Bibliothèque Canadienne/Tome I/Numéro 1/Histoire du Canada

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La Bibliothèque Canadienne, Tome I, Numéro 1, Texte établi par M Bibaud, éditeur et propriétaire, Imprimerie J. LaneVolume I, Numéro 1 (juin 1825) (p. 5-8).

HISTOIRE DU CANADA.

L’histoire du Canada, dit l’auteur des « Beautés » de cette histoire, « est singulièrement riche en beautés effrayantes. Des guerres sans fin, des mœurs fortes, naïves, farouches, qui montrent à nu les traits primitifs de l’âme humaine ; des atrocités exécrables et des traits d’héroïsme sillonnant de tems en tems une nuit d’horreurs, lui donnent un intérêt romanesque. Il n’y a peut-être pas de pays qui ait été plus arrosé de sang ; qui, par le singulier mélange d’une civilisation transplantée et d’une barbarie indigène, offre des contrastes plus étonnants ; en un mot, dont les annales soient faites pour causer plus souvent ces émotions profondes qui sont un besoin de l’homme ; ces émotions qui, suivant un grand poëte, (Akenside,) réveillent les facultés assoupies, descendent sur l’âme comme un torrent, lui rendent le ressort, et l’enivrent de bonheur. »

C’est bien plus, comme on le peut voir par ce passage, et mieux encore par la lecture de son livre, à l’histoire des sauvages du Canada, qu’à celles de ses habitans civilisés, que cet écrivain s’est attaché ; et il peut avoir bien fait, puisqu’il écrivait en France, et pour des Français, chez qui les mœurs et les usages des peuples sauvages sont des choses nouvelles et étranges. Pour nous, qui écrivons en Canada, et pour des Canadiens, nous nous proposons de suivre une route opposée : c’est sur l’histoire des Français venus dans ce pays et de leurs descendans, sur l’histoire de nos ancêtres, que nous voulons nous étendre, bien plus que sur celle des aborigènes. Ces derniers figureront, il est vrai, dans l’Histoire du Canada, jusqu’à une certaine époque, par leurs guerres, leurs négociations, leurs traités d’alliance ou de paix, en un mot, par leurs relations politiques avec les autorités et les habitans civilisés de la colonie ; mais il n’y sera parlé de leurs mœurs et de leurs usages qu’en passant, et indirectement, parce que ces choses ont cessé d’être parmi nous des objets de curiosité.

Une partie de l’Histoire du Canada, telle que nous la voulons donner à nos lecteurs, est à peu près faite : il ne s’agira, pour ainsi dire, que de retrancher de « l’Histoire de la Nouvelle France » des détails minutieux et assez souvent hors du sujet, qui en rendent la lecture ennuyeuse et rebutante pour la plupart des lecteurs. L’autre partie est encore à faire : avant de l’entreprendre, nous consulterons nos forces, suivant l’avis d’Horace et de Despréaux, et si elles ne nous paraissent pas suffisantes, nous ne renoncerons point pour cela à la tâche, mais nous solliciterons des secours qui sans doute ne nous seront pas refusés. Tout le monde doit trouver intéressante l’histoire de son pays ; du moins est-ce celle qu’il est le moins permis de ne pas connaître. Nous croirons donc faire une œuvre agréable au public canadien, en consacrant quelques pages de chacun des numéros de notre journal à l’Histoire du Canada. Nous nous proposons de publier, par la suite, cette histoire sous une autre forme, si les circonstances nous le permettent, et si personne ne nous devance dans cette entreprise.

Nous comprenons soifs le nom de Canada, non-seulement les deux provinces qui portent aujourd’hui ce nom, et qui avaient autrefois plus d’étendue au nord et au sud, mais encore celles qu’on appelle Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick, les îles qui les avoisinent, en un mot, tous les pays que possédaient ou réclamaient les Français, avant la découverte du Mîssissipi, et la cession de l’Acadie à la Grande-Bretagne.

L’étymologie du nom de Canada est assez incertaine : quelques auteurs prétendent, sans beaucoup de vraisemblance, que des Espagnols étant entrés dans la Baie des Chaleurs, et n’y ayant trouvé aucune apparence de mines d’or ou d’argent, prononcèrent plusieurs fois ces deux mots, aca nada, ici rien, que les naturels répétèrent aux Français, de manière à leur faire croire que le pays s’appellait Canada. On prétend aussi que le pays leur ayant paru stérile, ils l’appellèrent Cabo de nada, Cap de rien ; ce qui par la corruption du langage, serait devenu Canada. D’autres auteurs dérivent, avec plus d’apparence de raison, le nom de Canada du mot iroquois Kannuta ou Kannada, qui signifie amas de cabanes ; ou de quelqu’autre mot souvent employé par les naturels du pays.

Des écrivains ont avancé, suivant Charlevoix, qu’en 1477, un Polonais nommé Jean Scalve découvrit l’Estotilande, ou Slateslands, et une partie du pays appelle Labrador. Le Labrador est présentement bien connu ; mais l’Estotilande est un pays imaginaire, (à moins qu’on ait appellé de ce nom la partie septentrionale du Labrador même, ou les territoires de la Baie d’Hudson, à l’ouest de ce pays,) et le voyage de Scalve pourrait bien être aussi imaginaire que sa prétendue découverte.

Vingt ans après le voyage vrai ou prétendu de Jean Scalve, c’est-à-dire en 1497, un Vénitien, nommé Jean Gabot, ou Gaboto, accompagné de ses trois fils, qui avait armé aux frais, ou du moins sous l’autorité de Henry VII, roi d’Angleterre, reconnut l’île de Terre-Neuve, et une partie du continent voisin ; mais suivant les meilleures autorités, il ne débarqua en aucun endroit ni de l’île, ni du continent.

En l’an 1500, un gentilhomme Portugais, nommé Gaspar de Cortereal, visita toute la côte orientale de Terre-Neuve, et parcourut une bonne partie de celle de Labrador. Ce voyageur mit pied à terre en plusieurs endroits, et imposa des noms dont quelques-uns subsistent encore, du moins dans les anciennes cartes de ces parages ; mais il ne fit aucun établissement.

Vers le même tems, ou quelques années après, des pêcheurs Basques, Normands et Bretons, commencèrent à faire la pêche de la morue, sur le grand Banc de Terre-Neuve, et le long de la côte maritime du Canada. En 1506, suivant des mémoires que Charlevoix regarde comme de bonnes autorités, un habitant de Honfleur, nommé Jean Denys, avait tracé une carte du golfe qui porte aujourd’hui le nom de St. Laurent. Un voyageur raconte, mais sans apparence de fondement, que vers le même tems, un capitaine Espagnol, nommé Velasco, remonta deux cents lieues dans le fleuve qu’on a aussi appellé depuis St. Laurent, et qu’il s’éleva ensuite, le long de la terre de Labrador, jusqu’à une rivière à laquelle Cortéréal avait donné, dit-on, le nom de Nevado.

En 1508, un pilote de Dieppe, nommé Thomas Aubert, emmena en France des sauvages du Canada. Mais il paraît qu’on a avancé sans fondement, qu’Aubert avait fait la découverte de ce pays par l’ordre de Louis XII. Il passe pour constant, comme l’observe l’historien du Canada, que les rois de France n’ont fait nulle attention à l’Amérique avant l’année 1523. Alors François I, voulant exciter l’émulation de ses sujets par rapport à la navigation et au commerce, comme il l’avait déjà fait avec succès par rapport aux beaux arts et aux belles lettres, donna ordre a Jean Verazani, Florentin, qui était à son service, d’aller reconnaître les nouvelles terres dont on commençait à parler beaucoup en France. Verazani partit de Dieppe avec quatre vaisseaux, qu’il ramena dans le même port l’année suivante. On ignore par quelle hauteur Verazani découvrit la terre, dans ce premier voyage, et jusqu’où il s’éleva au nord.

Vers la fin de la même année, 1524, ou au commencement de la suivante, Verazani arma de nouveau un navire, sur lequel il s’embarqua avec cinquante hommes, et des provisions pour huit mois. Il paraît que dans ce second voyage, Verazani rangea les côtes de l’Amérique septentrionale, entre les 30e. et 50e. degrés de latitude. La relation du premier voyage de Verazani est perdue ; celle du second existait encore du tems de Charlevoix ; mais cet historien la trouvait peu intelligible, par la raison que le navigateur n’avait fait, pour ainsi dire, que ranger la côte, quelquefois même d’assez loin, et que les endroits où il avait débarqué ne portaient plus les noms qu’il leur avait donnés.

Peu de tems après son retour en France, Verazani fit un nouvel armement, à dessein d’établir une colonie en Amérique. Mais tout ce qu’on sait de cette nouvelle entreprise, c’est que s’étant embarqué, il n’a pas reparu, et qu’on n’a jamais appris ce qu’il était devenu : soit qu’il ait péri en mer, soit qu’ayant mis pied à terre, dans un endroit où il voulait bâtir un fort, comme quelques uns l’ont publié, il ait été massacré avec tous ses gens, par les naturels du pays.

Quoiqu’il en soit, le malheureux sort de Verazani fut cause que pendant quelque tems, on ne songea plus en France à l’Amérique.

Ce ne fut que dix ans après, que Philippe Chabot, amiral de France, engagea le roi (François I) à reprendre le dessein d’établir une colonie française dans le nouveau monde, d’où les Espagnols tiraient tous les jours de si grandes richesses. Il lui présenta un capitaine malouin nommé Jacques Cartier, dont il connaissait le mérite, et que ce prince agréa. Cartier ayant reçu ses instructions, partit de St. Malo, le 20 d’Avril, 1534, avec deux bâtimens de soixante tonneaux et cent-vingt hommes d’équipage. Il prit sa route à l’ouest, en tirant un peu sur le nord, et eut des vents si favorables, qu’il aborda, le 10 de Mai, au Cap de Bonavista, dans l’île de Terre-Neuve. Ayant trouvé la terre encore couverte de neige, et le rivage bordé de glace, il ne put, ou n’ôsa s’y arrêter. Il descendit six degrés au sud-sud-est, et entra dans un port auquel il donna le nom de Ste. Catherine. De là il remonta au nord, et rencontra des îles qu’il appelle, dans ses mémoires, Îles aux Oiseaux. Il cotoya ensuite toute la partie du nord de l’île de Terre-Neuve, où il dit qu’il trouva des hommes bien faits, qui avaient les cheveux liés audessus de la tête comme un paquet de foin, avec quelques plumes d’oiseaux entrelacées sans ordre.

Après avoir fait presque tout le tour de Terre-Neuve, sans pouvoir néanmoins s’assurer encore que ce fût une île, Cartier prit sa route au sud, traversa le golfe, s’approcha du continent, et entra dans une baie profonde, où il souffrit beaucoup du chaud, ce qui la lui fit nommer la Baie des Chaleurs. Il trouva le pays fort beau, surtout en le comparant à celui de Terre-Neuve, qu’il venait de laisser, et fut très content des sauvages qu’il y rencontra, et avec lesquels il troqua quelques marchandises pour des pelleteries.

Au sortir de la Baie des Chaleurs, Cartier visita une bonne partie des côtes qui environnent le golfe, et prit possession du pays, nu nom du roi de France, comme avait fait Verazani, dans tous les endroits où il avait débarqué. Il remit à la voile pour retourner en France, le 15 Août, et arriva heureusement à St. Malo, fa 5 Septembre. Sur le rapport qu’il fit de son voyage, la cour jugea qu’il serait utile à la France d’avoir un établissement dans cette partie de l’Amérique ; mais personne ne prit plus à cœur cette affaire que le vice-amiral Charles de Mouy sieur de la Mailleraye. Ce seigneur obtint pour Cartier une nouvelle commission plus ample que la première, et lui fit donner trois navires et de bons équipages. Cet armement fut prêt vers la mi-mai, 1535. Le 16, jour de la Pentecôte, Cartier et tous ses gens firent leurs dévotions dans l’église cathédrale, où ils reçurent la bénédiction de l’évêque. Cartier montait un vaisseau de cent-vingt tonneaux, appelle la Grande Hermine, et avait avec lui plusieurs gentilshommes qui voulurent le suivre en qualité de volontaires.


(À continuer.)