circulé au fonds de l’abîme ?

17 Les portes de la mort se sont-elles dévoilées devant toi ? As-tu vu l’entrée du royaume des ombres ?

18 As-tu mesuré l’immense étendue de la terre ? Dis-le, si tu sais tout cela.

19 Quel chemin mène à la demeure de la lumière, et où est l’habitation des ténèbres,

20 pour que tu les conduises dans leur domaine et reconnaisses les avenues de leur maison ?

21 Tu le sais sans doute ! Car tu étais né dès lors, et grand est le nombre de tes jours !

22 Es-tu entré dans les trésors de la neige, as-tu aperçu les dépôts de la grêle,

23 que je tiens en réserve pour les temps de détresse, pour le jour du combat et de la guerre ?

24 Quelle est la voie par où se disperse la lumière, par où le vent d’Est se répand sur la terre ?

25 Qui a creusé des rigoles à l’averse, une route à l’éclair sonore,

26 pour arroser des régions inhabitées, le désert où il n’y a pas d’hommes,

27 pour abreuver les terres incultes et sauvages et faire pousser l’herbe nouvelle des prairies ?

28 La pluie a-t-elle un père ? Qui engendre les gouttes de la rosée ?

29 De quel sein sort la glace, et le givre du ciel, qui l’a enfanté ?

30 Les eaux se condensent comme la pierre et la surface des eaux se contracte.

31 Est-ce toi qui noues les bandeaux des Pléiades ou qui relâches les liens de l’Orion ?

32 Est-ce toi qui fais paraître les planètes en leur temps et qui diriges la Grande-Ourse avec ses petits ?

33 Connais-tu les lois du ciel ? Est-ce toi qui règles sa force d’action sur la terre ?

34 Te suffit-il d’élever ta voix vers la nuée, pour qu’elle t’envoie des masses d’eau ?

35 Est-ce toi qui commandes aux éclairs de partir ? Te disent-ils : " Nous voici ?"

36 Qui a mis de la sagesse, dans la brume sombre, ou qui a donné au météore l’intelligence ?

37 Qui pourrait dénombrer les nuages avec sagacité, et qui incline les amphores du ciel,

38 de manière à agréger la poussière en une masse compacte et à coller ensemble les glèbes de la terre ?

39 Est-ce toi qui poursuis la proie pour le lion, qui assouvis la voracité des lionceaux,

40 lorsqu’ils sont tapis dans leurs tanières ou se tiennent aux aguets dans les fourrés ?

41 Qui prépare au corbeau sa pâture, quand ses petits crient vers Dieu et errent çà et là faute de nourriture ?



1 Connais-tu le temps où enfantent les chamois des roches ? Le temps où les biches mettent bas, l’as-tu observé ?

2 Peux-tu compter les mois de leur grossesse ? Sais-tu l’heure de leur délivrance ?

3 Elles s’accroupissent, émettent leur portée et se débarrassent de leurs douleurs.

4 Leurs petits gagnent en force, grandissent en plein air, ils partent et ne reviennent plus vers elles.

5 Qui a lâché l’onagre en liberté ? Qui a dénoué les liens de l’âne sauvage,

6 à qui j’ai assigné le désert pour demeure et les plaines salées pour habitation ?

7 Il se rit du tumulte de la cité, il n’entend pas les cris d’un maître.

8 Il explore les montagnes pour trouver son pâturage et se met en quête, de n’importe quelle verdure.

9 Le buffle consent-il à te servir ? Passera-t-il la nuit à ton râtelier ?

10 L’attacheras-tu au sillon par une corde, ou ira-t-il hersant les vallées derrière toi ?

11 Te fieras-tu à lui, parce que grande est sa force ? Lui abandonneras-tu le soin de ton travail ?

12 Compteras-tu sur lui pour rentrer ton grain, pour recueillir le produit de ton aire ?

13 L’autruche bat joyeusement des ailes : si seulement ses ailes et ses plumes étaient tendrement fidèles !

14 Car elle abandonne ses œufs à la terre et les laisse chauffer sur le sable,

15 oubliant qu’un pied peut les fouler et la bête des champs les écraser.

16 Elle est dure pour ses petits, comme s’ils lui étaient étrangers : sa peine aura été en pure perte, et elle n’en a pas de regret.

17 C’est que Dieu lui a refusé la sagesse et ne lui a pas départi de l’intelligence.

18 Mais quand elle se dresse pour prendre son élan, elle défie chevaux et cavaliers.

19 Est-ce toi qui donnes la vigueur au cheval, qui garnis son cou d’une crinière flottante ?

20 Est-ce toi qui le fais bondir comme la sauterelle ? L’éclat de son ébrouement inspire l’effroi.

21 Il creuse le sol et, tout joyeux de sa force, il s’élance vers la mêlée.

22 Il se rit de la crainte, il ne tremble ni ne recule devant l’épée.

23 Sur son dos résonnent le carquois, la lance étincelante et le javelot.

24 D’impatience et de colère, il dévore l’espace ; il ne se possède plus lorsque sonne le clairon.

25 Au coup de trompette, il dit : "Ah !" Et de loin il flaire la bataille, la voix tonnante des chefs et les cris des combattants.

26 Est-ce par un effet de ton intelligence que l’épervier prend son essor et déploie ses ailes vers le Midi ?

27 Est-ce par ton ordre que l’aigle s’élève et va nicher dans les hauteurs ?

28 Il fait du rocher sa demeure et se gîte sur la dent des montagnes et les pics escarpés.

29 De là il guette la proie ses regards portent au loin.

30 Ses aiglons se gorgent de sang partout où il y a des cadavres, il est présent.



1 L’Éternel, répondant à Job, dit :

2 Le censeur du Tout-Puissant persistera-t-il à récriminer contre lui ? Le critique de Dieu répondra-t-il à tout cela ?

3 Job répondit à l’Éternel et dit :

4 Hé quoi ! Je suis trop peu de chose : que te répliquerai-je ? Je mets ma main sur ma bouche.

5 J’ai parlé une fois… je ne prendrai plus la parole ; deux fois… je ne dirai plus rien.

6 Alors l’Éternel répondit à Job du sein de la tempête et dit :

7 Ceins tes reins comme un homme : je vais t’interroger et tu m’instruiras.

8 Prétends-tu vraiment prendre en défaut ma justice, ‘ me condamner pour te justifier ?

9 As-tu donc un bras comme celui de Dieu ? Fais-tu retentir comme lui la voix du tonnerre ?

10 Alors pare-toi de majesté et de grandeur, revêts-toi de splendeur et de magnificence.

11 Lance de toutes parts les éclats de ta colère et, d’un regard, abaisse tout orgueilleux.

12 D’un regard, humilie tout orgueilleux, et écrase les méchants sur place.

13 Enfouis-les tous ensemble dans la poussière, confine leur face dans la nuit du tombeau.

14 Alors moi-même je te louerai de ce que ta droite t’aura donné la victoire.

15 Vois donc le Béhémoth que j’ai créé comme toi : il se nourrit d’herbe comme le bœuf.

16 Admire la force qui est dans ses reins, la vigueur qui réside dans les muscles de son ventre.

17 Sa queue se dresse comme un cèdre, les nerfs de ses cuisses sont entrelacés.

18 Ses os sont des tuyaux d’airain, ses vertèbres des barres de fer.

19 Il est une des œuvres capitales de Dieu : Celui qui l’a fait l’a gratifié d’un glaive.

20 Les montagnes produisent du fourrage pour lui, et là toutes les bêtes des champs prennent leurs ébats.

21 Il se couche sous les lotus, sous le couvert des roseaux et des marais,

22 Les lotus le protègent de leur ombre, les saules du torrent l’enveloppent.

23 Voici que le fleuve se gonfle et il ne s’en émeut point ; il demeurerait plein d’assurance si le Jourdain lui montait à la gueule.

24 Peut-on s’en emparer quand il a les yeux ouverts, lui percer le nez avec des harpons ?

25 Tireras-tu le Léviathan avec un hameçon ? Lui feras-tu baisser la langue avec la ligne ?

26 Lui passeras-tu un jonc dans les narines, lui perceras-tu la mâchoire avec un crochet ?

27 Te prodiguera-t-il ses prières ? Ou t’adressera-t-il de douces paroles ?

28 Fera-t-il un pacte avec toi ? L’engageras-tu comme un esclave perpétuel ?

29 Te servira-t-il de jouet comme un passereau ? L’attacheras-tu pour amuser tes jeunes filles ?

30 Les pêcheurs associés en feront-ils le commerce ? Le débiteront-ils entre les marchands ?

31 Cribleras-tu sa peau de dards et sa tête de harpons barbelés ?

32 Pose seulement ta main sur lui : tu te souviendras de ce combat et ne recommenceras plus !



1 Vois, espérer la victoire est une illusion : à son seul aspect, n’est-on pas terrassé ?

2 Personne n’est assez téméraire pour l’exciter : qui donc oserait me tenir tête, à moi ?

3 Qui m’a rendu un service que j’aie à payer de retour ? Tout ce qui est sous le ciel est à moi.

4 Je ne passerai pas sous silence ses membres, le détail de ses exploits, la beauté de sa structure.

5 Qui a soulevé le dessous de son vêtement ? Qui a pénétré dans la double rangée de sa denture ?

6 Qui a ouvert les battants de sa gueule ? La terreur habite autour de ses dents.

7 Imposantes sont les lignes d’écailles qui lui servent de boucliers et pressées comme un sceau qui adhère fortement.

8 Elles se touchent de près, l’air ne pénètre pas entre elles.

9 L’une est serrée contre l’autre ; elles tiennent ensemble sans aucun interstice.

10 Ses éternuements font jaillir la lumière, ses yeux sont comme les paupières de l’aurore.

11 De sa bouche partent des flammes, s’échappent des étincelles de feu.

12 De ses naseaux sort la fumée, comme d’une marmite bouillante chauffée aux roseaux.

13 Son haleine allume les charbons, de sa gueule sort une flamme.

14 Dans son cou la force réside, devant lui bondit la terreur.

15 Les fanons de sa chair sont adhérents, soudés sur lui sans ballotter.

16 Son cœur est massif comme une pierre, solide comme la meule de dessous.

17 Quand il se dresse, les plus vaillants tremblent et se dérobent sous le coup de l’épouvante.

18 L’attaque-t-on avec l’épée, elle n’a point de prise sur lui, pas plus que lance, javelot ou cuirasse.

19 Pour lui, le fer est comme de la paille, l’airain comme du bois pourri.

20 Le fils de l’arc ne le met pas en fuite, les pierres de la fronde se changent pour lui en chaume.

21 Comme du chaume aussi lui paraît la massue, il se rit du sifflement des dards.

22 Son ventre est garni de tessons pointus, il promène comme une herse sur le limon.

23 Il fait bouillonner les profondeurs comme une chaudière ; il rend la mer semblable à un bassin d’onguents.

24 Le sillage qu’il laisse derrière lui est lumineux : on dirait que les vagues ont la blancheur de la vieillesse.

25 Il n’a pas son pareil sur la terre, lui qui est fait pour ne rien craindre.

26 Il regarde avec dédain tout ce qui est élevé : il est le roi de tous les fauves altiers.



1 Job répondit à l’Éternel et dit :

2 Je sais que tu peux tout et qu’aucune conception ne dépasse ta puissance.

3 " Qui ose disais-tu dénigrer mes desseins faute d’intelligence ?" Oui, je me suis exprimé sur ce que je ne comprenais pas, sur des choses trop merveilleuses pour moi, que je ne connaissais pas.

4 "Écoute-donc ajoutais-tu, c’est moi qui parlerai ; je vais t’interroger et tu m’instruiras."

5 Je ne te connaissais que par ouï-dire ; mais maintenant je t’ai vu de mes propres yeux.

6 C’est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et sur la cendre.

7 Après que l’Éternel eut adressé toutes ces paroles à Job, il dit à Eliphaz de Témàn : "Ma colère est enflammée contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n’avez point parlé de moi avec rectitude comme mon serviteur Job.

8 Maintenant donc allez prendre sept taureaux et sept béliers, puis venez trouver mon serviteur Job et offrez-les en holocauste à votre intention. Mon serviteur Job priera pour vous. Ce n’est que par égard pour lui que je ne vous infligerai pas d’humiliation, car vous n’avez point parlé de moi avec rectitude comme mon serviteur Job.

9 Eliphaz de Têmân, Bildad de Chouha et Çofar de Naama allèrent donc et firent comme l’Éternel leur avait dit, et l’Éternel eut égard à l’intervention de Job.

10 Et l’Éternel compensa les pertes de job, après qu’il eut prié pour ses amis, et lui rendit au double ce qu’il avait possédé.

11 Tous ses frères, toutes ses sœurs et tous ses amis d’autrefois vinrent le trouver, mangèrent avec lui le pain dans sa maison, lui exprimèrent leurs condoléances et le consolèrent de tous les maux que l’Éternel avait fait fondre sur lui, et ils lui donnèrent chacun une kesita et un anneau d’or.

12 Et l’Éternel bénit la fin de la vie de Job plus encore que ses débuts : il eut quatorze mille brebis, six mille chameaux, mille paires de bœufs et mille ânesses.

13 Et il eut sept fils et trois filles.

14 Il nomma la première Iemima, la deuxième Kecia et la troisième Kérên Happouc.

15 Et il ne se trouvait pas dans tout le pays de femmes aussi belles que les filles de Job ; et leur père leur donna un héritage parmi leurs frères.

16 Job vécut après cela cent quarante ans, et il vit ses fils, les fils de ses fils jusqu’à la quatrième génération.

17 Et Job mourut vieux et rassasié de jours.


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