Bibliothèque historique/Livre XII

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De 450 à 416 av. J.-C. (Grèce antique (G)[1])
De 457 à 423 av. J.-C. (Rome antique (R)[2])
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N’examinant de près les événements de la vie humaine, on a lieu d’admirer les différentes faces sous lesquels ils se présentent. Ce qui paraît le plus avantageux, n’arrive jamais aux hommes sans être accompagné de quelques suites fâcheuses ; comme aussi les plus grands malheurs produisent toujours quelque utilité : les faits exposés dans le livre précédent autorisent l’une et l’autre observation. L’entreprise de Xerxès roi des Perses contre la Grèce jeta d’abord une grande terreur dans la patrie des Grecs, par l’énormité de sa puissance : ils conçurent qu’il ne s’agissait pas moins que de leur esclavage et tous les Grecs de l’Asie lui étant déjà assujettis, ils crurent voir dans la condition présente de tant de villes une image du sort qui les attendait eux-mêmes. Cependant cette guerre ayant eu une issue contraire à toutes les conjectures qu’on pouvait former ; la Grèce non seulement fut délivrée de tout péril, mais elle s’acquit même une réputation extraordinaire : toutes ses villes semblèrent prendre une nouvelle face et leur prospérité parut toujours croître pendant cinquante ans. Tous les arts, fruits de l’abondance, se perfectionnèrent et c’est alors que parurent les grands ouvriers dont les noms sont parvenus jusqu’à nous : de ce nombre est Phidias, célèbre statuaire : les sciences mêmes qu’on fait entrer dans l’éducation de la jeunesse, comme la philosophie et la rhétorique, prirent un grand accroissement parmi tous les Grecs, mais sur tout chez les Athéniens. Les principaux des philosophes furent Socrate, Platon, Aristote ; et l’on distingue entre les orateurs Périclès, Isocrate et les disciples de ce dernier. Les grands hommes de guerre parurent dans le même temps, et Miltiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Myronidès et beaucoup d’autres rendirent leurs noms à jamais célèbres. Les Athéniens surtout pleins de courage et jaloux de gloire firent passer leur réputation jusqu’aux extrémités du monde. En effet ils portèrent l’art de commander les armes à un si haut point, que sans le secours des Lacédémoniens et des autres républiques du Péloponnèse, ils abaissèrent la fameuse monarchie des Perses jusqu’à la contraindre de rendre libres, par un traité, toutes les villes grecques de l’Asie. Pour exposer cette suite de faits avec plus d’exactitude, nous lui avons destiné deux livres, le précédent et celui-ci : et pour déterminer le temps que nous avons eu dessein de parcourir dans l’un et dans l’autre, nous ferons observer que nous avons commencé le livre précédent par la descente de Xerxès en Grèce et que nous avons suivi année par année tout ce qui s’est fait jusqu’à celle qui a précédé l’expédition des Athéniens en l’île de Chypre sous le commandement de Cimon. Nous commencerons ce Livre XII par cette expédition même et nous le continuerons jusqu’à la guerre que les Athéniens résolurent de porter à Syracuse.

Olympiade 81, an 3 (450 av. J.-C. (G) ; 457 av. J.-C. (R))[modifier]

Ainsi Euthydème étant archonte d’Athènes et les Romains ayant pour consuls L. Quintius Cincinnatus et M. Fabius Vibulanus, les Athéniens qui étaient allés au secours des Égyptiens contre les Perses et qui avaient perdu tous leurs vaisseaux dans l’île de Prosopis, demeurèrent quelque temps en repos ; après quoi ils reprirent le dessein de continuer la guerre qu’ils avaient commencée contre la Perse en faveur des Grecs de l’Asie. Ils firent donc équiper une flotte de deux cens voiles, dont ils donnèrent le commandement à Cimon, fils de Miltiade, avec ordre d’aller du côté de l’île de Chypre porter la guerre à Artaxerxés. Cimon ayant pourvu ses vaisseaux de bons soldats et de toutes sortes de munitions, prit sa route vers cette île. En ce temps-là Artabase commandait en chef les forces de la Perse, et se plaça à la vue de l’île de Chypre avec une flotte de trois cens vaisseaux. Mégabyse son lieutenant occupait la Cilicie à la tête d’une armée de terre, qui montait à trois cent mille hommes. Cimon qui était maître de la mer prit d’abord en Chypre les villes de Citium et de Malos, et traita humainement les vaincus. Apprenant ensuite qu’il venait de Cilicie et de Phénicie une nouvelle flotte au secours de l’île, il résolut d’aller à sa rencontre et l’ayant attaquée le premier, il coula à fond plusieurs bâtiments, il en prit cent avec tout leur équipage et poursuivit le reste jusque dans la Phénicie. Là les Perses abandonnant leurs vaisseaux s’enfuirent à terre jusque dans l’endroit où Mégabyse campait à la tête de son armée. Les Athéniens abordant après eux, débarquèrent à leur tour et livrèrent aux ennemis un grand combat, où Anaxicrate, lieutenant de Cimon, donna des preuves d’une valeur héroïque, et fut tué glorieusement. Les autres Grecs demeurés vainqueurs revinrent à leur flotte, après avoir fait un grand carnage de leurs ennemis et retournèrent du côté de Chypre.

Voilà ce qui se passa dans la première année de cette guerre.

Olympiade 82, an 1 (449 av. J.-C. (G) ; 456 av. J.-C. (R))[modifier]

Du temps de Pedieüs archonte d’Athènes, les Romains firent consuls Marcus Valerius Lactuca et Sp. Virginius Tricostus. Ce fut alors que Cimon, général des Athéniens, se rendit maître à son retour, et par une fuite de ses succès, de la plupart des villes de Chypre. Comme il y avait dans Salamine une forte garnison de Perses, pourvue de toute sorte d’armes, et que la ville abondait en provisions de bouche, il résolut de l’assiéger en forme ; jugeant bien que cette prise entraînerait celle de l’île entière ; que sa flotte maîtresse de la mer, éloignant tout secours de la part des Perses, rendrait ceux-ci méprisables à tous leurs alliés ; enfin que la conquête de Chypre terminerait la guerre même : ce qui arriva en effet. Ainsi dès que les Athéniens eurent formé leur enceinte autour de Salamine, ils donnèrent tous les jours de nouveaux assauts. Les assiégés, qui comme nous l’avons dit, ne manquaient aucunement de traits et d’autres armes défensives, n’avaient pas de peine non plus à repousser les assiégeants. Mais Artaxerxès, apprenant les pertes qu’il avoir déjà faites dans cette île, tint avec ses confidents un conseil, au sortir duquel il crut important pour lui de faire la paix avec la Grèce. Ainsi il écrivit aux généraux et aux satrapes qu’il avait en Chypre, de chercher quelque moyen de traiter avec les Grecs. Aussitôt Artabase et Megabyse envoyèrent des ambassadeurs à Athènes pour y porter leurs propositions. Les Athéniens les écoutèrent favorablement et renvoyèrent d’autres ambassadeurs, à la tête desquels était Callias, fils d’Hipponicus. On conclut donc entre les Athéniens et leurs alliés d’une part et les Perses de l’autre, un traité, dont les principaux, articles furent, que toutes les villes grecques répandues dans l’Asie, seraient rend rendues à elles-mêmes, et se gouverneraient par leurs propres lois ; que les satrapes de Perse ne s’avanceraient point dans la mer à plus de trois journées de distance de leurs rivages et qu’on ne verrait jamais aucun de leurs vaisseaux de haut-bord entre Phaselis et les Cyanées. Que ces conditions étant observées par le roi et par les gouverneurs de ses provinces, les Athéniens n’entreraient pas non plus en armes dans les terres de la domination du roi Artaxerxès. Ce traité ayant été conclu et juré de part et d’autre, les Athéniens retirèrent leurs troupes de l’île de Chypre, après avoir terminé une guerre très glorieuse par une paix qui l’était encore davantage. Mais il arriva que Cimon fut retenu dans Chypre par une maladie dont il mourut.

Olympiade 83, an 1 (448 av. J.-C. (G) ; 455 av. J.-C. (R))[modifier]

Philiscus étant archonte d’Athènes, les Romains firent consuls Titus Romilius Vaticanus et C. Veturius Cicurinus et les Éléens célébrèrent l’Olympiade 83e dans laquelle Criton d’Himère remporta le prix de la course. Ceux de Mégare se séparèrent alors d’Athènes et par des ambassadeurs envoyés exprès contractèrent alliance avec Lacédémone. Les Athéniens irrités de cette préférence firent passer dans les terres des Mégariens des troupes qui les pillèrent et en rapportèrent un grand butin. Les possesseurs étant sortis de la ville en armes pour défendre leur récolte, il se donna un combat, à la fin duquel les Athéniens demeurés vainqueurs firent rentrer de force ceux de Mégare dans leur ville.

Olympiade 83, an 2 (447 av. J.-C. (G) ; 454 av. J.-C. (R))[modifier]

Timarchide étant archonte d’Athènes et Rome ayant pour consuls Sp. Tarpeius et A. Aterius Fontinalis. Les Lacédémoniens se jetèrent dans l’Attique, où ils firent beaucoup de ravage et après avoir pris quelques forts, ils revinrent dans le Péloponnèse. Cependant Tolmidès, général athénien enleva Chæronée. Les Béotiens y étant accourus et ayant attiré Tolmidès dans le piège, ils lui livrèrent au-dehors de cette Ville, un grand combat, dans lequel il fut tué. Plusieurs Athéniens y périrent et plusieurs autres furent faits prisonniers de guerre. Après cette disgrâce les Athéniens, pour les retirer, furent contraints de rendre la liberté à toutes les villes de la Béotie.

Olympiade 83, an 3 (446 av. J.-C. (G) ; 453 av. J.-C. (R))[modifier]

L’année où Callimaque fut archonte d’Athènes, les Romains eurent pour consuls Sextus Quintilius Tergeminus et P. Horatius. Les Athéniens étant déchus de réputation dans la Grèce, à cause de la bataille qu’ils veinaient de perdre à Chéronée, plusieurs autres villes se détachèrent de leur alliance, surtout dans l’Eubée dont les habitants se portaient d’eux-mêmes aux changements et aux nouveautés. Mais Périclès nommé général, entra dans l’Eubée avec des forces considérables et ayant pris d’emblée la ville des Hestiaeens, il les chassa de leur patrie ; et châtiant les autres villes de quelque autre manière, il les ramena toutes à l’obéissance d’Athènes. On conclut alors une trêve de trente années. Callias et Charès, tous deux Athéniens, en prescrivirent les conditions et confirmèrent la paix au nom de la République.

À l’égard de la Sicile, il s’éleva entre Syracuse et Agrigente une guerre dont voici la cause. Les Syracusains ayant vaincu Deucetius général des Siciliens, lui avaient pardonné toutes ses hostilités, lorsqu’il se rendit leur suppliant comme nous l’avons vu plus haut, et l’avaient condamné seulement à aller finir ses jours à Corinthe. Mais à peine y eut-il demeuré quelque temps, qu’il viola. toutes ses promesses et supposant un oracle qui lui accordait de la part des Dieux un beau rivage dans la Sicile, il y vint accompagné de gens qui cherchaient quelque habitation et il fut reçu même par quelques Siciliens, entre lesquels était Archonidès chef des habitants d’Erbite. Pendant que Deucetius était attentif à la recherche de son beau rivage, ceux d’Agrigente jaloux déjà de Syracuse et lui reprochant d’ailleurs d’avoir sauvé, contre leur avis, un ennemi commun dans la personne de Deucetius, déclarèrent la guerre aux Syracusains. Les villes de la Sicile se partagèrent à cette occasion et formèrent des corps de troupes considérables, les unes pour Syracuse et les autres pour Agrigente. Ainsi la jalousie et la haine croissant toujours, les deux armées se trouvèrent en présence l’une de l’autre sur le fleuve Himère. Là il se donna un combat où les Syracusains furent vainqueurs et firent perdre plus de mille hommes au parti des Agrigentins. Ceux-ci après ce désavantage jugèrent à propos d’envoyer des ambassadeurs à la ville de Syracuse, pour lui demander la paix qui leur fut accordée. Voilà l’état des affaires en Sicile.

En ce même-temps on bâtissait en Italie la ville des Thuriens, à l’occasion que nous allons dire. Il y avait longtemps que les Grecs avaient fondé en ce même pays la ville de Sybaris ; et la fertilité du terroir l’avait rendue florissante en peu d’années ; car étant située entre deux fleuves, le Crathis et le Sybaris, dont le dernier lui avait donné son nom ; l’étendue et la fécondité de ses campagnes avait prodigieusement enrichi ses habitants : et comme ils avaient reçu parmi eux un grand nombre de citoyens, la réputation de leur ville s’était accrue au point qu’elle passait pour la plus belle de l’Italie. Elle ne contenait pas moins de trois cent mille personnes. Leur chef était alors un nommé Telys. Celui-ci leur rendit suspects les plus puissants d’entre eux, de sorte qu’il leur persuada de les chasser de la Ville et de distribuer leurs richesses au reste des citoyens. Les exilés se réfugièrent à Crotone et là se jetèrent au pied des autels de la place publique. Aussitôt Telys envoya des ambassadeurs aux Crotoniates pour leur redemander ses fugitifs ou pour leur déclarer la guerre en cas de refus. Le peuple de Crotone étant assemblé, la proposition lui fut faite ou de livrer leurs suppliants ou de s’exposer à la guerre contre des ennemis plus forts qu’eux. La crainte d’une guerre dangereuse faisait d’abord pencher le peuple et même les principaux d’entre eux à rendre les réfugiés, lorsque le philosophe Pythagore prit leur défense avec tant de zèle que tout le peuple revint de sa première opinion et préféra à son propre salut la défense d’une cause juste. Les Sybarites firent marcher aussitôt trois cent mille hommes, auxquels les Crotoniates n’opposèrent que cent mille. Mais ceux-ci avaient à leur tête le fameux athlète Milon, qui par la seule force de son corps renversa le premier un bataillon opposé à lui. Cet homme doué d’une valeur égale à sa taille et qui avait été vainqueur six fois aux jeux olympiques, se présenta, dit-on, à ce combat, orné de toutes les couronnes qu’il avait gagnées à ces jeux, couvert comme Hercule d’une peau de lion et armé comme lui d’une massue. La victoire qu’il remporta le rendit très considérable parmi les siens. Les Crotoniates irrités contre leurs ennemis n’en voulurent prendre aucun vivant et en massacrèrent un nombre prodigieux dans le désordre et dans la déroute où ils les mirent ; de sorte qu’arrivés jusqu’à leur ville, en les poursuivant toujours, ils y entrèrent sans obstacle, la pillèrent et la laissèrent absolument déserte. Au bout de cinquante huit ans des Thessaliens s’établirent dans Sybaris. Mais cinq ans après cette espèce de renouvellement, les Crotoniates vinrent encore les en chasser. Enfin sous Callimaque archonte d’Athènes, elle fut repeuplée pour la troisième fois, et bientôt après transférée sous un autre nom dans un autre endroit, où elle eut pour fondateurs Lampon et Xénocrite, de la manière que je vais dire.

Les Sybarites chassés pour la seconde fois de leur ville, envoyèrent des ambassadeurs dans la Grèce à Athènes et à Lacédémone pour prier ces deux villes de favoriser leur retour dans leur patrie et de grossir même par une colonie grecque le nombre de leurs concitoyens. Les Spartiates n’acceptèrent pas cette proposition : mais les Athéniens s’y prêtèrent et envoyèrent aux Sybarites dix vaisseaux remplis d’hommes, à la tête desquels étaient Lampon et Xénocrite. Ils firent publier en même temps dans tout le Péloponnèse qu’ils protégeraient cette colonie et qu’ils favoriseraient tous ceux qui voudraient s’y joindre : plusieurs se laissèrent gagner par ces offres ; et ayant même consulté l’oracle d’Apollon avant leur départ, il leur fut répondu qu’ils devaient bâtir une ville dans un endroit où ils ne trouveraient qu’une médiocre quantité d’eau, mais où ils verraient une grande abondance de pain. Ils voguèrent donc du côté de l’Italie et étant arrivez à Sybaris, ils cherchèrent le lieu qui leur était indiqué par l’oracle. Ils trouvèrent, non loin de Sybaris, une fontaine appelée Thurie, qui rendait l’eau par un tuyau d’airain, que les habitants des environs appelaient tonne. Jugeant que c’était là le lieu que l’oracle leur avait indiqué, ils firent une enceinte de mur au dedans de laquelle ils tracèrent le plan d’une ville, dont le terrain devait avoir dans le sens de la longueur, quatre quartiers : le premier porterait le nom d’Hercule, le second celui de Vénus, le troisième celui d’Olympie et le quatrième celui de Bacchus. Ils en dessinèrent trois autres dans le sens de la largeur, dont l’un s’appellerait le Héros, l’autre Thurie et le dernier Thurin. Les ayant tous divisés par des rues bordées de belles maisons, la ville parut fort bien construite. Mais les citoyens ne vécurent de bonne intelligence entre eux que peu de temps : et ils tombèrent en dissension pour un sujet considérable. Les plus anciens habitants de Sybaris s’approprièrent toutes les charges de quelque distinction et ne laissèrent aux nouveaux que les moins importantes. Ils voulurent de même que ce fussent leurs femmes qui sacrifiassent les premières aux dieux, que celles des autres ne fussent admises qu’après elles à cette fonction. Outre cela ils prirent pour eux dans la distribution des terres, celles qui se trouvaient les plus proches de la ville, en abandonnant les plus éloignées à ceux qu’ils appelaient les étrangers ou les derniers venus. L’animosité de ceux-ci alla si loin, qu’étant en bien plus grand nombre et ayant bien plus de valeur que les anciens, ils les tuèrent presque tous et demeurèrent seuls possesseurs d’une grande enceinte de murailles. Cependant comme la campagne des environs était aussi fort étendue, ils firent venir de la Grèce un grand nombre de familles, avec lesquelles ils partagèrent et les maisons de la ville et la campagne qui l’environnait. Les uns et les autres devinrent bien tôt très opulents ; et ayant fait alliance avec les Crotoniates, ils se conduisaient en tout d’une manière qui leur acquit de la réputation. Ils établirent parmi eux le gouvernement démocratique et partagèrent tous les citoyens en dix tribus auxquelles ils donnèrent les noms des nations dont ils sortaient. Ils nommèrent, par exemple, Arcadique, Achaïque et Éléenne, les trois tribus formées de ceux qui venaient de ces trois provinces du Péloponnèse ; et Béotienne, Amphictyonique et Dorique, trois autres tribus tirées des provinces voisines qui portaient ces noms. Les quatre dernières s’appelèrent Iades, Athénaïque, Euboïque et Nésiotis, par une raison semblable. Ils choisirent pour législateur Charondas, l’homme de son temps le plus estimé dans la science des mœurs. Celui-ci ayant examiné à fond les lois de tous les pays, choisit pour sa patrie les plus sages et les plus convenables. Il en ajouta d’autres tirées de ses propres méditations. Nous rapporterons ici quelques-unes de celles oh nous croyons que les lecteurs pourront trouver quelque utilité.

Il régla d’abord que ceux qui donneraient une belle-mère à leurs enfants seraient exclus de tout conseil public ; jugeant que des hommes capables de rendre un si mauvais office à leur famille, seraient mal intentionnés pour leur patrie. Car, disait-il, si leur premier mariage a été heureux, ils devaient s’en tenir là et si au contraire il a été malheureux, il faut qu’ils aient été bien intentés pour en risquer un second. Il ordonna ensuite que tous ceux qui seraient convaincus de calomnie seraient conduits par les rues portant sur la tête une couronne de tamarin, comme pour faire voir à tout le monde qu’ils étaient parvenus au premier rang de la méchanceté. Quelques-uns de ceux qui avaient été condamnés à cette fâcheuse espèce de triomphe se donnèrent la mort pour en prévenir l’ignominie. Ayant exterminé de la ville par ce moyen ce genre de malfaiteurs, on y mena une vie tranquille et heureuse. Charondas en ce même temps, par une précaution que les législateurs paraissent avoir négligée, publia une loi contre la fréquentation des méchants. Il était persuadé que l’habitude et l’amitié que les hommes nés les plus vertueux avaient contractée avec des gens de mauvaises mœurs les avaient souvent corrompus eux-mêmes et que ce commerce contagieux faisait insensiblement un grand ravage parmi des citoyens. Car enfin, disait-il, la pente vers le mal est très grande et plusieurs de ceux mêmes qui avaient d’abord aimé la vertu, se sont laissé entraîner par l’appas des séductions secrètes jusqu’aux plus grands vices. Le législateur voulant prévenir cette perversion défendit donc par ses lois toute liaison avec les méchants ; il fit des règlements particuliers à ce sujet et menaça de grandes peines ceux qui en transgresseraient quelques articles. Il établit une autre loi non moins importante et oubliée aussi par tous ceux qui l’ont précédé. Il ordonna que tous les fils de famille appendraient à lire et à écrire sous des maîtres gagés par le public : car il jugeait bien que sans cette condition, ceux dont les parents ne seraient pas en état de payer les maîtres seraient privés de cet avantage. Il était persuadé avec raison que cette connaissance doit précéder toutes les autres : car c’est par l’écriture que s’exécutent les choses les plus utiles de la vie ; les scrutins pour les nominations aux charges, les lettres missives, les dispositions testamentaires, l’institution des lois et tout ce qui entretient la société. En effet, qui pourra jamais rassembler dans un éloge complet toutes les utilités de cet art. C’est par lui seul que les actions des morts illustres demeurent dans la mémoire des vivants. Que ceux qui sont les plus séparés les uns des autres par la distance des lieux, se rendent présents à leurs amis et conversent avec eux. Que les guerres les plus vives se terminent entre les rois et les nations, et se changent par la foi des traités et des signatures mutuelles, en une paix solide et durable. Que les sentences et les maximes des sages, les réponses des dieux, les leçons de toute espèce de philosophie passent dans tous les pays et sont transmises à la postérité la plus éloignée. En un mot, c’est la nature qui nous donné la vie ; mais l’écriture seule nous a appris à bien vivre. Ce sont-là les richesses que Charondas voulut procurer à ses citoyens ; et il crut qu’un soin si important était digne de l’attention et des dépenses mêmes de la République. Il a par ce règlement autant surpassé les législateurs qui ont voulu que les médecins fussent payés par le public, que la guérison des âmes par l’instruction est supérieure à celle des corps par les remèdes. Nous souhaitons d’ailleurs de n’avoir jamais besoin des médecins, au lieu que nous cherchons continuellement ceux qui peuvent nous instruire. Au reste plusieurs poètes ont célébré dans leurs vers les deux premières d’entre les lois que nous venons de rapporter : nous avons encore ceux-ci au sujet de la fréquentation des méchants.

Je m’épargne le soin d’éprouver par lui-même,
Celui qui s’associe aux hommes vicieux
Quand il ferait bien né ; ce choix pernicieux,
Le rendra tel que ceux qu’il aime.

En voici d’autres, où l’on fait parler ainsi ce législateur contre les seconds mariages, ou l’introduction des belles-mères.

Quiconque à ses enfants présente une marâtre,
D’aucun emploi public n’illustrera son nom :
Il ferait de sa ville un tragique théâtre,
Comme il le fait de sa maison.
Si ton premier hymen seconda ton envie,
C’était assez pour toi : mais s’il fut malheureux ;
Insensé, fallait-il dans le cours d’une vie,
Tenter deux fois un sort affreux ?

En effet, on peut dire que celui qui fait deux fois la même faute, est véritablement insensé. Il est naturel d’appliquer à ceci ce que le poète comique Philémon dit des voyageurs sur mer,

Que l’on risque une fois les caprices de l’onde,
Je le veux : mais comment excuser le seconde ?

De même on peut n’être pas surpris qu’un homme se marie une fois ; mais on peut l’être beaucoup qu’il se marie deux fois. Car enfin il y a encore plus de risque dans le mariage que sur la mer. Mais d’ailleurs quelles discordes ne sont point arrivées dans les familles entre les pères et les enfants par l’introduction des belles mères ? et quels événements tragiques ces exemples ne fournissent -ils pas tous les jours à nos théâtres ? Charondas établit aussi une autre loi pour l’éducation des orphelins. Sur la simple exposition on n’en aperçoit pas bien le motif, mais à la confédérer attentivement, elle marque une grande prévoyance dans son auteur, et mérite beaucoup d’éloges. Elle ordonne que les biens des orphelins seront administrés par les parents les plus proches du côté du père et que les orphelins eux-mêmes soient élevés par les parents les plus proches du côté de la mère. On ne voit pas d’abord le fondement de cette distinction. Mais en cherchant attentivement pourquoi le législateur veut que les biens soient gouvernés par les uns et les enfants mêmes par les autres, on en découvre une raison, qui suppose une grande connaissance du cœur de l’homme. Car les parents de la mère n’ayant rien à espérer de la succession des enfants, n’auront aucun intérêt à rien entreprendre contre leur vie et les parents du père, n’ayant point ces enfants chez eux, ne seront pas à portée de rien attenter, quand ils le voudraient, contre leurs personnes. D’un autre côté, comme les parents paternels sont héritiers de ces enfants en cas que la maladie, ou d’autres accidents, les enlèvent dans leur jeunesse ; ils veilleront avec plus de soin à la conservation des biens qui peuvent un jour leur revenir. Une autre loi de Charondas est portée contre ceux qui quittent leur rang à l’armée ou qui refusent de prendre les armes pour le service de la patrie. Au lieu que les autres législateurs ont décerné la peine de mort contre cette lâcheté, celui-ci condamne les coupables à être exposé trois jours de suite dans la place publique en habits de femmes. Outre qu’il y a quelque chose de moins cruel dans cette punition, elle inspire peu à peu du courage par la crainte d’une ignominie qui a quelque chose de plus fâcheux que la mort même : d’ailleurs cette loi conserve des citoyens qui peuvent être encore utiles, même pour la guerre, par l’empressement qu’ils auront d’effacer leur honte par des actions extraordinaires.

Au reste Charondas jugeait que la rigueur était le maintien des lois. Ainsi il ordonna que les siennes fuirent observées, quand même on les trouverait mal portées ; laissant néanmoins le droit de les corriger sous certaines conditions que nous indiquerons plus bas. Mais il partait de ce principe qu’il était aussi avantageux de se soumettre à la loi, qu’il est dangereux de la soumettre elle-même à tous les particuliers qui croiraient proposer des choses utiles. Ainsi dans les jugements il reprenait et faisait taire tous les accusés qui substituant des tours d’éloquence et des interprétations arbitraires la lettre de la loi en violaient, disait-il, l’autorité et la majesté. Aussi quelques-uns de ceux qui portaient des accusations devant les juges, quand ils les voyaient incertains sur la sentence qu’ils prononceraient, ne manquaient pas d’insister, en leur disant qu’ils avaient à sauver ou la loi ou le coupable. On ajoute que Charondas fit à ce sujet un règlement très singulier et dont on n’avait jamais vu d’exemple. Frappé du désordre et des séditions qu’il voyait arriver en plusieurs villes par la multitude de ceux qui voulaient redresser les lois, parce qu’étant suspendues dans cet intervalle, elles laissaient les peuples dans une espèce d’anarchie, il ordonna qu’aucun particulier ne se prétende dans la place publique pour y proposer la réforme d’une loi, sans s’être mis lui-même la corde au cou qu’il y garderait jusqu’à ce que le peuple eut prononcé son jugement à l’égard de cette réforme : si on l’acceptait, le proposant serait dégagé aussitôt : mais si le peuple jugeait le changement de la loi inutile ou dommageable, le réformateur serait étranglé sur le champ avec sa corde. Ce règlement ferma la bouche à ces nouveaux législateurs et tout le monde craignit de risquer ses réflexions sur ce sujet. Ainsi depuis ce temps-là on ne trouve chez les Thuriens que trois exemples de lois changées, sur l’avis de trois hommes qui eurent le courage de se présenter l’assemblée en des constances remarquables. Il y avait une loi qui portait que si un homme crevait un œil à un autre, on lui en crevât un de même. Or cette blessure avait été faite à un homme qui ayant déjà perdu un œil, était devenu tout à fait aveugle : il vint représenter à l’assemblée qu’à s’en tenir à la lettre de la loi, la punition de son adversaire ne serait point égale à l’offense qu’il avait reçue de lui et que celui qui rend aveugle un citoyen n est point suffisamment puni en perdant un œil. Qu’ainsi l’équité demandait que l’on crevât les deux yeux à celui qui lui avait fait perdre le seul qui lui restait. En un mot cet aveugle désolé, après avoir déploré son propre malheur devant l’assemblée, osa encore lui proposer de changer la loi, et présenta aussitôt son cou et sa corde : mais on ne se contenta pas de lui donner la vie, la loi fut encore réformée suivant sa demande. Une seconde loi permettait aux femmes de renoncer à leur mari et d’en épouser un autre. Un homme avancé en âge ayant été abandonné par sa femme qui était jeune, conseilla aux Thuriens de réformer leur loi, par l’addition d’une clause, savoir qu’une femme ne pourrait point prendre un second mari plus jeune que le premier : comme il ne serait point permis non plus à un mari de choisir une femme plus jeune que celle qu’il aurait quittée. Cet homme réussit dans sort entreprise et non seulement il se sauva de la corde et obtint qu’on fit à la loi l’addition qu’il proposait, mais il parvint encore à faire que fa femme, qui ne pouvait plus en épouser un autre plus jeune que lui, retournât dans sa maison et s’en tint à son premier mariage. On corrigea enfin une troisième loi qui se trouve aussi parmi celles de Solon. Cette loi porte que le plus proche parent d’une héritière universelle a droit de la demander en mariage devant les juges, comme aussi une orpheline a droit de demander en mariage son plus proche parent : mais ce parent pouvait se dispenser de ce mariage, en donnant à sa parente pauvre cinq cens drachmes en forme de dot. Or une orpheline de très bonne famille, mais qui avait à peine de quoi vivre et qui faute de bien ne trouvait point de mari, eut recours à l’assemblée du peuple : là tombant en larmes elle représenta son indigence et l’oubli où elle était tombée : elle eut le courage d’ajouter à ses plaintes la proposition de retrancher de la loi la clause des cinq cens drachmes et d’obliger l’héritier universel à épouser lui-même sa parente. Le peuple touché de compassion envers cette fille non seulement lui sauva la vie, mais il obligea même son parent qui était fort riche à l’épouser, quoi qu’elle ne lui apportât aucune dot. Il nous reste maintenant à raconter la mort de Charondas qui eut quelque chose de singulier et d’étonnant. Étant allé à la campagne avec une épée pour se défendre des voleurs sur le chemin, il trouva à son retour l’assemblée du peuple en trouble et en division. Il s’avança d’abord pour tâcher d’apaiser ce tumulte. Il avait défendu dans ses lois d’entrer jamais, avec aucune arme dans ces assemblées ; mais ayant oublié qu’il avait lui-même une épée, il donna involontairement à ses ennemis un sujet de reproche : l’un d’eux lui dit publiquement qu’il violait sa propre loi : au contraire, répondit-il, je prétends la confirmer ; aussitôt tirant son épée il se l’enfonça dans le cœur. Quelques-uns pourtant attribuent cette action à Dioclès législateur de Syracuse. Mais ayant suffisamment parlé de Charondas, nous allons dire quelque chose de Zaleucus, parce que celui-ci s’est aussi rendu illustre par ses lois, et que d’ailleurs les villes que ces deux législateurs ont policées étaient voisines l’une de l’autre.

Zaleucus était originaire de Locres en Italie, homme noble, de mœurs admirables et disciple du philosophe Pythagore. Ayant acquis une grande estime dans sa patrie, on le choisit pour législateur ; et il plaça à tête de ses lois ce qui concernait le culte des dieux. Dès le préambule il déclare que tous ceux qui habiteront la ville doivent, avant toute chose, être persuadés qu’il y a des dieux ; et s’ils élèvent leurs regards et leurs pensées vers le ciel, ils seront convaincus que la disposition des corps célestes et l’ordre qui règne dans toute la nature, ne sont point un ouvrage des hommes ni du hasard, qu’ainsi ils doivent adorer les dieux comme les auteurs de tout ce que la vie nous présente de bon et de beau. Il veut de plus que l’on tienne son âme exempte de tout vice, parce que les dieux n’acceptent ni les sacrifices ni les offrandes des méchants, et qu’ils ne se plaisent qu’aux actions justes et bienfaisantes des hommes vertueux. Ayant ainsi porté dès le commencement de ses lois ses concitoyens à la piété et à la sagesse, il ordonne sur toutes choses qu’il n’y ait jamais parmi eux d’inimitié irréconciliable ; mais qu’au contraire les animosités qui peuvent survenir entre eux ne soient qu’un passage à une réconciliation sure et sincère : et il veut que celui qui ne se prêtera pas à ces sentiments soit regardé comme un sauvage au milieu d’une ville policée. Les chefs de la République, selon lui, ne doivent point gouverner avec hauteur et avec orgueil ; et les magistrats ne doivent être guidés dans leurs jugements ni par la haine ni par l’amitié. Le seul énoncé de plusieurs de ses lois marque beaucoup de prévoyance et de sagesse : car au lieu que les autres législateurs ont attaché des amendes pécuniaires aux prévarications où les femmes peuvent tomber, celui-ci les tient dans la règle par l’intérêt de leur honneur. Il ordonne, par exemple, qu’aucune femme libre ne se fasse accompagner par plus d’une suivante, à moins qu’elle ne se soit enivrée : qu’elle ne sorte de la ville pendant la nuit, que pour un rendez-vous de galanterie : que le courtisanes seules aient droit de porter des ornements d’or ou des habits brodés : de même qu’aucun homme ne porte une bague d’or ou une étoffe de millet, s’il n’est actuellement dans un commerce impudique. C’est ainsi que par des exceptions honteuses il détournait efficacement les citoyens des choses qu’il semblait permettre : il n’y avait personne qui voulût s’exposer a la risée publique, en usant d’un privilège qui n’était attaché qu’à des professions ou à des pratiques diffamantes. On a de lui plusieurs règlements très sensés sur les affaires de commerce et sur toutes les matières susceptibles de difficultés et de contestations ; mais le détail en serait trop long et deviendrait étranger à notre histoire, dont il faut reprendre le fil.

Olympiade 83, an 4 (445 av. J.-C. (G) ; 452 av. J.-C. (R))[modifier]

Lysimachidès étant archonte d’Athènes, les Romains firent consuls T. Menenius et P. Sestius Capitolinus. En cette année ceux des Sybarites qui étaient échappés d’une sédition cruelle qu’ils avaient essuyée à Thurium se retirèrent auprès du fleuve Truente. Après avoir demeuré là quelque temps, ils furent attaqués et détruits par les Bruttiens. Dans la Grèce les Athéniens ayant recouvré l’Eubée et chassé les Hestiæens de la capitale y envoyèrent une colonie de leurs citoyens sous le commandement de Périclès ; elle était composée. de mille personnes, entre lesquels on partagea les maisons de la ville et le territoire des environs.

Olympiade 84, an 1 (444 av. J.-C. (G) ; 451 av. J.-C. (R))[modifier]

L’olympiade 84e, dans laquelle Crison d’Himere fut vainqueur à la course, commença sous Praxitèle, archonte d’Athènes et sous les Décemvirs créés à Rome pour former de nouvelles Lois. Ces Décemvirs furent App. Clodius Regillanus, T. Genucius, Sp. Veturius, C. Julius, Serv. Sulpitius, P. Sestius, T. Romilius, Sp. Posthumius, A. Manlius et P. Horatius. Ils travaillèrent ensemble au renouvellement dont on les avait chargés. Cependant les Thuriens et les Tarentins en guerre les uns contre les autres ravagèrent réciproquement leurs campagnes, et dans le milieu des terres et le long de la mer : il y eut aussi entre eux quelques rencontres et quelques légers combats, mais ils n’en vinrent à aucune action considérable.

Olympiade 84, an 2 (443 av. J.-C. (G) ; 450 av. J.-C. (R))[modifier]

Lysanias étant archonte d’Athènes, les Romains élurent encore dix Décemvirs pour continuer le travail des lois, App. Clodius, M. Cornelius, L. Minutius, C. Sergius, Q. Petilius, M. Rabuleius, T. Antonius Merenda, Q. Fabius Vibulanus, C. Duilius et Sp. Oppius. Ceux-ci ne purent pas encore consommer cet ouvrage. L’un d’eux étant devenu amoureux d’une fille de condition qui était pauvre, entreprit d’abord de la corrompre par des offres de présents : n’ayant pu en venir à bout par cette voie, il suscita un calomniateur pour lui soutenir qu’elle était esclave. Celui-ci se présenta donc devant le Décemvir en traînant cette fille après lui, et soutenant qu’elle lui appartenait. Le Décemvir qui s’entendait avec lui la lui adjugea et l’accusateur l’emmenait comme son esclave ; lorsque son père arriva en faisant de grandes lamentations. Mais comme il vit que personne n’y avait égard, en passant à la suite de sa fille le long d’une boucherie, il se saisit d’un couteau qu’il rencontra sur un ais et la tua lui-même, dans la pensée de laver par cette action l’opprobre de sa famille. Aussitôt il s’enfuit de la ville, pour aller joindre l’armée romaine qui campait alors auprès de l’Algidum. Là s’adressant aux troupes et exposant son malheur en versant des larmes, il excita la compassion dans tous les cœurs, de sorte que s’animant tous à la défense des malheureux, ils vinrent en armes jusqu’à Rome et y entrant de nuit, ils se saisirent du Mont Aventin. Les Décemvirs instruits dès le point du jour de l’indignation des gens de guerre et prenant le parti de leur confrère, assemblèrent un grand nombre de jeunes gens, ne doutant pas qu’il n’en fallut venir aux mains. Dans cette animosité réciproque, les plus sages des citoyens prévoyant les suites de cette fatale discorde, envoyèrent des députés de part et d’autre pour apaiser les esprits, en les invitant à suspendre leur colère et à ne pas jeter leur patrie dans les malheurs d’une guerre civile. Cette députation calma les uns et tes autres, et ils convinrent entre eux que l’on nommerait dix tribuns du peuple supérieurs à tous les autres magistrats et qui seraient les défenseurs de la liberté des citoyens. On régla que l’un des deux consuls qu’on choisissait tous les ans, étant tiré du corps des patriciens, l’autre serait nécessairement pris dans le peuple. On ajouta même que l’élection de deux plébéiens faite à la pluralité des voix serait valable et légitime : on avait dessein d’abaisser par là l’autorité des patriciens : car ces hommes fiers de leur noblesse et de la gloire de leurs ancêtres, s’étaient rendus en quelque forte les maîtres de la Ville. Il était exprimé dans les conventions, que les dix tribuns du peuple, à la fin de leur année, se démettraient et en nommeraient dix autres à leur place, sous peine d’être brûlés vifs ; mais que s’il s’élevait entre eux quelque différend dans le cours de leur magistrature, cet inconvénient ne les empêcherait pas de l’achever : à ces conditions la tranquillité fut rétablie dans Rome.

10[modifier]

Olympiade 84, an 3 (442 av. J.-C. (G) ; 449 av. J.-C. (R))[modifier]

Diphile étant archonte d’Athènes, les Romains créèrent consuls M. Horatius et L. Valerius Potitus. Ce furent eux qui consommèrent l’ouvrage des lois interrompu par la sédition dont nous venons de parler ; car les Décemvirs précédents n’avaient rédigé encore que dix de ces Lois qui composent les douze Tables, et ces deux consuls y ajoutèrent les deux dernières : après quoi ils firent graver les unes et les autres sur autant de tables d’airain qu’ils attachèrent à ces éperons de navires, dont le frontispice du sénat était orné. Cette jurisprudence abrégée et sans aucune superfluité de paroles est demeurée en vénération et en vigueur jusqu’à nos jours. Dans ce temps-là, la plupart des nations de la terre étaient tranquilles et la paix régnait presque partout. La Perse avoir fait deux traités avec les Grecs ; l’un avec les Athéniens et leurs alliés, par lequel il était dit que les villes grecques de l’Asie se gouverneraient elles mêmes ; et un autre, postérieur et différent du premier, avec les Lacédémoniens, par lequel on était convenu que ces mêmes villes dépendraient des Perses. Les Grecs vivaient aussi en paix les uns avec les autres, les Athéniens et les Lacédémoniens ayant signé entre eux une trêve de trente années. Il en était de même de la Sicile ; car les Carthaginois avaient fait un traité avec Gélon ; et toutes les Villes de la Sicile avaient cédé l’empire à Syracuse. Les Agrigentins eux-mêmes abattus par la défaite qu’ils avaient essuyée sur les bords du fleuve Himère, s’étaient soumis aux Syracusains. Enfin l’Italie, la Celtique, l’Ibérie et presque toutes les autres nations connues se tenaient en repos. Ainsi l’histoire ne fournit aucun fait de guerre pour cette année : la paix seule et les réjouissances qui l’accompagnent l’ont remplie ; c’est-à-dire les assemblées solennelles, les combats donnés en spectacle, les fêtes en l’honneur des dieux et tout ce qui convient un temps de félicité et de joie.

11[modifier]

Olympiade 84, an 4 (441 av. J.-C. (G) ; 448 av. J.-C. (R))[modifier]

Timocles étant archonte d’Athènes les Romains eurent pour consuls Lars Herminius, et T. Virginius Tricostus. Les Samiens déjà en dispute avec les Milésiens sur la possession de Priène leur firent la guerre en forme et se séparèrent en même temps des Athéniens qu’ils crurent favorables à ceux de Milet. Aussitôt les Athéniens ayant nommé Périclès pour commandant, l’envoyèrent contre Samos avec une flore de quarante vaisseaux. Périclès abordé dans cette île, se rendit bientôt maître de la ville et y établit le gouvernement populaire. Il exigea d’elle quatre-vingts talents de contribution et autant de jeunes hommes pour otages. Il laissa ceux-ci en dépôt chez les Lemniens et apporta lui-même à Athènes, en peu de jours la nouvelle de son expédition terminée. Cependant il s’éleva à Samos une sédition violente au sujet de la démocratie, qui était au goût des uns, pendant que les autres voulaient rétablir l’aristocratie. Ces derniers s’embarquèrent même pour passer en Asie et ils vinrent jusqu’à Sardis demander du recours à Pissouthnès, satrape des Perses dans cette province. Pissouthnès leur donna sept cents hommes par le moyen desquels il comptait de s’emparer lui-même de Samos. Les Samiens, auteurs de l’entreprise, revinrent dans leur île avec le secours qu’on leur avait prêté et entrant la nuit dans la ville, par l’intelligence des citoyens de leur parti, ils se rendirent bientôt maîtres de Samos et en chassèrent tous ceux qui leur étaient contraires. Ils allèrent enlever incessamment leurs otages laissés à Lemnos et revenant aussitôt ils fortifièrent leur île et se déclarèrent hautement ennemis des Athéniens. Ceux-ci confièrent encore à Périclès cette seconde expédition, et ils l’envoyèrent contre les Samiens à la tête de soixante vaisseaux. Périclès ayant rencontré leur flotte, qui était de soixante-dix voiles, ne laissa pas de les battre et de les mettre en fuite : après quoi ayant obtenu de ceux de Chio et de Mitylène un renfort de vingt-cinq vaisseaux, il fut en état de former le siège de Samos. Quelques jours après, laissant une partie de sa flotte devint la place, il se détacha avec le reste pour venir au devant des vaisseaux Phéniciens, que les Perses envoyaient au secours de l’île. Les insulaires, ayant vu le gros détachement que Periclès emmenait avec lui, jugèrent cette circonstance favorable pour attaquer le reste de sa flotte et l’ayant en effet battue, ce succès les flatta beaucoup et ils conçurent de grandes espérances pour la suite. Périclès apprenant cette nouvelle revint sur ses pas et ne songea qu’à rassembler une flotte suffisante pour détruire absolument celle des ennemis. Ainsi il tira encore d’Athènes soixante vaisseaux, qui lui surent envoyés sur le champ, et trente autres de Chio et de Mitylène. Avec une augmentation de forces si considérable, il environna la ville par mer et par terre, et la pressa par des attaques continuelles : il employa des machines appelées béliers et tortues, qui n’avaient point été d’usage avant lui et dont l’invention était due à Artamon de Clazomène. Fatiguant sans cesse les assiégés et détruisant continuellement leurs murailles, il entra enfin victorieux dans Samos ; il y fit punir les auteurs de la sédition et exigea des Samiens les frais du siège, qu’il fit monter à deux cens talents : il leur enleva tous leurs vaisseaux et fit raser le reste de leurs murs. Enfin, après y avoir établi de nouveau la démocratie, il revint dans sa patrie. La trêve de trente ans conclue entre Athènes et Lacédémone, n’avait reçu encore aucune atteinte, et ce sont là les principaux faits de cette année.

12[modifier]

Olympiade 85, an 1 (440 av. J.-C. (G) ; 447 av. J.-C. (R))[modifier]

Myrichides étant archonte d’Athènes, les Romains firent consuls L. Julius et M. Jeganius. Les Éléens célébraient la 85e. Olympiade dans laquelle Chryson d’Himère remporta pour la seconde fois se prix de la course. En Sicile, Deucetius, qui avait été autrefois chef des Siciliens, rétablit la province des Callatins et après l’avoir fournie d’un grand nombre d’habitants, il aspirait à reprendre son ancien titre. Mais son projet fut arrêté par une maladie dont il mourut. Les Syracusains après avoir soumis par les armes toutes les villes de la Sicile, excepté celle qu’on appelait Trinacie, songèrent aussi à se rendre maîtres de cette dernière par les armes. Ils soupçonnaient depuis longtemps les Trinaciens de vouloir gouverner toute la Sicile et commander leurs compatriotes. Cette ville avait produit de grands hommes et s’était toujours maintenue au-dessus des autres. Elle était pleine d’officiers qui savaient la guerre et dont le courage égalait la capacité. Ainsi les Syracusains ne marchèrent contre eux qu’après avoir rassemblé tout ce qu’ils purent tirer d’hommes, tant de Syracuse même que de leurs alliés. Les Trinaciens, qui n’avaient aucuns secours étrangers, s’exposèrent à un combat si disproportionné, et ils le soutinrent héroïquement : mais après avoir tué un très grand nombre de leurs ennemis, ils périrent eux-mêmes jusqu’au dernier et quelques-uns des plus vieux se donnèrent la mort pour éviter la honte d’être pris. Les Syracusains ayant remporté une si grande victoire sur des hommes, jusqu’alors invincibles, firent esclaves tous les habitants de Trinacie et en rasèrent les murailles ; après quoi ils envoyèrent à Delphes en actions de grâces ce qu’ils trouvèrent de plus précieux dans les dépouilles qu’ils avaient rapportées.

13[modifier]

Olympiade 85, an 2 (439 av. J.-C. (G) ; 446 av. J.-C. (R))[modifier]

Glaucides étant Archonte d’Athènes, les Romains eurent pour consuls T. Quintius et Agrippa Furius. Les Syracusains après la victoire, dont nous venons de parler, firent construire cent vaisseaux et doublèrent leur cavalerie. Ils augmentèrent aussi leur infanterie et grossirent leur trésor par des impositions plus fortes sur les villes de leur domination. Le but de ces préparatifs était de soumettre incessamment toute la Sicile. Ce fut en ce même temps que la guerre appelée Corinthiaque s’éleva dans la Grèce, Voici quelle en fut l’occasion. Les Epidamnes, qui habitent le long de la mer Adriatique et qui étaient une colonie de Corcyre et de Corinthe, prirent querelle entre eux. Ceux qui demeurèrent les plus forts ayant poussé hors de la ville la plupart des autres, les bannis rassemblés se mirent sur mer et ayant recueilli un grand nombre d’Illyriens dans leur route, ils retournèrent tous ensemble vers Épidamne : Cette flotte accrue ainsi d’un grand nombre d’hommes barbares, étant devenue forte, se rendit bientôt maîtresse du pays où elle aborda ; et ils assiégeaient déjà la ville en forme, lorsque les Epidamniens, qui ne se sentaient pas habiles en fait de guerre, envoyèrent des ambassadeurs à ceux de Corcyre pour les prier de donner du secours à une ville qui leur était alliée. Les Corcyréens ne se prêtèrent pas à cette demande de sorte que ceux d’Epidamne se tournèrent du côté de Corinthe. Ils promirent de la reconnaître pour leur capitale, si elle les aidait en cette circonstance et lui demandèrent même des citoyens pour les incorporer dans les leurs. Les Corinthiens se laissèrent toucher à la situation et aux offres d’Épidamne, d’autant plus qu’ils étaient déjà mécontents des Corcyréens, qui seuls de toutes leurs colonies, n’envoyaient point au temple de Corinthe les offrandes que l’on doit aux villes dont on est originaire. Ainsi résolus d’accorder le secours qu’on leur demandait, ils choisirent d’abord les citoyens qu’ils donneraient à Épidamne et les firent accompagner en suite par des soldats capables de défendre cette ville. Les Corcyréens irrités d’une protection si marquée, firent partir cinquante vaisseaux sous la conduite d’un général. Celui-ci étant arrivé fit d’abord porter aux habitants d’Épidamne l’ordre de recevoir leurs concitoyens exilés et envoya en même temps une députation au commandant de la garnison corinthienne, par laquelle il lui proposait de décider l’affaire de ces exilés par un jugement régulier et non par la voie des armes. La garnison corinthienne rejeta cette proposition. Là-dessus les Corcyréens et les Corinthiens se déclarèrent la guerre. Ils assemblèrent de part et d’autres de plus grandes forces maritimes et recherchèrent de nouveaux alliés. Voilà l’origine de la guerre Corinthiaque. Les Romains ayant commencé la guerre contre les Volsques par quelques attaques et par quelques légers combats, gagnèrent enfin une bataille considérable, où périt un grand nombre de leurs ennemis.

14[modifier]

Olympiade 85, an 3 (438 av. J.-C. (G) ; 445 av. J.-C. (R))[modifier]

Théodore étant archonte d’Athènes et Rome ayant pour consuls M. Jenucius et Agrippa Curtius Chilon, la Nation des Campaniens commença à se faire connaître en Italie : elle tirait ce nom de la fertilité des terres qu’elle occupait. En Asie les Archæanactides qui avaient régné 42 ans sur le Bosphore Cimmérien, eurent pour successeur Spartacus qui régna 7 ans. Dans la Grèce les Corinthiens toujours en guerre contre les Corcyréens, réunirent toutes leurs forces maritimes dont ils formèrent une flotte composée de soixante et dix vaisseaux bien équipés, avec lesquels ils abordèrent les ennemis. Les Corcyréens qui avaient de leur côté 80 galères, remportèrent la victoire et après avoir pris Épidamne, ils tuèrent tous les habitants qui tombèrent entre leurs mains, excepté pourtant les Corinthiens qu’ils se contentèrent d’emprisonner. Cependant les Corcyréens devenus maîtres de toute cette mer, se répandirent dans les terres des alliés de Corinthe et les ravagèrent.

Olympiade 85, an 4 (437 av. J.-C. (G) ; 444 av. J.-C. (R))[modifier]

L’année suivante les Athéniens eurent Euthymène pour archonte et les Romains créèrent au lieu de consuls, trois tribuns militaires, Aulus Sempronius, L. Atilius et T. Coelius. Alors les Corinthiens qui venaient d’être battus, songèrent à former une flotte supérieure à la précédente. C’en pourquoi faisant une grande provision de bois propres à la mer et attirant de toutes les villes maritimes à force d’argent des constructeurs de vaisseaux, ils se procurèrent, outre un grand nombre de bâtiments, tous les agrès et toutes les espèces d’armes dont ils avaient besoin pour une guerre de conséquence. Non contents des vaisseaux de ligne, ils firent faire des vaisseaux de charge, ou en empruntèrent de leurs alliés. Les Corcyréens ne se négligèrent par de leur côté et l’émulation réciproque de leurs préparatifs semblait annoncer des événements extraordinaires. Ce fut alors que les Athéniens peuplèrent Amphipolis d’habitants qu’ils tirèrent en partie de leur propre ville et en partie des forteresses qui leur appartenant.

Olympiade 86, an 1 (436 av. J.-C. (G) ; 443 av. J.-C. (R))[modifier]

Nausimaque étant archonte d’Athènes et sous le consulat de T. Quintius et de M. Geganius Macerinus à Rome, l’Olympiade 86e fut célébrée en Élide où Théopompe de Thessalie remporta le prix de la course. Les Corcyréens apprenant combien on assemblait de forces contre eux, envoyèrent des ambassadeurs aux Athéniens pour leur demander du secours. Les Corinthiens leur ayant fait la même demande, le peuple s’assembla et après avoir écouté les ambassadeurs des uns et des autres, les suffrages furent pour Corcyre. Aussitôt les Athéniens firent partir dix galères toutes équipées et en promirent un plus grand nombre, si on en avait besoin. Les Corinthiens qui venaient d’être refusés, armèrent eux-mêmes quatre vingt dix galères et en empruntèrent soixante de leurs alliés. S’étant fait ainsi une flotte de cent cinquante voiles, à laquelle ils donnèrent les commandants les plus estimés parmi leurs troupes, ils l’envoyèrent directement à Corcyre, dans le dessein de décider incessamment l’affaire. Dès que les Corcyréens les surent proches, ils allèrent au-devant d’eux avec six vingt vaisseaux, sans compter ceux des Athéniens. Au commencement d’une attaque qui fut très vive, les Corinthiens eurent l’avantage : mais à l’arrivée de vingt vaisseaux nouveaux que les Athéniens ajoutaient au premier secours qu’ils avaient donné, les Corcyréens prirent le dessus et gagnèrent la victoire. Le lendemain toute la flotte des Corcyréens se disposant à une seconde charge, celle des Corinthiens ne l’attendit pas et se retira.

Olympiade 86, an 2 (435 av. J.-C. (G) ; 442 av. J.-C. (R))[modifier]

Antilochide étant archonte d’Athènes et les Romains ayant pour consuls M. Fabius et Posthumius Æbutius Elba, les Corinthiens extrêmement irrités de l’assistance que les Athéniens avaient prêtée à ceux de Corcyre et de la victoire qu’ils leur avaient fait remporter, résolurent de s’en venger. Dans ce dessein ils détachèrent de leur parti la ville de Potidée, colonie athénienne. Dans le même temps Perdiccas, roi de Macédoine, mécontent aussi des Athéniens, persuada aux habitants de la Chalcidique de renoncer à leur alliance et de plus, il leur proposa d’abandonner toutes les villes qu’ils occupaient le long de la mer et de se rassembler dans une seule, qui s’appelait Olynthe. Dès que les Athéniens apprirent la défection de Potidée, ils firent partir trente vaisseaux, auxquels ils donnèrent la commission d’aller ravager toutes les côtes des Potidéens et de détruire leur ville. La flore exécuta cet ordre et après avoir côtoyé la Macédoine, elle vint mettre le siège devant Potidée. Les Corinthiens ayant envoyé deux mille hommes au secours des Potidéens, les Athéniens en envoyèrent autant à l’armée assiégeante. Il se donna enfin aux environs de l’isthme et à la vue de Pallène, un combat naval, où les Athéniens eurent l’avantage et qui coûta à leurs ennemis plus de trois cents hommes. Les assiégeant en prirent une nouvelle vigueur et l’on serra Potidée de plus près. En ce même temps les Athéniens bâtissaient dans la Propontide une ville qui s’appela Letanon ; et les Romains envoyèrent à Ardée une colonie, à laquelle ils distribuèrent des terres.

15[modifier]

Olympiade 86, an 3 (434 av. J.-C. (G) ; 441 av. J.-C. (R))[modifier]

Charès étant archonte d’Athènes, les Romains firent consuls Q. Fusus et Manius Papyrius Crassus. En Italie les habitants de Thurium ramassés de plusieurs villes différentes, eurent entre eux une grande querelle pour décider de quelle ville principale ils se diraient colonie et quel nom ils reconnaîtraient pour celui de leur fondateur. En effet, les Athéniens aspiraient à ce titre et faisaient voir qu’ils avaient fourni à Thurium un grand nombre de leurs propres citoyens. Cependant plusieurs autres villes considérables du Péloponnèse se vantaient d’avoir beaucoup contribué à la fondation de Thurium et prétendaient qu’on leur en fît tout l’honneur. Outre cela plusieurs hommes courageux et intelligents qui les avaient amenés-là de divers endroits et qui avaient eu beaucoup de part à la construction de leur ville voulaient qu’on leur en attribuât la gloire. Dans cet embarras les Thuriens eurent recours au dieu de Delphes, qui leur répondit qu’il voulait être nommé leur fondateur, lui-même. Cette réponse termina la dispute et tous les citoyens réconciliés entre eux reconnurent Apollon en cette nouvelle qualité. Dans la Grèce Architdamus, roi de Lacédémone, mourut après un règne de quarante-deux ans et il eut pour successeur Agis qui en régna 27.

Olympiade 86, an 4 (433 av. J.-C. (G) ; 440 av. J.-C. (R))[modifier]

Apseudès étant archonte d’Athénes et les Romains ayant pour consuls T. Menenius et Proculus Gegarinus Macerinus. Spartacus roi du Bosphore mourut au bout d’un règne de dix-sept ans. Son successeur fut Seleucus qui ne régna que quatre ans. À Athénes le fameux astronome Méton, fils de Pausanias, établit le cycle de dix-neuf ans qu’il fit com­mencer au 13e jour du mois appelé Scirophorion par les Athéniens : c’est une période du soleil et de la lune, telle que les nouvelles et pleines lunes reviennent aux mêmes jours des mêmes mois que dans le cycle précédent de sorte que ces deux astres forment ainsi une année commune à l’un et à l’autre, que l’on appelle la grande année. On a jugé que ce savant homme avait parfaitement bien saisi le mouvement de ces deux astres et qu’il l’avait très heureusement représenté par le cycle dont il est l’auteur. Aussi tous les astronomes grecs qui s’en sont servis jusqu’à nos jours ne se sont point trompés dans les calculs qu’ils ont faits en partant de cette hypothèse. En Italie les Tarentins, ayant mis les habitants de Siris hors de leur ville, changèrent son nom, qu’elle tirait d’un fleuve voisin, en celui d’Héraclée et la peuplèrent de leurs propres citoyens.

Olympiade 87, an 1 (432 av. J.-C. (G) ; 439 av. J.-C. (R))[modifier]

Pithodore étant archonte d’Athènes, les Romains firent consuls T. Quintius et T. Agrippa Menenius. Les Éléens célébraient alors la 87e Olympiade, dans laquelle Sophron d’Ampracie remporta le prix de la course. C’est en cette année que fut tué à Rome Spurius Melius qui aspirait à la tyrannie. Les Athéniens qui avaient perdu Callias dans une bataille, gagnée d’ailleurs avec éclat à Potidée, envoyèrent Phormion pour remplacer le général mort. Dès qu’il eut pris possession du commandement, il pressa les Potidéens par des attaques redoublées : mais comme ceux-ci se défendaient vigoureusement, le siège devint long. L’Athénien Thucydide commence ici l’histoire de la guerre des Athéniens contre les Lacédémoniens, appelée la guerre du Péloponnèse. Elle dura 27 ans, mais Thucydide n’a laissé l’histoire que des 22 premières années en huit Livres ou en neuf, selon une autre division qu’en font quelques-uns.

16[modifier]

Olympiade 87, an 2 (431 av. J.-C. (G) ; 438 av. J.-C. (R))[modifier]

Euthydème étant archonte d’Athènes, les Romains au lieu de consuls créèrent trois tribuns militaires. Manius Aemilius Mamercus, C. Tullus et L. Quintius. C’est alors que s’éleva entre les Athéniennes et les Lacédémoniens, la guerre du Péloponnèse, la plus longue de celles dont nous ayons connaissance : il est convenable et même nécessaire à notre histoire d’en rapporter ici les causes. Les Athéniens qui avaient l’empire de la mer tirèrent de Délos le dépôt des contributions générales de leurs alliés. Ce dépôt montait à près de 8000 talents, qu’ils transportèrent à Athènes et dont ils confièrent la garde à Périclès. C’était l’homme de la ville le plus considérable par sa naissance, par sa réputation et par la gravité de ses discours ; cependant ayant diverti au bout de quelque temps une partie de ce trésor à ses propres usages, il se trouva en défaut dans le compte qu’on lui demanda et cet affront le rendit malade. Dans cet embarras Alcibiade, fils orphelin du frère de Périclès, actuellement élevé auprès de lui et encore dans l’enfance, fournit lui-même au coupable un expédient pour couvrir son infidélité. Voyant son oncle dans un chagrin mortel, il lui en demanda le sujet : Périclès lui répondit qu’il était en peine de savoir comment il rendrait compte au peuple de l’argent qu’on lui avait remis en dépôt : le jeune Alcibiade lui répondit qu’il ne devait pas chercher le moyen de rendre compte, mais celui de ne le pas rendre. Périclès, frappé de l’avis de cet enfant, forma aussitôt le dessein de proposer aux Athéniens une guerre considérable, jugeant bien que l’importance de l’objet, la crainte des suites et la différence des opinions distrairait tous les esprits de l’affaire de ses comptes. Il survint même alors un événement favorable pour lui. Phidias avait fait une statue de Minerve, à laquelle Périclès avait ordre de veiller. Quelques-uns des ouvriers qui travaillaient sous Phidias, poussés par les ennemis de Périclès vinrent se réfugier au pied des autels. On leur demanda la raison de cette action extraordinaire ; ils répondirent qu’ils prouveraient que Phidias avait enlevé une grande partie du trésor public au su, de l’aveu et par l’entremise de Périclès. Le peuple s’étant assemblé au sujet de cette accusation, plusieurs conseillaient de se saisir de Phidias et d’appeler Périclès, fils de Xanthippe, en jugement pour crime de concussion sacrilège. Ils impliquaient aussi dans cette accusation le sophiste Anaxagoras, qui avait été son précepteur et qu’ils accusaient calomnieusement d’avoir mal parlé des dieux. La haine et l’envie qui les animait leur dicta un grand nombre d’autres reproches contre Périclès, dont la gloire et la supériorité les blessait depuis longtemps. Cette fureur populaire détermina Périclès à exécuter sa pensée ; et faisant réflexion que ce même peuple, admirateur des grands capitaines en temps de guerre et lorsqu’il avoir besoin d’eux, devenait leur calomniateur et leur persécuteur en temps de paix, il résolut de les mettre dans le premier cas et de leur ôter le loisir de l’inquiéter par des imputations ridicules, ou même par une recherche trop exacte de ses comptes. Il se trouvait alors que les ports et les marchés des Athéniens étaient interdits aux Mégariens par délibération publique. Ceux-ci demandèrent justice de cet affront aux Spartiates, qui prenant leurs intérêts envoyèrent à Athènes des ambassadeurs députés au nom du conseil général de la Grèce. Ils portaient aux Athéniens l’ordre de rétracter cette exclusion injurieuse, sous peine d’y être contraints par toute la Grèce en armes. Aussitôt Périclès se présenta au milieu de l’assemblée et employant cette éloquence, qui le mettait au-dessus de tous les autres citoyens, il invita le peuple à tenir ferme sur le décret de l’exclusion ; en leur disant que ce serait un commencement de servitude que de se rendre contre leur propre intérêt aux ordres des Lacédémoniens. Il leur conseilla d’abord de faire venir à la ville toutes les provisions de la campagne. Entrant ensuite dans le détail de la guerre dont il s’agissait, il fit le dénombrement des alliés d’Athènes, il releva la supériorité de leur marine et surtout la richesse du trésor qu’ils avaient fait apporter de Délos dans leur ville et qui refermait, les contributions qu’ils avaient levées sur les peuples de leur dépendance. Il ajouta que le trésor montait d’abord à dix mille talents. Que les portiques qu’on venait de construire et le siège de Potidée l’avait diminué de quatre mille talents, mais qu’il en rentrait tous les ans quatre cent soixante par les contributions des alliés. Que le magasin des meubles qui servaient dans les cérémonies et dans les fêtes, et les dépouilles qu’on avait enlevées aux Mèdes montaient ensemble à cinq cents talents. Il fit remarquer la quantité d’offrandes et d’autres richesses enfermées dans les édifices publics, et entre autres la statue de Minerve, dans laquelle seule on avait employé cinq cents talents d’or, mais qui n’y faisaient qu’un ornement aisé à détacher de la figure : de forte qu’on pourrait s’en servir dans le besoin et les rendre à la déesse quand la guerre serait finie. D’ailleurs les citoyens en particulier, à la faveur d’une longue paix, étaient tous devenus riches. Outre les secours d’argent auxquels on pouvait s’attendre, il fit voir que sans compter les alliés et les garnisons qui monteraient à dix-sept mille hommes, on en pouvait tirer douze mille de la ville seule. Il leur parla des trois cents galères qu’ils avaient dans leur port au lieu que les Lacédémoniens, pauvres en tout sens, étaient surtout très inférieurs à eux en forces maritimes. Par ces représentations et par ce détail il amena l’assemblée à l’avis de la guerre et l’engagea à répondre aux Lacédémoniens par un refus. L’éloquence qu’il employa dans ce discours lui fit donner le surnom d’Olympien. Aristophane, contemporain de Périclès et poète de l’ancienne comédie, en a parlé ainsi en vers tétramètres.

De vos terres en vains semées Laboureurs souvent fugitifs ;
Dans vos murailles alarmées
Citoyens tremblants et captifs,
De notre commune ruine
Parmi vous cherchez l’origine.
De votre or pour parer les Dieux
Phidias ce grand statuaire,
Fait un amas religieux,
A lui plus qu’aux Dieux nécessaire.
Périclès lui prête la main ;
Et pour détourner de sa tête
La triste et formidable enquête
Des trésors consumés en vain
Il fait naître une injuste guerre,
Où vous vous chargez de son tort ;
Et qui des Grecs rendra le sort
Méprisable à toute la terre.

C’est dans le même sens qu’Eupolis, autre poète comique, a dit :

Animant des feux du tonnerre
Ses discours du peuple vainqueur,
Périclès laissa dans les cœurs
Le dard enflammé de la guerre.

Ce furent là les causes de la guerre Peloponnesiaque, ainsi qu’Éphore l’a raconté. Les deux principales villes de la Grèce se mettant donc l’une contre l’autre à la tête de l’entreprise, les Spartiates convoquèrent l’assemblée générale du Péloponnèse, où l’on déclara la guerre aux Athéniens : mais de plus ils envoyèrent des ambassadeurs au roi de Perse pour le presser de se joindre à eux ; et d’autres en même temps en Sicile et en Italie, d’où ils tirèrent un secours de 200 galères. D’un autre côté, ayant fait la revue de toutes les troupes du Péloponnèse, ils se trouvèrent prêts les premiers et levèrent l’étendard à l’occasion que voici. La ville de Platées en Béotie se gouvernait elle-même et se disait alliée des Athéniens. Quelques-uns de ses habitants, qui n’aimaient pas ce gouvernement, entrèrent en conférence secrète avec des Béotiens et s’engagèrent à leur livrer leur ville et à la mettre sous l’obéissance de Thèbes si on leur prêtait quelques troupes. Là-dessus les Béotiens firent partir de nuit trois cens hommes des plus vigoureux, qui étant introduits dans la ville par les mécontents, s’en mirent bientôt en possession. Ceux de Platées qui souhaitaient de conserver leur alliance avec les Athéniens, se croyant pris en forme par une armée Thébaine, envoyèrent des députés aux vainqueurs, pour leur proposer quelques conditions : mais apercevant à la pointe du jour le petit nombre de leurs ennemis, ils résolurent de défendre courageusement leur liberté. Ainsi le combat se donnant dans les rues, les Thébains eurent d’abord le dessus et tuèrent un grand nombre de citoyens : mais peu de temps après les domestiques et les enfants, qui étaient demeures dans les maisons, faisant pleuvoir des tuiles sur les assaillants les mirent en fuite. Quelques-uns de ces derniers furent assez heureux pour gagner le portes ; mais d’autres cherchant à se mettre à couvert dans les maisons mêmes, y demeurèrent prisonniers. Les Thébains apprenant cette déroute par ceux qui s’en étaient sauvés, rassemblèrent toutes leurs forces et se mirent aussitôt en marche du côté de Platées. Toute la campagne, surprise de ce mouvement inopiné fut bientôt en alarmes ; on tuait ou l’on emmenait captifs tous ceux que l’on rencontrait, et l’on ne voyait partout que désordre et que ravage : de sorte que ceux de Platées envoyèrent incessamment à Thèbes des députés pour supplier les Thébains de se retirer de dessus leurs terres et de recevoir leurs prisonniers qu’on leur rendait. Cette proposition fut acceptée : les Thébains, en recevant ces prisonniers, rendirent même de leur côté toutes leurs dépouilles et rentrèrent dans leur ville. Cependant les Platéens avaient déjà demandé du secours à Athènes et fait venir dans Platées des provisions de la campagne. Les Athéniens avaient fait partir fur le champ un nombre convenable de soldats, qui, malgré toute leur diligence n’arrivèrent néanmoins qu’après la surprise que nous venons de raconter. Ils aidèrent aussitôt à achever le transport de toutes les provisions de la campagne dans la ville et rassemblant en même temps les enfants, les femmes et toutes les bouches inutiles, ils les envoyèrent à Athènes. Les Lacédémoniens jugèrent par cette démarche, que la paix était rompue entre les Athéniens et eux, et ils commencèrent à lever des troupes chez eux mêmes et chez leurs alliés. De ce nombre étaient alors toutes les provinces du Péloponnèse, à l’exception des seuls Argiens, qui demeuraient neutres. Hors du Péloponnèse ils avaient les Mégariens, les Ambraciotes, les Leucadiens, les Phocéens, les Béotiens, les Locriens et la plupart des provinces contenues entre Amphisse et celles qui regardent l’Eubée. Les Athéniens avaient dans leur parti tous les habitants des rivages de l’Asie, les Cariens, les Doriens, les Ioniens, les habitants de l’Hellespont, tous les insulaires, exceptés ceux de Mélos et de Théra. Tous les peuples de la Thrace étaient pour eux, hors ceux de Chalcis et de Potidée. Les Messéniens, les habitants de Naupacte et ceux de Corcyre leur promirent aussi des troupes de terre. Les choses étant ainsi disposées les Lacédémoniens mirent sur pied une armée considérable, dont ils firent commandant leur roi Archidamus. Celui-ci entra d’abord dans l’Attique et en donnant l’alarme à différentes places, il ravagea beaucoup de pays. Les Athéniens irrités de cette incursion, voulaient absolument aller à la rencontre de l’ennemi : mais Périclès, qui avait le commandement de toutes les troupes, les tint en repos, en leur disant qu’il avoir un moyen de mettre, sans courir aucun risque, les Lacédémoniens hors de l’Attique. Aussitôt faisant remplir de soldats armés une centaine de galères, auxquelles il donna pour capitaines Carcinus et quelques autres, il les envoya autour du Péloponnèse. Ceux-ci en ravagèrent toutes les côtes et se saisirent de plusieurs forteresses, de sorte que les Lacédémoniens, rappelés par cette diversion au secours de leur propre pays, abandonnèrent bientôt l’Attique. Cette délivrance subite fit un très grand honneur à Périclès auprès de ses citoyens, qui ne parlaient de lui que comme d’un général digne de les commander et de faire tête aux Spartiates.

17[modifier]

Olympiade 87, an 3 (430 av. J.-C. (G) ; 437 av. J.-C. (R))[modifier]

Apollodore étant archonte d’Athènes, les Romains créèrent consuls M. Geganius et L. Sergius. Cependant le général athénien ne cessait point de prendre toutes les forteresses du Péloponnèse et de détruire tout ce qui se présentait à lui dans la campagne. Il lui survint même alors un secours de cinquante galères de Corcyre, par le moyen duquel il fit encore de plus grands maux à toute la contrée, et particulièrement à tout ce rivage qui porte le nom d’Acté, le long duquel il mit le feu à tous les villages : passant ensuite jusqu’à Méthone de Laconie, il pilla toute la contrée et attaqua la ville même. Alors le Spartiate Brasidas encore jeune, mais d’une force et d’un courage extraordinaire, voyant Méthone en danger d’être emportée de force, prit avec lui quelques soldats d’élite et traversant à leur tête le camp des assiégeants avec une hardiesse étonnante, il en tua plusieurs et entra enfin dans la ville. Il y soutint vigoureusement les assauts qui redoublèrent jusqu’à ce qu’enfin les Athéniens, toujours repoussés, levèrent le siège et se retirèrent dans leurs vaisseaux. Ce succès du jeune Brasidas, qui délivra Méthone au péril évident de sa vie, le rendit dés lors très recommandable aux Spartiates ; et ayant soutenu ce premier exploit par des actions très glorieuses qu’il fit dans la suite ; il acquit partout la réputation d’un grand homme de guerre. Les Athéniens poursuivant leur course, parvinrent aux côtes de l’Élide, où ils firent les mêmes dégâts que sur toutes les autres et assiégèrent la forteresse de Pliées. Ils vainquirent en bataille rangée les habitants de la contrée, qui venaient au secours de cette place et prirent ensuite Phées d’assaut ; ce qui n’empêcha pas que tous les Éléens s’étant rassemblés ne les classassent enfin eux-mêmes et ne les contraignissent de regagner leur flotte. Ainsi ils passèrent de là dans l’île de Cephalenie, où ils engagèrent les habitants à entrer dans leur alliance ; après quoi ils revinrent à Athènes.

18[modifier]

Là ils nommèrent pour général Cléopompe auquel ils donnèrent trente vaisseaux, avec ordre de défendre l’Eubée et de faire la guerre aux Locriens. Aussitôt il parcourut les côtes de la Locride, où il désola les campagnes et prit la Ville de Thronium. Les Locriens s’étant assemblés en corps d’armée, il les battit auprès d’Alope ; et s’étant mis en possession d’une île voisine nommée Atalante, il y établit son camp et en fit une place d’armes, d’où il allait attaquer les peuples voisins. Ainsi comme les Athéniens étaient mécontents des Éginètes, qui s’entendaient avec les Lacédémoniens, il les chassa de leur propre ville et ayant envoyé chercher de nouveaux habitants à Athènes, il leur distribua les maisons d’Égine et les terres des environs. Les Lacédémoniens de leur côté donnèrent pour habitation aux bannis d’Égine un lieu appelé Thyrées par une espèce d’émulation à l’égard des Athéniens, qui avaient donné Naupacte aux habitants chassés de Messène. Cependant les Athéniens envoyèrent Périclès contre lés Mégariens. Celui-ci ayant ravagé et pillé leur pays, en rapporta de grandes dépouilles à Athènes. En ce même temps les Lacédémoniens à la tête des peuples du Péloponnèse et de leurs autres alliés, firent une seconde irruption dans l’Attique. Dès qu’ils y furent entrés, ils coupèrent tous les arbres et mirent le feu à toutes les granges : en un mot, ils désolèrent tout le pays, à l’exception de la Tetrapole. Ils s’abstinrent d’y faire aucun dommage, en considération de ce que leurs pères s’y étaient autrefois réfugiés et que c’était de là qu’ils étaient partis pour le combat, où ils vainquirent Eurysthée ; et ils jugèrent convenable que les descendants donnassent un témoignage de reconnaissance pour un bienfait reçu autrefois par leurs ancêtres. Les Athéniens ne se sentant pas assez forts pour s’opposer à cette irruption, se tinrent enfermés dans leurs murailles ; et comme un grand nombre des habitants de la campagne s’y étaient rendus aussi, la trop grande multitude et le mauvais air qu’on respirait dans un lieu où l’on était trop resserré, produisirent des maladies fréquentes et enfin une véritable peste. Cependant les Athéniens n’ayant point d’autres moyens de se délivrer des Spartiates, envoyèrent une seconde fois Périclès avec une flotte dans le Péloponnèse. Celui-ci par le ravage qu’il fit d’une grande partie des côtes et par la prise de plusieurs villes, obligea encore une fois les ennemis d’abandonner l’Attique. Les Athéniens voyant tous les arbres coupés dans la campagne et le nombre de citoyens que la peste leur avait enlevés, en furent au désespoir et commencèrent à regarder Périclès comme la cause de tous ces malheurs. L’effet de leur colère fut de lui ôter le commandement de leurs troupes et sur quelques imputations, peu considérables par elles-mêmes, ils le condamnèrent à une amende de 80 talents. Après quoi ils envoyèrent une ambassade à Lacédémone, pour demander la paix : mais comme les esprits n’y étaient nullement disposés, ils se trouvèrent réduits à rendre à Périclès la fonction qu’ils lui avaient ôtée. C’est par là que se terminèrent les événements de cette année.

Olympiade 87, an 4 (429 av. J.-C. (G) ; 436 av. J.-C. (R))[modifier]

Épaminondas étant archonte d’Athènes, les Romains eurent pour consuls L. Papyrius Crassus et M. Cornelius Maluginensis. Ce fut en cette année que mourut à Athènes Périclès ; homme distingué dans sa république par la naissance et par les richesses, mais surtout par le grand art de parler et par la science militaire. Cependant le peuple souhaitant toujours de reprendre Potidée de force, chargea de cette expédition Hagnon, revêtu de tous les titres qu’avait eu Périclès. Il se mit aussitôt en mer, muni de tout ce qui était nécessaire pour former le siège de cette ville : car ses vaisseaux étaient remplis de toutes fortes de machines convenables à ce dessein, sans parler d’une quantité prodigieuse d’autres armes et d’une abondante provision de vivres : il ne laissa pas de demeurer longtemps devant cette place sans pouvoir la prendre.

19[modifier]

Les assiégés, qui haïssaient la domination des Athéniens et qui se confiaient d’ailleurs en la hauteur de leurs murailles, paraissaient mépriser les assiégeants. La maladie même continuait parmi ces derniers et en enlevait un grand nombre, de sorte qu’ils commençaient à tomber dans le découragement. Cependant Hagnon qui savait que les Athéniens avaient avancé plus de mille talents pour les frais de ce siège et qu’ils en voulaient surtout aux habitants de Potidée, parce qu’ils étaient les premiers qui eussent pris le parti des Lacédémoniens, n’osait point lever le siège ; et il croyait devoir contraindre lui-même ses soldats à des attaques qui commençaient à passer leurs, forces. Enfin pourtant après avoir perdu plus de mille hommes, sachant aussi qu’un grand nombre des citoyens, assiégés avait succombé aux travaux de la défense et que la contagion s’était glissée parmi eux, il ne laissa devant la place qu’une partie de son armée et revint à Athènes avec l’autre. D’abord après son départ, les Potidéens qui manquaient de vivres et qui ne se voyaient plus en état de se défendre, envoyèrent proposer une capitulation par un héraut. Les assiégeants le reçurent avec joie ; mais ils exigèrent que tous les Potidéens sortiraient de la ville, les hommes avec un seul habit, et les femmes avec deux. Ces conditions ayant été acceptées, les citoyens de Potidée suivis de leurs femmes et de leurs enfants, abandonnèrent leur patrie et passant à Chalchis dans la Thrace, les habitants de cette ville les reçurent parmi eux. Les Athéniens dé leur côté choisirent mille des leurs pour aller habiter Potidée et leur distribuèrent au sort les maisons de la ville et les biens de la campagne. Ensuite nommant Phormion pour commandant de leurs troupes, ils lui donnèrent vingt galères, avec lesquelles il fit le tour du Péloponnèse et vingt débarquer à Naupacte. S’étant rendu maître du golfe de Crissée, il en interdit l’entrée aux Lacédémoniens, qui formèrent aussitôt une armée considérable, dont ils donnèrent le commandement à leur roi Archidamus. Celui-ci vint jusque dans la Béotie et campa devant Platées : il était en état de désoler les environs de cette ville, lorsqu’il lui envoya proposer d’abandonner le parti des Athéniens. Ceux de Platées ayant rejeté cette proposition, il commença à ravager leurs terres et il détruisit toute leur récolte ; ensuite il fit la circonvallation de leurs murs et les croyant dépourvus de vivres, il espéra de les réduire en peu de temps. Il ne laissa pas d’employer encore les machines de guerre et de faire battre continuellement leurs murailles. Mais comme, malgré ses efforts, la ville résistait toujours, il laissa quelques troupes autour de la place et revint avec le reste dans le Péloponnèse. Cependant les Athéniens ayant nommé pour commandants Xénophon et Phanomaque, les envoyèrent dans la Thrace à la tête de mille hommes. Ceux-ci arrivant jusqu’à Pactole en Bottique, ravagèrent le pays et coupèrent les blés en herbe. Mais les Olynthiens vinrent au secours de cette province, de sorte que les Athéniens furent vaincus dans un combat réglé, où ils perdirent leurs deux commandants et un grand nombre de soldats. En ce même-temps les Lacédémoniens, appelés par les Ambraciotes, entrèrent en armes dans l’Acarnanie. Leur général Cnemus y conduisait mille hommes de pied et quelques vaisseaux ; il grossit cette armée sur sa route de soldats pris chez les alliés de Lacédémone et il posa son camp dans l’Acarnanie auprès d’une ville appelée Strate. Mais les Acarnaniens attentifs à leur défense, vinrent surprendre ce camp où ils égorgèrent un grand nombre de leurs ennemis et contrai­gnirent Cnemus de se sauver avec le reste chez des peuples nommés Oeniades. Ce fut aussi en ce temps-là que Phorrnion, général des Athéniens, à la tête de vingt galères, rencontra la flotte des Lacédémoniens composée de 47 vaisseaux : l’ayant attaquée, il coula à fond le vaisseau du commandant, il en démâta plusieurs autres, il en fit périr douze, avec tous les hommes qui étaient dedans et poursuivit le reste jusqu’au rivage. Les Lacédémoniens battus d’une manière si surprenante se réfugièrent avec leurs débris à Patras d’Achaïe : cette bataille fut donnée à la vue du promontoire de Rhion. Les Athéniens dressèrent là un trophée et ayant consacré à Neptune un vaisseau sur le rivage, ils allèrent se reposer à Naupacte, ville qui leur était alliée. Les Lacédémoniens envoyèrent d’autres vaisseaux à Patras et rassemblèrent au promontoire tout ce qui était échappé de leur désastre. Ils firent trouver au même endroit une armée d’infanterie, qui dressa son camp à la vue de la flotte. Phormion, animé par sa victoire récente, osa attaquer une seconde fois cette flotte renouvelée, et qui surpassait encore la sienne : il coula à fond quelques vaisseaux des ennemis ; mais ayant perdu aussi quelques-uns des siens, il laissa la victoire douteuse. Quelque temps après les Athéniens lui envoyèrent un renfort de vingt galères qui mirent les Lacédémoniens en crainte de sorte que n’osant plus s’exposer à un combat, ils se retirèrent à Corinthe. Voilà les faits qui ont rempli cette année.

Olympiade 88, an 1 (428 av. J.-C. (G) ; 435 av. J.-C. (R))[modifier]

Diotime étant archonte d’Athènes, les Romains firent consuls C. Julius et Proculus Verginius Tricostus. On célébra, en Élide la 88e Olympiade, dans laquelle Symmachus de Messine en Sicile obtint le prix de la course. Cnemus, chef de la flotte Lacédémonienne, retiré à Corinthe, conçut là le dessein de se saisir du port du Pirée, parce qu’il avait appris que ce port était actuellement vide de vaisseaux et qu’il n’y avait aucun corps de troupes qui le gardât : en effet, les Athéniens ne pensaient pas qu’on pût être assez hardi pour venir l’attaquer. Cnemus donc prenant à Mégare quarante vaisseaux, arriva de nuit à Salamine. Là, ayant surpris le port appelé Budorium, il se saisît de trois vaisseaux et fit des courses dans toute l’île. Les habitants élevèrent bientôt des signaux de feu, de sorte que les Athéniens, croyant qu’on avait pris le Pirée, tombèrent dans la consternation et couraient en désordre à sa défense. Instruits ensuite des circonstances du fait, ils se mirent en grand nombre sur plusieurs vaisseaux et passèrent à Salamine. Ainsi les Lacédémoniens n’ayant pu achever leur entreprise se retirent dans leur pays. D’abord après leur départ les Athéniens établirent une plus forte garde dans cette île et veillèrent plus attentivement à sa conservation. Ils firent aussi de nouvelles fortifications dans le Pirée et ils y posèrent un plus grand nombre de sentinelles.

20[modifier]

Environ ce même temps Sitalcès roi de Thrace qui n’avait eu d’abord sous sa domination qu’un très petit territoire, s’éleva en peu de temps à une très grande puissance par sa sagesse et par son courage. Il gouvernait ses sujets avec beaucoup d’équité ; il était grand capitaine et d’une valeur extraordinaire dans les combats ; mais surtout il maintenait un grand ordre dans ses finances. Il parvint par cette conduite à donner à son royaume une étendue dont il n’avait approché sous aucun de ses prédécesseurs. Il possédait le long de la mer toutes les côtes qui règnent depuis les bornes du territoire d’Abdère, jusqu’au Danube ; et il s’enfonçait dans les terres d ’une longueur de chemin que le plus fort piéton aurait eu peine à achever en treize jours. Les contributions qu’il levait sur tout ce pays, montaient à plus de mille talents par année : et étant en guerre, dans le temps dont nous parlons, il tira de la Thrace une armée qui passait six vingt mille hommes de pied et cinquante mille chevaux. Il est nécessaire, pour l’intelligence de ce qui suit, de remonter à la cause de cette guerre. Sitalcès qui se trouvait alors allié des Athéniens, leur avait promis de les aider dans la guerre de Thrace, et il convenait à ses intérêts de se joindre à eux pour attaquer les habitants de Chalcis. Mais, de plus, comme il en voulait à Perdiccas roi de Macédoine, il conçut le dessein de remettre Amyntas, fils de Philippe sur le trône que Perdiccas avait usurpé. C’est dans ces deux vues qu’il avoir cru nécessaire de rassembler tant de forces : il leur fit d’abord traverser toute la Thrace pour arriver en Macédoine. Les Macédoniens épouvantés d’une armée si nombreuse n’entreprirent point de se mettre en défense réglée ; mais ramassant tout ce qu’ils purent de leurs richesses et de leurs provisions, ils s’enfermèrent dans leurs plus fortes citadelles où ils demeuraient sans faire aucun mouvement. Cependant les Thraces qui menaient Amyntas avec eux, tâchaient par des ambassades et par des représentations, de lui gagner les habitants ainsi renfermés. Mais voyant que personne n’écoutait leurs propositions, ils attaquèrent la première citadelle qu’ils trouvèrent sur leur route et l’emportèrent de force : cet exemple fit impression sur quelques autres qui se soumirent volontairement. Mais ayant ravagé le reste de la Macédoine et s’étant enrichis de ses dépouilles, ils revinrent du côté des villes grecques de la Chalcidique. Pendant que Sitalcès s’occupait à les réduire, les habitants de la Thessalie, de l’Achaïe et de la Magnésie, et tous les Grecs qui habitaient entre la Macédoine et les Thermopyles se réveillèrent et formèrent, en se réunissant, une armée considérable pour s’opposer à l’invasion dont cette multitude de Thraces menaçait leurs provinces et leur patrie. Ceux de Chalchis s’étant mis en campagne de leur côté, Sitaclès fut instruit de tous ces mouvements et voyant outre cela que ses troupes commençaient à souffrir de l’hiver qui se déclarait, il contracta alliance avec Perdiccas et ramena ses troupes dans la Thrace. En ce même-temps, les Lacédémoniens, accompagnés de tous leurs alliés du Péloponnèse et conduits par leur roi Archidamus, firent une irruption dans l’Attique, où mettant le feu partout, ils détruisirent toute espérance de récolte, après quoi ils revinrent chez eux. Les Athéniens, qui n’avaient pas osé se mettre en défense, se virent pressés de la famine,. Et attaqués de maladies, et se laissaient aller encore au découragement pour l’avenir. Voilà ce que fournit l’Histoire de cette année.

21[modifier]

Olympiade 88, an 2 (427 av. J.-C. (G) ; 434 av. J.-C. (R))[modifier]

Euclide étant archonte d’Athènes les Romains au lieu de consuls élurent trois tribuns militaires, M. Manlius, Q. Sulpitius Prætextatus, Servilius Cornelius Cossus. Les Léontins, peuple de Sicile, originaire de Chalchis, et liés de parenté aux Athéniens, furent attaqués par les Syracusains : ils eurent du dessous ; et la fierté des vainqueurs leurs faisant craindre leur ruine totale, ils envoyèrent des ambassadeurs à Athènes, pour inviter le peuple à leur prêter incessamment un secours dont ils avaient un pressant besoin. Le chef de cette ambassade était le rhéteur Gorgias, qui surpassait en éloquence tous les hommes de son temps ; il imagina le premier les finesses de la rhétorique ; et il avait une telle réputation dans ce qu’on appelait alors l’art du sophisme, qu’il prenait cent mines de chacun de ceux qui se faisaient inscrire dans son école. Celui-ci étant arrivé à Athènes et introduit dans l’assemblée du peuple, représenta aux Athéniens les engagements de leur alliance et il frappa extrêmement par la singularité de son style, des auditeurs naturellement curieux d’esprit et qui faisaient un grand cas du talent de la parole. Il avait mis le premier en usage les figures surabondantes et recherchée. Les antithèses étaient placées a art dans des phrases de même longueur et de même cadence. En un mot, il employait avec beaucoup de soin ces ornements, qui brillaient alors par leur nouveauté ; mais qui nous paraissent aujourd’hui frivoles, superflus et ridicules. Quoiqu’il en soit Gorgias persuada aux Athéniens de prendre dans cette guerre le parti des Léontins, et après s’être fait admirer à Athènes, il revint dans sa patrie. Il y avait longtemps que les Athéniens portaient leur vue sur la Sicile et que la fertilité de son terroir réveillait leurs désirs : c’est ce qui leur fit écouter favorablement la proposition de Gorgias. Ils formèrent le décret de secourir les Léontins ; en apparence, pour se prêter aux instances et aux besoins de leurs alliés et en effet, pour se rendre maîtres de l’île entière. Dès les années précédentes les Corinthiens et les Corcyréens étant en guerre les uns contre les autres et ayant demandé de part et d’autre le secours des Athéniens ; ceux-ci prirent le parti de Corcyre, parce que cette île leur parut un entrepôt avantageux, pour passer avec le temps dans la Sicile. À dire le vrai, les Athéniens se voyaient alors maîtres de la mer : ils s’étaient rendus célèbres par de grandes actions, on s’empressait d’entrer dans leur alliance, ce qui leur procurait de grandes armées, par le moyen desquelles ils avaient mis sous leur domination des villes considérables. Ils possédaient de grandes richesses et leur trésor général qu’ils venaient de transporter du temple de Délos dans leur ville, passait dix mille talents. Ils voyaient parmi eux les plus grands et les plus fameux capitaines de leur temps, avec lesquels ils comptaient de soumettre d’abord les Lacédémoniens et toute la Grèce, et ensuite de se rendre maîtres de la Sicile. C’est dans cette vue que sous prétexte de secourir les Léontins, ils firent partir cent vaisseaux, auxquels ils donnèrent pour commandants Lachès & Chabrias. Ceux-ci arrivés à la hauteur de Rhege et de Chalcide en Sicile, qui étaient deux de leurs colonies, empruntèrent d’elles cent autres vaisseaux ; et avec cette flotte ils firent d’abord du ravage sur les côtes des îles des Liparéens, parce que ceux-ci étaient alliés de Syracuse. Passant de là à Locres, ils y enlevèrent cinq vaisseaux et assiégèrent la citadelle. Ensuite les voisins de Mylée étant venus au secours de cette ville, il se donna un combat où les Athéniens leur tuèrent plus de mille hommes et firent au moins six cents prisonniers ; après quoi ils se saisirent de la citadelle. Sur ces nouvelles, le peuple d’Athènes envoya un renfort de quarante vaisseaux à sa flotte, sous la conduite d’Eurymedon et de Sophocle, dans le dessein de hâter ses succès. Ainsi étant toute rassemblée, elle donna sur la mer le spectacle assez éclatant, d’environ deux cent cinquante vaisseaux de ligne : mais comme la guerre tirait en longueur, les Léontins, par la voie des négociations, firent la paix avec Syracuse et cette belle armée navale revint dans le port d’Athènes. Cependant les Syracusains donnèrent le droit de bourgeoisie et leur nom même, aux Léontins, et ne firent de Léontium qu’une citadelle de Syracuse. Voilà l’état des affaires en Sicile.

22[modifier]

À l’égard de la Grèce, ceux de Lesbos renoncèrent à l’alliance d’Athènes. Ils reprochaient à cette république que les forçant d’abandonner les autres villes de cette île, elle les avait obligés d’habiter tous ensemble dans Mitylene. Ils envoyèrent en même temps des ambassadeurs aux Lacédémoniens pour s’offrir à eux comme alliés ; en les invitant à cette occasion d’attirer à eux l’empire de la mer et s’engageant à leur prêter beaucoup de vaisseaux, pour les soutenir dans cette entreprise. Les Lacédémoniens reçurent cette proposition avec joie ; mais à peine commençaient-ils à monter leur marine, que les Athéniens les prévenant, envoient à Lesbos une flotte de quarante vaisseaux de guerre bien équipés et commandés par Cleinippidès. Celui-ci se fortifiant encore du secours de quelques alliés, arriva jusqu’à Mitylene. Là il se donna un combat naval où les citoyens de Mitylene ayant été battus, se retirèrent dans leurs murailles, où ils furent assiégés. Les Lacédémoniens qui jugèrent à propos de les secourir, équipèrent une flotte considérable ; mais les Athéniens, les prévinrent, en envoyant encore à Mitylene d’autres vaisseaux montés par mille nouveaux soldats. Pachès fils d’Epiclerus, les conduisait ; et les joignant à l’autre armée, il environna la ville de toutes parts et fit jouer continuellement les batteries qu’il avait dressées sur mer et sur terre. Cependant la flotte de Lacédémone, composée de quarante-quatre vaisseaux et commandée par Alcidas, étant arrivée jusqu’à la vue de Mitylène, se rabattit fur l’Attique, avec tous les alliés qu’elle menait avec elle ; et après avoir ravagé les campagnes qui avaient été épargnées jusque-là, elle revint dans ses ports. De son côté, la ville de Mitylène pressée par les assauts, par la famine et par les dissensions qui s’élevaient entre les citoyens, se rendit aux assiégeants par capitulation. Le peuple d’Athènes s’assembla pour régler de qu’elle manière on en agirait avec eux. Cléon, homme violent et impitoyable, animant l’assemblée par ses discours, proposa l’avis de faire mourir tous ceux qui étaient arrivés à l’âge de puberté et de réduire à l’esclavage les femmes et les enfants. Le peuple entraîné par ce déclamateur, prononça l’arrêt qu’on lui dictait et l’envoya signifier à son général à Mitylène. Mais dans le temps même que Pachès le lisait, il en survint un autre tout contraire. Il conçut une extrême joie de retentir et de la rétractation des Athéniens et ayant fait assembler les citoyens de Mitylène, il prononça leur absolution et les délivra d’une terrible crainte. Cependant les Athéniens firent raser toutes les murailles de cette ville et titrèrent au sort entre eux toutes les possessions de l’île, à l’exception seulement des champs, qui appartenaient à ceux de Metymne et qui leur furent conservés. Voilà où aboutit la défection de Lesbos à l’égard des Athéniens.

23[modifier]

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Vers ce même temps les Lacédémoniens qui assiégeaient Platées, firent autour de la ville une circonvallation, occupée par beaucoup de troupes. Ainsi comme le siège durait toujours et que les Athéniens n’envoyaient aucun secours aux assiégés, ceux-ci se voyaient détruire par la famine, sans parler de ceux que les différentes attaques emportaient tous les jours. Dans cette extrémité ils songèrent sérieusement à leur délivrance et malgré ceux qui étaient d’avis d’attendre encore, deux cents citoyens prirent la résolution de passer pendant la nuit à travers les corps de garde des assiégeants, et d’aller jusqu’à Athènes. Ils choisirent pour l’exécution de ce dessein, une nuit sans clair de lune : et ayant conseillé aux autres habitants de la ville d’attaquer les ennemis par un certain côté de leur circonvallation, ils descendirent avec des échelles le long des murailles, du côté opposé, et profitant de ce que l’attaque des assiégés avait attiré presque tous les assiégeants loin du chemin qu’ils voulaient prendre, ils tuèrent le peu de soldats qu’ils rencontrèrent dans les postes qu’ils avaient à traverser et arrivèrent enfin à Athènes. Le lendemain les Lacédémoniens très fâchés qu’on eut pu s’échapper ainsi d’une ville qu’ils assiégeaient, redoublèrent leurs efforts contre elle et se mirent en devoir de l’emporter de vive force. Les assiégés sans espérance, envoyèrent aux assiégeants une députation, par laquelle ils se livraient aux vainqueurs, eux et leur ville. Alors les chefs de l’armée Lacédémonienne firent venir devant eux chacun des citoyens de Platées et lui demandèrent s’il se souvenait d’avoir fait quelque bien aux Lacédémoniens : aucun d’eux ne répondit qu’il s’en souvint. Ils demandèrent ensuite à chaque particulier s’il ne leur avait point fait de mal. Aucun d’eux n’osa le nier. Sur cette confession, on les condamna tous à la mort, sans excepter un seul de ceux qu’ils purent prendre ; et après avoir rasé toutes les maisons, on en mit le terrain à l’encan. C’est ainsi que la ville de Platées, pour avoir été trop fidèle à son alliance avec les Athéniens, éprouva le sort le plus déplorable et le plus terrible. En ce même temps il s’éleva dans l’île de Corcyre une division et une sédition violente, dont voici la cause. Plusieurs habitants de Corcyre, qui avaient été faits prisonniers en la guerre d’Epidamme et qui étaient encore détenus dans les prisons de Corinthe, firent offrir aux Corinthiens de leur livrer toute leur île, s’ils voulaient les tirer des fers. Les Corinthiens acceptèrent avec joie cette proposition, et les Corcyréens prisonniers assurèrent leur rançon en s’engageant pour un certain nombre de talents à des banquiers connus. Là-dessus ils revinrent dans leur pays, pour tenir la parole qu’ils avaient donnée à la ville de Corinthe, ils égorgèrent tous ceux qui ayant autorité sur la multitude soutenaient la démocratie. Mais bientôt après, les Athéniens la rétablirent de sorte que les Corcyréens recouvrèrent leur liberté et songèrent en même temps à punir les meurtriers, auteurs de la sédition. Dans la crainte du châtiment ceux-ci se réfugièrent aux pieds des autels et se rendirent suppliants des dieux et du peuple.

24[modifier]

Olympiade 88, an 3 (426 av. J.-C. (G) ; 433 av. J.-C. (R))[modifier]

Euthydeme étant archonte d’Athènes, les Romains au lieu de consuls créèrent trois tribuns militaires M. Fabius, M. Foslius Flaccinator et L. Sergius. Les Athéniens qui avaient respiré quelque temps depuis la cessation de la peste, en furent frappés de nouveau. Cette seconde attaque leur emporta plus de quatre mille hommes d’infanterie, quatre cens cavaliers et au moins dix mille autres citoyens libres ou esclaves. Et si l’histoire est obligée de rapporter les causes de cette maladie, voici celles qui paraissent les plus vraisemblables. Il avait fait des pluies abondantes l’hiver précédent, il arriva que les endroits creux s’étant remplis, l’eau y séjourna longtemps et en fit autant de marais. L’été survenant là-dessus, porta la chaleur jusqu’au fond de ces eaux fangeuses et en fit sortir des vapeurs épaisse et puantes, qui s’échauffant encore d’avantage dans l’air extérieur, le corrompirent entièrement. C’est même là ce qui rend très malsain en général le voisinage des eaux bourbeuses. La mauvaise qualité des aliments se joignit à cette première cause ; car tous les fruits de cette année là n’enfermaient que de l’humidité et tendaient tous à la pourriture. Enfin la troisième source de la contagion fut le manque absolu des vents étésiens, qui tempèrent ordinairement dans ce canton les ardeurs de l’été. Ainsi la chaleur continuant sans relâche, il est impossible que des hommes qui ne respiraient qu’un air enflammé, sans aucun intervalle de rafraîchissement, ne contractassent des maladies mortelles. Aussi furent-ils affligés de toutes celles qui sont caractérisées par la chaleur et l’inflammation. C’est pour cela que la plupart de ceux qui en étaient attaqués se jetaient dans des fontaines ou dans des puits pour éteindre le feu dont ils se sentaient embrasés. Enfin la Ville d’Athènes fut portée par l’excès de son infortune à la regarder comme une suite de quelque mécontentent des Dieux. C’est pourquoi sur l’avis d’un oracle ils purifièrent l’île de Délos consacrée à Apollon et qu’on crut avoir été souillée par certains morts qu’on y avait ensevelis. Ainsi déterrant tous les cercueils ils les transportèrent dans l’île de Rhene, voisine de Délos et ils publièrent de plus une ordonnance par laquelle il était défendu d’enterrer qui que ce soit dans cette île, et même aux femmes d’y accoucher. Ils rétablirent de plus l’assemblée solennelle de Délos, autrefois célèbre, mais oubliée depuis longtemps. Pendant que les Athéniens s’occupaient à ces exercices de religion, les Lacédémoniens, réunissant leurs Alliés du Péloponnèse, formèrent une armée dans l’isthme, d’où ils prétendaient faire une seconde irruption dans l’Attique : mais ayant essuyé dans le lieu de leur rendez-vous de grands tremblements de terre, qu’ils prirent pour un avertissement des dieux, ils se séparèrent et s’en revinrent chacun dans leur province. Ces tremblement de terre se firent sentir alors dans presque toute la Grèce, de sorte que plusieurs Villes maritimes furent ensevelies dans les eaux et, sur les rivages de la Locride, une langue de terre qui formait une presqu’île, ayant été emportée, il resta ce qu’on appelle aujourd’hui l’île Atalante. Dans cette année même les Lacédémoniens peuplèrent la ville de Trachine et lui donnèrent le nom d’Héraclée, par les raisons que nous allons dire. Les Trachiniens ayant été en guerre pendant plusieurs années avec les habitants d’Oeta leurs voisins, avaient perdu une grande partie de leurs citoyens, enfin voyant leur ville presque déserte, ils prièrent les Spartiates qui descendaient d’eux de la repeupler. Ainsi à raison de leur origine commune et parce qu’Hercule leur auteur avait autrefois demeuré à Trachine, les Spartiates résolurent d’en faire une ville considérable. Les Trachiniens se virent donc augmentés de quatre mille habitants qu’ils reçurent de Lacédémone ou d’autres villes du Péloponnèse ou même de quelques Grecs plus éloignés, qui furent bien aises de participer à ce renouvellement ; et ces derniers composaient au moins six mille personnes : de sorte que cette recrue montant à dix mille citoyens nouveaux, ils tirèrent, eux et les anciens, les terres au sort, et donnèrent à leur ville le nom d’Heraclée.

25[modifier]

Olympiade 88, an 4 (425 av. J.-C. (G) ; 432 av. J.-C. (R))[modifier]

Stratocles étant archonte d’Athènes, les Romains au lieu de consuls nommèrent trois tribuns militaires, Furius Medullinus, L. Pinarius et Spurius Postumus Albus. Ce fut alors que Démosthène fut mis par les Athéniens à la tête de trente vaisseaux chargés d’un nombre convenable de soldats, il, prit néanmoins encore 30 galères à Corcyre et il les fournit de soldats empruntés des Cephaleniens, des Acananiens et des Messéniens de Naupacte ; et avec cette flotte il vint du côté de Leucade. Il ravagea d’abord les terres des Leucadiens et parcourant les côtes de l’Étolie, il y brûla un grand nombre de villages. Mais les Étoliens étant venus bien armés à sa rencontre, il se donna un combat où les Athéniens furent battus et se retirèrent dans Naupacte. Les Étoliens animés par ce succès, empruntèrent trois mille soldats lacédémoniens et vinrent insulter cette ville. habitée alors par des Messéniens, qui se défendirent et les repoussèrent. Ainsi les Étoliens tournèrent du côté d’une ville appelée Molycrie, dont ils se rendirent maîtres. Cependant le général Démosthène craignant qu’ils ne revinssent assiéger Naupacte, y fit entrer pour la défendre mille hommes tirés de l’Acarnanie. Pour lui qui gardait les environs de cette province, il rencontra un poste de mille soldats ambraciotes ; il les attira au combat et n’en laissa presque pas un seul en vie. Tout ce qu’il y avait d’hommes capables de porter les armes dans Ambracie étant sortis à ce tumulte, il en fit périr un si grand nombre, qu’il rendit la ville presque déserte. Là-dessus Démosthène résolut d’assiéger Ambracie, dans l’espérance d’emporter bientôt une ville qui n’avait plus de défenseurs. Mais les habitants de l’Acarnanie craignant que les Athéniens, devenus maîtres d’Ambracie, ne fussent des voisins plus dangereux que les Ambraciotes, ne voulurent pas se prêter â cette entreprise : au contraire, ils entrèrent ouvertement en négociation avec les Ambraciotes et conclurent avec eux une paix de cent années. Ainsi Démosthène abandonné des Acarnaniens revint à Athènes, accompagné seulement de vingt vaisseaux. Cependant les Ambraciotes, qui avaient essuyé de grandes pertes dans cette guerre, envoyèrent demander une garnison aux Lacédémoniens, dans la crainte qu’ils avaient d’Athènes.

26[modifier]

Démosthène conduisit alors une armée vers Pylos, dans le dessein d’entourer de murs, du côté de la terre ferme, cette ville du Péloponnèse, déjà très forte par son assiette elle est située dans la Messénie et distante de Messène de 400 stades. Comme Démosthène avait une grosse flotte et bien des soldats, il vint à bout de son entreprise en vingt jours. Les Lacédémoniens apprenant qu’on avait environné de murs la ville de Pylos, assemblèrent de grandes forces, tant de mer que de terre, et vinrent de ce côté-là avec quarante galères bien équipées, en faisant marcher du même côté douze mille hommes de pied. Ils jugeaient honteux pour eux que les Athéniens, qui n’avaient pas osé secourir l’Attique même dans le temps qu’on la ravageait, entreprissent. d’occuper une ville dans le Péloponnèse et d’y construire des murailles. Les Lacédémoniens, sous la conduite de Thrasymède, vinrent donc camper auprès de Pylos. Ils étaient dans la résolution de braver toutes sortes de périls pour la reprendre : ils arrangèrent leurs vaisseaux de telle sorte que leurs proues fermaient le port et en interdisaient l’entrée aux ennemis, pendant que leurs troupes de terre se relevaient continuellement pour battre cette circonvallation et que pleines d’une ardeur sans exemple, elles lui donnaient des assauts terribles. Ils prirent en même temps la précaution de jeter ce qu’ils avaient de plus vaillants hommes dans l’île de Sphactérie, posée en longueur vis-à-vis le port de Pylos et très capable d’en interdire l’abord : ils prirent cette précaution dans le dessein de prévenir les Athéniens qui auraient pu se saisir de cette île, d’ailleurs très favorable pour tenir Pylos en échec. Cependant ils passaient les jours entiers à battre ce circuit de murailles, du haut desquelles, comme d’un lieu très avantageux, ou leur faisait des blessures continuelles qui ne diminuaient point leur constance. On ne laissait pas de leur tuer beaucoup de monde et ils avaient tous les jours autant de morts que de blessés. Les Athéniens s’animaient de leur côté à la défense d’une place très forte par elle-même, et où ils étaient pourvus d’ailleurs très abondamment d’armes et de vivres. Ils espéraient que demeurant maîtres de cette ville, ils attireraient tout le faix de la guerre dans le Péloponnèse et rendraient à leurs ennemis le ravage qu’ils avaient fait dans l’Attique. Mais dans cette émulation réciproque, entre les Spartiates, qui en qualité d’assiégeants avaient la plus grande part de la fatigue, plusieurs se distinguèrent extrêmement et leur général Brasidas y acquit sur tout une grande gloire. Comme les capitaines de galères n’osaient pas aborder à terre par la difficulté du rivage, il monta lui-même sur la première et criait de toute sa force au pilote de donner contre la côte et de ne point épargner sa galère. Il était honteux, disait-il, à des Spartiates de préférer la vie à la victoire, et d’épargner des vaisseaux en voyant les Athéniens se saisir de la Laconie. Sa galère se brisa en effet en heurtant la terre et Brasidas se tenant sur ses débris résista encore à un gros d’Athéniens qui venaient à lui : il en tua plusieurs d’abord, mais accablé enfin d’une grêle de traits, il tomba couvert de blessures, toutes reçues par devant : et comme la quantité du sang qu’il perdait lui avait ôté la connaissance, un de ses bras penchait hors de la galère, et son bouclier qui tomba dans l’eau, fut pris aussitôt par les ennemis. C’est ainsi qu’ayant tué de sa main un nombre d’hommes, dont on aurait fait un monceau, il fut emporté lui-même à demi mort par les siens ; il eut cet avantage qu’au lieu que ceux qui avaient perdu leur bouclier, payaient ordinairement de leur tête cette lâcheté, la perte du bouclier de Brasidas fut une preuve illustre de son courage et lui fit une très grande réputation. Cependant les Lacédémoniens persévéraient dans leur attaque, malgré l’excès de leurs fatigues et la diminution journalière de leurs troupes : et l’on peut admirer dans la relation du siège de Pylos la bizarrerie de la fortune. Les Athéniens qui étaient venus combattre les Spartiates dans leur propre territoire, semblaient l’emporter sur ces derniers, qui avaient toujours paru les plus forts sur terre : et les Spartiates au contraire, dans toutes les actions qui se passaient sur la mer, semblaient l’emporter sur les Athéniens qui s’en disaient alors les maîtres. En un mot, les Athéniens s’emparaient de la terre et les Spartiates de la mer. Cependant le siège devenait long et les Athéniens qui avaient un grand nombre de vaisseaux empêchaient l’entrée des vivres dans l’île de Sphactérie, de sorte que les Lacédémoniens qui s’y étaient renfermés couraient risque d’y périr par la famine : là-dessus la république de Sparte jugea à propos d’envoyer des ambassadeurs à Athènes, pour mettre fin à cette guerre. Mais comme ils n’y trouvèrent pas les esprits encore disposés, ils se réduisirent à demander un échange égal et homme pour homme des prisonniers faits de part et d’autre. Les Athéniens ayant refusé cette seconde proposition, les ambassadeurs les sommèrent hautement d’avouer qu’ils reconnaissaient les Spartiates supérieurs à eux, puisqu’ils refusaient de rendre un Spartiate, en compensation d’un Athénien qu’on leur offrait. Pour toute réponse les Athéniens investirent et serrèrent de plus près l’île de Sphactérie de telle sorte qu’ils réduisirent ceux qui s’y trouvèrent à se rendre à discrétion, savoir six vingt Spartiates et cent quatre-vingts de leurs alliés. Le général Cléon les amena enchaînés à Athènes. À leur arrivée le peuple ordonna qu’ils demeurassent prisonniers, si Lacédémone ne consentait de terminer actuellement la guerre ; mais qu’on les fit mourir tous, si elle voulait la continuer. Ils envoyèrent ensuite aux plus braves des Messéniens établis dans Naupacte et à quelques autres de leurs alliés, la commission de garder et de défendre Pylos, parce qu’ils jugeaient que les Messéniens, ennemis déclarés des Spartiates, seraient ravis de ravager leurs terres, ayant pour retraite une citadelle aussi forte que celle qu’on leur confiait. Voilà l’état où nous laissons actuellement ce siège. Ce fut en cette même année que mourut Artaxerxès, roi de Perse, après un règne de quarante ans. Xerxès son successeur ne resta qu’un an. En Italie les Èques s’étant révoltés contre les Romains, ceux-ci créèrent au sujet de cette guerre A. Posthumius pour Dictateur et L. Julius pour général de la cavalerie. Ils entrèrent d’abord tous deux avec une forte armés dans le pays des rebelles, où ils désolèrent là campagne. Les habitants s’étant rassemblés et mis en ordre de bataille, furent vaincus ; les Romains en tuèrent un grand nombre, firent beaucoup de prisonniers et rapportèrent de riches dépouilles. Les rebelles humiliés par cette défaite se soumirent à leurs vainqueurs. Le dictateur Posthumius, au retour de cette victoire, fut jugé digne du triomphe déjà usité. On dit que Posthumius fit en cette occasion une action extraordinaire et peu croyable. Son fils étant sorti par un mouvement de courage du poste où son père l’avait placé pendant la bataille, il le fit mourir, pour donner par ce terrible exemple, une leçon mémorable de l’obéissance prescrite par les lois romaines aux ordres du général.

27[modifier]

Olympiade 89, an 1 (424 av. J.-C. (G) ; 431 av. J.-C. (R))[modifier]

Au commencement de l’année suivante Isarque fut archonte d’Athènes et les Romains firent consuls T. Quintius et C. Julius. On célébra en Élide l’Olympiade 89e dans laquelle Symmachus de Messine fut vainqueur pour sa seconde fois à la course. Les Athéniens nommèrent pour général Nicias, fils de Nicérate, et lui ayant donné soixante galères, montées par trois mille hommes bien armés, ils le chargèrent d’aller ravager les terres des alliés de Lacédémone. Nicias attaqua d’abord l’île de Mélos, où il désola la campagne et tint ensuite pendant assez longtemps la ville assiégée. Elle était la seule des Cyclades qui fut demeurée fidèle à l’alliance des Lacédémoniens, dont elle était une colonie. Comme cette ville se défendait courageusement, Nicias ne put l’emporter et il vint à Orope de Béotie, y laissa là sa flotte et passa avec ses soldats dans les environs de Tanagre, où il joignit de nouvelles troupes d’Athènes, à la tête desquelles était Hipponicus, fils de Callias. Ces deux armées réunies se mirent à ravager la campagne de sorte que les Thébains s’étant rassemblés pour arrêter ce désordre, les Athéniens leur livrèrent un combat, où ils demeurèrent vainqueurs, après leur avoir tué beaucoup de monde. Le corps d’armée d’Hipponicus, content de cette expédition, reprit aussitôt la route d’Athènes. Mais Nicias retourna vers sa flotte, avec laquelle il côtoya la Locride, et fit beaucoup de dommage le long des côtes. Il tira encore des alliés d’Athènes quarante galères qui firent monter sa flotte entière à cent voiles ; et ayant fait aussi une levée de soldats choisis, il vint du côté de Corinthe. Les Corinthiens voulurent s’opposer au débarquement de ses troupes ; mais les Athéniens les défirent en deux combats, où ceux de Corinthe perdirent beaucoup des leurs et les vainqueurs dressèrent là un trophée. En effet, il ne leur en coûta que huit hommes, au lieu de quatre cens et d’avantage que perdirent les ennemis. De là Nicias marchant vers Crommyon, fit le dégât dans la campagne et emporta la citadelle. Il en partit sur le champ pour venir bâtir un fort à Methone, dans lequel il mit une garnison destinée, non seulement à défendre sa place, mais encore à détruire tout le pays d’alentour. Revenant enfin lui-même à Athènes, il laissa sur toutes les côtes de sa route dès marques funestes de son passage. Peu de temps après les Athéniens envoyèrent du côté de Cythère six vaisseaux chargés de deux mille hommes, sous le commandement de Nicias et de quelques autres chefs. Nicias porta la guerre dans l’île et après quelques attaques prit la ville par composition. Revenant ensuite vers le Péloponnèse, il en ravagea les côtes, et ayant forcé Thyrée, ville située entre la Laconie et l’Argolide, il la rasa et en fit les habitants esclaves. Il envoya aussitôt à Athènes tous les Eginetes qu’il avait trouvés dans la Place et le Spartiate Tantalus qui en était gouverneur. Les Athéniens les retinrent tous dans leurs prisons. En ce même temps les Mégariens fatigués de la guerre qu’ils avaient à soutenir, et contre les Athéniens et contre leurs propres bannis essayaient de terminer la seconde par des députations que les citoyens du dedans et ceux du dehors s’envoyaient faire les uns aux autres. Quelques-uns d’entre les premiers, mal intentionnés pour les bannis, virent proposer aux généraux des Athéniens de leur livrer leur propre ville. Les généraux, qui étaient Hippocrate et Démosthène, ayant accepté cette proposition, envoyèrent de nuit six cens soldats, auxquels les conjurés ouvrirent les portes secrètement. Dès que la trahison fut découverte, le peuple se partagea en deux factions dont l’une se déclarait pour les Athéniens et l’autre pour les Spartiates. Aussitôt un homme du peuple demanda, de son propre mouvement, les noms de tous ceux qui prenaient le parti des Athéniens. Comme on vit à cette proclamation que les Lacédémoniens allaient être abandonnés, tous ceux qui gardaient les murailles, sans aucune exception, se réfugièrent à Nisée, port de mer des Mègariens. Les Athéniens environnèrent aussitôt d’un fossé le derrière de ce port pour l’assiéger et faisant venir sur le champ des ouvriers d’Athènes, ils bâtirent encore une muraille autour de Nisée. Les habitants se voyant ainsi renfermés, eurent peur d’être pris de force et se rendirent aux Athéniens par capitulation. Cependant Brasidas ayant fait une levée de soldats de Lacédémone et d’autres villes du Péloponnèse, marcha vers Mégare. Il surprit par ce mouvement les Athéniens, qui se réfugièrent à Nisée, après quoi, il délivra Mégare, qu’il ramena à l’alliance de Lacédémone. Traversant ensuite la Thessalie, avec toute ses forces, il vint jusqu’à Dios de Macédoine, de là marchant vers Achante, il mit en passant les Chalcidiens dans son parti et il détacha, ou par promesse ou par menaces, ceux d’Achante même de l’alliance des Athéniens. Il opéra le même changement dans un grand nombre d’autres villes de Thrace, dont il fit autant d’alliées des Spartiates. Ensuite Brasidas, qui formait alors de grands projets de guerre, envoya demander encore à Lacédémone de nouvelle troupes. À cette occasion les Spartiates voulant se défaire des plus forts d’entre les Hilotes, firent une levée d’environ mille hommes des plus hardis d’entre eux, dans l’espérance que les diverses rencontres de la guerre, en emporteraient une grande,partie. Ils leur tendirent pour les opprimer un autre piège, où il entrait encore plus d’injustice et de cruauté. Ils firent publier par un héraut, que tous ceux d’entre les Hilotes qui auraient rendu quelque service à la république vinssent faire inscrire leur nom et que sur l’examen de leur déposition, on leur rendrait la liberté : deux mille d’entre eux vinrent se faire inscrire et l’on donna aussitôt à un certain nombre d’hommes vigoureux la commission de les égorger dans les maisons particulières, parce qu’on craignait beaucoup que profitant des occasions que leur fournirait la guerre, ils ne s’entendissent avec les ennemis et ne missent Lacédémone en danger.

28[modifier]

Cependant Brasidas ayant reçu les mille Hilotes qu’on lui envoyait et les ayant joints aux troupes qu’il avait tirées des nouveaux alliés, se vit à la tête d’une armée très considérable, avec laquelle il se crut en état d’aller assiéger Amphipolis. Aristagoras de Milet avait entrepris de la peupler et de s’y établir dans le temps qu’il évitait la vengeance de Darius, roi de Perse. Mais après la mort de ce général, les habitants qu’il avait donnés à cette ville furent chassés par un peuple de Thrace, nommé les Edons. Trente-deux ans après les Athéniens y envoyèrent dix mille habitants nouveaux. Ceux-ci furent encore défaits par les Thraces, dans le territoire de Drabesque ; et deux ans après, les Athéniens repeuplèrent encore Amphipolis, sous la conduite d’Apion. Ainsi cette Ville ayant été longtemps disputée, Brasidas essaya aussi de s’en rendre maître. Il mena contre elle une armée suffisante pour ce dessein ; et s’étant campé à l’entrée du pont qui conduisait dans la ville, il se saisit d’abord du faubourg où tenait ce pont. De là se faisant craindre aux citoyens, il les réduisit en deux jours à se rendre sous la condition que chacun en sortant de la ville pourrait emporter toutes ses richesses. Il prit de la même manière plusieurs villes des environs dont les principales furent Syme et Calepse, deux colonies de l’île de Thasos et Myrcine, petite ville qui dépendait des Edons. Il entreprit ensuite de construire des galères sur le fleuve Strymon et il envoya demander de nouvelles troupes à Lacédémone et chez les peuples alliés. Il fit faire aussi des armures pour les jeunes gens qui en manquaient, sans parler d’une grande quantité de traits, de vivres et de toutes sortes de provisions qu’il rassembla. Dès que tout fut prêt, il partit d’Amphipolis avec son armée et vint camper sur ce long rivage qu’on nomme Acté. Il y avait là cinq villes, dont les unes étaient grecques et colonies de l’île d’Andros, les autres étaient peuplées de Bissaltes, nation barbare de la Thrace, qui parlait deux langues. Après avoir pris ces cinq villes, il marcha vers Torone, colonie de Chalcis, mais soumise aux Athéniens. Introduit dans cette ville par des traîtres, au milieu de la nuit, il s’en trouva maître sans avoir tiré l’épée. Voilà pour cette année les exploits de Brasidas.

29[modifier]

Il se donna vers ce temps-là une bataille à Délium en Béotie, entre les Athéniens et les Béotiens, pour les raisons que nous allons dire. Quelques habitants de la Béotie mécontents du gouvernement qui y était alors établi et zélés pour la démocratie, proposèrent leur dessein aux deux généraux athéniens, Hippocrate et Démosthène, et promirent de leur livrer quelques villes de la province. Les deux généraux acceptèrent l’offre avec joie, et séparant les forces dont ils avaient besoin, suivant le partage qu’ils firent entre eux de l’entreprise, Démosthène prit le plus grand nombre de troupes et tenta de se jeter dans la Béotie. Mais trouvant les Béotiens avertis de la trahison, et sur leurs gardes, il s’en revint sans avoir rien fait. Hippocrate de son côté mena ses troupes à Délium et ayant été assez heureux pour prévenir l’arrivée des Béotiens, il eut le temps, non seulement de prendre la ville, mais encore de l’enfermer de murailles. Delium est située dans le voisinage d’Orope, auprès ces montagnes de la Béotie. Pantaeadas alors chef des Béotiens, ayant fait venir du secours de toutes les villes de Béotie, arriva à la tête d’une forte armée devant Délium. Il n’avait guère moins de vingt mille hommes d’infanterie et de mille chevaux. Les Athéniens ne laissaient pas de les surpasser encore en nombre, mais ils n’étaient point armés aussi avantageusement que leurs adversaires : car comme ils étaient partis d’Athènes à la hâte, ils n’avaient pas eu le temps de se pourvoir de tout ce qui est nécessaire à la guerre. Cependant le courage étant égal de part et d’autre, voici quel fut l’ordre de la bataille. Du côté des Béotiens, les Thébains ayant formé l’aile droite et les Orchomeiens l’aile gauche, les Béotiens occupèrent le centre : la cavalerie et les conducteurs des chars, hommes d’élite, au nombre de trois cents faisaient l’avant-garde. Cette armées tomba toute entière sur les Athéniens, avant que ceux-ci eussent encore bien pris leurs rangs. Cependant quelque violent que fut ce premier choc, la cavalerie Athénienne le soutint avec tant de vigueur qu’elle mit elle-même en fuite celle des ennemis. L’infanterie en étant venue aux mains, la partie de celle d’Athènes qui se trouva opposée aux Thébains fut rompue et renversée mais le reste, qui n’avait affaire qu’aux autres Béotiens, les poussa vivement et avec un grand carnage, jusqu’à une longue distance. Cependant les Thébains, hommes forts et vigoureux, arrêtèrent cette poursuite et tombant sur les Athéniens, les obligèrent à fuir eux-mêmes de sorte que la victoire se déclara pour eux, et ils emportèrent par leur courage tout l’honneur du combat. À l’égard des Athéniens ils s’enfuirent, les uns à Orope, les autres à Délium. Quelques-uns prirent le chemin de la mer et regagnèrent leurs vaisseaux, d’autres enfin se retirèrent où le hasard les conduisait. À la fin de la journée, les Béotiens avaient perdu quatre cents hommes et les Athéniens bien davantage ; de sorte que si la nuit ne les avait sauvés des mains du vainqueur, soit dans le combat, soit dans leur fuite, ils auraient péri presque tous. Ils ne laissèrent pas de perdre un tel nombre d’hommes, que les Thébains recueillirent de leurs dépouilles de quoi faire bâtir dans leur marché un grand portique et de l’embellir encore par des statues d’airain. Il semblait qu’ils eussent revêtu de ce métal leur place publique et l’intérieur de leurs temples au nombre d’armes que ce combat leur a ait fournies. Ils résolurent même d’employer les autres richesses que cette victoire leur avait apportées, à établir des jeux solennels à Délium. Ils attaquèrent cette ville sans perdre de temps et la reprirent de vive force. La plus grande partie de la garnison qui s’était défendue vaillamment y avait péri et l’on ne fit du reste que deux cents prisonniers de guerre : l’armée se réfugia dans la flotte qui revint à Athènes. Ce fut, là le succès des embûches par lesquelles les Athéniens avaient voulu surprendre la Béotie. En Asie Xerxès mourut après avait régné un an, ou seulement deux mois. Selon quelques-uns, son frère Sogdian qui lui succéda, n’en régna que sept. Mais Darius, surnommé Nothus, qui tua ce dernier, eut un règne de dix-neuf ans. Antiochus de Syracuse, qui a écrit en neuf Livres l’Histoire de Sicile, l’ayant commencée à. Cocalus, roi de cette île, la termine à cette année.

30[modifier]

Olympiade 89, an 2 (423 av. J.-C. (G) ; 430 av. J.-C. (R))[modifier]

Amyntas étant archonte d’Athées, les Romains firent Ccnsuls C. Papyrius et L. Julius. Les habitants de Scione, qui méprisaient les Athéniens depuis leur déroute à Délium, se tournèrent du côté des Spartiates et livrèrent leur ville à Brasidas, général de cette République en Thrace. Les, Lesbiens mêmes qui, à la prise de Mytilene par les Athéniens, s’étaient échappés de leurs mains et qui se trouvaient en assez grand nombre, avaient déjà formé le dessein de rentrer de force dans leur patrie ; mais pour lors ils se contentèrent de se saisir d’Antandros, ville de l’Asie mineure, d’où ils allaient faire de fréquentes insultes aux Athéniens qui s’étaient établis à Mitylene. Le peuple irrité de cet affront envoya contre eux deux généraux, Aristide et Symmaque, accompagnés d’un nombre convenable de soldats. Ceux-ci ayant débarqué à Lesbos passèrent de là à la ville d’Antandras sur le rivage opposé, et en ayant battu les murailles avec vigueur, ils l’emportèrent, ils y tuèrent la plupart des transfuges et en chassèrent les autres ; après quoi ils y établirent un garnison et revinrent en suite à Lesbos. Peu après ce temps-là, le générai Lamachus Athénien entra dans la mer de Pont avec dix vaisseaux et ayant jeté l’ancre devant Héraclée, à l’embouchure du fleuve Cachès, il vit périr sa flotte entière par une abondance extraordinaire de pluies ; elles firent enfler le fleuve à un tel point qu’il poussa tous ces vaisseaux entre des passages étroits et les brisa enfin contre terre. En cette même année Athènes fit une trêve d’un an avec Lacédémone, aux conditions qu’elles demeurassent en possession l’une et l’autre de tout ce qu’elles occupaient actuellement. Il se tint beaucoup de conférences pour arriver à ce but, et l’on était convaincu des deux côtés des malheurs que l’on préviendrait en mettant fin à cette haine réciproque. Les Lacédémoniens surtout avaient une extrême envie de retirer par la trêve les prisonniers qu’en leur avait faits dans l’île de Sphactérie : le traité fut dressé sur le pied que nous venons de dire et l’on était d’accord de toutes choses, excepté néanmoins sur l’article de Soione. Les esprits s’aigrirent vivement sur ce point, la conférence fut rompue et cet objet unique fit continuer la guerre. En ce même temps Mendé, ville de Thrace, passa dans le parti des Lacédémoniens et augmenta beaucoup la jalousie née au sujet de Scione. C’est pour cela que Brasidas tira de ces deux villes les femmes, les enfants et tout ce qu’il y avait de richesses, pour y jeter une forte garnison. Les Athéniens, indignés de ce procédé firent un décret, par lequel ils déclaraient qu’ils mettraient à mort tous les Scioniens qu’ils pourraient prendre à l’âge de puberté ; et cependant ils envoyèrent du côté de cette ville une flotte de trois cens navires : ce furent Nicias et Nicostrate qui en eurent la conduite. Ils la menèrent d’abord à Mendé, dont ils se rendirent maîtres par la trahison de quelques particuliers. Ils firent ensuite une circonvallation autour de Scione, et l’assiégèrent en forme et avec beaucoup d’ardeur : mais la garnison de Scione qui était nombreuse et ne manquait ni d’armes ni de vivres, ni d’aucune autre munition que ce put être, se défendit aisément ; et les assiégés se trouvant dans un poste très avantageux, blessèrent un grand nombre des assiégeants Athéniens. C’est là qu’on en était à la fin de cette année.

31[modifier]

Olympiade 89, an 3 (422 av. J.-C. (G) ; 429 av. J.-C. (R))[modifier]

Dans la suivante où Alcée fut archonte d’Athènes, les Romains eurent pour consuls Opicter Lucretius et L. Sergius Fidenas. Les Athéniens irrités contre les habitants de Délos de ce qu’à leur insu ils s’étaient alliés à Lacédémone les chassèrent de leur île et s’y établirent eux-mêmes. Le satrape Pharnace accorda pour habitation à ces bannis Adramytion, ville de la Mysie. Cependant les Athéniens qui venaient de choisir Cléon pour leur général, lui donnèrent une forte armée et l’envoyèrent dans la Thrace. Celui-ci passant auprès de Scione grossit encore ses troupes d’une partie des assiégeants, qu’il détacha pour les conduire à Torone : car il savait que Brasidas s’était éloigné de cette ville et que les soldats qu’il y avait laissés n’étaient pas capables de lui tenir tête : il alla donc poser son camp auprès de Torone, qu’il assiégea par mer & par terre : il la prit d’assaut et fit esclaves les femmes et les enfants et les ayant mis dans des fers, aussi bien que la garnison de la place, il les envoya tous à Athènes. Dès qu’il eut posé dans la ville une garnison nouvelle et suffisante, il se rembarqua et conduisit sa flotte jusqu’au fleuve Strymon dans la Thrace. Arrivé dans cette province, il dressa ses tentes auprès de la Ville d’Eion, distante d’Amphipolis d’une trentaine de stades. Il commençait de battre les murs d’Eion, lorsque apprenant que Brasidas était aux environs d’Amphipolis avec toutes ses forces, il marcha de son côté. Dés que Brasidas sut que les Athéniens venaient à lui, il se mit en ordre de bataille et s’avança lui-même contre eux. Ce fut là le commencement d’une bataille célèbre par l’émulation égale des deux armées. La victoire demeura longtemps incertaine par le zèle des deux chefs, qui voulant qu’on ne la dût qu’à leur valeur, entraînèrent par leur exemple un grand nombre de braves gens à une mort inévitable. Enfin Brasidas, après avoir immolé de sa main un nombre prodigieux d’ennemis, perdit héroïquement la vie. Un moment après Cléon étant tombé de même, ces deux armées sans chef commençaient à s’ébranler lorsque les Spartiates, plus heureux que leurs adversaires, prirent le dessus et dressèrent un trophée dans le lieu même. Les Athéniens ayant demandé leurs morts aux conditions ordinaires, les ensevelirent et s’en revinrent à Athènes. Quelques Spartiates revenus de leur côté à Lacédémone, et racontant la victoire et la mort de Brasidas, la mère de ce général s’informait de toutes les circonstances de la bataille et demanda surtout comment son fils s’y était comporté. Tout le monde lui répondit qu’il avait paru le plus brave de tous les Lacédémoniens ; elle répliqua qu’elle voyait bien que son fils avait été un homme courageux ; mais qu’il lui paraissait encore inférieur à plusieurs autres de leurs capitaines. Ce discours s’étant répandu dans la ville, les éphores décernèrent des honneurs publics à cette femme, parce qu’elle avait préféré la louange de la patrie à celle de son propre fils. Cependant après cet événement les Athéniens jugèrent à propos de faire avec Lacédémone une trêve de cinquante ans : outre cela il fut réglé que l’on rendrait les prisonniers faits de part et d’autre, et toutes les villes qu’on avait prises. C’est ainsi que fut terminée ou suspendue la guerre du Péloponnèse, qui jusqu’ici avait duré dix ans.

32[modifier]

Olympiade 89, an 4 (421 av. J.-C. (G) ; 428 av. J.-C. (R))[modifier]

Ariston étant archonte d’Athènes, les Romains firent consuls T. Quinctius et A. Cornelius Cossus. On sortait à peine de la guerre du Péloponnèse, qu’il s’éleva dans la Grèce de nouvelles querelles et de nouveaux troubles. Les Athéniens et les Spartiates n’avaient à la vérité conclu la trêve qu’en y comprenant tous leurs alliés ; mais ils avaient fait sans eux une ligue offensive et défensive. Là dessus on soupçonna ces deux villes principales de s’entendre l’une l’autre, pour asservir toute la Grèce. Dans cette pensée les plus considérables des autres villes s’envoyèrent des ambassades réciproques pour former aussi une ligue entre elles contre les Athéniens et les Lacédémoniens. Les premières, et les plus puissantes de ces villes étaient ces quatre, Argos, Thèbes, Corinthe et Elis Au reste, ce n’était pas sans fondement qu’on soupçonnait Athènes et Lacédémone de prétendre à l’empire de la Grèce ; parce que dans les clauses de la trêve générale, on avait inséré qu’il serait permis à ces deux villes d’ajouter ou de retrancher dans la suite tous les articles qu’elles jugeraient à propos toutes deux ensemble. Outre cela les Athéniens avaient fait un décret par lequel ils donnaient à dix hommes, à des décemvirs le pouvoir de conférer entre eux sur ce qui regarderait les intérêts de la république et des Lacédémoniens ayant fait la même chose, on en tira une forte conjecture de l’ambition de ces deux villes. Là-dessus plusieurs des autres républiques de la Grèce songèrent à maintenir la liberté générale de leur nation. Et comme les Athéniens étaient déchus de leur gloire par la déroute de Delium, ainsi que les Lacédémoniens par l’affaire de l’île de Sphactérie, les. Grecs convinrent entre eux de donner publiquement à la ville d’Argos la conduite de leurs guerres. Les actions remarquables des premiers citoyens de cette ville lui avaient effectivement procuré de grands titres d’honneurs. Avant le retour des Héraclides c’était d’Argos qu’étaient sortis les plus grands rois du Péloponnèse ; et s’étant maintenue dans une paix de longue durée, non seulement elle avait amassé de grandes richesses, mais elle avait extrêmement multiplié ses habitants. Les Argiens comptant donc d’être incessamment à la tête de tous les Grecs, choisirent mille d’entre leurs jeunes gens les mieux faits et des familles les plus considérables, auxquels ils faisaient faire continuellement toute sortes d’exercices : ils les dispensèrent de toute autre fonction et règlement même qu’on prendrait leur entretien sur les deniers publics. Ces attentions rendirent bientôt cette jeunesse très habile dans toutes les parties de l’art militaire qui regardent le corps ou dans celles que l’instruction peut donner. Les Spartiates voyant le Péloponnèse soulevé contre eux et sentant bien le poids de la guerre qu’ils allaient avoir sur les bras, employèrent toutes sortes de moyens pour maintenir leur supériorité ; ils donnèrent d’abord la liberté à ce nombre de mille Hilotes qui avaient servi dans la Thrace sous Brasidas. Ils levèrent ensuite la note d’infamie qu’ils avaient mise sur les prisonniers faits par les Athéniens en l’île de Sphactérie, comme les chargeant seuls de l’opprobre que Sparte avait essuyé en cette occasion et ils rétablirent leur honneur. Dans la même vue ils relevèrent par des éloges publics les actions de courage qui s’étaient faites dans la guerre précédente, en invitant leurs citoyens de les surpasser dans celle où l’on allait entrer. Ils se rendirent aussi plus complaisants à l’égard de leurs allés et tâchèrent de ramener par des témoignages d’amitié ceux qu’ils avaient éloignés d’eux. Les Athéniens prirent une route toute opposée. Espérant de contenir par la crainte ceux qu’ils soupçonnaient d’infidélité, ils proposaient à tous pour exemple la vengeance qu’ils avaient tirée des habitants de Scione. En effet, après avoir pris cette ville et avoir égorgé tous ceux qui avaient atteint l’âge de puberté, ils réduisirent à l’esclavage les femmes et les enfants et donnèrent leur île pour habitation à ceux de Platées, qui s’étaient bannis eux-mêmes de leur patrie pour demeurer fidèles à Athènes. En ce même temps les habitants de la Campanie en Italie conduisirent une grosse armée contre ceux de Cumes, qui perdirent la bataille et un grand nombre de leurs gens. Les vainqueurs attaquèrent la ville et après bien des assauts, ils l’emportèrent de force : ils la pillèrent et mirent aux fers tous ceux qu’ils y purent prendre, après quoi ils la repeuplèrent d’habitants tirés de leur propre nation.

33[modifier]

Olympiade 90, an 1 (420 av. J.-C. (G) ; 427 av. J.-C. (R))[modifier]

Aristophyle étant archonte d’Athènes les Romains élurent pour consuls L. Quintius et A. Sempronius. Les Éléens célébraient la 90e Olympiade, où Hyperbius de Syracuse demeura vainqueur à la course. Les Athéniens, conformément à la réponse d’un oracle, rendirent l’île des Délos à ses anciens habitants, qui y revinrent de la ville d’Aramytion où ils s’étaient retirés. Mais comme ils ne rendaient point de même aux Spartiates la ville de Pylos, ces deux républiques s’indisposaient l’une contre l’autre et se préparaient à recommencer la guerre. Dès que la ville d’Argos fut informée de ce différent, elle envoya proposer aux Athéniens de s’allier avec elle ; et les esprits s’aigrissant de plus en plus. Les Spartiates de leur côté persuadèrent à ceux de Corinthe de renoncer à leur ancienne confédération, pour se joindre à eux. Le Péloponnèse se trouva par là dans une agitation générale, qui ressemblait à celle d’une Anarchie. Hors du Péloponnèse les Aenians, les Dolopes et les Méliens, peuples de la Thrace se liguèrent et joignirent leurs forces qui étaient considérables pour aller attaquer Héraclée de Trachine en Macédoine ; les Heracléotes étant venus en armes au devant d’eux, il se donna un grand combat, où ces derniers furent vaincus ; ils y perdirent un nombre considérable de leurs concitoyens, de sorte que se réfugiant et se renfermant dans leurs murailles, ils, envoyèrent demander du secours aux Béotiens ; les Thébains leur prêtèrent mille hommes de leur troupes d’élite, avec lesquels ils repoussèrent leurs ennemis. Ce fut aussi alors que les Olynthiens entreprirent le siège de Micyberne, ville défendue par une garnison Athénienne ; ils l’en chassèrent et se mirent à leur place.

Olympiade 90, an 2 (419 av. J.-C. (G) ; 426 av. J.-C. (R))[modifier]

Archias étant archonte d’Athènes, les Romaines firent consuls E. Papirius Mugillanus, et C. Servilius Structus. Les Argiens déclarèrent la guerre à Épidaure, sous prétexte que cette Ville n’avait pas envoyé les offrandes sacrées dues à Apollon Pythien. Alcibiade général des Athéniens passa aussitôt avec une armée dans l’Argolide. Les Argiens se servirent de ce secours pour attaquer Troesene, alliée de Lacédémone : ils n’y firent pourtant aucun autre exploit que de ravager la campagne des environs et de brûler les villages et les graines qu’on y tenait en réserve ; après quoi ils s’en revinrent. Mais les Spartiates irrités de l’outrage fait à ceux de Troesene déclarèrent hautement la guerre aux Argiens et ayant assemblé une armée en forme, ils lui donnèrent pour chef leur roi Agis. Ce général commença par désoler tout le pays qui le conduisait jusqu’à la ville et il en arriva assez près pour insulter les citoyens et les appeler à un combat. Les Argiens, après avoir emprunté trois mille hommes d’Élis et à peu près autant de Mantinée, sortirent de leurs murailles et se présentèrent à l’ennemi. Au moment qu’on en allait venir aux mains, les chefs s’envoyèrent des députés de part et d’autre, par l’entremise desquels on conclut une suspension d’armes de quatre mois. Mais comme les deux armées se retiraient chacune de leur côté sans avoir rien fait, les deux villes qui les avaient mises sur pied furent indignées contre leurs généraux de l’accord qu’ils avaient fait entre eux ; jusque-là que les Argiens prenant des pierres, attendaient leurs officiers de guerre pour les lapider leur retour. Ce ne fut qu’après bien des prières et des sollicitations qu’ils obtinrent la vie et que l’on se contenta de vendre leurs biens à l’encan et de raser leurs maisons. Les Lacédémoniens voulurent de même faire le procès à leur roi Agis, qui ne se sauva qu’à peine de la punition qu’on lui préparait et en promettant de réparer incessamment cette faute par des actions glorieuses. Du reste l’on choisit dix hommes des plus judicieux qu’il y eut parmi eux et on les lui donna pour conseillers avec injonction de ne rien faire sans leurs avis. Peu de temps après les Athéniens envoyèrent par mer à ceux d’Argos mille hommes choisis et deux cents chevaux, sous le commandement de Lachès et de Nicostrate. Alcibiade, quoiqu’il n’eût alors aucun grade militaire, se joignit à eux, par le motif de l’amitié qu’il portait à ceux d’Élis et de Mantinée, alliés des Argiens en cette guerre. Quand ils furent tous assemblés, ils résolurent de passer par dessus cette trêve de quatre mois qui s’était faite sans autorité légitime et de recommencer la guerre. Ainsi chacun des chefs exhorta ses troupes, qui se portaient d’elles mêmes à combattre, et l’on alla camper hors de la ville : là on jugea à propos de commencer par le siège d’Orchomène d’Arcadie. Ainsi l’on marcha de ce côté-là et ayant investi cette ville, ils en pressèrent vivement l’attaque, de sorte que s’en étant rendus bientôt les maîtres, ils allèrent se poster auprès de Tégée, dans le dessein de la prendre aussi : mais les Tégéates ayant demandé un prompt secours aux Lacédémoniens, ceux-ci rassemblèrent tout ce qu’ils avaient de soldats ou naturels du pays ou alliés, et les conduisirent sur le champ à Mantinée ; pensant bien qu’en attaquant cette ville, ils feraient lever le siège de Tégée. Les habitants de Mantinée se mettant aussitôt sous les armes et s’aidant aussi de leurs alliés, se préparèrent à la défense. Il se donna à cette occasion un violent combat, dans lequel les mille jeunes Argiens, dont nous avons parlé plus haut, dressés à tous les exercices militaires, renversèrent les premiers qui se trouvèrent devant eux et faisaient un grand carnage des fuyards qu’ils poursuivaient. Mais les Lacédémoniens qui avaient l’avantage d’un autre côté de la bataille, après avoir mis par terre un grand nombre des ennemis qu’ils avaient en face, revinrent sur ceux qui poursuivaient l’aile rompue et les ayant enveloppés à la faveur de leur grand nombre, ils espéraient de n’en pas laisser échapper un seul. Cependant comme ces jeunes gens étaient d’un courage insurmontable, quelque petit que fut leur nombre, le roi de Sparte eut besoin d’employer contre eux toute sa valeur ; il s’exposait aux plus grands périls, dans le dessein de réparer la faute qu’on lui avait reprochée, et suivant la promesse qu’il en avait faite alors ses citoyens : peut-être même serait-il venu à bout de son entreprise, si on lui avait permis de l’achever. Mais le Spartiate Pharax, un des dix conseillers qu’on lui avait donnés, homme d’un grand poids à Lacédémone, lui prescrivit de laisser échapper les jeunes Argiens, de peur d’éprouver ce que peut la valeur poussée à la dernière extrémité et qui a renoncé à toute espérance de la vie. Le roi fut donc obligé de se soumettre à l’avis de Pharax et de faire passage à ces jeunes gens qui se retirèrent dans leurs murailles au même nombre qu’ils en étaient sortis. Les Lacédémoniens qui venaient de remporter une victoire complète et mémorable dressèrent un trophée sur le champ de bataille et s’en retournèrent dans leur patrie.

34[modifier]

Olympiade 90, an 3 (418 av. J.-C. (G) ; 425 av. J.-C. (R))[modifier]

L’année suivante Antiphon fut archonte d’Athènes et l’on fit à Rome au lieu de consuls quatre tribuns militaires, C. Furius, T. Quinctius, M. Posthumius, et A. Cornelius. Les Argiens et les Spartiates firent la paix entre eux par l’entremise des ambassadeurs, qu’ils s’étaient envoyés réciproquement, et de plus ils signèrent une alliance. Ceux de Mantinée ayant perdu par ce traité le secours des Argiens, furent obligés de se soumettre aux Spartiates. Environ ce même temps, les mille jeunes hommes choisis entre tous les citoyens d’Argos, convinrent entre eux de travailler la destruction de la démocratie et d’établir à sa place un conseil aristocratique, qu’ils composeraient eux-mêmes. Comme la prééminence qu’ils avaient déjà sur les autres citoyens par leurs richesses et par la réputation de leur courage leur donnait beaucoup de partisans, ils se saisirent d’abord de ceux qui animaient le peuple au maintien de sa liberté et de son pouvoir et ils les tuèrent. Cet exemple ayant épouvanté le reste de la multitude, ils détruisirent les anciennes lois et se saisirent eux-mêmes du gouvernement. Ils ne le gardèrent que huit mois. Car au bout de ce terme, le peuple se souleva contre eux, les fit périr eux-mêmes et rétablit la démocratie. Il s’éleva un autre mouvement dans la Grèce. Les Phocéens prirent avec les Locriens une querelle qu’ils voulurent terminer eux seuls dans un combat où les Phocéens furent vainqueurs et où plus de mille Locriens demeurèrent sur le champ de bataille. D’autre part les Athéniens tous la conduite de Nicias, emportèrent deux villes, Cythère et Nisée, et prenant en suite Mélos, ils y firent mourir tous ceux qui avaient atteint l’âge de puberté et réduisirent les femmes et les enfants à l’esclavage. Voilà où en étaient les affaires de la Grèce. En Italie les Fidénates égorgèrent pour un sujet de peu de conséquence des ambassadeurs qui leur venaient de Rome. Les Romains indignés d’un tel affront, résolurent de leur faire la guerre ; et ayant levé une armée convenable à ce dessein, ils nommèrent pour dictateur Manius Emilius auquel ils joignirent, suivant la coutume, un général de la cavalerie, nommé A, Cornelius. Le dictateur s’étant pourvu de tout ce qui était nécessaire pour cette guerre, se mit en marche contre les Fidénates. Ceux-ci vinrent à sa rencontre. Il se donna un combat qui fut très long, et qui, après un grand carnage de part et d’autre, laissa la victoire indécise.

Olympiade 90, an 4 (417 av. J.-C. (G) ; 424 av. J.-C. (R))[modifier]

Euphemus étant archonte d’Athènes, les Romains créèrent pour tribuns militaires, au lieu de consuls, L. Furius, L. Quinctius et A. Sempronius. Les Spartiates entrèrent en armes dans le pais d’Argos et enlevèrent une place nommée Agie, dont ils firent mourir tous les habitants, après quoi ils la rasèrent. Apprenant ensuite que les Argiens avaient élevé une muraille qui allait de leur ville jusqu’au golfe qui porte leur nom, ils marchèrent de ce côté là pour la détruire, ce qu’ayant fait, ils s’en revinrent chez eux. Les Athéniens nommèrent Alcibiade pour leur général. Ils lui donnèrent vingt vaisseaux, avec ordre d’aller soutenir le gouvernement démocratique des Argiens ; car il y avait encore des troubles parmi eux sur ce sujet et plusieurs de leurs citoyens penchaient toujours pour l’aristocratie. Alcibiade étant arrivé dans Argos, tint d’abord conseil avec ceux qui favorisaient la liberté. Ensuite il se fit nommer tous ceux qui étaient du parti des Spartiates et les mettant hors de la ville, il trouva par cette expulsion beaucoup plus de facilité pour affermir la démocratie. S’étant ainsi acquitté de sa commission, il revint à Athènes. Sur la fin de l’année, les Lacédémoniens se jetèrent avec une armée dans l’Argolide et après avoir ravagé une grande partie de ses terres, ils établirent les bannis d’Argos dans Ornée et environnant ce bourg de murailles, ils en firent un fort où ils mirent une garnison suffisante : et comme ce poste était dans le voisinage d’Argos, ils donnèrent ordre aux soldats de leur garnison d’incommoder le plus qu’ils pourraient la capitale. Mais dès que les Spartiates furent sortis de la province, les Athéniens envoyèrent à ceux d’Argos un secours de quarante galères, montées de douze cents hommes. Aussitôt les Argiens marchant avec eux contre Ornée, enlevèrent de force cette place, où ils tuèrent une partie de la garnison et d’où ils chassèrent l’autre. Cet exploit termina la quinzième année de la guerre du Péloponnèse.

Olympiade 91, an 1 (416 av. J.-C. (G) ; 423 av. J.-C. (R))[modifier]

Dans la seizième, Aristomnestes fut archonte d’Athènes et les Romains, au lieu de consuls, élurent quatre tribuns militaires, T. Claudius, Sp. Nautius, L. Sergius et Sextus Julius. On célébra dans l’Élide l’Olympiade quatre-vingt-onzième, dans laquelle Exaenete d’Agrigente remporta le prix de la course. Les habitants de Byzance et de Calcédoine, prenant encore des Thraces avec eux, se jetèrent en grand nombre dans la Bithynie, où ils ravagèrent tout le pays ; et ayant forcé plusieurs petites villes, ils y exercèrent de très grandes cruautés : car après avoir mis dans les fers une multitude prodigieuse d’hommes, de femmes et d’enfants, ils les égorgèrent tous. Ce fut en ce même temps, qu’en Sicile les Egestains et les Selinuntins entrèrent en guerre les uns contre les autres au sujet de leur territoire. Quoique le fleuve en fît un partage nature, ceux dé Selinunte se saisirent par violence de l’autre rivage et de là s’emparant de terres plus avancées, ils insultaient encore ceux auxquels ils faisaient cette injustice. Les Egestains, irrités de cet affront, employèrent néanmoins d’abord des représentations pour dissuader les Selinuntins d’enlever le bien d’autrui mais comme on ne s’y rendait pas, ils prirent les armes contre ceux qui avaient envahi leurs domaines et les en chassant tous, ils s’en remirent en possession. Cet événement excita une guerre sérieuse entre les deux villes. Elles assemblerons des troupes et résolurent d’en venir à un combat. Il fut sanglant, et les Selinuntins y remportèrent une victoire, qui coûta la vie à un grand nombre de leurs adversaires. Les Egestains abattus par leur défaite et qui d’ailleurs n’étaient pas extrêmement guerriers, s’adressèrent d’abord aux villes d’Agrigente et de Syracuse pour les inviter de se joindre à eux : mais comme elles ne se prêtèrent pas à cette alliance, ceux d’Egeste eurent recours à Carthage et demandèrent par des ambassadeurs l’assistance de cette république. Ils furent refusés encore de ce côté là de sorte qu’ils tournèrent leur pensée sur un secours pris au delà des mers, et qui se prêta à eux de lui-même. Il se rencontra heureusement pour eux que ceux des Leontins qui dans la querelle contre Syracuse dont nous avons parlé plus haut, se trouvaient encore actuellement hors de leurs terres et de leur patrie, se joignirent en cette occasion aux Egetains et convinrent de s’adresser tous ensemble une seconde fois aux Athéniens dont ils tiraient leur origine. Ayant fait goûter ce dessein à différentes villes de la Sicile, dans lesquelles ils étaient dispersés, ils envoyèrent tous ensemble une ambassade à Athènes pour supplier le peuple de secourir des villes opprimées et en promettant en même-temps aux Athéniens de leur procurer des facilités pour se rendre maîtres des affaires de la Sicile. Ces ambassadeurs étant arrivés à Athènes, exposèrent de la part des Léontins leur origine commune avec celle de la république et la société d’armes où ils avaient été avec elle ; et ils promirent de la part des Egestains de grands secours d’argent et le service de leurs personnes dans la guerre qu’on ferait à Syracuse. Là-dessus on jugea à propos de faire passer dans cette île des hommes sages et intelligents pour examiner la situation des affaires de la Sicile en général et d’Egeste en particulier. Ces envoyés étant d’abord arrivés à Egeste, les habitants leur firent, avec beaucoup d’ostentation, un grand étalage de leur trésor, composé d’un argent qui était à eux ou qu’ils avaient emprunté des villes voisines. Les envoyés étant revenus à Athènes et ayant fait au peuple assemblé un récit avantageux de la richesse des Egestains, on tint un conseil public sur le sujet de l’armée qu’il s’agissait de mener en Sicile. Nicias, fils de Nicérate, homme respecté de tous les citoyens par ses vertus, opina contre cette entreprise : d’autant qu’il n’était pas possible, selon lui, de soutenir la guerre qu’on faisait actuellement aux Spartiates et d’envoyer de grandes forces au delà des mers : que n’ayant pu s’affermir encore dans la supériorité qu’ils avaient affecté d’acquérir sur toute la Grèce, ils ne devaient point espérer de soumettre la plus grande île que l’on connut dans le monde. Que si les Carthaginois, capables de lever de grandes armées, avaient tenté bien des fois d’envahir la Sicile, sans y être jamais parvenus, il n’était pas raisonnable de penser que les Athéniens, bien inférieurs aux Carthaginois en forces, en pussent faire la conquête. Quand il eut allégué ces raisons et plusieurs autres, non moins convenables à son sujet, Alcibiade, l’homme d’Athènes le plus brillant et le plus célèbre, prit et soutint l’avis contraire avec tant de succès qu’il amena le peuple à décider pour la guerre. Alcibiade surpassait en éloquence tous les autres citoyens et sa naissance, ses richesses et sa capacité dans l’art militaire lui donnait dès lors un très grand crédit. On assembla donc incessamment une armée très considérable et l’on tira des alliés trente galères, que l’on joignit aux cent que la république avait équipées de son propre fond. Après les avoir fournies de toutes les provisions nécessaires, on y fit monter cinq mille soldats d’élite, l’on nomma trois commandants pour cette guerre, Alcibiade, Nicias et Lamachus. C’est là ce qui occupait alors les Athéniens. Pour nous étant arrivés au commencement de la guerre d’Athènes contre Syracuse, ainsi que nous l’avions promis l’entrée de ce Livre, nous réservons pour le livre suivant le détail et la conclusion de cette entreprise.


Fin du Livre XII


Notes[modifier]

  1. Note Wikisource : Pour les évènements en rapport avec la Grèce antique, les dates selon le calendrier grégorien pour les titres "olympiade" correspondent à la conversation habituelle.
  2. Note Wikisource : Pour les évènements en rapport avec la Rome antique, les dates selon le calendrier grégorien pour les titres "olympiade" ne correspondent pas à la conversation habituelle. Ici, on a utilisé les fastes consulaires pour dater par rapport au calendrier grégorien, et faire correspondre les évènements aux années. Il y a donc un décalage de sept ans entre les évènement en rapport avec la Grèce et ceux en rapport avec Rome.


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