Aller au contenu

Bibliographie critique de Marceline Desbordes-Valmore/Prière au Christ


PRIÈRE AU CHRIST

Jésus ! Jésus ! que je vous aime,
Jésus ! que mon cœur est navré.
Jésus ! suis-je un peu de vous-même
Tombé de votre diadème,
Ou suis-je un pauvre ange égaré ?

Du sable où coulèrent vos larmes
Mon âme jaillit-elle un jour ?
Tout ce que j’aime a-t-il des armes
Pour me faire trouver des charmes
Dans la mort que but votre amour !

Fleur d’orage et de pleurs mouillée,
Exhalant sa mourante odeur,
Au pied de la croix effeuillée,
Jésus ! ma vie agenouillée
Veut monter à votre grandeur.

Jésus ! parlez-moi je vous prie !
Je suis triste sans votre voix.
Oiseau sans ailes, sans patrie,
Sur la terre dure et flétrie
Je pleure et je tombe à la fois !

Voyez, je suis comme une feuille
Qui roule et tourbillonne au vent.
Un rêve las qui se recueille ;
Un lin desséché que l’on cueille
Et que l’on déchire souvent.

Sans savoir, d’indolence extrême,
Si l’on a marché sur mon cœur,
Brisé, par une main qu’on aime,
Hélas ! un cheveu de nous-même,
Est si puissant à la douleur !

Au chemin déjà solitaire
Où deux êtres unis marchaient,
Chacun pour l’autre est un mystère ;
Et toujours on sent de la terre
Entre deux cœurs qui se cherchaient.

L’un dans les sillons de la plaine
Suit son veuvage douloureux ;
L’autre de toute son haleine,
De son jour, de son aile pleine,
Monte ! monte !… et se croit heureux.

Moi, sous l’austère mélodie,
Dont vous m’envoyez la rumeur,
Mon âme soupire agrandie,
Mon corps se fond en maladie,
Et mon souffle altéré se meurt.

Comme l’enfant qu’un rien ramène,
L’enfant dont le cœur est à jour,
Faites mon cœur souple à la chaîne
Et désapprenez-moi la haine
Plus triste encore que l’amour.

Une fois dans une nuit profonde
J’ai vu passer votre lueur ;
Comme alors enfermée au monde,
Pour parler à qui me réponde,
Laissez-moi dormir dans mon cœur.

Rendez-moi, Jésus que j’adore,
Le songe où je m’abandonnais ;
Dans nos champs que la faim dévore,
J’expiais, j’attendais encore,
Mais j’étais riche et je donnais.

Je donnais et, surprise sainte,
On ne raillait plus ma piété.
De leurs bras émus j’étais ceinte,
Et l’on ne mêlait plus d’absinthe
Aux larmes de mon amitié.

Je donnais la vie au coupable,
Et du temps à son repentir.
Je rachetais à l’insolvable,
Et pour payer l’irréparable
J’offrais l’amour seul et martyr.

(Douai, album no 2, fol. 43 et Mémorial de la Scarpe, 23 avril 1836).