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Livre XIII - Alcibiade
Trad. Terrasson - 1737


Résumé

1 I. Si notre objet dans cette histoire était aussi borné que celui de la plupart des autres historiens, nous aurions le temps de nous étendre dans des préambules qui pourraient avoir leur agrément et leur utilité ; et nous reprendrions ensuite le fil de notre matière. [2] Mais comme nous nous sommes engagés à renfermer en chaque livre les faits de différentes nations et en peu de livres, un espace de plus de onze cents ans, nous nous voyons obligés de supprimer toute digression et de suivre fidèlement notre sujet. Nous nous contenterons de dire que les six livres qui précédent celui-ci, contiennent ce qui s’en passa depuis la prise de Troie, jusqu’à la guerre portée par les Athéniens en Sicile, ce qui comprend un intervalle de sept cens soixante ans ; et commençant ce nouveau livre, avec le commencement de cette guerre, nous le finirons à l’entrée de la seconde guerre des Carthaginois contre Denys tyran de Syracuse.

II Olymp. 91, an 2. 415 avant l’ère chrét.

2 CHABRIAS étant archonte d’Athènes, les romains créèrent encore trois tribuns militaires, L. Sergius, M. Papirius et M. Servilius. Les Athéniens ayant déclaré la guerre la ville de Syracuse, préparèrent leur flotte et après l’avoir pourvue de soldats et de tout l’argent nécessaire pour cette expédition, ils nommèrent pour la commander Alcibiade, Nicias et Lamachus, avec un plein pouvoir d’ordonner tout ce qu’ils jugeraient à propos dans le cours de cette entreprise. [2] Entre les particuliers mêmes de la République, ceux qui étaient plus riches que le commun des citoyens et qui voulaient gagner les bonnes grâces du peuple, équipèrent, à leur frais, chacun trois vaisseaux, et les autres promirent de contribuer aux vivres de l’armée. Les habitants moins distingués, et même plusieurs étrangers, surtout ceux qui venaient des villes des alliés, se présentaient d’eux-mêmes aux capitaines et les pressaient de les enrôler : tant on s’était enivré, d’espérance au sujet de la Sicile, dont il leur semblait déjà qu’ils allaient partager les terres entre eux.

3 Lorsqu’on fut près de mettre la voile, toutes les statues de Mercure, qui étaient en grand nombre dans la ville, se trouvèrent mutilées en une nuit. Les citoyens qui ne crurent point que cette insolence eût pour auteurs des gens du bas peuple, en soupçonnèrent au contraire les plus puissants de la ville, dans la pensée qu’ils leur prêtèrent d’avoir voulu ébranler, par la vue de ce désordre, le gouvernement populaire. Là-dessus ils entrèrent dans une grande indignation, ils recherchèrent très soigneusement les coupables et promirent de grandes récompenses à ceux qui les découvriraient. Enfin un particulier se présenta au sénat et dit qu’au temps de la nouvelle lune, il avait vu, environ l’heure de minuit, quelques gens au nombre desquels était Alcibiade, entrer dans une maison où logeait un étranger. Là-dessus on lui demanda comment il avait pu discerner un homme à minuit, il répondit qu’il l’avait vu au clair de la lune. Ainsi ce témoin s’étant coupé par cette circonstance contradictoire à la date qu’il avait alléguée, fut rejeté et l’on ne put trouver depuis aucun indice de l’auteur du fait.

[5] La flotte composée de 140 voiles, sans y comprendre les vaisseaux chargés de toutes sortes de provisions de guerre et de bouche, et de ceux où l’on avait embarqué les chevaux, montait à un nombre prodigieux de bâtiments. Les soldats armés de pied en cap et ceux qui portaient des frondes, les troupes qui devaient combattre à cheval, plus de sept mille hommes des villes alliées, et tout l’équipage de service formait une multitude innombrable. [6]. Mais avant que de partir, les généraux enfermés avec les sénateurs tinrent conseil sur la manière dont ils gouverneraient la Sicile, au cas qu’ils s’en rendissent les maîtres. Ils conclurent qu’il fallait réduire à la captivité ceux de Selinunte et de Syracuse, et se contenter d’exiger des autres villes un tribut qu’elles apporteraient tous les ans à Athènes.

3 Le lendemain les généraux, à la tête de leur armée, se rendirent au port du Pirée : toute la ville tant citoyens qu’étrangers les y accompagnèrent en foule, pour dire adieu chacun en particulier à ses parents et à ses amis. [2] Les vaisseaux couverts sur les proues d’armes posées en ornements et en trophées, remplissaient toute l’étendue du port et ses bords étaient chargés partout d’encensoirs et d’autres vases d’or et d’argent, où l’on prenait des libations qu’on offrait aux dieux pour leur demander l’heureux succès de cette entreprise. [3] Cet armement sorti du port doubla le Péloponnèse et vint prendre terre à Corcyre : il avait ordre d’attendre là les alliés des côtes voisines qui devaient se joindre à lui. Dès qu’ils furent tous rassemblés on remit à la voile et traversant la mer Ionienne, on vint surgir au promontoire d’Iapyge. [4] De là ils suivirent les côtes méridionales de l’Italie et les Tarentins n’ayant pas voulu leur ouvrir leur port, ils passèrent encore au-delà des Métapontins et des Héracléotes et abordèrent enfin chez les Thuriens, qui les reçurent avec toute sorte de bienveillance. De là ils arrivèrent ensuite à Crotone, où ils se pourvurent de rafraîchissements. En continuant leur route, ils reconnurent le temple de Junon Lacinienne et le Promontoire Dioscoride. [5] Laissant ensuite derrière eux Tescylete et Locres, ils abordèrent à Rhege, où ils invitèrent les habitants de se joindre à eux : on leur répondit qu’on en délibérerait avec les autres Villes d’Italie.

4 III. Cependant les Syracusains sentant approcher cette puissance formidable nommèrent trois généraux, auxquels ils donnèrent un pouvoir absolu, Hermocrate, Sicanus et Héraclide. Ceux-ci commencèrent par lever des soldats : après quoi ils envoyèrent des députés dans toutes les villes de la Sicile pour les engager à s’intéresser au salut commun. On leur représenta de leur part, que quoique les Athéniens fissent semblant de ne porter la guerre qu’à Syracuse, leur ambition s’étendait sur l’île entière. [2] Ceux d’Agrigente et de Naxus répondirent les premiers, que leur dessein était de persister dans leur alliance avec Athènes. Les Villes de Camarine et de Messine protestèrent qu’elles voulaient se tenir en paix et rejetèrent toute société de guerre. Les citoyens d’Himère, de Selinunte, de Gela et de Catane, déclarèrent qu’elles demeureraient attachées au parti de Syracuse. Tout le reste de la Sicile penchait au fond pour les Syracusains, mais se tenait en repos et voulait voir quel cours prendraient les choses. [3] Ceux d’Egeste avaient fait dire aux Athéniens qu’ils ne pouvaient contribuer plus de trente talents, les Athéniens très mécontents de cette offre de la part de gens qui les avaient appelés, levèrent l’ancre du port de Rhege et vinrent à Naxus de Sicile, où on les reçut avec joie, et de là ils partirent à Catane. [4] La ville ne voulut pas laisser entrer une armée navale dans son port : mais on admit les généraux qui, étant introduits dans l’assemblée du peuple, exaltaient déjà beaucoup l’avantage de leur alliance. [5] Dans le temps qu’Alcibiade parlait, quelques soldats grecs enfoncèrent une des petites portes de Catane et se répandirent dans la ville. Leur aspect obligea les Catanois à s’engager dans la guerre contre Syracuse.

Pendant que ces choses se passaient, les ennemis personnels qu’Alcibiade avait à Athènes, réveillèrent l’affaire des statues mutilées et sur le soupçon qu’on en avait déjà jeté sur lui, ils l’accusèrent dans les assemblées publiques d’avoir voulu ébranler par là le gouvernement démocratique. Ces conjectures téméraires prirent une nouvelle force de l’exemple qu’on venait de voir à Argos, où quelques particuliers qui s’attachaient beaucoup à des étrangers et qui avaient voulu détruire l’autorité populaire, avaient été égorgés par les citoyens. Le peuple d’Athènes échauffé par toutes ces circonstances et bien plus encore par les déclamations de ses harangueurs, envoya un vaisseau de Salamine en Sicile, avec ordre de ramener incessamment Alcibiade, pour venir répondre aux accusations portées contre lui. À l’arrivée de ce vaisseau à Catane, Alcibiade apprenant par les députés l’ordre du peuple s’embarqua avec quelques autres qu’on disait être ses complices, dans un vaisseau qui était à lui, et fit route à côté du vaisseau de Salamine. Dès qu’ils furent au port de Thurium, Alcibiade, soit qu’il se sentît coupable, soit qu’il craignît la prévention de ses juges, s’échappa avec ses coaccusés : de sorte que les députés du vaisseau de Salamine l’ayant beaucoup cherché sans le trouver, revinrent seuls à Athènes et y rendirent compte de ce qui leur était arrivé. Ainsi les Athéniens réduits à faire le procès à des noms, prononcèrent contre tous les accusés une vaine sentence de mort. Cependant Alcibiade passant des côtes d’Italie dans le Péloponnèse, vint se réfugier à Sparte, où il aigrit beaucoup les Lacédémoniens contre Athènes.

6 IV. LES deux généraux demeurés en Sicile avec toutes les forces de la République, se rembarquèrent pour Aegeste et prirent dans leur route la petite Ville d’Hiccara, dont le pillage monta à cent talents et ayant reçu les trente que les Segestains leurs avaient offerts, ils revinrent à Catane. [2] Comme ils avaient dessein de se rendre maître, sans coup-férir, du rivage voisin du grand port de Syracuse, ils y envoyèrent un Catanois qui leur était affidé et qui avait la confiance des généraux syracusains. Il avait ordre de leur dire qu’un certain nombre de ses concitoyens avait comploté de surprendre pendant la nuit, les Athéniens qui étaient en foule et sans armes dans leur ville, et après les avoir égorgés, d’aller mettre le feu à leur flotte dans le port où elle était actuellement. Que là-dessus les conjurés les invitaient de s’avancer avec leurs troupes pour soutenir cette entreprise et pour en assurer le succès. [3] Le Catanois s’acquitta de sa commission et les généraux de Syracuse ajoutant foi à ses paroles, convinrent en sa présence de la nuit où ils feraient marcher leurs troupes et le renvoyèrent à Catane. [4] Les généraux ne manquèrent pas de se mettre en marche dès le commencement de la nuit marquée ; et les Athéniens de leur côté s’avancèrent en silence vers le grand port de Syracuse et se saisirent d’abord du porte de l’Olympie. S’établissant ensuite dans tous les environs, ils formèrent l’enceinte de la ville. [5] Les généraux de Syracuse, qui s’aperçurent bientôt du piège qu’on leur avait dressé, revinrent incessamment sur leurs pas et tombèrent sur le camp des Athéniens. Les deux armées furent bientôt en ordre de bataille et il se donna un combat réglé, où les Athéniens tuèrent quatre cents de leurs adversaires et mirent le reste en fuite. [6] Mais s’étant aperçus que les ennemis étaient forts en cavalerie et voulant d’ailleurs se fournir de tout ce qui était nécessaire pour un grand siège, ils revinrent à Catane : ils envoyèrent en même temps à Athènes quelques-uns des leurs chargés de lettres adressées au peuple ; par lesquelles ils lui demandaient une recrue de cavaliers et de l’argent ; parce qu’ils prévoyaient que le siège qu’ils allaient entreprendre serait long. Le peuple décida qu’on leur enverrait trois cents talents et quelque cavalerie. [7] Ce fut en ce temps-là que Diagoras, surnommé l’Athée, étant appelé en jugement sur l’accusation d’impiété portée contre lui et craignant le jugement du peuple, s’enfuit hors de l’Attique. Les Athéniens promirent un talent d’argent à celui qui le tuerait. En Italie les Romains, qui étaient en guerre contre les Èques, prirent sur eux Lavinium.- Ce sont là les principaux faits de cette année.

Olymp. 91. an 3. 414 avant l’ère chrét.

7 Pisandre étant archonte d’Athènes, les Romains, au lieu de consuls créèrent quatre tribuns militaires, P. Lucretius, C. Servilius, Agrippa Menenius et Sp. Veturius. Les Syracusains envoyèrent des ambassadeurs à Corinthe et à Lacédémone, pour leur demander du secours et les prier de ne pas les abandonner dans le péril extrême où ils se trouvaient. [2] Alcibiade appuya leur demande, de sorte que les Lacédémoniens élurent Gylippe pour commandant des troupes qu’on résolut de leur fournir. Ceux de Corinthe qui leur préparaient une plus grande flotte se contentèrent pour lors de faire partir Pythès avec deux vaisseaux, en la compagnie du général de Lacédémone. [3] Nicias et Lamachus commandants de la flotte athénienne, ayant reçu à Catane deux cent cinquante hommes de cavalerie et 300 talents d’argent, se mirent en mer avec toutes leurs forces, pour aller former le siège de Syracuse. Comme ils y arrivèrent de nuit, ils se saisirent du poste de l’Epipole, avant qu’on s’en aperçut dans la ville. Dès qu’on en eut la nouvelle, on courut à sa défense ; mais les Syracusains furent repoussés eux-mêmes dans leurs murailles, avec une perte de trois cents des leurs. [4] Les Athéniens qui avaient reçu trois cens chevaux de l’île d’Égine et deux cent cinquante de leurs alliés de Sicile, se trouvèrent en tout une cavalerie de huit cents hommes. Ils firent une enceinte autour de Labdale et entreprirent d’environner toute la ville d’une muraille ; ce qui jeta les citoyens dans une grande crainte. [5] C’est pourquoi ils firent une vigoureuse sortie pour interrompre la construction de cette muraille. Mais les Athéniens employant leur cavalerie, renversèrent un grand nombre des assiégés et firent bientôt rentrer le reste. Ils portèrent ensuite une grande partie de leurs troupes sur la hauteur qui domine sur le port et élevant un mur autour de l’endroit appelé Polycna ou Fanal, ils y enfermèrent aussi le temple de Jupiter ; de sorte qu’ils étaient en état de battre la ville par les deux cotés. [6] Les assiégés commençaient véritablement alors à se défier de leur fortune. Mais dès qu’ils eurent appris que Gylippe abordé à Himere y levait des soldats, leurs espérances se ranimèrent : [7] en effet, Gylippe, qui avait conduit quatre vaisseaux à Himère y avait jette l’ancre et avait engagé cette ville à prendre le parti de Syracuse. Là même il avait attiré des soldats de Géla, de Selinunte et de tous les bords du fleuve Sicanus : de sorte qu’il avait rassemblé trois mille hommes d’infanterie et deux cents chevaux, avec lesquels il se rendit par terre à Syracuse. 8 Peu de jours après, il conduisit toutes ses troupes contre les Athéniens. Le succès d’une bataille qui se donna à cette occasion, fut que le général Lamachus y perdit la vie, et qu’après bien du carnage de part et d’autre, la victoire demeura aux Athéniens. [2] On était à peine séparé, qu’il arriva de Corinthe treize vaisseaux : Gylippe en prit tous les soldats, qu’il joignit aux troupes de Syracuse et il alla assiéger les Athéniens dans l’Epipole, où ils s’étaient logés. Ceux-ci sortirent de leur poste pour repousser les ennemis et l’on en vint à un combat, où les Athéniens perdirent beaucoup des leurs et furent vaincus ; de sorte que la muraille qu’ils avaient, construite autour de l’Epipole fut abattue sans aucun obstacle. Chassés de ce poste, ils transportèrent toutes leurs forces d’un autre côté. [3] Cependant les Syracusains envoyèrent faire une nouvelle instance aux villes de Corinthe et de Lacédémone, pour leur demander encore du secours. La première de ces villes, conjointement avec les Béotiens et les Sicyoniens, leur envoya mille hommes et la seconde six cents. [4] D’un autre côté Gylippe parcourant toutes les villes de la Sicile, en attira plusieurs à l’alliance de Syracuse et ayant fait trois mille soldats et deux cents cavaliers, à Himere ou chez leurs voisins, il les amenait par terre ; lorsque les Athéniens, qui les attendaient sur leur passage, lui en tuèrent une moitié : l’autre, plus heureuse, arriva dans Syracuse. [5] Ces nouveaux secours firent naître aux Syracusains la pensée d’essayer aussi des combats de mer. Ils visitèrent ce qu’ils avaient de vaisseaux en bon état, ils radoubèrent ceux qui étaient hors de service et en ayant fait construire de nouveaux, ils firent l’essai des uns et des autres dans le petit port. [6] Alors le général Nicias écrivit à Athènes que Syracuse s’était acquis un grand nombre d’alliés et qu’ils avaient de quoi remplir une flotte dont ils s’étaient avisés de faire usage qu’ainsi il priait ses concitoyens de lui envoyer incessamment des fonds, des vaisseaux et même des commandants, qui lui aidassent à soutenir cette guerre ; parce qu’Alcibiade s’étant sauvé et Lamachus ayant été tué, il se trouvait avec une santé faible, chargé seul d’une entreprise confiée à trois personnes. [7] Les Athéniens firent donc partir vers le solstice d’Été, sous le commandement d’Eurymédon, vaisseaux qui portaient à Nicias cent quarante talents d’argent, en lui préparant pour le printemps de l’année suivante un secours encore plus considérable. C’est dans ce dessein qu’ils amassèrent de grosses sommes qu’ils firent chez tous leurs alliés de grandes levées de soldats. [8] Dans le Péloponnèse, les Lacédémoniens animés par Alcibiade, rompirent ouvertement la trêve qu’ils avaient faite avec Athènes et commencèrent une guerre qui dura 12 ans.

V. Olympiade. 91 an 4. 413 ans avant l’ère chrétienne.

9 L’ANNÉE suivante Cléocrite fut archonte d’Athènes et l’on fit à Rome, au lieu de consuls, quatre tribuns militaires A. Sempronius, M. Papirius, Q. Fabius et Sp. Nautius. [2] Alors les Lacédémoniens avec leurs alliés se jetèrent dans l’Attique, ayant à leur tête leur roi Agis et l’Athénien Alcibiade : s’étant saisis là du fort de Décélie, qu’ils fortifièrent encore, ils s’en firent comme une porte dans le pays ennemi ; et cette guerre même prit de là le nom de guerre Décelienne. D’autre part les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux autour du Péloponnèse sous le commandement de Chariclés et firent partir en même temps pour la Sicile quatre-vingts autres chargés de cinq mille hommes. [3] Les Syracusains, qui s’étaient préparés à un combat naval, leur opposèrent le même nombre de vaisseaux fournis d’un équipage convenable de soldats. Soixante vaisseaux de la flotte athénienne s’étant avancés, le combat devint sérieux : tout ce qu’il y avait d’Athéniens établis ou postés dans les environs, s’étaient rendus sur les bords de la mer ; les uns pour voir le combat et les autres pour recevoir ceux des leurs qui, en cas de mauvais succès, voudraient gagner le rivage. [4] Les généraux syracusains qui s’aperçurent de ce mouvement, envoyèrent aussitôt des soldats de la ville dans tous les postes des Athéniens qui étaient remplis d’argent et de toutes sortes de provisions, pour une guerre qui devait se faire par terre et par mer. Les Syracusains qui trouvèrent alors ces postes gardés par peu de gens, les enlevèrent sans beaucoup de peine, tuèrent un grand nombre de ceux qui accouraient du rivage à leur défense. [5] Les cris qui s’élevèrent autour de ces postes et dans le camp que les Athéniens avaient auprès de la ville, étant parvenus jusqu’aux vaisseaux, y jetèrent l’alarme, et ils cherchèrent à se sauver sous un fort qui leur restait. Les vaisseaux de Syracuse les poursuivirent sans ordre ; et les Athéniens repoussés par terre du pied de deux postes dont on venait de s’emparer, furent contraints de revenir au combat naval. [6] Mais profitant aussi de l’écart où les vaisseaux syracusains s’étaient mis un peu auparavant pour les poursuivre, ils les heurtèrent, joints ensemble comme ils l’étaient, avec tant de vigueur, qu’ils en coulèrent onze à fond l’un après l’autre et poussèrent le reste jusqu’au terrain de l’île. Le combat fini, les uns et les autres dressèrent un trophée. Les Athéniens pour la victoire gagnée sur mer et les Syracusains pour les avantages remportés sur terre.

10 VI. Après cet événement les Athéniens qui apprirent que Démosthène leur amenait une nouvelle flotte, qui devait arriver en peu de jours, résolurent de ne rien entreprendre jusqu’à ce temps-là. Les Syracusains au contraire, qui souhaitaient d’en venir à une bataille décisive avant l’arrivée de ce secours, harcelaient continuellement les vaisseaux ennemis. [2] Ariston, capitaine d’un vaisseau de Corinthe, leur conseilla de rendre les proues des leurs plus étroites et plus basses qu’elles n’étaient. Et cet avis qu’ils mirent en pratique, leur procura de grands avantages dans les combats, qu’ils eurent à donner dans la suite : [3] car les vaisseaux Athéniens, qui avaient des pointes fort élevées et très faibles, ne pouvaient rencontrer dans les vaisseaux ennemis que des parties éloignées de l’eau, auxquelles d’ailleurs elles ne causaient jamais beaucoup de dommage ; au lieu que dans l’abordage les vaisseaux de Syracuse étaient en état de porter des coups violents aux endroits les plus voisins de l’eau et de faire entre-ouvrir et couler à fond, du premier choc, les bâtiments de leurs adversaires. [4] Dans cette disposition des choses, les Syracusains insultaient continuellement sur mer et sur terre les retranchements de leurs ennemis, mais toujours en vain et ils ne pouvaient les tirer de l’inaction où les tenait leur attente. Enfin pourtant quelques-uns des capitaines de vaisseaux ne pouvant plus soutenir les railleries et les injures de leurs adversaires s’avancèrent sur eux et engagèrent un combat général dans le grand port. [5] Les Athéniens, dont les vaisseaux étaient bons voiliers, qui avaient une grande expérience de la mer et dont les officiers étaient extrêmement habiles, ne purent profiter d’aucun de ces avantages dans un lieu resserré. Les Syracusains qui les investirent, ne leur permettaient de reculer d’aucun côté. Ils les accablaient de traits de dessus leurs ponts et les obligeaient à coups de pierre de descendre des leurs. Accrochant ensuite les vaisseaux qui s’approchaient d’eux, ils se jetaient dedans et changeaient un combat naval en un combat d’infanterie. [6] Enfin, les Athéniens pressés de tous côtés, prirent la fuite. Les Syracusains qui les poursuivirent leur coulèrent encore à fonds sept vaisseaux et émirent plusieurs autres hors de service.

11 Les succès que Syracuse avait eus sur mer et sur terre, l’animaient d’une grande espérance, lorsque Eurymédon et Démosthène arrivèrent. Ils étaient partis d’Athènes avec une puissante flotte et ils l’avaient encore fortifiée, par des troupes qu’ils avaient prises à Thurium et à Messapie villes d’Italie, qui leur étaient alliées. [2] Ils amenaient trois cent dix vaisseaux partant cinq mille soldats, sans y comprendre l’équipage de service. Ils étaient suivis de plusieurs vaisseaux de charge, qui contenaient l’argent, les armes et un grand nombre de ma chines de guerre propres à un siège. À cette vue les Syracusains retombèrent dans leur première consternation pensant bien qu’il serait difficile de résister à tant de forces. [3] Démosthène ayant persuadé aux commandants ses collègues de se saisir de l’Epipole, sans laquelle on ne pouvait faire un mur de circonvallation autour de la ville, se mit à la tête de dix mille hommes armés de toutes pièces et de dix mille autres armés à la légère, avec lesquels il attaqua de nuit les Syracusains. Comme ceux-ci ne s’attendaient point à cette attaque, les Athéniens se rendirent maîtres de quelques logements, et pénétrant jusque dans l’Epipole, ils y renversèrent une partie du mur qui la défendait. [4] Les habitants y coururent aussitôt de tous côtés, et Hermocrate, le premier de leurs trois commandants, ayant mené avec lui des soldats d’élite, repoussa les Athéniens, qui se trouvant au milieu de la nuit dans un lieu qu’ils ne connaissaient pas, s’enfuyaient les uns d’un côté les autres de l’autre. [5] Les Syracusains soutenus de leurs alliés les poursuivirent. Ils tuèrent deux mille cinq cents hommes et en blessèrent autant, ce qui fit tomber entre leurs mains une grande provision d’armes. [6] Dès le lendemain de cet événement ils envoyèrent Sicanus, un autre de leurs commandants, avec douze vaisseaux pour annoncer cette victoire aux villes alliées et les inviter à achever leur délivrance par de nouveaux secours.

12 Les Athéniens dont les affaires allaient mal de tous côtés, se trouvaient campés dans un lieu humide et marécageux, circonstance qui commençait à mettre la perte parmi leurs soldats et qui leur fit tenir un conseil très grave sur leur situation. [2] Démosthène opina qu’il fallait s’en retourner incessamment à Athènes et qu’il serait bien plus avantageux d’aller défendre leur patrie attaquée par les Spartiates, que de demeurer en Sicile pour n’y rien faire : Nicias répliqua qu’il serait honteux d’abandonner le siège qu’ils avaient entrepris, surtout ayant sur leurs ennemis la supériorité des richesses, des vaisseaux et des troupes. Il ajouta que si ayant donné ainsi la paix à Syracuse sans le consentement du peuple, ils s’en retournaient dans leur pays, ils s’exposeraient eux-mêmes à un grand péril de la part de ceux qui sont toujours prêts à accuser les généraux. [3] Ceux qui assistaient à ce conseil se partagèrent également entre l’avis de Démosthène et celui de Nicias, de sorte que par cette incertitude on demeura dans l’inaction. [4] Il arriva cependant à Syracuse un renfort considérable d’alliés de Sicile, tant de Selinunte que de Gela, d’Himère et de Camarine ; ce qui augmenta beaucoup encore la confiance des assiégés et le découragement des assiégeants. D’un autre côté la maladie faisait de grands progrès ; plusieurs en moururent et tous se repentaient de n’avoir pas repris dans les premiers jours le chemin de leur patrie. [5] Ainsi, comme le murmure se répandait dans les troupes et que le plus grand nombre même se jetait dans les vaisseaux, Nicias se vit obligé d’accorder son suffrage pour le retour.

VII. Dès que l’ordre, en fut annoncé de la part des généraux, tous les soldats firent leur bagage ; les vaisseaux furent bientôt remplis et tournaient leur proue du côté de la mer. Les généraux firent publier que personne ne demeurât en arrière, parce qu’au dernier signal on laisserait les paresseux sur le rivage. [6] Il y eut une éclipse de lune pendant la nuit, qui précéda le jour marqué pour le départ. Là-dessus Nicias, superstitieux de son naturel et qui liait ce phénomène à la perte qui avait affligé son armée, jugea à propos de consulter ses devins. Ceux-ci répondirent qu’il convenait de suspendre le départ pour trois jours. Démosthène fut obligé de consentir à ce délai, pour ne point blesser la prévention publique.

13 Les Syracusains instruits par des transfuges de ce retardement et de sa cause, remplirent d’hommes armés toutes leurs galères, qui étaient au nombre de soixante et quatorze et les faisant soutenir par d’autres troupes posées sur le rivage, ils attaquèrent les ennemis par mer et par terre. [2] Les Athéniens, dont la flotte montait à quatre-vingt-six voiles, donnèrent l’aile droite à Eurymédon, qui se trouva opposé à Agatarchus et l’Athénien Euthydème, qui commandait l’aile gauche avait devant lui le Sicilien Sicanus. Le centre était occupé du côté des Athéniens, par Ménandre et du côté des Syracusains par Pithès de Corinthe. [3] Or, quoique chaque escadre des Athéniens fut plus étendue, comme étant composée d’un plus grand nombre de vaisseaux, cet avantage apparent fut la cause de leur défaite. Car Eurymédon ayant entrepris d’envelopper l’aile des ennemis qui lui était opposée, les Syracusains qui le virent hors de sa ligne et séparé du gros de sa flotte, le poussèrent dans le détroit ou port appelé Dascon, qui était gardé par les Syracusains. [4] Là contraint de heurter la terre et de sortir de son vaisseau, il reçut un coup mortel, dont il périt. Sept vaisseaux furent coulés à fond dans ce port. [5] Le combat naval se soutenait encore un peu plus loin. Mais lorsqu’on y apprit que le général athénien était tué et qu’on avait perdu sept vaisseaux, la partie de la flotte athénienne la plus proche de ce détroit et qui apprit la première cette nouvelle, commença à reculer ; et les vaisseaux syracusains encouragés par ce succès les poursuivant avec vigueur, toute la flore d’Athènes prit le parti de la fuite. [6] Mais comme on la poursuivit le long de ce bassin, dont les dehors étaient dangereux, plusieurs vaisseaux furent arrêtés contre les rochers ou s’enfoncèrent dans la vase. Le général Sicanus envoya sur eux un brûlot plein de sarment, de poix et de mèches, auxquelles on mit le feu et qui le communiquèrent à tous les vaisseaux ennemis, malheureusement tombés dans cet écueil. [7] Les Athéniens l’éteignaient avec toute la diligence dont ils étaient capables et n’avaient point d’autre ressource que de repousser, autant qu’ils pouvaient, ceux qui cherchaient à entretenir cet incendie. Les troupes qu’ils avaient laissées à terre avant le combat, se rassemblèrent aussi de leur côté sur le rivage, où quelques vaisseaux brûlants venaient aborder. Ils tâchaient aussi d’éteindre le feu et donnaient à leurs camarades tous les secours dont ils pouvaient s’aviser. [8] Les Syracusains qui voulurent les en empêcher s’en trouvèrent mal ; et ayant à faire à des hommes que le péril même encourageait, ils furent battus sur terre, pendant que leur flore victorieuse rentrait dans son port. Le combat naval coûta peu de soldats à Syracuse, au lieu que les Athéniens y perdirent au moins deux mille hommes et jusqu’à dix-huit vaisseaux.

14 Les Syracusains jugeant qu’il n’y avait plus rien à craindre pour la ville et qu’il ne leur manquait que d’envelopper l’armée ennemie et d’y faire autant de prisonniers, qu’elle comptait de soldats, fermèrent toute l’enceinte de leur port ou de leur rade, par une chaîne de barques. [2] Ils rassemblèrent à ce dessein tout ce qu’ils avaient de galères, de vaisseaux marchands et de vaisseaux de charge et les liant les uns aux autres par des chaînes de fer, ils les assujettirent encore par des planches qu’ils clouèrent sur les bords de l’un à l’autre et qui leur servaient de pont. Ils eurent achevé tout cet ouvrage en trois jours de temps. [3] Les Athéniens voyant qu’on leur ôtait toute ressource de salut, convinrent entre eux de remplir leurs vaisseaux d’hommes et de repartir dans les uns et dans les autres ce qu’ils avaient de meilleurs soldats, afin d’épouvanter les ennemis par le nombre et surtout par la disposition où ils verraient une multitude de braves gens réduits au désespoir. [4] Ils suivirent ce projet et ayant fait monter avec ordre et avec choix dans les cent quinze vaisseaux qui leur restaient, ce qu’il fallait de troupe pour les armer et pour les défendre, ils postèrent tout le reste de leurs gens sur le rivage. Les Syracusains de leur côté, placèrent leur armée de terre devant leurs murailles et mirent en armes leurs soixante et quatorze galères. Elles étaient suivies de barques plus petites, où l’on avait placé les jeunes gens de famille libre sortis de l’enfance et qui devaient combattre sous les yeux de leurs pères. [5] Les murs qui environnaient le port et tous les lieux un peu élevés paraissaient garnis de spectateurs. Les femmes, les jeunes filles, les enfants et tous ceux qui n’étaient pas en état de porter les armes, s’intéressaient personnellement au succès de cette journée et l’agitation de leur esprit égalait le travail des combattants.

15 Alors Nicias qui commandait les troupes de terre, jetant les yeux sur la flotte, sentit toute l’importance et tout le péril d’une semblable conjoncture. C’est pourquoi quittant son poste et se lançant dans la première barque qu’il rencontra, il se fit conduire autour de tous les vaisseaux. Il appelait chacun des capitaines par son nom, et lui tendant les bras, il l’invitait à se signaler par dessus les autres et à ne pas laisser perdre la dernière ressource, que la fortune offrait à sa patrie. Il lui représentait que le salut de ses concitoyens et le sien propre dépendait du courage qu’il ferait voir en cette occasion. [2] Il faisait souvenir les pères, des enfants qu’ils avaient laissés à Athènes. Il invitait ceux qui descendaient de parents illustres à ne pas déchoir de la réputation de leurs aïeux. Il exhortait ceux qui avaient reçu des honneurs publics à montrer qu’ils en étaient dignes. Il les conjurait tous de ne pas livrer à Syracuse la gloire immense que leurs ancêtres s’étaient acquise à Salamine et de ne pas changer en des fers honteux tant de trophées. [3] Après ces discours, Nicias revint à fa fonction sur le rivage et l’on entendit sur la flotte le chant ou le cri qui servait de signal. Elle se porta tout d’un coup vers la chaîne de barques et elle entreprit de la rompre avant que les ennemis y fussent arrivés pour la défendre. Mais ceux-ci se mirent bientôt en mouvement et faisant glisser leurs vaisseaux entre ceux d’Athènes, ils les séparèrent les uns des autres et les obligèrent d’abandonner leur ouvrage pour en venir à un combat. [4] Cependant comme les vaisseaux athéniens étaient poussés les uns sur le rivage, les autres vers le milieu du bassin et d’autres contre les murs de la ville, il ne s’agissait plus de rompre la chaîne ; et il se donnait dans toute l’étendue du port plusieurs petits combats séparés. [5] Les deux partis étaient également animés et avaient le même intérêt à la victoire. Les Athéniens comptaient même sur l’avantage du nombre ; et d’ailleurs se voyant arrivés à la décision finale de leur salut ou de leur perte, le péril ne les effrayait pas et la vie n’était rien pour eux. Les Syracusains qui avaient pour témoins leurs pères, leurs femmes et leurs enfants, entraient en émulation les uns à l’égard des autres et chacun d’eux voulait que la victoire lui fut due plus qu’à tout autre.

16 Dans cette ardeur, plusieurs s’apercevant que leurs vaisseaux prenait eau par le choc du vaisseau ennemi, sautaient dans celui-ci et continuaient de combattre comme dans le leur propre. D’autres, avec des crocs, tiraient à eux le vaisseau opposé et forçaient ceux qui étaient dessus de venir se battre corps à corps. [2] D’autres enfin, se jetant plusieurs ensemble dans le vaisseau attaqué, y tuaient jusqu’au dernier de ceux qui l’occupaient et le défendaient ensuite comme étant devenu le leur. On entendait partout un bruit affreux d’ais qui se heurtaient et qui se brisaient et des cris d’hommes qui tuaient ou qui étaient tués ; [3] mais surtout de ceux qui se trouvant dans un vaisseau heurté de plusieurs côtés à la fois, périssaient tous ensemble par l’ouverture totale de leur bâtiment. On n’épargnait pas ceux mêmes, qui après cet accident, se sauvaient à la nage. On leur portait encore des coups de lance, où ils servaient de but à des traits qu’on leur tirait. [4] Les chefs qui voyaient toutes les lignes rompues et toute leur flotte séparée n’avaient plus d’ordre à donner. Les mêmes signaux ne pouvaient plus suffire à un si grand nombre de vaisseaux épars et qui se trouvaient dans des circonstances toutes différentes les uns des autres ; un seul vaisseau entouré souvent de plusieurs qui l’attaquaient tous ensemble n’aurait pu même apercevoir ces signaux ; et la seule multitude des traits qui couvraient l’air, les aurait cachés à tout le monde. [5] En un mot, le choc des vaisseaux, le seul bruit des armes et surtout les cris de ceux qui exhortaient leurs camarades de dessus le rivage, faisaient qu’on ne pouvait plus rien entendre. [6] En effet, tous les bords du bassin, qui formait le port, étaient tellement couverts ou d’Athéniens, en certains endroits, ou de Syracusains en d’autres, et les vaisseaux côtoyaient la terre de si près, que les soldats du rivage se trouvaient souvent à portée de soutenir ceux des vaisseaux. [7] Pour les spectateurs qui bordaient le haut des murailles de la ville, ou qui s’étaient placés sur des lieux plus élevés, ils ne pouvaient faire autre chose que de chanter des hymnes de réjouissance, quand les leurs avaient l’avantage ou de pousser des cris lamentables et d’implorer l’assistance du ciel, quand ils les voyaient succomber. Car si quelquefois il arrivait que les vaisseaux de Syracuse heurtassent contre le pied des murailles, les vieillards, les femmes, les sœurs, avaient sous leurs yeux leurs fils, leurs maris, leurs frères expirants, sans pouvoir les secourir.

17 Après tant d’efforts et tant de pertes, la bataille n’était pas encore finie. Car les vaincus n’osaient plus aborder sur le rivage. Les Athéniens demandaient à ceux des leurs qui y cherchaient leur salut, s’ils croyaient aborder au port d’Athènes et les soldats de Syracuse disaient à ceux qui venaient se réfugier à terre, que puisqu’ils avaient voulu prendre leur place dans les vaisseaux où ils souhaitaient eux-mêmes de monter, c’était à ceux qui leur avaient enlevé cet honneur, à ne pas abandonner le salut de la patrie, dont ils s’étaient chargés. Ils ajoutaient ensuite qu’on n’avait pas ôté aux ennemis, par la chaîne qu’ils avaient faite, la ressource de la fuite, pour la leur laisser à eux-mêmes sur leurs propres rivages et que tous les hommes étant destinés à la mort, ils manquaient honteusement, et à la vue de tous leurs concitoyens, la plus belle qui püt jamais se présenter à eux. [2] Ces reproches obligèrent ceux qui se croyaient sauvés à remonter dans leurs vaisseaux tous brisés qu’ils étaient, et couverts eux-mêmes de blessures. [3] Enfin, les Athéniens les plus proches des murailles plièrent les premiers et leur découragement s’étant communiqué de proche en proche, toute leur flotte céda enfin et revira de bord. [4] Les Syracusains jetant de grands cris de dessus leurs vaisseaux, poussèrent avec violence leurs adversaires contre terre : les soldats athéniens, qui n’avaient pas péri en mer, s’élançaient de leurs vaisseaux brisés sur la rive la plus prochaine pour se joindre à leur camp. [5] Et toute la surface du bassin du port était couverte de planches rompues et de lances ou de flèches qui flottaient sur l’eau. La perte d’Athènes monta à soixante vaisseaux mis en pièces ; et Syracuse en eut huit coulés à fond, et seize considérablement endommagés. Les Syracusains en amenèrent au bord le plus qu’il leur fut possible pour les réparer ; et cependant ils rendirent par un décret public les honneurs funèbres à ceux des citoyens ou des alliés qui étaient morts dans le combat.

18 VIII. MAIS ceux des Athéniens qui purent arriver dans la tente de leurs généraux, les prièrent de songer, non à leurs vaisseaux, mais à leurs soldats et à eux-mêmes. Démosthène répondit qu’il fallait donc remonter incessamment sur les bâtiments qui leur restaient et aller rompre la barrière qui subsistait toujours. Il ajouta que la chose devenait faisable, en profitant de la distraction de leurs ennemis, qui dans la situation présente ne s’attendaient à rien de pareil. [2] Nicias ne fut pas de cet avis et il jugea que renonçant à la marine, il fallait se réfugier par terre dans les Villes de la Sicile qui leur étaient alliées. Tout le conseil passa à cette opinion. Ainsi on brûla le peu de vaisseaux qu’on avait encore et l’on se prépara au départ. On se douta bien à Syracuse que les Athéniens pendraient le temps de la nuit pour décamper. [3] C’est pourquoi le commandant Hermocrate conseilla aux Syracusains de tenir leurs troupes sur pied dès la nuit prochaine et de fermer exactement tous les passages. [4] Mais les autres chefs s’opposèrent à cette proposition, en représentant que la plupart de leurs soldats étaient blessés et qu’ils étaient tous accablés de fatigue, au point de ne pouvoir rien exiger d’eux. Là-dessus Hermocrate s’avisa d’envoyer quelques cavaliers autour du camp des Athéniens, pour leur dire, par-dessus les retranchements, que les Syracusains s’étaient saisis de tous les postes avantageux qui dominaient sur les chemins et sur les passages. [5] Les cavaliers qui exécutèrent cet ordre en pleine nuit, donnèrent lieu aux Athéniens de croire que c’étaient les Léontins leurs alliés qui leur faisaient porter cet avis à bonne intention : de sorte qu’ils furent étrangement consternés et suspendirent leur départ qui n’aurait trouvé alors aucun obstacle. [6] Mais le lendemain les Syracusains allèrent dès la pointe du jour se poster sur ces mêmes routes, dont ils fermèrent toutes les issues. Les généraux athéniens partagèrent leurs troupes en deux files, au milieu desquelles ils mirent leur bagage et leurs malades : leurs soldats étaient, les uns à la tête, et les autres à la queue de cette marche ; les premiers sous le commandement de Démosthène, et les seconds, sous celui de Nicias. Dans cet arrangement, ils prirent le chemin de Catane.

19 De leur côté les Syracusains tirèrent de cinquante de leurs vaisseaux, qu’ils amenèrent au pied des murs de leur ville, tous les soldats qui les montaient, et les armant comme les troupes de terre, ils se mirent avec toutes ces forces, à la suite des Athéniens. Ils les atteignirent aisément et suspendirent bientôt leur retraite. [2] Ils employèrent néanmoins trois jours, non à les poursuivre seulement, mais à les envelopper de toutes parts : de sorte qu’ils les détournèrent d’abord du chemin de Catane, qui était leur objet et les obligeant de revenir dans les champs d’Elore, ils les enfermèrent entre eux et le fleuve Asinare. Là ils leur tuèrent dix-huit mille hommes et en prirent sept mille vivants, du nombre desquels furent les deux généraux Démosthène et Nicias. Ils abandonnèrent le reste à la discrétion de leurs soldats, [3] auxquels les Athéniens furent obligés de livrer leurs armes et leurs personnes mêmes pour sauver leur vie. D’abord après cette victoire, les Syracusains dressèrent sur le lieu même deux trophées, à chacun desquels ils attachèrent les armes des deux généraux pris vivants et s’en revinrent à la ville [4] où ils firent aux dieux un sacrifice au nom de tout le peuple. Le lendemain on convoqua l’assemblée générale pour savoir ce que l’on ferait des prisonniers de guerre. Dioclès, le plus accrédité de leurs orateurs, proposa de faire mourir ignominieusement les deux commandants athéniens et d’envoyer actuellement aux Carrières tout ce qui venait de l’Attique même en leur donnant une mesure de blé par tête pour leur nourriture : et qu’à l’égard des troupes alliées, on les vendrait à l’encan. [5] Quand on eut lu cet avis, Hermocrate s’avança dans l’assemblée et entreprit de lui persuader, qu’un usage modéré de la victoire était bien plus glorieux que la victoire même. [6] Le peuple fit un grand murmure à cette proposition et la rejetait au loin lorsqu’un particulier, nommé Nicolaus, qui avait perdu deux fils dans cette guerre monta sur la tribune, soutenu par deux domestiques, à cause de son grand âge. Le peuple se tut dès qu’il le vit et se flattant qu’il allait parler contre les captifs, il lui prêta un grand silence. Le vieillard commença ainsi son discours.

20 IX. CITOYENS de Syracuse : Je suis moi-même un des plus grands exemples des calamités de la guerre. J’étais père de deux fils, que j’ai exposés tous deux aux plus grands périls pour le salut de la patrie et j’ai bientôt reçu la nouvelle qu’ils ont tous deux été tués. [2] N’ayant plus de société dans la vie et ne cherchant plus que la mort, je les félicite l’un et l’autre, et je ne trouve à plaindre que moi. [3] Ils ont immolé à leur devoir une vie qu’ils auraient perdue tôt du tard et leur gloire devient immortelle ; mais pour moi qui demeure privé des soutiens de ma vieillesse, je souffre la double privation, et de leur compagnie, et de leur secours : [4] la vertu même, dont ils ont donné une preuve si évidente, me rend leur perte plus sensible. J’ai sans doute une grand sujet de haïr les Athéniens qui m’ont réduit à être soutenu par des serviteurs, au lieu de l’être par mes enfants : [5] si donc, il ne s’agissait aujourd’hui que de ce qui concerne cette nation téméraire, les maux de ma patrie et les miens propres, dont elle est la cause, m’aigriraient vivement contre elle. Mais comme l’affaire présente nous offre la question plus générale de la compassion due aux malheureux, et l’objet plus étendu de la réputation de Syracuse dans le monde entier, je dirai librement ce que je pense au sujet de vos captifs.

21 Le peuple d’Athènes vient de recevoir, et de la part des dieux, et par nos mains mêmes, le châtiment exemplaire de la guerre insensée qu’il est venu nous apporter. [2] Il est avantageux pour l’instruction du genre humain, que ceux qui se laissent conduire par l’injustice, soient conduits par l’injustice à l’infortune. [3] Qui aurait jamais pu croire que les Athéniens, qui avaient tiré du trésor de Délos dix mille talents, équipé une flotte de deux cents voiles et levé une armée de plus de quarante mille hommes, fussent arrivés par de si grands préparatifs à une déroute telle que n’ayant plus ni vaisseaux, ni soldats, il ne leur reste pas même un courrier, par lequel ils puissent faire porter à leurs compatriotes la nouvelle de leur ruine. [4] Vous donc, ô Syracusains, qui voyez les orgueilleux haïs des dieux et des hommes, respectez la fortune et la providence qui la gouverne et n’oubliez en aucune de vos actions que vous n’êtes que des hommes. Quel honneur retirerez vous de tuer des ennemis étendus par terre et quelle gloire peut accompagner la pure vengeance ? Celui dont la cruauté demeure implacable à l’aspect du dernier malheur de son adversaire, insulte à l’état de faiblesse où tous les hommes peuvent tomber. [5] Car enfin, il n’est aucune prudence humaine qui puisse parer tous les coups de la fortune, qui semble quelquefois se plaire à changer tout d’un coup les délices de la prospérité en la misère la plus accablante. Quelqu’un dira peut-être : ils ont à notre égard un tort visible et nous avons droit de les en punir. [6] Mais n’avez vous pas déjà châtié la nation entière ; et ces captifs mêmes ne vous ont-ils pas fait satisfaction en livrant leurs personnes avec leurs armes, et n’ayant recours qu’à votre miséricorde. Ne leur donnez pas un démenti sur la bonne opinion qu’ils ont eue de vous. [7] Ceux qui ont poussé jusqu’au bout leur attaque injuste sont morts dans le combat ; mais ces derniers, de vos ennemi qu’ils étaient, sont devenus vos suppliants. Quiconque rend les armes à son vainqueur, ne le fait que dans l’espérance de sauver sa vie. Si donc il y trouve sa perte, il est malheureux ; mais celui qui la lui fait trouver est un barbare. [8] Or, Messieurs, ceux qui aspirent à gouverner d’autres hommes, ne doivent pas tant se livrer à l’esprit de la guerre, qu’ils ne songent encore davantage à se donner des principes d’équité et d’humanité 22 car leurs sujets mêmes qui leur obéissent par crainte, prennent quelquefois le moment favorable pour se venger de leurs emportements et de leurs violences. Au lieu que les souverains qui se font aimer affermissent et étendent de plus en plus leur domination. [2] Qu’est-ce qui a fait tomber l’empire des Mèdes ? C’est la cruauté des rois envers leurs sujets : la défection des Perses entraîna même celle de bien d’autres peuples. Comment est-ce que Cyrus, de particulier qu’il était, devint maître de toute l’Asie ? C’est par la douceur dont il usait envers tous ceux qu’il avait soumis. Non seulement il ne maltraita point Crésus, roi de Lydie, mais il l’accabla de bienfaits. Il en usa de même à l’égard de tous les rois et de toutes les nations dont il s’était rendu le maître. [3] Aussi la réputation de sa clémence s’étant répandue par toute la terre, les peuples de l’Asie se prévenaient les uns les autres pour entrer dans son alliance. [4] Mais pourquoi vais-je chercher des exemples dans des temps et dans des lieux éloignés de nous. Dans notre ville même Gélon, de simple citoyen qu’il était, devint le chef et le commandant de toute la Sicile, par le concours de tous les peuples, qui vinrent se soumettre volontairement à sa conduite. Sa bonté qui s’exerçait particulièrement à l’égard des malheureux, semblait appeler tous les hommes auprès de lui. [5] Ainsi, nous qui avons succédé à son autorité dans cette île, ne dégénérons pas de la vertu qu’on a louée dans nos ancêtres. Ne nous montrons pas farouches et implacables à l’égard de ceux que le fort de la guerre a fait tomber entre nos mains et ne donnons pas lieu à l’envie de publier que nous sommes indignes des faveurs de la fortune. Heureux ceux qui se conduisent de telle sorte, qu’on se réjouisse de leurs succès et qu’on s’attriste de leurs peines. [6] Les avantages de la guerre ne sont dus ordinairement qu’au hasard des circonstances. Mais la modération dans la victoire est un indice non équivoque du mérite personnel des vainqueurs. N’enviez donc point à votre nation la gloire de faire dire à toute la terre qu’elle s’est rendue supérieure aux Athéniens, non seulement par la valeur, mais encore par la clémence. [7] On verra que ceux qui se vantaient de surpasser tous les autres hommes en humanité auront éprouvé de notre part les effets de cette vertu dans leur propre besoin. Et ce peuple qui se glorifiait d’avoir dressé le premier un autel à la miséricorde dans sa ville, se souviendra d’avoir trouvé lui-même un pareil asile dans la nôtre. [8] L’injustice de leur attaque devenant par là plus odieuse, on applaudira encore davantage à notre victoire. Les Athéniens, dira-t’on, qui sont venus faire la guerre à des hommes prêts à pardonner à leurs ennemis, n’avaient-ils pas bien mérité leur propre défaite ? Ils porteront en secret le même jugement contre eux-mêmes et souscrivant au fond de leur âme à leur propre condamnation, ils sentiront toute l’équité de leur châtiment.

23 Il est beau, Messieurs, de donner les premiers l’exemple de la compassion et de terminer la guerre en faisant du bien aux vaincus. Car enfin, la bienveillance envers les amis doit être immortelle ; mais la discorde entre les nations ne doit pas toujours durer. Par cette maxime vous augmenterez le nombre de vos alliés et vous diminuerez celui de vos ennemis. [2] Il n’est ni raisonnable ni avantageux de faire passer les inimitiés d’âge en âge. Il arrive souvent que ceux qui étaient les plus forts au commencement, deviennent ensuite les plus faibles. [3] Et la guerre présente sans aller plus loin, en est une preuve. Ces mêmes hommes qui avaient fait autour de votre ville une enceinte formidable, attendent actuellement leur arrêt dans vos fers. Il est donc important de nous assurer la compassion des autres hommes, pour le cas où nous éprouverions nous-mêmes quelque disgrâce de la fortune. La vie présente fournit assez d’événements qu’on n’aurait jamais prévus ; des séditions populaires, des courses de pirates, des guerres enfin, que toute la prudence humaine ne saurait parer. [4] En un mot, si nous manquons cette occasion d’exercer la clémence envers les vaincus, nous allons établir pour toujours une loi cruelle contre nous-mêmes. Il ne faut pas espérer de la part des autres des égards auxquels on aura manqué soi-même. L’inhumanité ne doit pas s’attendre à la miséricorde. Nous implorerons en vain dans les infortunes où nous pourrons nous trouver, les lois et les mœurs de la Grèce si dans la circonstance présente nous immolons nous mêmes un si grand nombre de Grecs. [5] Ils n’ont point été jusqu’à présent inexorables pour ceux qui leur ont rendu les armes et qui leur ont livré leur vie. Ils ont tous préféré la miséricorde à l’inhumanité et l’accueil favorable à l’arrogance : 24 c’est par la même noblesse de sentiments qu’ils résistent à ceux qui les attaquent et qu’ils cèdent à ceux qui les implorent, qu’ils s’animent contre l’orgueil des uns et qu’ils se laissent toucher par l’humiliation des autres. C’est un étrange changement que celui d’un homme, qui de notre agresseur devient notre suppliant et qui nous soumet sa destinée ; [2] et je ne m’étonne pas que des hommes qui ont quelque idée de la condition humaine se laissent vaincre par la pitié. Dans la guerre du Péloponnèse, encore récente, les Athéniens ont bien voulu recevoir la rançon des Spartiates qu’ils avaient pris et qu’ils tenaient enfermes dans l’île de Sphacterie ; [3] et les Spartiates à leur tour en ont agi de même à l’égard des Athéniens et de leurs alliés, lorsqu’ils les détenaient dans leurs chaînes. Les uns et les autres ont suivi en ce point la loi naturelle qui veut que l’inimitié ne subsiste que jusqu’à la victoire et que le châtiment se borne à réduire les vaincus sous son pouvoir. [4] Celui qui le porte plus loin et qui immole le captif qui a recours à la clémence, ne punit pas son ennemi, mais il insulte la nature humaine. [5] Quiconque aura quelque connaissance des maximes des sages, lui dira : ô homme ne présumez pas de vous-même et connaissez votre condition : sachez que le sort dispose de tout. Pourquoi les premiers Grecs nos ancêtres ont ils voulu qu’on ne dressât point les trophées en pierre et qu’on n’employât à cet usage que les premiers arbres qu’on rencontrerait. [6] C’est afin que ces trophées ne pouvant subsister que peu de jours, le temps abolit bientôt ces monuments d’une haine réciproque. Et si vous avez dessein de la rendre durable, vous comptez trop sur l’avenir. Un revers qui vous attend abaissera bientôt votre orgueil ;

25 au lieu qu’en terminant vous-mêmes la guerre et traitant favorablement les vaincus, vous acquerrez l’amitié d’un peuple dont vous pourrez avoir besoin. Car enfin, ne pensez pas que la puissance d’Athènes soit détruite par le mauvais succès de son entreprise sur la Sicile. Leur République est encore maîtresse de toutes les îles de la Grèce et elle est toujours à la tête de tous les Grecs établis sur les côtes de l’Europe et de l’Asie. [2] Il n’y a pas bien des années qu’ayant perdu en Égypte trois cens vaisseaux, avec tous les hommes qui les montaient, elle contraignit le roi de Perse, qui semblait avoir pris le dessus en ce pays là, à un traité peu honorable pour lui. Et si nous remontons à Xerxès, qui avait déjà fait raser les murailles et toutes les maisons d’Athènes, nous nous souviendrons que les Athéniens le vainquirent bientôt après. Et que c’est même par cette victoire qu’ils acquirent la supériorité qu’ils ont aujourd’hui sur toute la Grèce. [3] Il semble en effet que cette ville prenne de nouveaux accroissements par ses défaites. La raison en est que dans les situations les plus malheureuses, elle ne suit jamais de lâches conseils. Il est donc important pour nous de nous assurer leur alliance pour l’avenir, en épargnant ceux des leurs qui sont tombés entre nos mains ; [4] au lieu de nous faire de cette république, une ennemie irréconciliable, pour donner à notre colère présente une satisfaction passagère, honteuse et sans aucun fruit. Notre générosité nous attirera la reconnaissance des captifs et l’estime de tous les hommes. 26 Quelques-uns des Grecs, me dira-t’on, ont bien fait mourir leurs prisonniers de guerre. Si par là ils se sont attiré l’approbation publique je consens que vous les imitiez : mais si nous avons été nous-mêmes les premiers à les condamner, est-ce là l’exemple que vous voulez suivre ? [2] Jusqu’à ce que nous ayons trompé la confiance de ceux qui se sont livrés entre nos mains, tout le monde donnera le tort aux Athéniens dans cette guerre ; au lieu que si l’on apprend que nous ayons exercé contre les vaincus quelque rigueur contraire au droit des gens, c’est sur nous, au contraire, que tombera la condamnation publique. S’il y a quelque ville du monde dont il faille respecter le nom, c’est sans contredit la ville d’Athènes ; et elle mérite de la reconnaissance pour les biens qu’elle a communiqués aux autres nations. [3] Ce sont les Athéniens qui ont fait passer dans toute la Grèce les lois et les mœurs civiles qu’ils avaient reçues immédiatement des dieux. C’est leur exemple qui a tiré les hommes de la vie sauvage et féroce qu’ils menaient auparavant et qui a introduit parmi eux l’humanité et la justice. Ils sont les premiers qui ont donné asile ceux qui fuyaient l’épée de leurs ennemis : et il serait contre l’équité naturelle de les priver eux-mêmes du droit des suppliants, dont on leur doit l’institution dans les villes grecques. Ces obligations nous regardent tous : Quelques-uns d’entre vous, Messieurs, leur en ont de particulières : ce sont ceux qui ont acquis à Athènes de l’éloquence et des connaissances.

27 Quels égards ne doivent-ils point à une ville qui s’est rendue l’école publique de tous les peuples. Les initiés qui m’entendent égorgeront-ils ceux dont-ils ont reçu l’initiation. Rendez-leur grâce dans cette occasion, des avantages que vous avez trouvez parmi eux et ne vous en interdisez pas l’espérance pour l’avenir. [2] Quel lieu serait favorable à l’instruction des étrangers, si Athènes ne subsistait plus. Ils ont racheté d’avance par un grand nombre de bienfaits, la faute grave, mais unique qu’ils viennent de commettre contre nous. Mais ce n’est pas seulement en général, que nos captifs me paraissent dignes de pardon ; nous trouverons encore des motifs de miséricorde en les considérant en particulier. Les alliés, par exemple, que nous voyons parmi eux ont été forcés par une autorité supérieure, à prendre les armes. [3] C’est pourquoi il faudrait d’abord distinguer dans la vengeance que nous voulons tirer, ceux qui nous ont offensés volontairement de ceux qui ne l’ont fait que par contrainte. Que dirai-je de Nicias, qui ayant défendu dès les commencements nos intérêts s’est toujours opposé seul à l’entreprise d’Athènes contre Syracuse et qui ayant toujours accueilli favorablement nos citoyens, s’est déclaré jusqu’au bout notre ami et notre hôte ? [4] Qu’avons nous à punir dans Nicias qui a toujours parlé en notre faveur dans Athènes et qui n’a enfin servi contre nous, que par soumission aux ordres formels de sa République. Alcibiade lui-même, auteur de la guerre, et qui a conduit ici l’armée athénienne, Alcibiade qui fuit également la colère des Athéniens et la nôtre ; cet homme que la voix publique nommait le plus galant homme de la Grèce, devrait trouver ici son salut avec tous les autres. [5] J’avoue que je ne puis contempler sa situation présente sans être ému de compassion. Cet homme le plus célèbre de son siècle, par la douceur et l’élégance de ses mœurs, reçu partout avec autant de considération que de joie, [6] souffre aujourd’hui dans l’abaissement et dans l’indigence une espèce de captivité ; de sorte qu’il semble que la fortune ait voulu donner en sa personne un exemple de ses plus grands revers. C’est donc à nous à recevoir ses faveurs avec une modération convenable et à ne point agir comme des Barbares avec des hommes de la même nation que nous. Nicolaus termina ici son discours et laissa tous ses auditeurs dans une disposition favorable à leurs prisonniers.

28  Nicolaus termina ici son discours et laissa tous ses auditeurs dans une disposition favorable à leurs prisonniers.

X MAIS Gylippe de Lacédémone, qui conservait une haine implacable contre les Athéniens, monta dans la tribune et commença ainsi sa harangue. [2] Je m’étonne beaucoup, citoyens de Syracuse, que des paroles vous fassent oublier en un moment les maux terribles dont vous sortez. Et au fond si le sort de votre ville, à peine échappée à sa destruction totale, vous laisse tranquilles, un Spartiate, dont la patrie n’avait point d’intérêt à ce danger, a tort de s’en émouvoir. [3] Ainsi, Messieurs, je devrais préparer, par des excuses, la liberté que je vais prendre de vous déclarer ma pensée ; mais Lacédémonien que je suis, je prétends conserver le caractère de ma nation. Je m’étonne d’abord que Nicolaus parle en faveur des Athéniens, qui ont rendu sa vieillesse malheureuse. Il se présente dans l’assemblée en habit de deuil et en larmes, et il implore votre compassion pour les meurtriers de ses enfants. [4] Il est sans doute extraordinaire de voir un homme, qui se mettant au dessus de la mort de ses proches, vient demander la vie pour ceux qui la leur ont ôtée. Combien d’entre vous, continua l’orateur, ont aussi perdu leurs enfants dans cette guerre. Cette interrogation excita bien des gémissements dans l’assemblée. [5] J’en vois plusieurs, dit Gylippe, qui déclarent leur infortune. Combien d’autres, poursuivit-il, ont perdu leurs frères, leurs parents, leurs amis ? Le murmure fut encore plus étendu. [6] Vous voyez, continua-t-il, en combien de vos familles les Athéniens ont jeté la désolation, sans avoir à se plaindre d’aucun tort de votre part. Peut-on vous empêcher de les haïr, autant que vous aimiez vos proches ? 29 Est-il juste, Syracusains, d’exiger de vous qu’acceptant de bonne grâce des pertes si sensibles, vous ne tiriez aucune satisfaction de ceux qui en sont les auteurs et que vous bornant à louer ceux qui se sont immolés au salut de la patrie, vous ayez moins de zèle pour leur vengeance, que pour le salut de leurs ennemis ? [2] Vous avez ordonné qu’on leur fit des funérailles publiques : en est-il de plus convenables que d’immoler ceux qui leur ont ôté la vie ? Faites mieux : recevez-les au nombre de vos citoyens et qu’ils soient eux-mêmes des trophées vivants à la gloire de ceux qu’ils ont tués. [3] Direz-vous qu’ils ont renoncé au nom d’ennemis et se sont rendus suppliants : mais par où ce titre peut-il les favoriser ? ceux qui en ont institué le privilège en faveur des infortunés, sont les mêmes qui ont ordonné la punition des criminels. [4] Dans lequel des deux cas mettrons-nous les Athéniens en cette occasion ? Quelle infortune les a forcés à venir attaquer les Syracusains, qui ne leur avaient fait aucun mal ? Pourquoi violant une paix, dont tout le monde était content, ont-ils tenté de renverser votre ville de fond en comble ? [5] Puisqu’ils ont commencé la guerre sans aucune raison, c’était à eux à prendre leurs mesures pour la bien conduire et c’est à eux à en subir l’événement. Ils auraient été les maîtres d’exercer sur vous leur cruauté, s’ils avaient été vainqueurs ; il ne leur convient pas d’attester les privilèges des suppliants, puisqu’ils font vaincus. [6] S’ils sont tombés dans le malheur, qu’ils s’en prennent à leur méchanceté et à leur avarice et non à la fortune. Ce n’est point là, encore une fois, le cas des suppliants, qui ne comprend que ceux qui sont tombés dans le malheur par le sort et non par le crime. [7] Or quel reproche n’a-t-on pas à faire ici aux Athéniens et quelle ressource de miséricorde se sont-ils laissée ? 30 Quelle injustice dans le projet, quelle méchanceté dans l’entreprise ! Il n’appartient qu’à la cupidité la plus outrée de n’être pas contents des richesses considérables dont elle jouit et d’aller chercher au loin des possessions, qui même ne lui conviennent pas. En effet, quel trait de folie a porté les Athéniens, les plus riches et les plus heureux de tous les Grecs, à venir comme des hommes las de leur propre félicité, à travers un si grand espace de mers, dans la Sicile, pour en partager les terres entre eux, et en rendre les habitants esclaves ? [2] Il est contre le droit des gens de faire la guerre à un peuple dont on n’a reçu aucune offense ; et les Athéniens, vos amis de tous les temps, se sont présentés tout d’un coup, et contre toute attente, devant Syracuse pour en former le siège. [3] C’est la marque d’un orgueil insensé de disposer de la fortune d’un peuple qu’on n’a pas vaincu encore, et de régler d’avance le châtiment d’une défense trop opiniâtre. Les Athéniens n’ont pas manqué ce trait de folie. Avant que de partir, ils ont formé le décret public de réduire à l’esclavage les citoyens de Syracuse et de Sélinonte, en se contentant d’imposer un tribut sur tout le telle de la Sicile. Qui voudra donc avoir pitié de ces hommes, dans lesquels on ne voit que cupidité, que perfidie et que présomption ? Et ce n’est pas ici la première preuve de méchanceté qu’ils aient donnée. [4] Comment ont-ils traité ceux de Mitylene, ce peuple qui n’avait formé aucune entreprise injuste et qui ne cherchait qu’a maintenir sa liberté ? Ils ordonnèrent par délibération publique, de le faire égorger tout entier : [5] exemple affreux de cruauté et de barbarie contre des Grecs et des alliés, qui leurs avaient rendu service plus d’une fois. Qu’ils ne se plaignent donc pas, s’ils éprouvent aujourd’hui le sort qu’ils ont fait subir à d’autres. Tout homme doit se soumettre au traitement dont sa propre conduite en de pareilles circonstances a fait une loi contre lui. [6] Mais que dis-je ; quand ils subjuguèrent l’île de Mélos, ils égorgèrent non seulement toute la jeunesse de cette île, mais encore toute celle des Scioniens alliés de ces insulaires de sorte que la fureur athénienne fit périr deux peuples entiers si universellement, qu’il n’y resta personne pour ensevelir les morts. [7] Ce ne sont pas des Scythes qui nous ont fourni ces traits affreux d’inhumanité. C’est ce peuple qu’on nous donne pour le plus parfait modèle de la politesse des mœurs, qui après une délibération tranquille a prononcé un pareil arrêt. Juges maintenant de ce qu’ils auraient fait s’ils avaient emporté Syracuse : des hommes si cruels à l’égard de leurs voisins et de leurs alliés auraient-ils traités plus favorablement une nation qui a eu peu de liaison avec eux. 31 Ce n’est point ici le cas de la pitié ; ils s’en sont rendus indignes par leurs propres exemples. Il ne leur sied point de recourir ni aux dieux dont ils auraient aboli l’ancien culte, ni aux hommes dont ils voulaient faire des esclaves. Des initiés partis pour détruire l’île sacrée de la Sicile, osent-ils seulement prononcer les noms de Cérès, de Proserpine et des mystères de l’une et de l’autre déesse ? [2] Mais, dira-t-on, le projet de cette guerre ne vient point du peuple d’Athènes, et Alcibiade en est seul auteur. Eh, Messieurs, ne savons nous pas que les orateurs accommodent le plus souvent leurs discours aux intentions de la multitude. Ceux qui doivent donner leurs suffrages les font parler selon leurs vues. Ce n’est point l’orateur qui dirige une république. Ce sont au contraire les citoyens éclairés qui mettent l’orateur sur la voie des propositions les plus convenables à leurs vues. [3] Mais en général, si l’on recevait l’excuse de tous ceux qui allégueraient pour leur défense les mauvais conseils qu’on leur a donnés, on ne trouverait plus de malfaiteurs à punir. Enfin, la chose du monde la plus injuste, est de rapporter toute sa reconnaissance pour un bienfait qu’on a reçu d’un peuple, à ce peuple même et non à ses orateurs et de n’accuser au contraire que les orateurs et non le peuple même, des maux qu’il nous a faits, ou qu’il a voulu nous faire. [4] Quelques-uns, cependant, ont assez mal raisonné, pour dire qu’il fallait punir Alcibiade qui n’est point entre nos mains et relâcher vos captifs actuellement livrés à leur punition ; comme s’il s’agissait de prouver que le peuple de Syracuse n’a pas pour le crime la haine qu’il devrait avoir. [5] Quand même il serait vrai que les orateurs d’Athènes fussent la cause de cette guerre, c’est aux Athéniens à tirer vengeance de ceux qui les ont trompés et à vous à faire justice de ceux qui vous ont offensés. S’ils ont eu une pleine connaissance de leur tort dans cette entreprise, ils en font d’autant plus dignes de châtiment ; et s’il y est entré plus d’imprudence que de méchanceté, il faut les châtier encore, afin de leur apprendre à ne pas porter témérairement le fléau de la guerre dans un pays qui ne leur appartient pas. Est-il juste que Syracuse ait été à la veille de sa destruction, parce qu’Athènes était mal conseillée et devons nous excuser des ennemis qui venaient nous plonger dans des malheurs irrémédiables. 32 Nicias, a-t-on ajouté, avait parlé dans Athènes en faveur de Syracuse ; et lui seul avait opiné contre cette guerre. Je veux bien qu’on écoute ce qu’il avait dit là, pourvu qu’ensuite on examine ce qu’il a fait ici. [2] Cet homme si opposé à l’entreprise de Syracuse, s’est trouvé ici à la tête de l’armée Athénienne et a fait environner notre ville d’une muraille. Cet ami de la société humaine et le nôtre en particulier, s’est opposé seul à l’avis de tous les autres chefs qui voulaient abandonner le siège et il l’a fait continuer. Je demande donc que ses paroles n’aient pas plus de poids que ses actions, son avis que les efforts, ce que nous savons peu, que ce que nous avons vus. [3] Enfin a-t-on conclu, la haine ne doit point être éternelle. Non, après la punition des coupables. Je consens que toute inimitié cesse entre vous et les Athéniens, avec le châtiment qui leur est dû. Il n’est pas juste que les vaincus obtiennent l’affranchissement de toutes peines, de la part de ces mêmes vainqueurs qui étaient sûrs d’être mis aux fers, si le sort des armes leur avait été contraire. S’ils ne sont pas punis des maux qu’ils nous préparaient, il leur coûtera peu, sans doute, de se dire nos amis, quand ce titre conviendra à leurs intérêts ou à leurs prétentions. [4] Il y a plus, en accordant cette rémission aux Athéniens, vous manquez à la satisfaction que vous devez à vos alliés, et surtout aux Lacédémoniens qui ont envoyé jusqu’ici leurs troupes. Il ne tenait qu’à eux de demeurer en paix avec Athènes et d’abandonner la Sicile à sa fortune. [5] Si donc en relâchant vos captifs vous rentrez par cette grâce en société avec les Athéniens, c’est une trahison que vous faites à vos alliés et vous laissez volontairement des forces à vos ennemis communs qu’il ne tenait qu’à vous d’affaiblir. Je ne me persuaderai point que les Athéniens, qui ont fait éclater de si terribles desseins contre vous, gardent longtemps la reconnaissance qu’ils devront à votre mollesse ; et s’ils en font quelque semblant jusqu’à ce qu’ils aient revu leurs troupes, ils reprendront leur premier dessein dès que vous leur aurez rendu les forces nécessaires pour l’exécuter. [6] Je vous prends à témoins, ô Jupiter et tous les dieux, que j’avertis ceux qui m’écoutent, de ne point sauver des ennemis, de ne point abandonner des alliés, de ne point exposer leur patrie au péril dont elle sort. Et vous, peuple de Syracuse, souvenez-vous bien que s’il vous arrive quelque malheur pour avoir relâché vos captifs, vous ne pourrez en accuser que vous-mêmes. 33 Le Spartiate ayant ainsi parlé toute l’assemblée revint de la compassion dont elle avait d’abord été touchée et passa à l’avis de Dioclès. Les deux généraux et tous les soldats alliés furent égorgés. Les Athéniens furent envoyés aux Carrières, d’où quelques-uns néanmoins, qui avaient plus d’éducation et plus de lettres que les autres, furent tirés par la faveur des jeunes gens de la ville. Mais tout le reste mal entretenu et maltraité dans les fers et dans les travaux, y périt misérablement. [2] Après la fin de la guerre Dioclès écrivit des lois pour les Syracusains. Il fut l’objet de l’admiration de ses concitoyens pendant sa vie qu’il termina par une mort encore plus extraordinaire. Il avait prescrit une rigueur inflexible à l’égard des prévaricateurs et les peines qu’il imposait étaient graves. [3] Une de ses lois, par exemple, portait qu’il fallait punir de mort celui qui viendrait dans l’assemblée publique avec une épée, ou une autre arme, quand même il alléguerait l’ignorance de la loi ou quelque autre prétexte que ce put être. [3] Or, un jour il s’éleva un bruit que les ennemis paraissaient auprès de la ville : il sortit aussitôt de sa maison avec son épée. Mais le même bruit ayant excité du tumulte dans la grande place ; il y entra en passant et sans songer à son épée. Un particulier qui s’en aperçut lui dit qu’il détruisait sa propre loi. Au contraire, répondit-il, je prétend l’affermir davantage. Et aussitôt, il se plongea lui-même son épée dans le cœur. Ce sont là les événements de cette année. XI. Olympiade 92, an 1. 412 avant l’ère chrétienne. 34 CALLIAS étant archonte d’Athènes, les Romains, au lieu de consuls, créèrent quatre tribuns militaires, P. Cornelius, C. Valerius Potitus, Quintius Cincinnatus et Fabius Vibulanus. L’Élide célébrait alors l’Olympiade 92 dans laquelle Exaenete d’Agrigente, fut vainqueur à la course. Après la déroute des Athéniens, en Sicile, leur République commença à tomber dans le mépris. [2] Les insulaires de Chio et de Samos, les habitants de Byzance et plusieurs autres de leurs alliés, cherchèrent à s’attacher à Lacédémone. Le peuple même découragé renonça à la démocratie et confia l’autorité publique à quatre cents hommes choisis. Ce gouvernement oligarchique fit construire plusieurs galères et équipa une flotte de quarante vaisseaux, à laquelle on donna des commandants, qui ne s’accordaient pas beaucoup entre eux. [3] La flotte arriva cependant au port d’Orope où les vaisseaux lacédémoniens étaient à l’ancre. Il se donna là un combat où ces derniers furent vainqueurs et prirent vingt-deux bâtiments d’Athènes. [4] Outre cela, les Syracusains ayant mis fin à la guerre que les Athéniens leur avaient portée, marquèrent leur reconnaissance pour le secours qu’ils avaient reçu des Lacédémoniens, sous la conduite de Gylippe, en leur envoyant leur part des dépouilles qu’ils avaient faites sur les ennemis. Ils les firent même accompagner d’une flotte de trente-cinq vaisseaux, en témoignage de l’alliance qu’ils contractaient ou qu’ils confirmaient avec eux contre les Athéniens. Cette flotte était commandée par Hérmocrate, l’homme le plus considérable de leur ville. [5] Ramassant ensuite tout le butin qui leur restait, ils ornèrent leurs temples d’armes et d’autres dons faits aux dieux et distribuèrent bien des richesses à ceux des leurs qui s’étaient distingués dans cette guerre. [6] Ce fut alors que Dioclès, le plus accrédité de leurs citoyens, leur conseilla de tirer au sort les noms de ceux qu’ils devaient avoir pour magistrats ; et outre cela, de choisir des gens capables de former des lois judicieuses, qu’ils composeraient chacun en leur particulier. 35 Sur cet avis, ils nommèrent ceux d’entre eux qui passaient pour les plus sages et les chargèrent de cette fonction. Dioclès se distingua bientôt entre tous les autres par sa capacité en cette matière : de telle sorte que le corps de ces lois auxquelles ses associés ne laissaient pas d’avoir eu part, n’a jamais néanmoins porté d’autre nom que celui de Dioclès. [2] Il fut l’objet de l’admiration de ses concitoyens pendant sa vie qu’il termina par une mort encore plus extraordinaire. Les Syracusains lui décernèrent après sa mort les honneurs héroïques et ils lui bâtirent aux dépens du public un temple qui fut détruit dans la suite par Denys, à l’occasion d’une forteresse qu’il faisait construire. Dioclès ne fut pas moins estimé de tous les autres habitants de la Sicile, [3] et plusieurs villes adoptèrent ces mêmes lois et les conservèrent jusqu’au temps où ces villes furent admises au rang et aux droits des villes romaines. Et quoique dans la suite Céphalus sous le gouvernement de Timoléon, et Polydore sous le règne d’Hiéron, aient écrit des lois, les Syracusains, au lieu de leur donner le titre de législateurs, ne les ont nommés qu’interprètes du législateur parce qu’en effet ces lois nouvelles en apparence, n’étaient qu’une version ou un commentaire de celles de Dioclès, qui par le changement arrivé dans le langage ne s’entendaient plus que difficilement. [4] On aperçoit dans leur auteur une grande haine pour le vice, en ce qu’aucun législateur n’a établi de plus graves peines contre l’injustice ; et en même temps une grande équité par les récompenses inusitées avant lui et qu’il assigne avec une juste proportion aux différentes actions de vertus. Il paraît homme d’intelligence et d’expérience par le jugement qu’il porte en détail de tout fait public ou particulier digne de louange ou de blâme, de récompense ou de châtiment. Il est concis dans ses termes et en plusieurs endroits le lecteur a besoin de pénétration pour prendre son sens : mais il laisse beaucoup penser. [5] Enfin, la manière dont il est mort est un témoignage de la fermeté de son âme. J’ai crû devoir un peu m’étendre sur son sujet parce que ceux qui ont parlé de lui avant moi, n’en n’avaient pas assez dit. 36 Les Athéniens instruits du désastre de leur armée dans la Sicile, sentirent tout le poids de leur infortune. Mais ils ne rabattirent rien pour cela de la jalousie ou de l’émulation qui leur faisait disputer la supériorité aux Lacédémoniens. Ils rassemblèrent au contraire plus de vaisseaux qu’auparavant et fournirent plus d’argent à ceux de leurs officiers de guerre qui se prêtaient le plus à leur ambition au sujet de la primauté et qui en abandonnaient moins l’espérance. [2] Ainsi après avoir choisi leurs quatre cents chefs, ils leur donnèrent un plein pouvoir sur tout ce qui concernait la guerre ; et ils se flattaient que l’oligarchie serait plus avantageuse que la démocratie pour l’exécution de leurs projets. [3] Le succès ne répondit pourtant pas à leur attente et leurs entreprises militaires tournèrent encore plus mal qu’auparavant ; surtout parce que leurs quarante vaisseaux étaient commandés par deux généraux qui ne s’accordaient pas, dans un temps où Athènes déchue de sa première réputation, ne pouvait se rétablir que par l’unanimité la plus parfaite. [4] En effet, à peine furent-ils arrivés devant Orope, qu’ayant mal pris leurs rangs ils furent battus par les Lacédémoniens. Là, comme nous l’avons déjà dit, ils perdirent vingt-deux vaisseaux et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’ils conduisirent le reste au port d’Erétrie. [5] Cette nouvelle déroute, jointe à la dissension de leurs généraux, leur fit perdre le peu d’alliés qui leur restaient. En ce même temps, comme Darius, roi de Perse, favorisait les Lacédémoniens, Pharnabaze qui était son lieutenant sur toutes les côtes de son empire, leur fournissait des secours d’argent. Il fit même venir trois cents vaisseaux de la Phénicie, dans le dessein de les faire aborder en Béotie pour le service des Lacédémoniens. 37 Il n’y avait personne, qui voyant les Athéniens menacés de tant de côtés, en même temps ne crut que la guerre allait finir par leur ruine ; on ne pensait pas même qu’ils pussent faire une résistance de quelque durée. Cependant les choses n’arrivèrent pas comme on l’avait présumé, et la grandeur d’âme de quelques-uns d’entre-eux fit prendre à leur fortune une face toute contraire ; comme on le va voir. XII. [2] ALCIBIADE, fugitif d’Athènes combattit pendant quelque temps avec les Lacédémoniens, et leur fut même d’un grand secours par son éloquence et par ses lumières, deux qualités qui le mettaient fort au-dessus de ses nouveaux concitoyens. [3] Mais comme il était le premier homme d’Athènes par sa naissance et par ses richesses. il ne perdait point sa patrie de vue et il cherchait continuellement dans son esprit le moyen de lui rendre quelque service considérable, dans un temps surtout où elle paraissait être à la veille de sa chute. [4] Comme il avait une liaison secrète d’amitié avec Pharnabaze, dès qu’il sut qu’il faisait venir trois cents vaisseaux pour le service des Lacédémoniens, il entreprit de lui faire changer de projet. Il lui représenta qu’il ne convenait point aux intérêts de Darius ni des Perses, que les Spartiates devinssent si puissants, et que la politique demandait au contraire que l’on tint le plus qu’on le peut la balance égale entre ses ennemis, pour être en repos dans tout le temps qu’ils disputent ensemble. [5] Pharnabaze qui goûta cet avis contremanda aussitôt la flotte qu’il faisait venir de Phénicie et la fit rentrer dans ses ports. Alcibiade ne se contenta pas d’avoir privé les Lacédémoniens d’un secours de cette importance, mais ayant obtenu ensuite son retour dans sa patrie et le commandement de l’armée, il les battit en plusieurs rencontres et releva la gloire d’Athènes : [6] nous verrons les circonstances de ce rétablissement, à mesure que l’ordre des temps les amènera. Olympique 92, an 2. 411 avant l’ère chrétienne. 38 L’année suivante Théopompe étant archonte d’Athènes, les Romains au lieu de consuls créèrent encore quatre tribuns militaires. Tib. Posthumius, C. Cornelius, C. Valerius et Caeso Fabius. Les Athéniens renonçant au gouvernement des quatre cents, rétablirent l’autorité populaire et démocratique ; [2] l’auteur de ce changement fut Théramène, homme sage dans sa conduite particulière et qui passait pour très éclairé dans les affaires publiques. C’était lui qui avait conseillé de rappeler Alcibiade, avec lequel ses concitoyens rappelèrent leur propre salut. En un mot Théramène ayant proposé différentes choses très avantageuses à sa patrie, se fit un grand nom ; [3] mais tout cela n’arriva que dans la suite. En l’année que nous commençons les Athéniens avaient choisi pour généraux Thrasylle et Thrasibule, qui ayant conduit la flotte à Samos, la tenaient dans des exercices continuels, pour la disposer aux combats de mer. [4] Pendant ce temps-là Mindarus, commandant des vaisseaux de Lacédémone, attendait à Milet le secours promis par Pharnabaze. Il n’espérait pas moins que d’anéantir la république d’Athènes avec les trois cents voiles de la Phénicie, [5] lorsqu’il apprit que Pharnabaze, gagné par Alcibiade, manquerait à sa parole. Ainsi renonçant à cette espérance, il fit venir lui-même des vaisseaux du Péloponnèse et des colonies étrangères. [6] Les Grecs d’Italie, par exemple, qui favorisaient ouvertement Lacédémone lui en fournirent treize, que Mindarus fit partir pour Rhodes sous la conduite de Dorieus, parce qu’il avait appris qu’il se formait dans cette île quelque mouvement désavantageux. Lui-même avec tout le reste de sa flotte, qui montait encore à quatre-vingt-trois vaisseaux, tourna vers l’Hellespont, pendant que la flotte d’Athènes était à Samos. [7] Les généraux athéniens les voyant passer allèrent à leur rencontre avec soixante vaisseaux. Les Spartiates poursuivirent leur route vers Chio et les Athéniens jugèrent à propos de prendre les devants sur eux en s’avançant jusqu’à Lesbos, pour joindre à leur flotte quelques galères des alliés, afin de la rendre égale en nombre à celle de leurs ennemis. 39 Mindarus laissa pas d’aller en avant et passa de nuit avec toute sa flotte, il arriva à l’entrée de l’Hellespont et le lendemain il débarqua à Sigée. Les Athéniens le sachant là n’attendirent pas toutes les galères qu’ils devaient recevoir de leurs alliés et quoi qu’il ne leur en fut encore venu que trois, ils cinglèrent vers Sigée. [2] En arrivant ils aperçurent que la flotte ennemie avoir déjà levé l’ancre et qu’il n’en restait plus que trois vaisseaux, dont ils se saisirent. De là venant à Eleum ils se disposèrent à un combat naval. [3] Les Lacédémoniens voyant ces préparatifs, en firent de semblables de leur côté pendant cinq jours et ayant bien exercé leurs rameurs, ils mirent en ordre de bataille quatre-vingt-huit vaisseaux. Ils étaient du côté de l’Asie et les Athéniens qui leur faisaient face se trouvaient du côté de l’Europe : ceux-ci n’égalaient pas leurs adversaires en nombre, mais ils les surpassaient en expérience. [4] La flotte lacédémonienne était composée des vaisseaux de Syracuse, commandés par Hermocrate sur la droite et de ceux du Péloponnèse commandés par Mindarus sur la gauche. Du côté des Athéniens c’était Thrasylle qui commandait la droite et Thrasybule qui commandait la gauche. Chacune des deux flottes fit d’abord divers mouvements, pour n’avoir pas de son côté le courant contraire. [5] Elles se croisèrent plus d’une fois, pour se disputer réciproquement l’avantage du poste et les endroits les plus favorables du détroit. Car comme la bataille se devait donner entre Sestos et Abydos, il était difficile d’y gouverner les vaisseaux. Cependant enfin les Athéniens, bien plus habiles dans cet art, que leurs adversaires, surent préparer la victoire par cette première manœuvre. 40 Car malgré le nombre des vaisseaux du Péloponnèse et la violence de leur choc, les pilotes athéniens savaient rendre inutiles l’un et l’autre ; ils s’arrangeaient de manière qu’ils dérobaient toujours leurs flancs à l’impétuosité des attaques et ne leur présentaient jamais que leurs pointes. [2] C’est pourquoi Mindarus voyant que cette réunion d’efforts ne servait de rien, il employa peu de vaisseaux, au même un seul des siens, contre un seul vaisseau ennemi et changea en quelque sorte un combat général en plusieurs combats particuliers. Cet expédient ne le garantit pas de l’adresse des pilotes athéniens, qui évitant toujours la pointe des vaisseaux ennemis, leur portaient eux-mêmes dans les flancs des coups terribles et en faisaient ouvrir plusieurs. [3] L’émulation s’empara alors des uns et des autres de sorte qu’on passa bientôt du choc des vaisseaux à l’abordage et au combat d’homme à homme. Le courant du détroit qui nuisait alternativement aux uns et aux autres suspendit assez longtemps la victoire ; [4] et dans cet intervalle on aperçut de dessus une hauteur 25 vaisseaux envoyés aux Athéniens par leurs alliés. Les Spartiates alarmés de ce secours se sauvèrent du côté dAbydos, où les Athéniens les poursuivaient de près et vivement. [5] Mais enfin le combat fini, les vainqueurs se trouvèrent maîtres de huit vaisseaux de Chio, de cinq de Corinthe et de deux d’Ambracie, outre un vaisseau de Syracuse, un autre de Pallene et un troisième de Leucade. Pour eux ils en avaient perdu cinq, qui furent absolument coulés à fond. [6] Thrasybule dressa un trophée sur le promontoire où on a élevé un tombeau sous le nom d’Hécube, et il envoya porter incessamment la nouvelle de cette victoire à Athènes : après quoi il passa avec toute fa flotte à Cyzique, parce que cette ville, un peu avant le combat naval, avait changé de parti et s’était donnée à Pharnabaze, lieutenant de Darius et à Cléarque, officier de guerre des Lacédémoniens. Comme ils la trouvèrent sans murailles, ils s’en mirent aisément en possession et après en avoir tiré une grosse somme d’argent, ils revinrent à Sestos. 41 Mindarus général des Lacédémoniens, réfugié dans Abydos, y fit radouber ses vaisseaux endommagés et envoya Epiclès le spartiate dans l’Eubée pour en ramener incessamment des galères qui y étaient en réserve. [2] Celui-ci s’étant acquitté de sa commission avec diligence, conduisait cinquante galères. Lorsque passant au pied du mont Athos, il s’éleva une tempête si violente, qu’il les perdit toutes sans exception et ne sauva avec lui que douze hommes seulement. [3] C’est ce que marque l’inscription conservée dans un temple des environs de Coronée qui, suivant le rapport d’Ephore, était conçue en ces termes. Le Mont Athos prêta ses rochers pour rivage A douze hommes sortant des eaux, Seul reste du débris de cinquante vaisseaux Dont Sparte en une nuit essuya le naufrage. [4] Environ ce même temps Alcibiade à la tête de treize galères, débarqua chez les habitants de Samos, qui avaient déjà ouï-dire qu’il avoir dissuadé Pharnabaze de prêter trois cens vaisseaux aux Lacédémoniens. [5] Ces insulaires lui ayant fait beaucoup d’accueil, il entra en conversation avec eux sur son retour à Athènes et leur fit comprendre qu’il serait d’un grand secours à ses concitoyens. Venant ensuite à sa justification, il déplora l’infortune où l’avaient réduit ses ennemis, d’employer ses talents contre sa patrie. 42 Tout ce qu’il y avait de gens de guerre à Samos l’écoutaient avidement et firent bientôt passer ces discours jusque à Athènes ; de sorte que la république jugea à propos de l’absoudre et de lui donner part au gouvernement militaire. Persuadée qu’elle était de son expérience et de son courage, instruite surtout de la haute estime qu’on avoir pour lui, dans toute la Grèce, elle jugeait très sagement que sa réconciliation avec elle ferait prendre un cours favorable à la fortune. [2] Théramène, l’homme le plus sensé de la Ville et dont l’avis entraînait toujours celui des autres, leur avait conseillé le premier de rappeler Alcibiade. Dès que celui-ci eut appris ces nouvelles à Samos, il joignit neuf vaisseaux aux treize qu’il avait amenés, et cingla du côté de la Ville d’Halicarnasse, dont il tira beaucoup d’argent ; [3] il passa ensuite à Méropide et après l’avoir pillée, il revint à Samos. Là il distribua aux soldats de Samos, et à tous ceux qui l’avaient suivi, les dépouilles considérables qu’il avait apportées et s’attira par cette libéralité la bienveillance de tout le monde. [4] Alors les habitants d’Antandros, dont la ville était gardée par les Perses, demandèrent aux Lacédémoniens des troupes, par le moyen desquelles ils chassèrent cette garnison étrangère et se mirent en liberté. Car les Lacédémoniens, qui savaient le contre ordre que Pharnabaze avait donné au sujet des trois cents vaisseaux de Phénicie, furent bien aises de se venger de cette infidélité, par le secours qu’ils donnèrent à Antandros. [5] Thucydide termine ici son histoire, qui comprend l’espace de vingt-deux ans en huit livres, que quelques-uns partagent en neuf. Xénophon et Théopompe, commencent la leur au point où Thucydide en est demeuré, mais Xénophon donne à la sienne l’étendue de 48 ans et celle de Théopompe n’en comprend que 17 en douze livres, finissant à la bataille gagnée par Conon et par les Perses sur les Lacédémoniens devant Cnide. [6] Pendant qu’on en était dans la Grèce et dans la Perse au point que nous avons marqué, les Romains en guerre contre les Èques, s’était jetés dans leur territoire avec une grosse armée et ils prirent la ville de villes qu’ils avaient assiégés. XIII. Olympiade 92, an 3. 410 ans avant l’ère chrét. 43 GLAUCIPPE étant archonte d’Athènes, les Romains firent consuls M. Cornelius et L. Furius. Les Egestans, anciens alliés des Athéniens contre Syracuse, commencèrent à entrer en crainte que la guerre étant finie, on ne prit sur eux une vengeance assez légitime de tous les maux qu’avaient faits à la Sicile les ennemis qu’ils y avaient attirés. [2] C’est pourquoi les Selinuntins ayant renouvelé les prétentions qu’ils avaient sur une partie du territoire de Ségeste, les habitants de cette dernière ville, dès les premières hostilités, cédèrent volontairement la portion qu’on leur demandait, de peur que Syracuse, prenant le parti de Sélinonte, ne profitât de cette occasion pour les chasser absolument de leur patrie. [3] Mais les Selinuntins ayant abusé de cette cession volontaire, pour envahir encore bien des terres autour de Segeste, les habitants résolurent d’envoyer une ambassade aux Carthaginois, pour les inviter à prendre la défense d’une ville qui se mettait sous leur protection. [4] Les ambassadeurs étant arrivés et ayant exposé leur commission devant le Sénat, on demeura très embarrassé sur la réponse qu’on avait à leur faire : car d’un côté ils avaient grande envie d’accepter l’offre qu’on leur faisait d’une ville très convenable pour eux et de l’autre ils craignaient extrêmement les Syracusains, dont la valeur venait de repousser avec tant d’éclat toutes les forces d’Athènes. [5] L’acquisition dont ils étaient flattés l’emporta néanmoins sur l’autre considération : on promit donc du secours aux ambassadeurs. Et comme on prévit qu’il en faudrait venir à une guerre, on en donna l’administration à Hannibal, qui, selon les lois établies exerçait alors la souveraine autorité. Il était petit-fils de cet Hamilcar, qui étant venu faire la guerre à Gélon, mourut à Himère, et le fils de Gescon, qui, ayant été exilé à cause de la défaite de son père, passa le reste de ses jours à Sélinonte. [6] Hannibal, qui haïssait naturellement les Grecs et qui d’ailleurs voulait réparer le tort ou le malheur de ses ancêtres, conçut un désir ardent de se rendre utile à sa patrie. Voyant donc que les Selinuntins ne se contentaient pas du territoire qu’on leur avait cédé, il envoya conjointement avec les Egestains des ambassadeurs à Syracuse, pour remettre à cette ville la décision de ce différent. Ce procédé, qui à l’extérieur n’avait rien que d’équitable, partait du dessein secret de détacher Syracuse du parti des Selinuntins, si ces derniers refusaient les arbitres qui leur étaient proposés. [7] Cependant les Selinuntins envoyèrent aussi des ambassadeurs à Syracuse, qui disputèrent beaucoup avec ceux de Segeste et de Carthage, et qui soutenaient toujours qu’ils n’étaient obligés de se soumettre au jugement de personne. La conclusion de cette dispute fut que les Syracusains déclarèrent qu’ils voulaient conserver leur alliance avec les Selinuntins et la paix avec les Carthaginois. 44 Après le retour des ambassadeurs à Carthage, cette ville envoya au secours de Segeste cinq mille Africains et huit cents hommes de la Campanie. [2] Les habitants de Chalcis en Macédoine avaient levé à leurs dépens ces italiens, pour le service d’Athènes dans la guerre contre Syracuse ; de sorte qu étant demeurés inutiles après la déroute des Athéniens, ils ne savaient à qui se donner. Les Carthaginois les mirent tous à cheval, avec une forte paye et leur confièrent la garde de Segeste. [3] Les Selinuntins, peuple nombreux et opulent, et qui jusque là avaient eu l’avantage, méprisaient beaucoup ceux de Segeste ; ils s’avancèrent d’abord en ordre dans le pays des Egestains et y firent beaucoup de ravage, parce que se tenant réunis, ils étaient encore les plus forts. Mais se laissant emporter ensuite à une confiance téméraire, ils se répandirent de tous côtés dans la campagne. [4] Les commandants des Egestains qui les observaient, s’attroupèrent en divers corps toujours mêlés de Carthaginois et de Campaniens, et attaquant leurs ennemis en même temps dans des passages où on ne les attendait pas, ils les mirent bientôt en pièces : il en coûta la vie à près de mille Selinuntins, sur lesquels on reprit tout le pillage qu’ils avaient fait. D’abord après cette rencontre les Selinuntins envoyèrent demander du secours à Syracuse, et les Egestains à Carthage, [5] et comme on en promit de part et d’autre, c’est ici que commence la guerre de Carthage contre Syracuse. Les Carthaginois qui sentaient l’importance de cette entreprise, en confièrent la conduite à Hannibal, avec un plein pouvoir d’assembler toutes les forces dont il aurait besoin et ils lui en fournirent eux-mêmes les facilités. [6] Hannibal employa l’été où l’on était alors et l’hiver suivant à faire des levées considérables dans l’Espagne, et il enrôla même un grand nombre de ses citoyens. Parcourant outre cela toute l’Afrique, il choisit par tout les hommes les plus grands et les plus forts ; et s’étant pourvu aussi des vaisseaux qui lui seraient nécessaires, il n’attendait plus que le printemps pour faire faire le trajet à son armée. Voilà pour cette année ce qui regarde la Sicile. 45 XIV. DANS la Grèce, Dorieus de Rhodes, commandant des galères envoyées d’Italie, ayant apaisé, suivant la commission de Mindarus, là sédition qui se formait en cette île, en faveur des Athéniens, fit voile côté de l’Hellespont pour se rejoindre son général : car celui-ci, toujours retiré dans Abydos, rassemblait là tous les vaisseaux qu’il pouvait tirer des alliés du Péloponnèse. [2] Dorieus étant arrivé à la hauteur de Sigée dans la Troade, les Athéniens qui résidaient à Sestos furent avertis de son passage ; ils s’avancèrent sur lui avec toute leur flotte composée de 74 vaisseaux. [3] Dorieus qui fut quelque temps sans les apercevoir, suivait toujours sa route. Mais dès qu’il eut découvert cette flotte prodigieuse en comparaison de la sienne, il en fut épouvanté et crut n’avoir point d’autre ressource que de se réfugier dans le port de Dardanus : [4] il y mit ses soldats à terre et ayant fait ramasser tout ce qu’il y avait d’armes et de traits dans la place, il joignit la garnison à ses troupes et plaçant les uns ou les autres ou sur le rivage ou sur les proues de ses vaisseaux, il se prépara à la défense. [5] Les Athéniens qui se rendirent là à toutes voiles, l’environnèrent aussitôt et tâchaient de séparer et de tirer à eux les vaisseaux ennemis pour les battre plus aisément ; enfin ils les tourmentaient beaucoup par leur grand nombre. [6] Le général Mindarus apprenant cette nouvelle, partit sur le champ d’Abydos avec toute sa flotte, et arrivant bientôt au port de Dardanus il fournit à Dorieus un secours de quatre-vingts-quatre vaisseaux. Pharnabaze se trouva aussi dans ce voisinage avec une armée de terre, qui favorisait les Lacédémoniens. [7] Les deux flottes se voyant en présence l’une de l’autre se mirent en ordre de bataille. Mindarus qui avait en tout quatre-vingt-dix-sept vaisseaux donna la gauche aux Syracusains et prit lui-même la droite. Du côté des Athéniens Thrasybule commandait la droite et Thrasille commandait la gauche. [8] Dans cette disposition les généraux donnèrent le signal, et les trompette se faisant entendre de part et d’autre en même temps, semblèrent ne former qu’un son. [9] Les rameurs se mirent en action avec une ardeur merveilleuse, et les pilotes, gouvernant le timon avec un grand art, rendirent le combat long et terrible ; car ils ne présentaient jamais que la pointe ou la proue au choc violent et mutuel qu’ils se donnaient incessamment les uns aux autres. [10] Les soldats qui étaient sur les ponts ne pouvaient s’empêcher de trembler à l’aspect d’un vaisseau, qui semblait toujours de loin les venir prendre en flanc et les briser : mais ils étaient bientôt rassurés par l’adresse de leurs pilotes qui attendaient toujours le dernier moment pour se retourner à propos. 46 Cette espèce de délivrance subite leur donnait un nouveau courage. Pendant qu’on tirait des traits sur les vaisseaux les plus éloignés, jusqu’à en couvrir toute la surface des ponts on se battait dans l’abordage à coups de lance et l’on tâchait de frapper non seulement les soldats mais le pilote. Dès que l’on s’était accroché, on employait les armes plus courtes ; et lorsqu’on pouvait sauter dans le vaisseau ennemi, on s’y battait à l’épée. [2] Les cris de joie que poussaient ceux qui avaient l’avantage et les secours que les plus faibles appelaient de toutes leurs forces remplissaient l’air d’un bruit épouvantable dans une grande étendue de mer. Le combat s’était soutenu longtemps par l’émulation des deux partis dans l’incertitude du succès, lorsqu’Alcibiade qui, sans rien savoir de cette bataille, passait alors dans l’Hellespont, fit paraître tout d’un coup une flotte de vingt vaisseaux. [3] À cet aspect les deux partis s’animèrent d’espérance et prirent de nouvelles forces, dans la pensée commune de part et d’autre que ce secours les regardait. Mais cette petite flotte s’avançant toujours ne donnait aucun signal que les Lacédémoniens puissent reconnaître ; au lieu qu’Alcibiade fit élever sur son propre vaisseau un étendard couleur de pourpre, indice dont il était déjà convenu avec les Athéniens. Aussitôt les Lacédémoniens, qui comprirent de quoi il s’agissait, se mirent en fuite et les Athéniens, profitant de ce découragement et de leur nouvel avantage, les poursuivirent avec vigueur [4] et leur prirent dix vaisseaux dans cette poursuite. Mais elle fut arrêtée par une grande tempête qui s’éleva subitement ; car la hauteur et l’impétuosité des flots leur ôta tout usage du gouvernail, et non seulement les empêcha de joindre aucun des vaisseaux qui fuyaient, mais les sépara même de ceux qu’ils avaient déjà accrochés. [5] Enfin tout l’équipage de la flotte lacédémonienne jeté sur le rivage se joignit à l’armée de terre de Pharnabaze. Les Athéniens ayant tenté ensuite de se saisir de ces vaisseaux vides, furent repoussés dans cette entreprise plus périlleuse qu’ils ne croyaient, par l’année des Perses, et se retirèrent à Sestos. [6] Pharnabaze avait agi vigoureusement en cette occasion, pour se laver des soupçons que les Spartiates avaient pris à son sujet, surtout depuis l’affaire des trois cents vaisseaux de Phénicie ; et il se justifia sur cet article en disant qu’il avait appris que les rois de l’Arabie et de l’Égypte avaient dessein d’attaquer la Phénicie, dès qu’ils la verraient dégarnie de cette défense. XV. 47 LA bataille navale ayant eu l’issue que nous venons de marquer, les Athéniens qui n’avalent passé qu’une nuit à Sestos, allèrent chercher dès le lendemain les débris de la flotte Lacédémonienne et après les avoir recueillis, ils joignirent un second trophée à celui qu’ils avaient dressé au sortir dut combat. [2] Mindarus qui ne s’était reposé dans Abydos que la première veille de la nuit, travailla t rassembler les vaisseaux endommagés et envoya demander incessamment à Lacédémone des secours de terre et de mer, parce qu’il voulait employer le temps que l’on mettait au radoub des vaisseaux, à assiéger avec Pharnabaze les villes d’Asie, alliées aux Athéniens. [3] Les habitants de Chalcis et presque tous les insulaires de l’Eubée, avaient abandonné leur parti : c’est pourquoi ils craignaient beaucoup que les Athéniens, redevenus maîtres de la mer, ne vinssent ravager leur île. Dans cette appréhension ils proposèrent aux Béotiens de combler l’Euripe, et de ne faire qu’un continent de la Béotie avec l’Eubée. [4] Les Béotiens agréèrent cette proposition et il leur parut avantageux d’entrer par terre dans un pays qui demeurerait île pour les autres peuples. Ainsi toutes les villes des environs travaillèrent à l’envi et de concert à cet ouvrage et non seulement elles y obligèrent leurs citoyens mais elles exigèrent encore des étrangers qui se trouvaient dans le voisinage d’y prêter leurs mains de forte que la vigilance des ingénieurs et la multitude des ouvriers conduisit bientôt à fin cette entreprise. [5] La chaussée commençait auprès d’Aulis du côté de la Béotie et aboutissait à Calchis dans l’Eubée, parce c’était là le trajet le plus court de tout le détroit. Or, il y avait eu de tout temps en cet endroit même un courant, au plutôt un flux et reflux de la mer très violent et très fréquent. L’ouvrage auquel on travaillait augmenta encore l’impétuosité des eaux, car on ne leur avait laissé de libre que la largeur nécessaire pour le passage d’un vaisseau et l’on avait bâti une haute tour sur chacune des deux extrémités de cette ouverture, recouverte par dessus d’un pont de bois. [6] Théramène, envoyé par les Athéniens avec trente vaisseaux, entreprit d’abord de s’opposer à cet ouvrage de communication : mais les travailleurs étant soutenus par un grand nombre de soldats, il abandonna son projet et passa dans les îles voisines. [7] Là, pour soulager les alliés d’Athènes des contributions qu’on était obligé de lever sur eux, il pilla les villes ennemies et en rapporta de riches dépouilles. Dans les villes mêmes qui étaient de son parti il condamna à de grosses amendes ceux qui avaient essayé d’y introduire des nouveautés. [8] Passant de là à Paros et y trouvant l’autorité publique entre les mains d’un petit nombre de citoyens, il y rétablit le gouvernement populaire ett exigea de grosses contributions de ceux qui avaient fait recevoir l’oligarchie. 48 XVI. IL s’était élevé depuis peu dans Corcyre une sédition qui avait été suivie d’un grand carnage. La principale cause de ce désordre avait été la haine invétérée que le habitants se portaient les uns aux autres. [2] Il n’y a jamais eu dans aucune ville tant d’inimitiés, tant de querelles et tant de meurtres. On fait monter à quinze cents hommes et tous des principaux de la ville le nombre des citoyens qui périrent en cette occasion. [3] À ce malheur, la fortune en ajouta un autre qui augmenta encore leur aversion mutuelle. Car les plus considérables d’entre eux qui aspiraient à l’oligarchie, prenaient le parti des Lacédémoniens ; au lieu que le peuple et la multitude favorisait les Athéniens et voulait combattre pour eux. [4] En effet, ces deux nations principales de la Grèce avaient une politique différente à l’égard de leurs alliés. Lacédémone donnait toujours dans les villes de sa dépendance l’autorité aux plus puissants et y établissait l’aristocratie ; et Athènes au contraire maintenait partout l’autorité populaire ou démocratique. [5] Ainsi les Corcyréens voyant que leurs citoyens les plus considérables penchaient pour Lacédémone, envoyèrent demander à Athènes une garnison pour leur ville. [6] En conséquence de cette proposition, Conon général des Athéniens fit voile vers Corcyre où il laissa pour garder la ville six cents Messéniens pris à Naupacte ; après quoi, il se remit en mer et vint jeter l’ancre au temple de Junon. [7] Dès qu’il fut parti cette garnison étrangère se joignant au peuple, se jeta à l’occasion et dans le temps d’une assemblée publique sur ceux qui tenaient pour les Lacédémoniens et là ils se saisirent des uns, ils en engorgèrent d’autres et en mirent en fuite plus de mille. Ils donnèrent ensuite la liberté aux esclaves et le droit de bourgeoisie aux étrangers, pour se défendre contre les exilés dont ils craignaient le crédit et le nombre. [8] Ces derniers cependant, exclus ainsi de leur patrie, se réfugièrent dans le continent le plus voisin de leur île. Quelques jours après, les amis des exilés se rendirent maîtres de la place publique, y conclurent leur rappel et y décidèrent des intérêts communs de nation. Les bannis étant revenus dès la nuit suivante, tous les habitants de Corcyre entrèrent en conférence les uns. avec les autres. Ils convinrent tous ensemble d’apaiser leurs dissensions funestes et ils vécurent tranquillement dans la suite. Voilà qu’elle sut la fin de ce bannissement et de la guerre intestine de Corcyre. 49 Archelaus, roi de Macédoine, ayant appris que les habitants de Pydne s’étaient révoltés mena contre cette ville une grande armée. Théramène se joignit à lui avec ses troupes ; mais voyant que le siège traînait en longueur, il abandonna le roi et vint se joindre à Thrasybule, commandant général des Athéniens. [2] Archelaus s’animant encore davantage par cette retraite, serra Pydne de plus près et dès qu’il l’eût prise, il en transporta les habitations à vingt stades ou environ des bords de la mer, où elle était auparavant. Dès la fin de l’hiver le Spartiate Mindarus rassembla des vaisseaux de tous côtés ; il en tira plusieurs du Péloponnèse et le reste des autres alliés. La flotte Athénienne qui apprit à Sestos ce grand appareil, commença, à craindre qu’on ne vînt l’enlever dans son port. [3] C’est pourquoi sortant de là elle doubla la Chersonèse et vint se retirer à Cardie. Elle fit partir aussitôt des brigantins pour inviter les généraux Thrasybule et Théramène de venir avec toute leur armée à la défense de la flotte. On fit porter le même avis à Alcibiade qui se trouvait à Lesbos ; de sorte que les uns et les autres, ayant amené leurs vaisseaux, attendaient avec impatience la décision d’un combat général. [4] Du côté des Lacédémoniens, Mindarus assembla toute sa flotte autour de l’île de Cyzique dans la Propontide et commença par le siège de la ville. Pharnabaze s’était joint à lui avec un secours considérable, et ils emportèrent la ville de force. [5] À cette nouvelle ses capitaines athéniens jugèrent à propos de s’avancer du côté de Cyzique, et ayant côtoyé la Chersonèse, ils se trouvèrent à la vue d’Eleum. Ils choisirent le temps de la nuit pour passer devant Abydos, dans le dessein de cacher leur nombre aux ennemis. [6] Arrivés enfin à Proconnese, ils se tinrent à l’ancre pendant une nuit. Dès le lendemain, ils firent transporter leur infanterie dans le territoire de Cyzique sous le commandement de Charès, auquel ils donnèrent ordre d’invertir cette ville. 50 Eux cependant partagèrent leur flotte en trois escadres, dont les trois chefs furent Alcibiade, Théramène et Thrasybule. Alcibiade s’avança le premier, et bien au delà des autres, dans le dessein de provoquer les ennemis au combat. Théramène et Thrasybule épiaient l’occasion de les envelopper pour leur fermer toute retraite du côté de la terre. [2] Mindarus lui ne voyait que l’escadre d’Alcibiade, sans pouvoir découvrir les autres, n’en fit pas un grand cas et alla sur elle avec quatre-vingt voiles. Dès qu’il en fût proche, les vaisseaux Athéniens, comme on en était convenu, firent semblant de prendre la fuite. Ceux du Péloponnèse transportés de joie et se croyant déjà vainqueurs, ne manquèrent pas de les poursuivre. [3] Mais dès qu’Alcibiade les vit loin de leur rivage, il éleva le signal qui devait avertir les siens, et lui-même tourna aussitôt sa proue contre les ennemis. À ce signal Théramène et Thrasybule cinglèrent du côté de la ville et se rangèrent de façon à en interdire l’abord aux ennemis. [4] Mindarus découvrant alors le grand nombre de vaisseaux athéniens et sentant qu’il avait donné dans le piège, fut extrêmement découragé. Enfin, toute la flotte d’Athènes s’étant montrée, Mindarus qui vit que le retour dans la ville était absolument fermé aux vaisseaux du Péloponnèse, fut contraint de fuir vers une côte qu’on nommait les Héritages, sur laquelle Pharnabaze avait des troupes. [5] Alcibiade le poursuivit en diligence et coula à fond une partie de ses vaisseaux ; il en prit d’autres qu’il avait mis hors de combat ; et jetant des mains de fers sur ceux qui avaient déjà touché la terre, il les forçait de revenir en mer. [6] Cependant comme les soldats posés sur le bord défendaient le gros de la flotte, il y eut là un grand carnage. Les Athéniens vainqueurs jusque là se battaient avec plus d’ardeur que de succès contre des ennemis qui les surpassaient alors en nombre. Car l’armée de Pharnabaze qui était à terre et qui combattait de pied-ferme, soutenait vigoureusement les Lacédémoniens. [7] Dès que Thrasybule fut à portée de voir le secours que les ennemis tiraient de l’infanterie des Perses, il fit débarquer tous ses soldats pour fournir un pareil secours à Alcibiade. Il envoya en même temps avertir Théramène de faire la même chose et de joindre les soldats de sa flotte aux troupes de terre de Charès, pour combattre ensemble. 51 Pendant que les Athéniens faisaient tous ces mouvements le général de, Lacédémoniens Mindarus continuait de défendre les vaisseaux harcelés par Alcibiade et il ne laissa pas d’envoyer Cléarque le Spartiate à la tête d’un détachement de soldats du Péloponnèse pour s’opposer à Thrasybule. Il y joignit même les troupes étrangères qui étaient à la solde de Pharnabaze. [2] Thrasybule, à la tête des soldats de sa flotte et de ses archers, soutint d’abord avec beaucoup de fermeté l’effort des ennemis, il en renversa beaucoup par terre et perdit aussi beaucoup des siens. Cependant il commençait à être enveloppé par les troupes soudoyés de Pharnabaze et à céder au grand nombre lorsqu’il aperçut de loin Théramène à la tête de son infanterie et de celle de Charès. [3] Ses soldats épuisés de forces et déjà hors d’espérance, se ranimèrent à la vue du secours qui venait à eux. [4] IIs se trouvèrent capables de nouveaux efforts dans un combat qui fut encore long et opiniâtre. Les soudoyés de Pharnabaze plièrent les premiers et rompirent les rangs par leur fuite de sorte que les soldats du Péloponnèse et les troupes de Cléarque, malgré tout leur courage et toute leur résistance, furent ébranlées et transportées, pour ainsi dire, hors de leur place. [5] Dès que Théramène fut débarrassé de cette partie des ennemis, il songea à porter du secours à Alcibiade qui était encore en danger. Mindarus ne s’effraya point de voir toutes les forces d’Athènes qui cherchaient à se rejoindre. Mais séparant lui-même ses troupes, il en opposa la moitié à ce corps d’armée qui s’avançait et garda l’autre auprès de lui en exhortant les uns et les autres à soutenir l’ancienne gloire de Sparte surtout quand il s’agissait d’un combat, où ils attaquaient de la terre ferme des gens qui étaient en mer. [6] Aussitôt il se tourna vis-à-vis des vaisseaux d’Alcibiade et commença l’attaque avec une valeur héroïque, en s’exposant le premier à tous les périls. Il tua aussi un grand nombre de ceux qu’on lui opposait sur les ponts, jusqu’à ce qu’enfin il fut tué lui-même d’une manière digne de sa patrie, et laissa la victoire à Alcibiade. Au seul aspect de la chute de Mindarus, toute l’armée du Péloponnèse et de ses alliés s’enfuit, saisie de douleur et d’épouvante. [7] Les Athéniens les poursuivirent quelque temps. Mais apprenant que Pharnabaze s’avançait en diligence avec une grande cavalerie, ils revinrent à leur flotte et s’étant rendus maîtres de la ville, ils dressèrent deux trophées, l’un dans l’île qui porte le nom de Polydore, pour le gain de la bataille navale et l’autre dans l’endroit où ils avaient remporté auparavant l’avantage sur terre. [8] Ceux qui gardaient la ville de Cyzique pour les Lacédémoniens et tous ceux qui étaient échappés du dernier combat se rendirent dans l’armée de Pharnabaze. Les Athéniens par cette double victoire demeurèrent possesseurs d’un grand nombre de vaisseaux, d’une foule de prisonniers et d’un amas prodigieux de dépouilles. 52 Dès que la nouvelle en fut arrivée dans Athènes, tout le peuple à qui les malheurs précédents rendaient incroyables de si grands succès, se laissait transporter à une joie incompréhensible. On faisait partout des sacrifices aux dieux et des assemblées de fêtes. Après quoi l’on choisit pour la guerre mille des plus braves citoyens et cent cavaliers. On fortifia la flotte d’Alcibiade de trente vaisseaux de plus afin qu’étant maîtresse de la mer, elle attaquât sans crainte routes les villes maritimes dépendantes de Lacédémone. [2] Les Lacédémoniens au contraire abattus dé la défaite qu’ils avaient essuyée à Cyzique, envoyèrent proposer la paix à Athènes par une Ambassade à la tête de laquelle était Endius. Le jour de son audience lui ayant été marqué, il prononça un discours concis et laconique, qui par cette raison même m’a paru devoir trouver ici sa place. [3] Notre intention et nos désirs, ô Athéniens, sont de vivre en paix avec vous : à condition que nous demeurions maîtres de part et d’autre des villes que nous possédions auparavant, que nous tirions de part et d’autre les garnisons de celles que nous avons conquises réciproquement dans cette guerre et que nous rendions nos prisonniers au pair et en même nombre des deux côtés. Nous savons que la guerre est fâcheuse pour les uns et pour les autres, mais elle vous fait plus de tort qu’à nous. [4] Sans vous en rapporter à mes paroles, examinez les choses mêmes. Nous cultivons toutes les terres du Péloponnèse et vous ne possédez que le petit territoire de l’Attique. La guerre a procuré un grand nombre d’alliés aux Lacédémoniens et elle a fait passer à vos ennemis plusieurs des vôtres. Le plus puissant roi du monde nous avance les frais de la guerre, et vous ne les tirez que de quelques peuples très pauvres, [5] C’est pour cela que nos alliés, que nous attachons à nos intérêts par une forte paie, nous servent avec plaisir au lieu que les vôtres craignent vos entreprises, où ils ne voient, outre le service de leurs personnes, que des contributions à payer. [6] Notre marine est presque toute composée de vaisseaux étrangers au lieu que ce sont vos propres citoyens qui montent les vôtres. Une considération plus importante encore est, que si nous sommes battus sur mer, nous ne perdons pas pour cela la supériorité sur terre, où l’on n’a jamais vu fuir un Spartiate, tandis que vous qui n’affectez point la supériorité sur terre, vous risquez dans les combats de mer et votre fortune et votre gloire. [7] Je m’engage par ces réflexions à vous expliquer pourquoi la guerre nous étant moins désavantageuse qu’à vous c’est nous pourtant qui sommes les premiers à parler de paix. Ma proposition n’est point que la guerre nous soit utile, et je me borne à dire que c’est vous qui y courez le plus de risque. Il y aurait de l’extravagance à se féliciter d’être moins malheureux que ses adversaires, quand il se présente un moyen de ne l’être point du tout. La perte de nos ennemis ne saurait jamais nous donner autant de satisfaction que la perte de nos proches nous cause de peine : [8] mais ce n’est pas là le motif principal qui nous fait agir. Nous suivons en ceci la pratique de nos pères ; et voyant les maux terribles et innombrables que causent aux peuples les dissensions et les guerres, nous venons prendre à témoins les dieux et les hommes que nous n’en sommes plus responsables. 53 Le Spartiate ayant parlé à peu près dans les termes que nous venons de rapporter, les plus modérés et les plus sages des Athéniens penchaient pour la paix, mais ceux dont les armes étaient le métier le plus ordinaire ou qui trouvaient leur compte dans les temps de troubles et de tumultes opinaient pour la guerre. [2] Ce fut le parti que prit entre-autres Cléophon, l’homme de ce temps-là qui avait le plus de crédit sur le peuple. Celui-ci se présentant dans l’assemblée tint d’abord quelques discours généreux sur la situation présente des choses. Après quoi, il flatta l’orgueil et la confiance du peuple, en exagérant les avantages consécutifs qu’il venait de remporter ; comme si la fortune de la guerre ne devait plus varier dans le choix de ceux auxquels elle accordait ses faveurs. [3] Ainsi les Athéniens mal conseillés et séduits par des discours où l’on ne cherchait qu’à leur plaire, ne s’en aperçurent que quand il n’était plus temps et préparèrent dès lors cette chute dont ils ne se sont jamais bien relevés. [4] Nous en verrons les degrés dans la suite et selon l’ordre des temps. Dans la circonstance présente, ils s’enivrèrent de leurs succès et beaucoup plus encore des hautes espérances qu’ils avaient conçues sur le nom seul d’Alcibiade qu’ils avaient mis à la tête de leurs armées et ils ne doutèrent pas que sa valeur et sa fortune ne leur rendit bientôt l’empire qu’ils avaient eu sur toute la Grèce.

XVII. Olympiade 92, an 4. 409 avant l’ère chrét. 54 CETTE année étant finie, les Athéniens eurent Dioclès pour archonte de la suivante et les Romains créèrent consuls Q. Fabius et C. Furius. Environ ce temps-là, Hannibal capitaine général des Carthaginois, rassembla tous les soldats qu’on avait levés en Espagne et en différentes provinces de l’Afrique et en forma une armée navale de soixante vaisseaux de guerre, accompagnés de quinze cents vaisseaux de charge. [2] Ceux-ci portaient toutes les machines, tous les traits et toutes les armes nécessaires pour des sièges. Avec cet équipage, il côtoya toute l’Afrique et fit ensuite la traversée qui se termine au promontoire de la Sicile le plus directe ment opposé aux côtes de l’Afrique., et qu’on nomme Lilybée. [3] Quelques cavaliers de Selinunte qui gardaient cette côte ayant aperçu un armement si considérable, coururent annoncer dans leur ville l’arrivée des ennemis. Les citoyens envoyèrent sur le champ des lettres à Syracuse, par lesquelles on lui demandait un prompt secours. [4] Dans cet intervalle Hannibal, ayant mis à terre toute son armée, dressa son camp, qui commençait à un puits appelé pour lors Lilybée et auprès duquel on bâtit, plusieurs années après, une ville qui en a pris le nom. [5] L’armée d’Hannibal, suivant le dénombrement qu’en fait Ephore, était composée de deux cents mille hommes de pied et de quatre mille chevaux. Timée ne la fait pas monter beaucoup au-dessus de cent mille hommes. À l’égard de ses vaisseaux, il les fit entrer dans un bassin qui était auprès de Motye, pour ne point donner aux Syracusains le soupçon qu’il vint leur faire la guerre, ni les effrayer même par la vue d’une si grande flotte. [6] Joignant ensuite à ses troupes débarquées les soldats des Egestains et de leurs alliés, il partit de Lilybée et marcha du côté de Selinunte. Arrivé au fleuve Mazare, il enleva d’emblée un marché que les Selinuntins avaient là, et s’approchant encore davantage des murs de la ville, il partagea son armée en deux corps, qui en formèrent l’enceinte. Dès qu’il eut mis ses machines en place, il commença vivement les attaques. [7] Il avait fait élever six tours d’une hauteur prodigieuse, sur les côtés desquelles étaient suspendus des béliers bien armés de fer qui battaient les murailles, pendant que des archers et des frondeurs, posés sur le haut des tours, écartaient à force de traits et de pierres tout ce qui paraissait sur le rempart. 55 Les Selinuntins qui n’avaient point soutenu de siège depuis longtemps et qui d’ailleurs avaient favorisé seuls entre tous les Siciliens les Carthaginois dans la guerre que ceux-ci avaient faite à Gélon, ne s’étaient point attendus aux alarmes et aux détresses qu’ils éprouvaient dans des attaques si violentes. [2] L’énormité des machines et le nombre des assiégeants les jetaient dans une terreur égale au péril dans lequel ils se trouvaient. [3] Ils n’abandonnaient pourtant pas toute espérance de salut, et se rassurant sur le secours qu’ils attendaient incessamment de Syracuse et de leurs autres alliés, il leur restait encore assez de courage pour résister à leurs ennemis. [4] Les jeunes gens toujours sous les armes faisaient face aux assiégeants sur le rempart pendant que les vieillards préparaient au dedans des murailles tout ce qui était nécessaire pour la défense ou qu’ils allaient exhorter toute cette jeunesse à ne pas souffrir qu’ils tombassent entre les mains de ces barbares. Les femmes suivies de leurs enfants portaient la nourriture et des flèches à ceux qui combattaient, en oubliant la réserve et la retraite que la pudeur et la coutume leur faisait garder en d’autres temps : [5] la terreur était si grande que les citoyens croyaient avoir besoin du secours des femmes. Enfin, Hannibal ayant promis à ses troupes le pillage de la ville, plaça ses machines encore plus près des murailles et disposa un assaut où les plus braves soldats devaient monter tour à tour. [6] Au premier son de trompette, l’armée carthaginoise se mit en mouvement comme si elle n’avait fait toute entière qu’un corps unique ; les machines partant ensemble, firent tomber en un seul moment une étendue considérable de murailles et les soldats posés sur le haut des tours suffirent seuls pour nettoyer le rempart à force de traits du plus grand nombre de ses défenseurs. [7] Les assiégés qui avaient vécu dans une longue paix n’avaient pris dans cet intervalle aucun soin de leurs murailles, qui n’égalaient pas, à beaucoup près, la hauteur des tours d’où les traits pleuvaient sur eux. D’autre part, les Campaniens qui cherchaient l’occasion de se distinguer, profitèrent du premier instant où la muraille fut abattue et passèrent en dedans. [8] Ils surprirent par leur présence les premiers citoyens qui les virent et qui n’étaient pas là en grand nombre. Mais plusieurs autres étant accourus à ce tumulte, les Campaniens furent repoussés avec une grande perte des leurs. Car le passage n’étant point frayé, les décombres de la muraille les faisaient tomber à chaque pas et ils furent bientôt mis hors de combat. La nuit arrivant là-dessus termina l’assaut. 56 Les Selinuntins profitèrent de cette suspension pour envoyer à toute bride à Agrigente, à Gela et à Syracuse des cavaliers, qui demandèrent un prompt secours pour une ville prête à succomber sous l’effort des assiégeants. [2] Ceux d’Agrigente et de Gela, qui ne voulaient pas marcher seuls, consentirent de se joindre à Syracuse contre les Carthaginois. Les Syracusains de leur côté abandonnèrent, à cette occasion, la guerre qu’ils faisaient à ceux de Chalcis et rassemblèrent les troupes qu’ils avaient à la campagne ; mais ils ne se hâtaient pas extrêmement dans la prévention où ils étaient que Sélinunte tiendrait longtemps, et que même elle ne serait pas prise. [3] Mais Hannibal dès le point du jour du lendemain, recommença toutes ses attaques et acheva la destruction du mur qu’il avait commencé d’abattre la veille et du mur qui lui était continu ; [4] il en fit emporter les décombres et nettoyer la place, et faisant combattre tour à tour ses meilleurs soldats, il repoussa un peu les Selinuntins : car il n’était pas possible de mettre absolument hors de combat des gens qui se voyaient sur le point de perdre leurs biens et leur vie. [5] Cependant après un grand carnage de part et d’autre, les Carthaginois avaient de quoi remplacer les morts, au lieu que les Selinuntins n’apercevaient aucun secours, ni aucune ressource. Le siège continua- neuf jours avec le même courage ou avec la même fureur ; et dans cet intervalle les Carthaginois firent ou souffrirent eux-mêmes des choses terribles. [6] Mais enfin, dès que la brèche fut assez grande pour laisser entrer de front les Ibériens, toutes les femmes commencèrent à jeter des cris effroyables dans leurs maisons. Les Selinuntins croyant alors la ville prise abandonnèrent les remparts et sachant peu ce qu’ils avaient à faire, ils s’attroupaient pour fermer l’entrée des rues ; et y faisant même des barrières de maçonnerie ils se défendirent encore longtemps. [7] Pendant que les ennemis faisaient des efforts pour rompre ces obstacles, les femmes et les enfants se réfugiaient dans leurs maisons et jetaient de là sur les assaillants des pierres, des tuiles et tout ce qui leur tombait sous la main. Les Carthaginois furent extrêmement maltraités dans ces lieux rétrécis par les maisons, où ils ne pouvaient ni s’arranger, ni se défendre de la grêle qu’on faisait tomber sur eux. [8] Cette fâcheuse situation des assiégeants dura jusqu’au soir, où l’espèce d’armes ou de traits dont se servaient les assiégés commença à manquer à ceux-ci, et que d’autres Carthaginois tous frais prirent la place de ceux qui avaient essuyé la fatigue de la journée et le désavantage de leur poste. Ainsi les forces du dedans étant beaucoup diminuées et les ennemis s’introduisant toujours dans la ville en plus grand nombre les Selinuntins furent entièrement chassés des entrées des rues qu’ils occupaient. 57 Enfin, la ville étant absolument prise, on n’entendit plus que des gémissements affreux de la part des Grecs et des cris de victoire et d’allégresse du côté des Barbares. Les premiers sans défense ne voyaient devant eux que la mort et les vainqueurs rendus féroces par leur succès, ne respiraient que le meurtre. [2] Les Selinuntins ramassés dans la place publique, ayant tenté là quelque espèce de résistance, furent égorgés jusqu’au dernier : aussitôt après les Carthaginois se répandirent dans toutes les rues et entrant dans les maisons, ils en enlevaient toutes les richesses et tuaient tous ceux qu’ils y rencontraient. Revenant dans les rues, ils massacraient impitoyablement tout ce qui s’offrait à eux, sans distinction de rang, d’âge ou de sexe, enfants, jeunes hommes, femmes et vieillards. [3] Quelques-uns coupaient les extrémités des membres aux morts, selon la coutume de leur pays et portaient plusieurs mains pendues à leurs ceintures : d’autres avaient mis des têtes coupées sur la pointe de leurs lances. Ils défendirent pourtant de tuer les femmes et les enfants qui s’étaient réfugiés dans les temples, et ce fut là l’unique exception que se permit leur cruauté. [4] Cette réserve ne paraît pas néanmoins d’un principe d’humanité ou de religion : mais ils craignirent que si ces femmes et ces enfants n’espéraient pas de trouver leur salut dans ces asiles, ils n’y missent eux-mêmes le feu pour s’ensevelir dans leurs ruines ; et ils voulaient s’en conserver le pillage d’où ils espéraient de tirer de grandes richesses. [5] Car l’impiété de cette nation allait au point, qu’au lieu que les autres barbares épargnent ; par respect pour les dieux, ceux qui se réfugient dans leurs temples, les Carthaginois n’épargnaient le sang humain, que pour violer plus sûrement les demeures consacrées aux dieux. [6] À la fin du jour toute la ville avait été pillée, toutes les maisons brûlées ou abattues et tout le sol était couvert de sang et de morts. On trouva plus de seize mille cadavres, et l’on emmena plus de cinq mille esclaves. 58 Les Grecs qui servaient dans les troupes des Carthaginois étaient sensiblement touchés de cette désolation. Car les femmes séparées de tous ceux qu’elles pouvaient connaître, passèrent cette nuit au milieu des insultes des soldats, et en craignaient toujours de plus grandes. Quelques-unes voyaient leurs filles prêtes à marier exposées à des traitements qui n’étaient ni de leur condition, ni de leur âge : [2] car les barbares qui ne distinguaient ni l’un ni l’autre sexe, ni les personnes libres, ni celles qui étaient nées esclaves, ne leur laissaient que trop entrevoir ce qu’elles auraient à souffrir dans leur captivité. Aussi les mères qui prévoyaient tous les malheurs qui les attendaient dans la Libye, sentaient tout le poids des humiliations et des mauvais traitements qu’elles allaient essuyer avec leurs filles, sous des maîtres, dont la physionomie sauvage et la voix féroce les faisaient trembler d’avance. Elles pleuraient leurs enfants vivants et éprouvant au fond de l’âme le contre-coup de tous les mauvais traitements qu’on leur faisait, dès lors, elles se plongeaient dans une désolation, dont la cause se renouvelait sans cesse. Au contraire, elles félicitaient leurs pères, leurs frères, leurs maris qui étaient morts en combattant pour la patrie et avant que d’avoir essuyé les affronts auxquels elle se voyaient livrées. [3] Il n’y eut que deux mille six cents Selinuntins qui furent assez heureux pour se sauver à Agrigente, où ils trouvèrent autant d’amis et de bienfaiteurs que de citoyens. Car les Agrigentins, en conséquence d’un décret public, partagèrent avec eux leur propre blé qu’ils leur faisaient distribuer par mesure en chaque maison, recommandant outre cela à tous les particuliers de leur fournir tous les besoins et toutes les commodités de la vie à quoi ils s’étaient déjà portés d’eux-mêmes. 59 Ce fut alors qu’arrivèrent à Agrigente trois mille soldats d’élite auxquels les Syracusains avaient recommandé d’aller incessamment au secours de Selinunte. Mais apprenant que la ville était prise, ils envoyèrent des ambassadeurs à Hannibal, pour l’inviter à rendre tous les prisonniers qu’il avait faits et à ne point toucher aux temples des dieux. [2] Hannibal répondit qu’il était convenable que les Selinuntins n’ayant pas su conserver la liberté, éprouvassent la servitude et que les dieux mécontents de leur ville n’y voulaient plus habiter. Cependant les citoyens qui s’étaient sauvés, lui ayant envoyé Empédion, Hannibal leur rendit toutes leurs richesses. [3] Cet Empédion avait toujours favorisé les Carthaginois et avant le siège, il avait souvent conseillé à ses concitoyens de ne point entrer en guerre avec eux. En cette considération Hannibal lui rendit tous les parents et tous les alliés qu’il trouverait parmi ses captifs et permit même aux autres citoyens qui s’étaient enfuis de rentrer dans la ville et d’en cultiver les environs comme auparavant, sous la seule condition d’un tribut qu’ils payeraient aux Carthaginois. [4] C’est ainsi que Selinunte fut prise 242 ans après sa fondation. XVIII. HANNIBAL après la prise de Selinunte, qu’il laissa absolument sans murailles, marcha avec toute son armée vers Himère, qu’il voulait détruire [5] parce que cette ville avaitr été la cause de l’exil de son père Gescon, et que son grand père Hamilcar avait péri sous ses remparts, par la ruse de Gelon qui lui tua cent cinquante mille hommes et fit sur lui presqu’autant de prisonniers. [6] Voulant avoir la revanche de cet affront, il plaça quarante mille hommes sur quelques hauteurs un peu éloignées d’Himère et il environna exactement la ville, avec le reste de ses troupes actuelles s’étaient joints vingt mille Siciliens ou Sicaniens. [7] Ayant fait monter ses machines, il fit battre les murailles de plusieurs côtés à la fois par des hommes qui se relevaient. Cette première attaque fatigua beaucoup les assiégés et inspira, par le grand succès qu’elle eut, bien du courage aux assiégeants. [8] Ayant ensuite creusé jusqu’au pied des murs, et par dessous, il les fit soutenir par des poutres auxquelles on mit le feu, de sorte qu’ils tombèrent d’eux mêmes. Il y eut alors un combat terrible entre les assiégeants qui voulaient profiter de cette ouverture immense pour entrer dans la ville et les assiégés qui craignaient le sort des Selinuntins. [9] C’est pourquoi regardant ce combat comme la décision du sort de leurs parents, de leurs enfants et de leur patrie, nom sacré pour tous les hommes, ils vinrent à bout de repousser les Barbares et ensuite de relever la partie abattue de leurs murailles. Ils eurent pour soutien dans cette entreprise les Syracusains envoyés à Agrigente et quelques autres alliés qui montaient au nombre de quatre mille hommes, à la tête desquels était Dioclés de Syracuse. 60 Cependant la nuit ayant suspendu les attaques et la défense ; dès le lendemain les Himériens jugèrent propos de ne pas se laisser renfermer lâchement ou imprudemment, comme avaient fait les Selinuntins. Ainsi ayant confié la garde de leurs murailles à une garnison suffisante, ils sortirent en armes avec ce qu’ils avaient d’alliés chez eux et firent un corps d’environ dix mille hommes. [2] Ce corps tombant tout d’un coup et contre toute attente sur les assiégeants, leur causa une surprise extrême et ils crurent que c’était un secours qui venait du dehors aux assiégés. Ceux-ci plus courageux et plus experts naturellement en fait d’armes que les Carthaginois, mais sur tout animés par la pensée que le succès de cette sortie allait décider du salut ou de la perte de leur ville, mirent par terre les premières lignes des ennemis. [3] Les autres accoururent à ce bruit en grand désordre et ne s’imaginant point encore qu’ils eussent affaire à des gens qu’ils croyaient enfermés, ils perdirent beaucoup de monde dans cette surprise et dans ce tumulte ; car il se rassembla là quatre-vingts mille hommes d’entre eux qui s’embarrassaient horriblement les uns les autres et qui se nuisaient plus à eux-mêmes qu’ils ne pouvaient faire de mal à leurs ennemis. [4] D’un autre côté les Himériens qui avaient pour témoins leurs pères, leurs enfants, leur famille entière qui les regardaient du haut des murailles, exposaient sans ménagement leur vie pour le salut public. [5] Aussi vinrent-ils à bout de mettre en fuite les barbares, étonnés de leur courage et accablés de leurs efforts : ils les poursuivirent jusque sur les hauteurs où ils avaient placé leur camp, en s’exhortant les uns les autres à ne laisser la vie à aucun des vaincus, de sorte qu’ils tuèrent six mille des assiégeants, selon Timée et vingt mille selon Éphore. [6] Enfin Hannibal voyant les siens si maltraités, se fit suivre de tout ce qu’il avait de gens campés sur les hauteurs et pour secourir les fuyards, il prit les Himériens par derrière et les attaqua dans le désordre où ils s’étaient mis eux-mêmes par l’ardeur de leur courage et de leur poursuite. [7] Ce nouveau combat fut encore violent ; les Himériens y eurent du dessous et furent obligés de reculer. Trois mille d’entre eux après avoir soutenu courageusement. l’effort des ennemis et fait plusieurs actions de vigueur, furent tués les uns après les autres. 61 Au sortir de cette bataille, il arriva au port d’Himere vingt-cinq vaisseaux que les Siciliens avaient envoyés aux Lacédémoniens pour satisfaire au devoir de leur alliance et qui revenaient après avoir achevé leur service. [2] Le bruit se répandit pourtant que c’était les Syracusains qui venaient ouvertement avec différents alliés au secours d’Himère. D’autres crurent aussi qu’Hannibal prenant avec lui les vaisseaux qu’il avait laissés dans le port de Motye et les chargeant de ses meilleurs soldats, profiterait de cette occasion pour aller attaquer Syracuse, privée alors de toute défense. [3] C’est pour cela que Dioclés chef des troupes auxiliaires dans Himère conseilla aux capitaines de vaisseaux d’aller incessamment à Syracuse pour prévenir la prise de cette ville, qui dans la défense d’Himère venait de perdre une partie de ses meilleures troupes. [4] Qu’ainsi il était d’avis qu’ils partageassent ce qui leur restait de soldats, de sorte qu’ils en missent une partie sur les vaisseaux qui les conduiraient jusqu’à ce qu’ils eussent passé les rivages qui appartenaient aux Himériens et que l’autre partie demeurât pour la garde et la défense d’Himere même, jusqu’au retour de ces vaisseaux. [5] Les Himériens furent extrêmement affligés de cet avis de Dioclés, mais comme ils n’étaient pas en pouvoir de s’y apposer, on fit monter dans ses vaisseaux pêle mêle avec les soldats, les femmes et les enfants que l’on devait conduire à Messine. [6] Dioclés de sont côté prenant avec lui ce qui lui restait de troupes de terre et sans se donner le temps d’ensevelir ses morts, marcha vers Syracuse. Plusieurs Himériens, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, qui n’avaient pu trouver place dans les vaisseaux déjà partis, se mirent à sa suite pour arriver par terre à Syracuse : 62 ceux qui restèrent dans la ville passèrent la nuit sur les murailles et sous les armes. Dès le lendemain les Carthaginois donnèrent aux murs, par le jeu de leurs machines, une attaque violente, que les assiégés soutinrent vigoureusement, dans l’attente des vaisseaux qui devaient les venir prendre. [2] La défense de ce premier jour fut très belle, mais le lendemain où les vaisseaux qu’ils attendaient étaient déjà à la vue d’Himère, les machines firent tomber une grande partie des murailles et les troupes espagnoles entrèrent en foule dans la ville. Entre les Barbares les uns repoussaient les assiégés qui résistaient encore et les autres facilitaient le passage à leurs camarades. [3] Enfin la ville étant prise sans ressource, les vainqueurs, pendant très longtemps, n’eurent d’autre occupation que de tuer impitoyablement tout ce qui tombait sous leurs mains. Mais Hannibal ayant ordonné qu’on prit tout le reste vivant, le carnage cessa et les soldats se contentèrent de s’enrichir de la dépouille des maisons. [4] Hannibal pour sa part pilla ses temples et après en avoir fait sortir tous ceux qui s’y étaient réfugiés, il y fit mettre le feu. La ville fut rasée ensuite jusqu’à niveau de terre, environ deux cents quarante ans après sa fondation. Hannibal donna en garde à son armée les femmes et les enfants de tous les captifs ; mais pour les hommes, qui montaient au nombre de trois mille, il les fit tous conduire sur cette hauteur, où son aïeul Hamilcar avait été autrefois égorgé par l’ordre de Gélon et là après plusieurs outrages, il les fit égorger eux-mêmes. [5] À la fin de cette exécution, il licencia son armée et renvoya ses alliés siciliens chacun dans leurs villes, où ils furent suivis des Campaniens, qui se plaignaient beaucoup des Carthaginois, sur ce qu’ayant extrêmement contribué à leurs succès, ils n’en avaient pas reçu des récompenses proportionnées à leurs services. [5] Hannibal fit rembarquer en même temps les troupes de sa nation, ou dans ses vaisseaux longs, ou dans ses vaisseaux de charge ; et ne laissant dans la Sicile que ce qui suffisait pour la défense des alliés, il en partit chargé de riches dépouilles. À son arrivée à Carthage, tous ses concitoyens vinrent au devant de lui avec de grandes acclamations, le louant beaucoup de ce qu’en très peu de temps il avait fait de plus grands exploits que les Généraux qui l’avaient précédé. XIX. 63 CE fut en ce temps-là qu’Hermocrate de Syracuse revint en Sicile. Celui-ci qui avait été choisi pour un des trois chefs qui devaient défendre sa ville quand les Athéniens vinrent l’assiéger, s’était attiré dans cette fonction beaucoup d’estime de la part de ses concitoyens. Ayant été envoyé ensuite à la tête de trente-cinq vaisseaux au secours des Lacédémoniens, dont Syracuse était alliée, il fut accusé par le parti qui lui était contraire dans sa république et qui obtint son bannissement. Ainsi il remit la flotte qu’il commandait aux environs du Péloponnèse à ceux qui venaient prendre sa place. [2] Comme il était ami de Pharnabase, satrape de Perse, il reçut de lui des secours d’argent et par ce moyen il revint à Messine où il fit construire cinq vaisseaux et leva mille hommes à ses frais. [3] Il enrôla à peu près autant d’Himériens exclus de leur ville par sa prise récente. Il entreprit avec cette petite armée de rentrer dans Syracuse où ses amis mêmes l’appelaient. Cependant cette tentative ayant échoué, il revint par terre à Selinunte qu’il fit rebâtir en partie, en ramassant de tous côtés les Selinuntins échappés du désastre de leur ville. [4] Joignant à eux plusieurs autres familles qui n’avaient point d’habitation, il les rassembla dans ce même lieu et se fit d’ailleurs un corps de six mille hommes choisis. De là il alla d’abord ravager les environs de Motye ; et attaquant les citoyens sortis pour défendre leur territoire, il en mit par terre un grand nombre et repoussa les autres jusqu’au dedans de leurs murailles. S’avançant ensuite du côté de Panorme, il fit autour de cette ville un pillage immense. Les citoyens sortirent aussi et même en bon ordre pour sauver leurs fruits et leurs revenus : mais il leur tua cinq cents hommes et les repoussa de même dans leur ville. [5] Il porta une semblable désolation dans tout le pays qui appartenait alors aux Carthaginois et par là il se fit un grand nom dans la Sicile. Les Syracusains eux-mêmes se repentirent d’avoir maltraité un si grand capitaine et la plupart étaient honteux qu’on leur reprochât Hermocrate exilé. Plusieurs discours se tenaient à ce sujet dans leurs assemblées, de sorte que tout le peuple opinait à le rappeler publiquement. Dès qu’il sut ces dispositions favorables, il se prépara lui-même à son retour, mais en prenant des mesures contre les ennemis qu’il savait bien qu’il avait encore dans Syracuse. C’est là qu’en étaient les affaires de la Sicile. 64 Dans la Grèce Thrasybule, par l’ordre des Athéniens, fit voile du côté d’Éphèse avec trente vaisseaux chargés de plusieurs soldats et de cent cavaliers. Ayant débarqué ses troupes, il attaqua la ville par deux endroits. Les assiégés firent d’abord une sortie, qui donna lieu à un grand combat : car comme toutes les forces de la ville s’étaient réunies, les Athéniens perdirent du premier choc quatre cents hommes, sur quoi Thrasybule jugea à propos de rembarquer ses gens et de se retirer à Lesbos. [2] D’un autre côté les généraux que les Athéniens avaient à Cyzique passèrent à Calcédoine, où ils construisirent un fort qu’ils nommèrent Chrysopolis et dans lequel ils laissèrent une garnison suffisante. Ils la chargèrent d’exiger le dixième de tous les vaisseaux qui viendraient de la mer de Pont, dont on ne pouvait sortir que par là. [3] Ils séparèrent ensuite leurs troupes ; Théramène fut laissé avec cinquante vaisseaux pour assiéger Chalcédoine et Byzance, et Thrasybule fut envoyé dans la Thrace où il soumit quelques villes aux Athéniens. [4] Alcibiade l’alla prendre là avec trente vaisseaux, et ils vinrent ensemble dans le pays occupé par Pharnabase, où ils firent un ravage considérable qui enrichit beaucoup leurs soldats : ils rassemblèrent eux-mêmes de grandes dépouilles, dans le dessein de soulager le peuple d’Athènes des contributions qu’il était obligé de fournir pour cette guerre. [5] Les Lacédémoniens voyant toutes les forces Athéniennes occupées dans l’Hellespont, prirent ce temps pour aller attaquer Pylos, gardée par une garnison messénienne. Ils employèrent à cette entreprise onze vaisseaux, dont il y en avait cinq de Sicile, quoique montés par des Spartiates. Ils firent marcher aussi une armée de terre pour les soutenir et la ville fut bientôt environnée de toutes parts. [6] À cette nouvelle la république envoya au secours des assiégés trente vaisseaux, commandés par Anytus, fils d’Anthemion. Celui-ci s’étant mis en mer fut assailli devant le promontoire de Malée de vents contraires qui le firent revenir à Athènes. Le peuple indigné de ce retour, l’appela en jugement comme coupable de trahison. Anytus en grand danger de sa vie se racheta avec de l’argent et l’on dit que c’est le premier Athénien, qui ait corrompu ses juges. [7] Les Messéniens qui gardaient Pylos se défendirent quelque temps dans l’attente d’un secours de la part des Athéniens : mais comme les ennemis, se relevant les uns les autres, leur donnaient des assauts continuels et qu’entre les assiégés, les uns mouraient de leurs blessures et les autres périssaient de faim, ils rendirent la place par capitulation, et se retirèrent. C’est ainsi que les Lacédémoniens rentrèrent dans Pylos, qui leur avait été enlevée quinze ans auparavant par les Athéniens et que Démosthène avait fait fortifier. 65 Peu de temps après les Mégariens surprirent Nysée, soumise alors aux Athéniens. Ceux-ci envoyèrent aussitôt contre eux Leotrophidès et Timarque avec mille hommes d’infanterie et quatre cents chevaux. Tous les Mégariens en armes allèrent au devant d’eux et, se fortifiant encore de quelques Siciliens qui se trouvèrent en ces cantons, ils se mirent en ordre de bataille sur des hauteurs qu’on appelait les Cornes. [2] Les Athéniens combattirent vaillamment et renversèrent leurs ennemis qui étaient en bien plus grand nombre qu’eux. La grande perte tomba sur les Mégariens, car il ne fut tué que vingt des Spartiates qui les soutenaient. Les Athéniens irrités de la prise de Nysée, ne poursuivirent point les Spartiates dans leur fuite et déchargèrent toute leur colère sur ceux de Mégare, dont ils firent un grand carnage. [3] Cependant les Spartiates ayant nommé Cratesippidas chef de leur flotte et lui ayant donné vingt-cinq vaisseaux montés par des soldats qu’ils avaient empruntés de leurs alliés, ils le chargèrent de venger les Mégariens. Ce commandant perdit beaucoup de temps aux environs de l’Ionie et ne fit rien de remarquable. [4] Ensuite ayant reçu beaucoup d’argent des bannis de Chio, il les ramena dans leur île, où il se rendit maître de la Citadelle. Les bannis, rentrés par ce moyen, chassèrent à leur tour environ six cents de ceux qui les avaient mis hors de leur patrie. Ces derniers se réfugièrent sur le continent qui est vis-à-vis, où ils se saisirent d’un lieu très fort de sa nature, appelle Marne, d’où ils allaient assez souvent faire des insultes à leurs ennemis demeurés possesseurs de Chio. 66 Peu de temps après, Alcibiade et Thrasybule fortifièrent Lampsaque et y laissant une garnison suffisante, ils allèrent avec tout le reste de leurs forces joindre Théramène qui ramageait les environs de Calcédoine, soutenu de soixante et dix vaisseaux et d’une armée de cinq mille hommes. Les capitaines athéniens employèrent toutes leurs troupes à entourer la ville d’un mur de bois, qui la prenant par dernière l’enfermait d’un bout à l’autre de son rivage. [2] Le gouverneur de la ville pour les Lacédémoniens était Hippocrate, qui faisait la fonction d’Harmostés ou de Pacificateur. Il commença par une sortie, non seulement de tout ce qu’il avait de gens de guerre, mais encore de tous les citoyens. Ce fut l’occasion d’un sanglant combat où Alcibiade se comporta vaillamment, de sorte qu’Hippocrate y perdit la vie ; et tout le reste de ses gens fut tué ou blessé, ou repoussé en désordre jusqu’au dedans des murailles. [3] Alcibiade partit aussi pour venir dans l’Hellespont et dans la Chersonèse, où il voulait recueillir de l’argent. Théramène demeuré seul se contenta de passer un traité avec les habitants de Calcédoine, par lequel ceux-ci se soumirent à fournir aux Athéniens la même contribution qu’auparavant ; et passant de là à Byzance, il en forma le siège, et fit toutes les dispositions nécessaires pour prendre incessamment cette ville. [4] Alcibiade, qui était venu à bout d’amasser une grosse somme, fit par ce moyen une forte recrue de Thraces : il leva aussi des soldats dans toute la Chersonèse ; et suivi de ces troupes nouvelles, il se saisit d’abord de Selymbrie par trahison. Là il augmenta considérablement son trésor ; après quoi, laissant une garnison dans la place, il vint joindre Théramène devant Byzance. [5] Alors on se prépara très sérieusement à pousser le siège. On avait affaire à une ville forte et pleine d’hommes résolus et capables de se défendre. Car sans parler des Byzantins eux-mêmes, qui formaient un assez grand peuple, le pacificateur lacédémonien Cléarque avait avec lui un grand nombre de soldats du Péloponnèse ou enrôlés ailleurs. [6] Aussi toutes les attaques des assiégeants demeuraient-elles inutiles et ne faisaient aucune brèche assez considérable pour avancer le siège. Mais le commandant s’étant avisé de sortir des murs pour aller demander un secours d’argent à Pharnabase, quelques Byzantins qui haïssaient son gouvernement, qui en effet était fort dur, prirent le temps de son absence pour offrir leur ville à Alcibiade. Sur la convention qui fut faite entre eux, les Athéniens firent semblant de lever le siège ; 67 et mettant leurs vaisseaux à la voile dès le soir même, ils firent juger qu’ils emmenaient leur troupes en Ionie. Mais ils les avaient seulement fait écarter des murailles ; ainsi, dès que la nuit fut clause, ils les ramenèrent d’où ils venaient et les placèrent fort près des portes. D’un autre côté Alcibiade avait envoyé quelques-uns de ces vaisseaux, avec ordre d’attaquer ceux qui se trouvaient dans le port de Byzance, et même d’exécuter cette commission avec un grand bruit, pour faire croire aux assiégés que toute l’armée était de ce côté-là : pendant que l’infanterie qui était demeurée aux portes de la ville serait attentive au signal qu’on devait leur donner. [2] Les vaisseaux remplirent leur fonction à merveille en heurtant de leur proue ceux des Byzantins, ou en les accrochant avec des mains de fer, le tout accompagné de cris effroyables ; de sorte que les soldats du Péloponnèse et les citoyens qui n’étaient pas de la conjuration ne manquèrent pas de courir en foule au secours du port. [3] Aussitôt les conjurés firent paraître le signal sur la muraille et tendirent des échelles aux soldats d’Alcibiade, qui se trouvèrent arrivés par ce moyen sur les remparts, sans avoir couru même aucun danger de la part de la garnison qui combattait ailleurs. [4] Dès que les Péloponnésiens eurent appris cette nouvelle, ils se partagèrent en deux bandes, dont l’une demeura sur le port et l’autre accourut vers les murailles déjà emportées. [5] Or, quoique les Athéniens fussent en quelque manière actuellement maîtres de la ville, les soldats de la garnison ne se découragèrent pas encore et les combattirent longtemps, soutenus qu’ils étaient du plus grand nombre des Byzantins. En un mot, les assiégeants ne seraient point venus à bout de leur entreprise, malgré l’avantage qu’ils semblaient avoir acquis, si Alcibiade se prêtant aux circonstances présentes n’avait fait publier à haute voix qu’on ne ferait aucun tort aux citoyens. Cette publication fit que ceux qui entendaient le mieux les intérêts de leur ville tournèrent tout d’un coup leurs armes contre les Lacédémoniens. [6] Le plus grand nombre de ces derniers périt dans cette conjoncture, malgré la résistance la plus courageuse ; et les cinq cents au plus qui échappèrent à cette révolution subite des esprits se réfugièrent aux pieds des autels. [7] Le général d’Athènes rendit aussitôt la ville aux Byzantins, en les mettant au nombre de leurs alliés. Et à l’égard des suppliants, ils les dépouillèrent de leurs armes et faisant transporter leurs personnes à Athènes, ils laissèrent la république maîtresse absolue du traitement qu’on voudrait leur faire. XX. Olymp. 93 an 1. 408 avant l’ère chrétienne. 68 Au commencement de la nouvelle année les Athéniens eurent pour archonte Euctemon, et les Romains créèrent consuls M. Papyrius et Sp. Nautius. On commençait alors l’Olympiade 93 dans laquelle Eubatus de Cyrène remporta le prix de la course. Les Athéniens profitant de l’avantage que la fortune leur avait donné à Byzance, parcoururent tout l’Hellespont et emportèrent de force toutes les villes de ce détroit, à l’exception d’Abydos.[2] Laissant enfin Diodore et Mantithée avec les forces nécessaires pour garder leurs conquêtes, ils s’en revinrent dans leur patrie, à laquelle ils venaient de rendre de grands services, et où ils ramenaient leur flotte chargée de riches dépouilles. Dès qu’on les sut proches tout le peuple alla au devant d’eux ; le chemin d’Athènes au port du Pirée était couvert de vieillards, de femmes et d’enfants, qui couraient les remercier d’avoir rétabli leur fortune : [3] et pour dire le vrai, le seul aspect de la flotte était magnifique. Elle accompagnait deux cents vaisseaux pris en guerre, rempli de captifs et des richesses qu’on leur avait enlevées. Les généraux avaient couvert leurs galères d’armes dorées, de couronnes et de trophées construits avec art. La plus grande partie des spectateurs libres ou esclaves, qui s’étaient rendus là en si grande foule, que la ville était demeurée déserte, fixaient à l’envi leurs regards sur Alcibiade en particulier. [4] Ce Général était monté pour lors à un degré de réputation et d’estime si universelle que les plus puissants d’entre les citoyens le regardaient comme l’homme du monde le plus propre à opposer aux fougues du peuple ; et que le peuple au contraire comptait sur lui comme sur un citoyen qui soulagerait leur pauvreté et qui se joindrait à eux pour résister aux entreprises que les puissants et les riches, pourraient faire à leur désavantage. [5] En effet, Alcibiade joignait à un grand courage le talent de la parole. Il était entreprenant et brave à la guerre ; il avait le port et la figure extrêmement noble, l’âme grande, l’esprit lumineux et très élevé dans ses vues : en un mot tout le monde avoir alors les yeux sur lui. [6] On croyait voir la fortune de retour avec lui, et la félicité publique devait accompagner son entrée dans la ville. Si les Lacédémoniens avaient réussi sous ses ordres, que ne pouvait-on pas attendre d’un tel général, à la tête de ses propres concitoyens ? 69 Ainsi dès que la flotte fut entrée dans le port, on se pressa d’aller au devant d’Alcibiade jusque dans son vaisseau, et de l’en faire descendre, en le félicitant en même temps de ses succès et de son retour. De son côté il reçut agréablement tout le monde et indiqua sur le champ une assemblée du peuple, dans laquelle il fit son apologie sur plusieurs chefs. On fut si enchanté de l’entendre, que toute la ville se condamna elle-même sur les décrets qu’on avait portés contre lui. [2] On lui fit rendre tous ses effets qu’on avait vendus à l’encan ; on jeta dans la mer toutes les sentences qui l’avaient déclaré coupable et on annula jusqu’aux procédures qui pouvaient lui être désavantageuses : on obligea les Eumolpides à lever l’imprécation dont ils l’avaient chargé lorsqu’on l’accusa d’avoir profané les mystères. [3] Enfin le nommant général des troupes de mer et de terre, on mit entre ses mains toute l’autorité de la république : il s’associa lui-même et de son gré Adimante et Thrasybule. [4] Aussitôt Alcibiade ayant équipé cent vaisseaux, cingla vers l’île d’Andros, et s’étant saisi du fort de Catrion, il le fit environner de murailles. Cependant tous les habitants de l’île, accompagnés et soutenus des soldats du Péloponnèse qui gardaient la capitale, se rassemblèrent ; ce qui donna lieu à un combat, où les Athéniens remportèrent la victoire ; plusieurs citoyens d’Andros y furent tués et le reste se dissipa dans la campagne, où rentra incessamment dans la ville. [5] Alcibiade lui donna quelques assauts, après quoi il se contenta de laisser dans le fort qu’il avait pris en arrivant, une garnison convenable sous le commandement de Thrasybule et se remettant sur sa flotte, il vint faire des descentes dans les îles de Cos et de Rhodes, où il amassa, par le pillage, de quoi subvenir à la subsistance de ses soldats. 70 Les Lacédémoniens qui avaient perdu avec leur flotte leur général Mindarus et l’empire de la mer, ne se laissèrent point abattre par ces revers ; ils choisirent pour leur général Lysander, homme d’une réputation déjà formée en matière de guerre et d’un courage supérieur à toutes les entreprises et à tous les événements. Dès qu’il fut entré en fonction, il fit lever le nombre de soldats qui convenait à ses vues et en remplit autant de vaisseaux qu’il en put trouver. [2] Passant à la hauteur de Rhodes, il prit tous ceux que les ports de cette île purent lui fournir et les mena avec les premiers du côté d’Éphèse et de Milet, où il en trouva d’autres encore il envoya chercher de là ceux de Chio, et partit enfin d’Éphèse avec une flotte de soixante-dix voiles. [3] Ayant appris vers ce temps là que le jeune Cyrus, fils de Darius était envoyé par son père pour aider les Lacédémoniens dans cette guerre, il alla au devant de lui jusqu’à Sardis dans la Lydie ; et animant encore par ses discours ce jeune prince contre les Athéniens, il tira d’abord de lui dix mille dariques pour la solde de l’armée grecque. Cyrus l’invita même en les lui donnant à lui demander librement tout ce dont elle aurait besoin. [4] Lysander revenant de là à Éphèse, y manda les principaux des villes grecques de l’Asie, et se liant d’amitié avec eux tous, il les assura que si cette guerre avait un succès favorable, on laisserait toutes les villes se gouverner par elles-mêmes. Cette promesse les engagea toutes à accorder plus qu’on ne leur demandait alors et à se piquer d’une émulation extraordinaire pour aider incessamment de leurs richesses le commandant d’une guerre générale. 71 Dès qu’Alcibiade sut que Lysander assemblait une grosse armée à Éphèse, il fit voguer de ce côté là toute sa flotte, et entrant dans quelques ports qu’il trouva sans défense, il en mit la plus grande partie à l’ancre autour de Notion, et en confia la garde à Antiochus, capitaine du vaisseau qu’il montait lui-même. Après lui avoir enjoint très expressément de n’entreprendre aucun combat avant son retour, il prit les mieux armés de ses vaisseaux et arriva incessamment à Clazomène. Cette ville alliée des Athéniens, souffrait beaucoup alors des courses de quelques bannis. [2] Antiochus, homme entreprenant de son naturel et qui voulait se rendre recommandable par quelque entreprise de sa tête, transgressa l’ordre d’Alcibiade : chargeant ses dix plus forts vaisseaux de soldats et ordonnant aux capitaines de tous les autres de venir à lui au premier signal, il s’avança sur les ennemis et les provoqua au combat. [3] Lysander qui avait appris de quelques transfuges qu’Alcibiade n’était pas là, et qu’il avait même emmené avec lui l’élite de ses soldats, fut ravi de saisir cette occasion pour relever l’ancienne gloire de Sparte. Ainsi s’avançant avec toute sa flotte, il s’attacha d’abord au premier vaisseau des dix qu’amenait Antiochus et dans lequel il était lui-même, et il l’eut bientôt coulé à fond ; après quoi il mit aisément en fuite tous les autres. À cette vue les capitaines des autres vaisseaux Athéniens vinrent à la hâte en désordre au secours de leurs gens : [4] il se donna là une bataille navale, où les Athéniens trop près de terre se battaient avec désavantage de sorte que la confusion se mit dans leur flotte, qui perdit vingt-deux bâtiments. Plusieurs de ceux qui les montaient furent faits prisonniers et le reste se sauva à la nage. Alcibiade. apprenant cette nouvelle revint incessamment à Notion ; et ayant renouvelé sa flotte de soldats, il vint chercher les ennemis dans leurs ports mêmes ; Lysander ne jugeant pas à propos de l’attendre fit voile du côté de Samos. 72 Peu de temps après Thrasybule, général des Athéniens, conduisit vers l’île de Thasos quinze vaisseaux, avec lesquels il réduisit les citoyens de la ville et leur tua 200 hommes. Les ayant ensuite menacés d’un siège en forme, il les obligea de reprendre leurs bannis qui favorisaient Athènes, et ayant laissé là une garnison athénienne, il en fit des alliés de la République. [2] De là il vint à Abdère, ville maritime des plus puissantes de la Thrace, qu’il attira, de même à son parti. Pendant que les Athéniens travaillaient ainsi à se fortifier au dehors. [3] Agis roi des Lacédémone, qui avait une armée à Décélie, dans le voisinage d’Athènes prit le temps d’une nuit obscure pour se poster sous les murs mêmes de la capitale : il avait avec lui vingt-huit mille hommes d’infanterie ; dont une moitié était armée de toutes pièces, et l’autre seulement à la légère. [4] Il s’était fait suivre par douze cents chevaux, dont neuf cents lui avaient été fournis par les Béotiens, et les trois cents autres par le Péloponnèse. Il était venu si près sans être aperçu par les gardes du dehors, il en tua une partie dans la première surprise et pouffa l’autre jusqu’au dedans des murailles. [5] Les Athéniens au premier bruit de cette aventure fâcheuse, firent mettre en armes tout le monde, vieillards et jeunes gens : chacun étant accouru en instant où le péril semblait l’appeler. [6] Les commandants découvrirent à la pointe du jour l’armée ennemie qui, sur quatre hommes de profondeur, occupait une longueur de huit stades : et ce qui acheva de les consterner, ils virent les deux tiers de leurs murailles environnés par leurs ennemis. [7] Ils envoyèrent aussitôt des cavaliers en nombre à peu près égal à celui qu’ils découvraient parmi leurs adversaires d’où s’ensuivit bientôt au pied des murs un violent combat de cavalerie. La phalange se tenait éloignée d’eux d’environ cinq stades, de sorte que les cavaliers trouvèrent tout l’espace qui leur fallait pour donner ce spectacle à ceux qui bordaient le haut des murailles.[8] Les Béotiens qui se ressouvenaient de la victoire qu’ils avaient remportée sur les Athéniens à Delium, ne voulaient pas leur céder l’avantage. Et les Athéniens qui avaient pour témoins oculaires leurs propres citoyens, qui les connaissaient par leur nom et par leur visage, se défendaient jusqu’à la mort. [9] Enfin, surmontant ceux qu’ils avaient en tête, ils en tuèrent un nombre considérable et poussèrent tout le reste jusqu’à leur phalange. Mais pendant que celle-ci s’avançait pour porter du secours à ses cavaliers maltraités, les citoyens eurent le temps de se retirer dans leur ville. 73 Agis qui ne crut pas convenable d’assiéger Athènes même en ces circonstances dressa son camp dans l’Académie. Il aperçut le lendemain que les Athéniens avaient élevé un trophée ; aussitôt il mit ses troupes en ordre de bataille et envoya faire un défi aux citoyens sur le droit d’élever un trophée.[2] Les Athéniens sortirent aussitôt de la ville et se rangèrent le long de leurs murs. Les Lacédémoniens commencèrent le combat, mais comme on faisait pleuvoir sur eux du haut des remparts une grêle de traits, ils s’éloignèrent bientôt et, allant de là ravager le reste de l’Attique, ils reprirent de cette manière la route du Péloponnèse. XXI.[3] ALCIBIADE qui était passé de Samos à la côte de Cumes avec toute sa flotte, fit de mauvaises querelles aux habitants de cette ville, pour avoir un prétexte apparent de piller leur territoire. Il commença par se saisir de tous ceux qu’il rencontrait et il les traitait en prisonniers de guerre. [4] Comme on venait d’abord sans ordre et tumultuairement à leur secours, Alcibiade se trouva assez longtemps le plus fort ; mais les habitants de Cumes et ceux de la campagne ayant eu le temps de se réunir pour s’opposer à cette violence, on le força, lui et ses gens, d’abandonner leurs captifs et de s’enfuir dans leurs vaisseaux. [5] Alcibiade fâché d’avoir eu le dessous en cette rencontre, fit venir des troupes de Mitylène et les disposant en bataille devant Cumes, il espérait d’attirer les citoyens à un combat ; mais comme personne ne sortait, il se contenta de brûler les environs et se retira à Mitylène. [6] Ceux de Cumes envoyèrent des ambassadeurs à Athènes pour se plaindre d’Alcibiade qui avait insulté une ville, leur alliée et qui ne leur avait donné aucun sujet de mécontentement. À cette occasion, il s’éleva beaucoup d’autres plaintes contre Alcibiade. Quelques soldats de Samos qui n’étaient pas contents de lui se rendirent à Athènes et l’accusèrent dans l’assemblée du peuple de favoriser les Lacédémoniens et d’entretenir commerce avec Pharnabase par le moyen de qui il espérait, dès que la guerre serait finie de se rendre maître de ses concitoyens. 74 La multitude prêta l’oreille à ces dépositions et la gloire d’Alcibiade commença dès lors à baisser, tant à cause du malheur arrivé à sa flotte que de l’offense volontaire qu’il avait faite à la ville de Cumes. Le peuple d’Athènes pour s’assurer contre ses entreprises nomma dix généraux, Conon, Lysanias, Diomédon, Périclès, Erasinide, Aristocrate, Archestrate, Protomachus, Thrasybule et Aristogène ; l’assemblée ordonna sur le champ au premier d’entre eux, qui était Conon, d’aller prendre la flotte entre les mains d’Alcibiade, [2] qui lui remit, sans hésiter toute l’armée qu’il commandait : mais il se garda bien de retourner à Athènes et ne se réservant qu’une galère, il se retira à Pactye de Thrace. Il eut très grande raison de ne point s’exposer à la colère du peuple, fomentée par les accusations de ses ennemis. [3] L’avidité même avec laquelle on recevait ces accusations, en attirait un plus grand nombre. La plus considérable fut au sujet des chevaux qu’il avait menés aux jeux olympiques, et elle le fit condamner à une amende de huit talents. Un certain Diomède son ami, lui avait prêté pour Olympie un char à quatre chevaux. Dans le certificat qu’on tirait de ceux qui se présentaient pour la course, Alcibiade déclara que ces chevaux lui appartenaient : et quand ils eurent gagné le prix, non seulement il ne rendit pas à Diomède la justice d’avouer que les chevaux étaient à lui, mais il ne voulut pas lui rendre les chevaux même qu’on lui avait prêtés. [4] Se reprochant donc intérieurement tous les torts qu’il avait eu, il eut peur d’en subir la punition et il s’en mit à couvert par la fuite. On établit dans cette même Olympiade une course de chariot à deux chevaux. 75 Ce fut en cette même année que mourut Pleistonax roi de Sparte, après un règne de huit ans. Pausanias qui fut son successeur en régna quatorze. Tous les habitants de l’île de Rhodes partagés jusqu’ici en plusieurs villes, savoir, Elyse, Lindus et Camire, se réunirent en une seule, qui porte aujourd’hui le nom de Rhodes. XXII. [2] HERMOCRATE de Syracuse, suivi de toutes les troupes qu’il commandait, sortit de Selinunte et, se plaçant autour d’Himere, il se logea dans les environs de cette ville, actuellement détruite. Ayant recherché soigneusement tous les endroits où les Syracusains avaient campé, il recueillit leurs ossements et, après les avoir mis sur des chariots faits exprès et ornés comme en une pompe funèbre, il les ramena dans leur patrie. [3] Mais comme il était défendu par les lois aux bannis d’entrer dans la ville, il s’arrêta sur des hauteurs des environs et envoya quelques-uns des siens conduire les chariots dans Syracuse : [4] son dessein dans toute cette conduite était de faire en sorte que Dioclès, qui s’opposait le plus à son retour, encourut la haine publique dans une circonstance, où le refus de recevoir Hermocrate, paraissait tomber sur les morts qu’il amenait avec lui et à l’égard desquels il donnait des marques de piété et de religion qui devaient lui attirer l’affection du peuple. [5] Dès que les corps morts furent entrés, il y eut de la division dans l’assemblée. Dioclès eut la hardiesse de s’opposer à leur sépulture, malgré le grand nombre de ceux qui la demandaient. Ce dernier parti demeura le plus fort, les morts furent ensevelis et l’on exila Dioclès lui-même. Mais ils ne reçurent pas pour cela Hermocrate. On redoutait sa hardiesse et l’on craignait que parvenant à quelque magistrature, il n’usurpât l’autorité absolue et tyrannique. [6] Ainsi, Hermocrate qui ne crut pas le temps convenable pour user de violence, s’en revint à Selinunte. Ses amis l’ayant mandé quelques temps après, il se mit en marche à la tête de trois mille hommes et traversant le territoire de Gela, il arriva de nuit au lieu qu’on lui avait marqué ; [7] mais une partie de ses troupes étant encore derrière, il s’avança avec le peu qu’il en avait avec lui, jusqu’à la porte de l’Achradine : il aperçut de là que ses amis de la ville s’étaient saisis en dedans des postes favorables pour le faire entrer. Ainsi, il eut le temps d’attendre ceux de ses gens qui arrivèrent les derniers. [8] Les Syracusains apprenant ce qui se passait, s’assemblèrent en armes dans la place publique où Hermocrate et ses soldats s’étant bientôt montrés ; ils le tuèrent, lui et la plus grande partie de ses adhérents. Au sortir de ce tumulte ils appelèrent en jugement ceux qui restaient en vie, et les condamnèrent à l’exil. [9] On fit passer pour morts en cette occasion quelques-uns de ceux qui n’avaient été que blessés, pour les sauver de la fureur du peuple. De ce nombre là fut Denys, qui dans la suite devint tyran de Syracuse. Voilà quels surent les événements de cette année.

XXIII. Olym. 93. an 2. 407 ans avant l’ère chrét.

76 DANS la suivante Antigenès fut archonte d’Athènes et les Romains eurent pour consuls Manius Aemilius et C. Valérius. Conon général des Athéniens, ayant reçu de nouvelles troupes à Samos, fit radouber les vaisseaux qu’il avait là ; il en reçut d’autres de la part des alliés, et il fit toutes ses diligences pour rendre sa flotte égale à celle des ennemis. [2] Les Spartiates, de leur côté, envoyèrent Callicratidès prendre le commandement de leur armée navale à la place de Lysander qui avait fait son temps. Le nouveau général, encore à la fleur de son âge, était né bon, sans aucun vice de son naturel, et n’en ayant pris aucun par la communication avec les étrangers qu’il n’avait point fréquentés encore ; en un mot, il était le plus juste des Spartiates ; et dans tout le temps de son autorité, il ne donna jamais le moindre sujet de plainte, ni à sa patrie ni aux particuliers qu’il commandait. Il se montra extrêmement sévère à l’égard de ceux qui entreprirent de le corrompre par argent, et il les fit appeler en justice. [3] Partant de Lacédémone pour arriver à Éphèse, il prit des vaisseaux en différents ports ; auxquels joignant ceux qu’il reçut des mains de Lysander, il se vit une flotte de cent quarante voiles. Les Athéniens tenaient alors la citadelle de Delphinium dans l’île de Chio. Callicratidès y conduisit sa flotte entière dans le dessein d’en faire le siège. [4] La garnison Athénienne, qui ne montait qu’à 500 hommes, effrayée du grand nombre des ennemis, rendit la place et assura sa retraite par capitulation. Callicratidès fit raser aussitôt cette forteresse, et passant de là à Teos, il surprit cette ville pendant la nuit, et y étant entré sans obstacle, il la pilla : [5] il vint tout de suite Lesbos et campa devant Methymne, défendue par une garnison Athénienne. Il en battit quelque temps les murailles sans aucun succès : mais bientôt les mécontents lui en livrèrent l’entrée. Il en pilla toutes les richesses, mais il épargna les habitants et les laissa maîtres de leur ville. [6] Voulant aller à Mitylene, autre ville de Lesbos, il chargea le lacédémonien Thorax de conduire incessamment ses soldats par terre, pendant qu’il côtoyait les rivages avec sa flotte. 77 D’un autre côté Conon, général d’Athénes, avait soixante et dix vaisseaux les mieux équipés en guerre, qu’aucun capitaine athénien en eut jamais rassemblés. Il était venu avec de si grandi préparatifs, dans le dessein de secourir Methymne. [2] Mais la trouvant prise, il vint mouiller à une de ces petites îles qui portent ensemble le nom de cent. Ayant découvert dès le lendemain toute la flotte des ennemis, qui surpassait la sienne du double, il ne crut pas qu’il y eut de la prudence à l’attaquer, du moins en cet endroit. Ainsi il fit force de voiles pour aller plus loin, et cependant il accrocha en passant quelques vaisseaux ennemis. Il comptait de risquer le combat avec plus d’avantage, à la hauteur de Mitylène par ce que s’il avait le dessus, il aurait plus d’espace pour poursuivre les vaincus et si au contraire il perdait la bataille, il trouverait une retraite dans le port. [3] Ayant donc fait rentrer dans sa flotte tous les soldats descendus aux cent îles, il fit ramer assez lentement pour donner lieu aux Spartiates de le joindre. Les Spartiates, au contraire, s’avançaient en diligence, dans l’espoir de se saisir de quelques vaisseaux à la queue de la flotte athénienne. [4] Conon prit alors de l’avance ; mais les vaisseaux lacédémoniens fournis de rameurs vigoureux, le poursuivirent avec tant d’efforts, qu’ils se lassèrent eux-mêmes et se trouvèrent très éloignés de leur flotte. Conon qui se vit fort près de Mitylene et qui s’aperçut de cet épuisement des rameurs et de cette séparation de la flotte ennemie, fit aussitôt élever l’étendard rouge c’était le signal convenu avec tous les capitaines de vaisseaux. [5] Les Athéniens se tournèrent au même moment contre leurs ennemis qui les touchaient. Il s’éleva un cri général dans leur flotte et toutes les trompettes sonnèrent la charge. Les Spartiates étonnés de ce premier choc, se hâterent de rejoindre leurs vaisseaux les moins avancés pour faire face tous ensemble l’ennemi. Mais comme la vivacité de l’attaque leur en laissait à peine le temps, ils se trouvaient dès le commencement du combat dans une espèce de désordre et ne pouvaient parvenir à se mettre en ligne avec leurs derniers vaisseaux. 78 Conon profita habilement de cet avantage. Il serrait les vaisseaux de près ; il les empêchait de se joindre ; il heurtait les uns de façon à les entrouvrir et faisait tomber les rames des autres. Cependant aucun des vaisseaux opposés à Conon ne recula. Ils maintenaient à force de rames leur poupe à sa place, jusqu’à ce que leurs vaisseaux les plus éloignés fussent arrivés. [2] Mais l’aile gauche des Athéniens fit céder la partie à qui elle avait affaire, et l’ayant mise en fuite, elle la poursuivit longtemps. Cependant tous les vaisseaux lacédémoniens s’étant enfin réunis, Conon appréhenda leur grand nombre. Il s’abstint de poursuivre ceux qui fuyaient et se retira dans Mitylene avec quarante vaisseaux. [3] La flotte de Sparte s’étant aussi rassemblée, environna de toutes parts les vaisseaux d’Athènes, qui s’étaient séparés les uns des autres dans la poursuite de cette partie des ennemis, sur laquelle ils avaient eu de l’avantage. On leur ferma le retour dans Mitylene oit ils comptaient de rejoindre Conon et on les contraignit d’échouer sur la côte. L’équipage comprit alors qu’il n’avait plus d’autre ressource que de se jeter tous sur le rivage : ainsi abandonnant les bâtiments aux Spartiates, il se sauva par terre et à pied dans Mitylene. [4] Callicratidès en cette rencontre se trouva avoir fait une prise de trente vaisseaux dont la perte avait ruiné la flotte ennemie ; ainsi il songea à poursuivre sa victoire et il s’avança jusqu’à Mitylene pour l’assiéger. Conon s’attendait bien à ce siège, et il disposa d’abord toutes choses pour fermer l’entrée du port ; il fit remplir de grosses pierres un nombre de petites barques qu’on enfonça dans l’eau à l’entrée du bassin qui était étroit, et il fit remplit le milieu qui était profond et spacieux de vaisseaux de charge, pleins aussi de pierres énormes. [5] Les Athéniens et les citoyens de Mitylène furent encore aidés par un grand nombre des habitants de la campagne, qui vinrent d’eux-mêmes prendre part aux travaux du siège et à la défense de la ville. Callicratidès fit débarquer ses troupes sur le rivage le plus proche des murs, après en avoir fait l’enceinte, il éleva un trophée au sujet de la victoire qu’il avait remportée sur mer : le lendemain il choisit les meilleurs de ses vaisseaux et leur enjoignant de ne point s’écarter du sien, il entreprit d’entrer dans le port et de forcer la barrière que les ennemis y avaient posée. [6] Conon, dont la flotte était demeurée à la rade, mit sur les galères une partie de ses gens auxquels il recommanda de présenter toujours la proue aux ennemis, et il fit monter les autres sur de plus grands vaisseaux : il en fit placer quelques-uns précisément à l’entrée du port, qui par ce moyen demeurait fermé tant du côté de la terre, que du côté de la mer ; [7] et Conon lui-même occupant l’intervalle qui restait entre cette défense et la flotte ennemie, appelait celle-ci au combat : on jetait de dessus les ponts les plus élevés de grosses pierres sur les ennemis ; ceux qui étaient à l’entrée du bassin en interdisaient l’approche même. 79 Cependant les soldats du Péloponnèse ne marquaient pas moins d’ardeur que leurs adversaires ; car les vaisseaux se joignant par les flancs, leurs plus braves soldats montaient sur les ponts et le combat naval ressemblait à un combat de terre : ils passaient même sur les vaisseaux athéniens animés par l’avantage qu’ils avaient déjà remporté sur eux. [2] Les soldats tant d’Athènes que de Mitylène, persuadés que leur salut et leur vie dépendait uniquement de la victoire, consentaient plutôt à se faire tuer qu’à abandonner leur rang. Cet émulation réciproque des deux côtés rendit le combat long et terrible, et l’on s’abandonnait au péril de part et d’autre : [3] les uns couverts des traits demeuraient morts sur les ponts et les autres encore vivants tombaient dans la mer. Le feu de l’action les empêchant de sentir qu’ils étaient blessés, ils combattaient encore. Mais un grand nombre de Spartiates était renversé par les pierres de tailles aiguisées en pointe que les Athéniens faisaient pleuvoir sur eux d’un poste avantageux pour cet effet. [4] Cependant comme la durée du combat devenait excessive et qu’il y avait déjà un nombre prodigieux d’hommes tués de part et d’autre, Callicratidès fit sonner la re traite pour donner quelque repos à ses soldats. [5] Mais les ayant fait remonter peu de temps après sur leurs vaisseaux, leur vigueur et leur nombre fit enfin reculer les Athéniens, qu’ils poursuivirent jusques dans le port de la ville, auprès duquel le général lacédémonien, malgré tous les obstacles qu’il rencontra, vint à bout de jeter l’ancre ; [6] car le combat s’était donné devant le grand port plus beau que l’autre, mais qui n’appartient pas proprement à Mitylène, c’était celui de l’ancienne ville située dans une petite île séparée, vis-à-vis de laquelle on a bâti la nouvelle ville dans Lesbos même. Or entre la grande île et la petite il y a un détroit ou un Euripe où l’eau est prodigieusement agitée, et qui est de ce côté-là une défense considérable de la ville. [7] Cependant Callicratidès mit des troupes à terre en cet endroit même, pour environner Mitylene de toutes parts ; c’est là qu’en était alors ce siège. XXIV. [8] DANS la Sicile, ceux de Syracuse envoyèrent une ambassade à Carthage pour se plaindre de la guerre qu’on leur était venu faire et pour inviter les Carthaginois à cesser leurs hostilités. Les Carthaginois ne donnèrent que des réponses ambiguës ; et cependant ils faisaient de grandes levées de soldats par toute l’Afrique dans le dessein d’assujettir toutes les villes de la Sicile. Mais avant que de conduire une armée à cette expédition, ils choisirent quelques-uns de leurs citoyens, suivis d’un certain nombre de volontaires de leur pays, pour aller bâtir auprès des Bains chauds de la Sicile, une ville à laquelle ils donnèrent, à cause de ce voisinage le nom de Thermes.

Olympiade 93, an 3. 406 ans avant l’ère chrét.

80 Au commencement de l’année suivante Callias fut archonte d’Athènes et l’on créa consuls à Rome L. Furius et Cn. Pompeius. En cette année les Carthaginois enflés des succès qu’ils avaient déjà eus dans la Sicile, conçurent le dessein de se rendre maîtres de l’île entière : ils assemblèrent à ce dessein de grandes forces, à la tête desquelles ils mirent Hannibal, ce même capitaine qui avait détruit les villes de Selinunte et d’Himère. Ils lui confièrent un plein pouvoir dans tout ce qui concernait cette guerre ; [2] mais comme il était déjà sur l’âge et qu’il refusait même cette commission, on lui donna pour lieutenant Himilcar, fils d’Hannon, qui était de la même famille que lui. Ces deux généraux, après avoir proposé la chose dans le Sénat, envoyèrent des Carthaginois des plus distingués et fournis de gros ses sommes d’argent, les uns en Espagne, et les autres dans les îles Baléares, pour y enrôler le plus de soldats qu’ils leur serait possible : [3] et eux-mêmes firent de grandes levées de troupes dans la Lybie, dans le pays propre des Carthaginois et dans Carthage même. Ils en envoyèrent chercher aussi chez leurs alliés, tels qu’étaient les rois de Mauritanie et de Numidie, et dans les provinces voisines de la ville de Cyrène ; [4] ils passèrent même en Italie, où ils engagèrent beaucoup d’habitants de la Campanie, qu’ils amenèrent avec eux dans l’Afrique. Ils savaient de quelle utilité leur pouvaient être les soldats de ce pays-là, et ils ne comptaient plus sur ceux qu’ils avaient laissés en Sicile, et qui mécontents des Carthaginois avaient pris parti dans les troupes siciliennes. [5] Quand toutes ces troupes se furent rendues à Carthage, elles se trouvèrent monter, en comptant la cavalerie, au nombre de six vingt mille hommes, suivant le calcul de Timée, ou même de trois cents mille, au rapport d’Éphore. Les Carthaginois se disposant au départ, firent radouber tous leurs vaisseaux de guerre et préparèrent jusqu’à mille vaisseaux de charge. [6] Ils envoyèrent d’avance quarante galères dans la Sicile. Les Syracusains se hâtèrent de se montrer auprès du mont Erix, avec une flotte à peu près égale à celle de leurs ennemis. Carthage perdit en cette première attaque quinze vaisseaux et tout le reste prit le large en mer à la faveur de la nuit. [7] Dès que la nouvelle de cet échec fut arrivée à Carthage, Hannibal se mit en mer avec cinquante vaisseaux, pour assurer son entreprise et ne pas laisser le temps à Syracuse de profiter de son avantage. 81 Le bruit de l’approche de ce général s’étant répandu dans toute l’île, toutes les villes crurent qu’il amenait son armée entière. Là-dessus les habitants de l’île, qui avaient ouï parler de ces grands préparatifs, voyant bien qu’il s’agissait de la fortune totale de la Sicile… tombèrent dans de grandes inquiétudes. [2] Ceux de Syracuse envoyèrent aussitôt des députés aux Grecs de l’Italie et aux Lacédémoniens, pour les prier de se joindre à eux dans cette guerre. Ils firent la même chose à l’égard de ceux qui avaient le plus d’autorité dans les villes siciliennes, et leur représentèrent qu’il s’agissait du salut public et de la liberté générale de leur patrie. [3] Les citoyens d’Agrigente en voyant former cet orage, conçurent bien qu’ils étaient les premiers sur lesquels ils viendrait fondre. Ainsi ils commencèrent à se fournir de blés et de toute autre sorte de provisions et à retirer dans leur ville tous les fruits de la campagne qui pouvaient y être transportés. [4] La Ville d’Agrigente et son territoire était alors une des plus heureuses habitations qu’il y eut au monde, et il me paraît convenable d’en faire ici quelque détail. Les vignes y étaient d’une beauté et d’une hauteur extraordinaire ; mais la plus grande partie du pays était couverte d’oliviers, qui donnaient une quantité prodigieuse d’olives, qu’on portait vendre à Carthage [5] car en ce temps-là il y avait peu de plantations dans la Libye ; de sorte que les Siciliens tiraient des richesses considérables de Carthage par le commerce de leurs fruits. C’est là ce qui avait donné lieu à ces monuments superbes, dont je ne ferai ici qu’une légère description. 82 La construction des temples des Agrigentins, et particulièrement de celui de Jupiter, fait sentir qu’elle était la magnificence des hommes de ce temps-là. La plupart des autres temples ont été brûlés ou rasés dans les prises fréquentes de cette ville et les mêmes guerres renouvelées jusqu’à sa destruction entière, ont toujours empêché qu’on n’ait mit le comble à celui de Jupiter. [2] Ce Temple a 340 pieds de longs, 60 pieds de large et 120 pieds de haut, jusqu’à la naissance de la voûte : il est le plus grand de tous les temples de la Sicile et on peut le comparer de ce côté là avec les plus beaux qui se trouvent partout ailleurs ; car bien qu’il n’ait jamais été achevé, le dessein en paraît tout entier. [3] Mais au lieu que les autres temples se soutiennent seulement ou sur des murs, ou sur des colonnes, on a employé dans celui-ci ces deux pratiques d’architecture jointes ensemble ; car d’espace en espace on a placé dans les murs des piliers qui s’avancent en dehors en forme de colonnes arrondies, et en dedans en forme de pilastres taillés carrément. En dehors les colonnes ont vingt pieds de tour et comme elles sont cannelées, un homme pourrait se placer dans une de ces cannelures : les pilastres du dedans ont 12 pieds de largeur : [4] les portes sont d’une beauté et d’une hauteur prodigieuse. Sur la face orientale on a représenté en sculpture un combat de Géants qui est admirable par la grandeur et par l’élégance des figures. Du côté de l’occident est la prise de Troie où l’on distingue tous les héros par la différence de leur habillement et de leurs armes. [5] Il y avait en ce temps-là hors de la ville un lac fait de main d’homme de sept stades de tour et de vingt coudées de profondeur ; on avait eu soin de le fournir de toute sorte de poissons pour la magnificence des repas publics ; la surface de ses eaux était couverte de cygnes et d’autres oiseaux qui formaient un spectacle très amusant et très curieux. [6] Mais rien ne marque mieux le luxe des Agrigentains et leur goût pour le plaisir, que les tombeaux ou les monuments dressés par leur ordre, à des chevaux qui avaient gagné le prix de la course, ou même à de petits oiseaux élevés dans les maisons particulières par de jeunes garçons ou de jeunes filles. Timèe assure qu’il avait vu plusieurs de ces monuments qui subsistaient encore de son temps. [7] Dans l’Olympiade qui précéda celle où nous sommes ici et qui était la 92e, Exaenete d’Agrigente étant demeuré vainqueur à la course du stade, fit à son retour son entrée dans sa ville sur un char, accompagné d’un grand nombre d’autres, entre lesquels il y en avait trois cents attelés chacun de deux chevaux blancs, tous Agrigentins. [8] On y élevait les enfants dans une propreté qui allait jusqu’à la mollesse : ils portaient des habits d’une finesse extraordinaire et garnis d’or ; leur toilette était chargée de boëtes et d’autres bijoux d’or et d’argent. 83 Le plus riche des Agrigentins en ce temps-là était Gellias, qui avait chez lui plusieurs appartements pour des hôtes, et qui faisait tenir devant sa porte un certain nombre de domestiques, dont la commission était d’inviter tous les étrangers à venir loger chez lui. Plusieurs autres citoyens faisaient a peu près la même chose et recevaient leurs hôtes avec toute sorte de bienveillance et de franchise ; c’est ce qui a fait dire au poète Empedocle parlant d’Agrigente ; Pour tout Navigateur port heureux et fidèle. [2] Il arriva un jour que cinq cents cavaliers de Gela, dans un temps d’hiver passèrent par Agrigente ; Gellias les reçut tous dans sa maison et fit présent à chacun d’eux d’une tunique et d’une robe qu’il trouva chez lui sur le champ. C’est Timée qui raconte ce fait dans son 15e livre. [3] Polyclite dans ses Histoires fait la description d’une cave qui était dans la maison de Gellias, comme d’une chose qu’il a vue lui-même, dans le temps qu’il portait les armes au service des Agrigentins : il dit qu’il y avait dans cette cave trois. cens tonnes, toutes creusées dans la même pierre et dont chacune contenait cent urnes. Il ajoute qu’au dessus de ces tonnes on voyait une espèce de réservoir d’une terre incrustée, et qui contenait mille de ces urnes, duquel on faisait couler le vin dans les tonnes. [4] Il dit enfin que Gellias, homme d’un caractère admirable, était d’ailleurs d’une figure très mince, jusques-là qu’ayant été envoyé en ambassade à la ville de Centoripine, son premier abord dans l’assemblée fit éclater de rire tous les assistants, très mal à propos à la vérité ; mais ils ne comprenaient pas comment un homme d’une si haute réputation, pouvait avoir une mine si basse. Il leur fit payer cet affront, en disant que les Agrigentins envoyaient des hommes beaux et bien faits aux villes illustres de la Sicile ; mais que pour celles qui n’avaient aucune sorte de distinction, ils choisissaient des ambassadeurs semblables à elles. 84 Au reste Gellias n’était pas le seul homme riche qu’il y eut dans Agrigente. Antisthene, surnommé le Rhodien, célébrant les noces de sa fille traita tous les citoyens par chaque rue, et faisait suivre la mariée par 800 chariots ; cet équipage fut même augmenté par un grand nombre de cavaliers des environs, tous invités, et qui lui faisaient cortège : [2] magnificence encore effacée par la quantité des feux qui furent allumés à cette occasion : il fit charger de bois les autels des dieux dans les temples et tous ceux que la dévotion populaire avait placés dans les rues et ayant fourni encore des bûches coupées et des sarments à tous les citoyens qui occupaient les boutiques, il leur recommanda de mettre le feu sur tous les autels de leur voisinage, dans l’instant qu’ils verraient allumer celui de la citadelle. [3] Cet ordre ayant été exécuté, la mariée se mit en marche, précédée d’une infinité de gens qui portaient des, flambeaux à la main de sorte que toute la ville fut en un instant remplie de lumière au milieu de la nuit ; et les rues ni les places ne pouvaient contenir la multitude de ceux qui avaient été attirés à ce spectacle par la magnificence de cet homme et par la faveur qu’on lui portait. Dans le temps dont nous parlons, le nombre des habitants naturels d’Agrigente était de plus de 20.000 personnes ; mais en y joignant les étrangers qui étaient venus s’y établir, on y pouvait compter deux cent mille âmes. [4] On dit de ce même Antisthène que voyant son fils qui persécutait un homme pauvre de ses voisins, pour l’obliger à lui vendre son champ, il l’en reprit d’abord, mais, comme la passion de son fils s’augmentait toujours pour cet accroissement de terrain, il lui dit qu’au lieu de chercher à rendre ce voisin plus pauvre, comme il croirait l’être en cédant son héritage, il devait chercher à le rendre plus riche parce qu’alors se trouvant trop serré dans le petit bien qui appartenait, il ne manquerait pas de le vendre pour se mettre ailleurs plus au large. [5] Au reste l’abondance de toutes choses avait jeté les Agrigentins dans un tel excès de mollesse, que pendant le siège fatal que nous allons raconter, il fallut faire une ordonnance par laquelle il était défendu à tout citoyen montant la garde à son tour dans la citadelle, d’avoir plus d’un matelas, d’une couverture, d’un chevet et de deux coussins. [6] Or on peut conclure de l’austérité qu’ils trouvaient à être renfermés alors dans ces bornes là, quel était leur genre de vie dans les temps heureux. Je n’ai pas cru devoir omettre ce détail ; mais je n’ai pas dessein non plus de le porter plus loin et je reviens à des choses plus considérables. 85 Les Carthaginois ayant débarqué leurs troupes dans la Sicile, s’attachèrent d’abord à la ville d’Agrigente et formèrent aussitôt deux camps ; l’un sur quelques hauteurs des environs, composé d’Espagnols et d’Africains au nombre de quarante mille hommes, et l’autre plus près de la ville. Ils environnèrent celui-ci d’un fossé profond garni d’une palissade : [2] ils firent avant toutes choses une députation aux Agrigentins, par laquelle ils les invitaient de faire avec eux une alliance d’armes, ou du moins de demeurer neutres, ajoutant qu’à cette condition les Carthaginois les regarderaient encore comme leurs amis. La ville ayant refusé ces deux partis, le siège commença. [3] Les Agrigentins mirent aussitôt sous les armes tous ceux qui étaient en âge de les porter : ils placèrent les uns sur les murailles et les autres en des postes de réserve, d’où ils devaient aller relever leurs camarades. Ils avaient alors parmi eux, au rapport de Timée, le Spartiate Dexippe, qui était venu fort à propos avec un secours de quinze cents hommes, qu’il amenait de Gela où il résidait et où il était extrêmement considéré à cause de sa patrie. [4] Les Agrigentins l’avaient prié de lever à leurs dépens le plus de troupes qu’il lui serait possible et de venir se mettre lui-même à leur tête. Ils étaient soutenus alors par huit cents Campaniens, qui avaient servi auparavant sous Imilcar. Ces derniers se campèrent sur une hauteur, qu’on appelait l’Athénée, très avantageusement située pour la défense de la ville. [5] Hannibal et Imilcar, généraux des Carthaginois, ayant bien observé les murailles, y découvrirent un endroit faible et par lequel il était aisé de se faire un passage ; ils y amenèrent deux tours de bois d’une hauteur prodigieuse : ils combattirent de là un jour entier et après avoir tué bien du monde aux assiégés, ils sonnèrent eux-mêmes la retraite ; et les assiégés, dans une sortie qu’ils firent la nuit suivante, mirent le feu à ces machines énormes. 86 Hannibal se pressa de son côté d’attaquer la ville par plusieurs endroits à la fois : il mit tous ses soldats en œuvre pour apporter les pierres de tous les tombeaux qui étaient autour d’Agrigente et pour en combler les fossés jusqu’aux pieds des murs : cet ouvrage fut bientôt achevé par le grand nombre de ceux qui y travaillaient. Au même moment une superstition jeta la frayeur dans l’âme des assiégeants. [2] Le tombeau de Théron, qui était d’une grandeur extraordinaire, fut ébranlé par un coup de tonnerre : on entreprit d’y faire des expiations, qui furent aussitôt arrêtées par les scrupules de quelques devins. Cependant la peste se glissa dans tout le camp ; plusieurs en moururent et un grand nombre d’autres furent attaqués de convulsions et d’autres maux terribles : [3] le général même Hannibal fut emporté par ce fléau. Quelques-unes des sentinelles soutinrent qu’elles avaient vu des ombres et des spectres se promener dans les ténèbres. Imilcar voyant toutes ses troupes alarmées par le récit de ces prestiges, tâcha d’abord d’apaiser les mânes des morts dont on avait violé les sépultures. Il offrit ensuite des sacrifices aux dieux selon la coutume de son pays ; c’est-à-dire en immolant un enfant à Saturne et en jetant un grand nombre de victimes dans la mer en l’honneur de Neptune. Mais il ne discontinua pas pour cela les travaux du siège. Au contraire, ayant comblé le fleuve jusqu’aux portes de la ville, il fit poser sur la levée qu’on avait formée à ce dessein, toutes les machines que l’on faisait jouer sans cesse. [4] Les Syracusains instruits des progrès de l’ennemi devant Agrigente et craignant que cette ville n’éprouvât bientôt le sort de Selinunte et d’Himère, se disposaient, depuis longtemps, à porter du secours aux assiégés. Ils convoquèrent leurs alliés d’Italie et de Messène, et leur donnèrent Daphnée pour commandant. [5] Ils leur associèrent dans leur route ceux de Camerine et de Gela, et faisant venir quelques autres troupes du milieu de l’île, ils marchaient par terre du côté d’Agrigente, côtoyés de fort près par une flotte de trente vaisseaux. Leur infanterie montait à trente mille hommes, et ils n’avaient pas moins de cinq mille chevaux. 87 Imilcar instruit de leur marche, envoya au devant d’eux ce qu’il avait d’Espagnols et de Campaniens, qui avec d’autres soldats qu’il joignit à ces premiers, formaient un corps de quarante mille hommes. Les Syracusains avaient déjà passé le fleuve d’Himère, lorsque ces Barbares se présentèrent à eux. On en vint à une bataille qui fut longue et la victoire demeura aux Syracusains. Ils tuèrent plus de six mille hommes aux Carthaginois et mirent le désordre dans le reste de leur armée, qu’ils poursuivirent jusqu’à Himère. [2] Mais le général vainqueur voyant que ses troupes se séparaient les unes des autres dans l’ardeur de leur poursuite, craignait beaucoup qu’Hamilcar ne prit occasion de ce désordre pour revenir à la charge et leur enlever la victoire, Il se souvenait que les Himèriens avaient perdu leur patrie par une semblable faute. Cependant les fuyards étant arrivés au camp devant Agrigente, les soldats qui soutenaient le siège, se doutant bien de la défaite des Carthaginois, invitaient leurs chefs à les conduire sur le champ contre des ennemis vaincus, dont ils achèveraient aisément la destruction. [3] Mais ces officiers, soit qu’ils mirent été corrompus par de l’argent, comme on le disait, soit qu’ils craignissent qu’Imilcar n’entrât dans la ville lorsqu’il la verrait dénuée de ses défenseurs, réprimèrent l’ardeur de leurs soldats. Ainsi les troupes battues trouvèrent un asile sûr dans le camp des assiégeants. Pour Daphnée, il se saisit du camp que les ennemis, qu’il venait de vaincre, avaient laissé vide et s’y établit lui-même. [4] En ce même temps les soldats du dedans de la ville, commencèrent à murmurer entre eux et Dexippe lui-même était nommé dans ces murmures. Bientôt on s’assembla en foule dans la place publique, où Dexippe se rendit ; tout le monde était aussi indigné de ce qu’après l’avantage remporté sur les Barbares par les Syracusains, on avait manqué l’occasion d’une victoire complète et de ce qu’au lieu de profiter de la banne volonté des soldats qui ne demandaient qu’à sortir des murs pour exterminer les ennemis dans leur déroute, on en avait laissé subsister un nombre encore si formidable. [5] Le tumulte augmentait à ces discours et les voix s’élevaient jusques aux cris, lorsque Menès de Camarine, préfet de la ville accusa les commandants de la milice et échauffa tellement les esprits par cette accusation, que personne ne voulut écouter les défenses que ces officiers commençaient à exposer à l’assemblée. Au contraire, on poussa le peuple à leur jeter des pierres et il y en eut quatre de lapidés en cette rencontre. On n’épargna que le cinquième, nommé Argée, en considération de son extrême jeunesse. On fit aussi de grands reproches à Dexippe, de ce qu’étant à la tête d’un corps de troupes et passant pour savoir la guerre, il avait donné lieu en cette occasion de soupçonner sa fidélité. 88 Cette assemblé était à peine rompue que Daphnée, amenant toutes ses forces, entreprit d’assiéger les Carthaginois dans le camp qu’ils formaient eux-mêmes autour de la ville, mais le voyant trop bien retranché, il abandonna ce projet et il se contenta de se saisir des avenues de ce camp, où arrêtant les provisionnaires et les fourrageurs, il le réduisit bientôt à la disette et à la famine. [2] Les Carthaginois, qui ne se sentaient pas assez forts pour livrer un combat réglé, essuyèrent tous les inconvénients et toutes les suites de la faim qui fit mourir un grand nombre des leurs. Les Campaniens et toutes les troupes étrangères et soudoyées, s’assemblaient autour de la tente d’Imilcar et lui demandaient la mesure de pain, dont on était convenu avec eux, faute de quoi ils le menaçaient de passer du côté des ennemis. [3] Imilcar avait appris par quelqu’un des siens qu’une grande provision de vivres arrivait par mer à Agrigente de la part de Syracuse. N’ayant plus que cette ressource de salut, il leur demanda une attente de quelques jours et leur fit donner pour gages tous les vases dans lesquels buvaient tous les soldats carthaginois. [4] Aussitôt il envoya prendre quarante vaisseaux dans les ports de Panorme et de Motye, auxquels il donna ordre d’épier la provision qui venait à Agrigente. Les Syracusains, à, qui les Carthaginois paraissaient peu exercés sur la mer pour un temps surtout où l’hiver s’approchait comme alors, ne les craignirent pas assez et ils ne crurent jamais qu’ils osassent équiper des vaisseaux en cette saison. [5] Ainsi leur convoi n’étant pas suffisamment accompagné, Imilcar avec ses quarante vaisseaux, fit couler à fond les huit plus grands d’entre les leurs et fit échouer tout le reste contre le rivage. Là se saisissant de toute leur charge, il fit changer la situation et la fortune des deux partis. Les Campaniens qui étaient à la solde des Agrigentins voyant ce revers et gagnés de plus par une somme de quinze talents, passèrent du côté des Carthaginois. Outre cette défection, la famine qui désolait les assiégeants, attaqua les assiégés à leur tour. [6] Dans le temps que les premiers étaient dans la disette de toutes choses, les Agrigentins se flattant que le siège serait bientôt levé, avaient usé de leurs vivres avec trop peu de ménagement. Ainsi dès que l’espérance des assiégeants fut relevée, la multitude des citoyens et des soldats enfermés dans la ville, s’aperçut qu’elle avait abusé de ses provisions. [7] On accusa alors Dexippe lui-même de s’être laissé corrompre aussi par une somme de quinze talents parce qu’il avait répondu aux chefs des troupes italiennes qu’il leur convenait d’aller faire la guerre ailleurs, d’autant que les vivres allaient bientôt leur manquer. [8] Là-dessus ces capitaines alléguèrent aux magistrats que le temps de leur service était expiré et emmenèrent aussitôt leurs troupes sur le port. D’abord après leur départ, les officiers militaires d’Agrigente jugèrent à propos de visiter exactement les greniers et les munitions de bouche. Trouvant celles-ci réduites à très peu de chose, ils jugèrent qu’il fallait absolument sortir de la ville et signifièrent à tout le monde qu’on eut à prendre ce parti dès la nuit prochaine. 89 À cette nouvelle, la désolation se répandit dans toutes les maisons et l’on ne vit plus qu’une multitude innombrable d’hommes, de femmes et d’enfants, qui fondaient en larmes. Quand l’heure de ce funeste départ fut arrivée, la crainte de voir les ennemis au dedans de leurs murailles l’emporta sur le regret de laisser dans leurs maisons un grand nombre de richesses et de commodités, dont ils n’avaient pas eu le temps de se charger et qu’ils livraient aux Barbares ; trop heureux encore, s’ils sauvaient de leurs mains leurs personnes et leurs vies : [2] mais cette partie de leurs meubles qu’ils étaient contraints d’abandonner n’était en cette situation terrible, que l’objet le moins considérable de leurs regrets. Dans l’alarme où chacun était pour lui-même, on laissa seuls tous ceux à qui l’âge ou la maladie ôtaient la faculté de marcher. Plusieurs autres préférant la mort à un exil si cruel, se tuèrent eux-mêmes, et voulurent s’ensevelir dans leurs propres foyers. [3] Cependant les chefs de la milice servirent d’escorte, avec leurs soldats, à ces bannis volontaires, et les conduisirent jusqu’à Gela. Tous les chemins et même les champs qui les bordaient jusqu’à cette ville étaient remplis de femmes, d’enfants et de jeunes filles qui marchaient tous ensemble, et qui malgré la différence qui se trouvait entre la vie molle et délicieuse qu’elles avaient menée jusqu’alors et les incommodités d’un voyage si pénible, semblaient s’accoutumer à la fatigue et acquérir des forces par la crainte même. [4] Tout ce monde arriva à Gela en toute sûreté et fut transporté peu de temps après dans la ville des Léontins, que Syracuse leur donna pour habitation. 90 Imilcar de son côté, profitant de la circonstance d’une ville abandonnée de ses habitants, mena toutes ses troupes dans Agrigente. Il y fit tuer la plus grande partie de ceux qui y étaient restés ; les Carthaginois arrachèrent des temples ceux qui y avaient cherché leur salut et les égorgèrent impitoyablement. [2] On dit que Gellias lui-même, cet homme si riche et si bien faisant, périt alors avec sa patrie. Il s’était réfugié avec quelques autres dans le temple de Minerve, espérant que les Carthaginois auraient quelque respect pour le nom de cette déesse. Mais s’apercevant bientôt que ce ne serait pas là un frein suffisant à leur fureur, il mit lui-même le feu au temple dans lequel il fut consumé avec toutes les offrandes renfermées dans cet édifice. Il crut prévenir par cette action le sacrilège que les Barbares auraient commis au regard des dieux, le pillage de beaucoup de trésors qui auraient enrichi les ennemis et ce qui le touchait le plus, les outrages qu’ils auraient pu faire à sa personne. [3] Imilcar pilla les autres temples et toutes, les maisons des particuliers ; et comme il y fit fouiller avec soin, il y recueillit autant de richesses qu’on en pouvait espérer d’une ville qui contenait deux cents mille habitants, qui n’avait jamais été prise depuis sa fondation, qui passait pour la plus opulente de toutes les villes grecques et dont tous les citoyens avaient été extrêmement curieux de tout ce qui concerne la propreté et l’élégance des ameublements. [4] On trouva là un nombre extraordinaire d’excellents tableaux et des statues de toute hauteur, qui étaient des chefs-d’œuvre de l’art. Le Vainqueur envoya à Carthage ce qu’il y avoir de plus parfait en ce genre, et entre-autres un taureau de Phalaris, qui était une pièce inestimable ; après quoi tout le reste fut mis à l’encan. [5] Timée qui soutient dans ses Histoires que ce taureau n’a jamais existé a été démenti par un fait que le hasard fit naître longtemps depuis. Car Scipion qui a vécu 260 ans après cet-te prise d’Agrigente, ayant détruit lui-même Carthage, rendit aux Agrigentins avec les autres pièces qui avaient pu résister au temps, ce taureau même qui subsiste actuellement à Agrigente, dans le temps que j’écris ceci. [6] Je suis bien-aise de faire cette remarque, pour prouver que Timée, qui reprend avec aigreur tous les Historiens qui l’ont précédé, et qui ne leur pardonne rien, tombe lui-même en faute dans les points où il se pique le plus d’exactitude. [7] Je pense qu’on doit excuser les erreurs que l’on trouve dans les Historiens, non seulement parce qu’ils sont hommes, ainsi que tous les autres écrivains, mais encore parce que la vérité exacte des choses passées depuis longtemps est très difficile à démêler. Mais ceux-là me paraissent indignes de tout pardon, qui par flatterie pour les uns, ou par haine contre les autres, altèrent volontairement les faits qu’ils rapportent. 91 Imilcar qui était demeuré huit mois devant Agrigente et qui n’y était entré qu’un peu avant le solstice d’hiver ne la fit pas raser d’abord, parce qu’il voulait y faire hiverner ses troupes. Le sort de cette malheureuse ville jeta une si grande consternation dans toute l’île que tous les Siciliens firent passer leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors, les uns à Syracuse, et les autres en Italie. [2] Cependant quelques-uns des Agrigentins, qui s’étaient garantis de la captivité, en abandonnant leur ville, s’étant rendus à Syracuse, accusèrent leurs officiers militaires d’être les auteurs de leur ruine. Cet exemple enhardit tous les autres Siciliens à reprocher à ceux de Syracuse d’avoir choisi pour premiers magistrats des hommes qui mettaient la Sicile entière en danger d’une ruine prochaine. [3] Le peuple s’étant assemblé sur ces murmures et la crainte ayant saisi tous les esprits sur les malheurs dont on était menacé, personne n’osait rien proposer au sujet de la guerre. XXV.DENYS, fils d’Hermocrate prit le temps de ce silence universel pour accuser les généraux d’avoir vendu la patrie aux Carthaginois et, allumant là fureur du peuple, il l’invita à passer par dessus les formalités prescrites par les lois et à se faire justice à l’heure même d’une pareille trahison. [4] Les magistrats ayant condamné sur le champ Denys à une amende, comme perturbateur du repos public, Philistus, celui-là même qui devint depuis historien et qui était fort riche, paya aussitôt cette amende pour le condamné, l’invita en même temps à dire ce qu’il jugerait à propos pour le bien public, en ajoutant qu’il payerait pour lui toutes les autres amendes auxquelles on pourrait le condamner pendant la journée pour le même sujet. Denys enhardi par là recommença ses déclamations et excita une grande rumeur dans l’assemblée, en continuant d’accuser les généraux d’avoir vendu aux ennemis le salut des Agrigentins. Il imputa en même temps aux principaux citoyens de prétendre à l’oligarchie [5] et en conséquence de cette imputation, il proposa l’avis de nommer pour chefs de la guerre non des hommes puissants, comme on avait fait jusqu’alors, mais des hommes bien intentionnés et amis du peuple ; d’autant que les premiers dès qu’ils se voyaient en place, prenaient un air despotique, méprisaient les hommes du commun et tournaient à leur profit les malheurs de la patrie, au lieu que les seconds se défiant de leurs forces, n’entreprenaient rien de semblable. 92 Ce discours que Denys avait ajusté aux préventions actuelles du peuple et à ses vues particulières, produisit un très grand effet dans l’esprit de ses auditeurs. Ainsi le peuple qui haïssait les généraux, qu’on regardait comme les auteurs de la guerre présente, animé encore par ces déclamations, les cassa tous et en nomma d’autres en leur place, entre lesquels fut Denys lui-même. Il était déjà en grande estime à Syracuse, pour s’être comporté courageusement dans tous les combats où il s’était trouvé contre les Carthaginois. [2] Ainsi ranimant ses espérances en cette rencontre, il mit dès lors tout en œuvre pour devenir le tyran de sa patrie. Du jour qu’il fut nommé, il ne vint plus au Conseil des autres généraux et ne se trouva jamais avec eux : et cependant il faisait courir le bruit que ses associés s’entendaient avec les ennemis : il se flattait de leur faire ôter par là toute fonction et d’attirer à lui seul toute l’autorité militaire. [3] Les plus accrédités des citoyens se doutèrent bientôt de son projet, et en disaient leur sentiment dans toutes les assemblées. Le peuple ne se prêtait pas à ce soupçon ; il l’accablait de louanges et se félicitait d’avoir enfin trouvé un capitaine invincible et sous lequel il allait vivre en sûreté. [4] Cependant comme il fallait s’assembler souvent au sujet des frais de la guerre, Denys qui voyait le peuple alarmé des grandes forces des Carthaginois, lui proposa de rappeler les bannis. [5] Il était absurde, disait-il, de faire venir à grands frais des troupes de l’Italie et du Péloponnèse, troupes étrangères et sans autre intérêt que leur solde et de refuser des citoyens dont la cause était commune avec la leur, qui avaient actuellement résisté aux offres les plus avantageuses de la part des ennemis et qui avaient plutôt choisi de mourir misérables et abandonnés de toutes parts, que de s’armer contre leur patrie. [6] Que ne pouvait-on pas espérer de ces citoyens, qui, n’ayant été exclus que par le malheur des séditions populaires, se croiraient redevables de leur retour aux habitants de leur propre ville ? Par de semblables discours non moins conformes à la situation apparente des choses, qu’à ses desseins cachés, il obtint tous les suffrages. Aucun de ses collègues n’osa le contredire, de peur d’attirer sur lui-même la haine publique et de rendre encore plus favorable la cause d’un pareil adversaire. [7] Telle fut la conduite de Denys ; il espérait bien de s’attacher les bannis, gens qui n’aspiraient qu’à changer le gouvernement en faveur de la monarchie. Ils se flattaient de voir égorger ceux qui les avaient chassé et de succéder à leurs richesses, que l’on allait mettre à l’encan. En effet, le retour des bannis fut à peine prononcé, qu’ils rentrèrent dans la ville. 93 En ce même temps on reçut des lettres de Géla, par lesquelles cette ville demandait un puissant secours. Denys profita encore de cette occasion pour avancer son dessein ; car ayant été mis pour cette expédition à la tête de deux mille fantassins et de quatre cents cavaliers, il se rendit incessamment dans Gela actuellement gardée par le Lacédémonien Dexippe, de la part de Syracuse. [2] Ayant trouvé là les riches en dissension avec le peuple et ayant accusé et condamné les premiers dans l’assemblée publique, il les fit mourir et mit leurs biens à l’encan. Du produit de la vente il paya tout ce qui était dû à la garnison, commandée par Dexippe, et régla pour les soldats qu’il amenait de Syracuse une paye double de celle que cette ville leur avait assignée. [3] Il mit par la dans ses intérêts et les soldats de Géla et ceux de Syracuse : il s’attira de plus la reconnaissance du peuple de Géla, qui croyait lui devoir sa liberté : car ce peuple, envieux des riches, qualifiait leur supériorité de tyrannie. [4] C’est pourquoi il envoya des ambassadeurs à Syracuse chargés des louanges de Denys et des décrets que leur ville avait portés à son avantage et à son honneur. Denys fit aussi des tentatives auprès de Dexippe pour l’attirer à son parti et le faire entrer dans ses desseins ; mais trouvant en lui de l’opposition, il fut sur le point de revenir avec ses troupes à Syracuse. [5] Cependant ceux de Géla apprenant que les Carthaginois se disposaient à marcher contre eux avec toutes leurs forces à l’ouverture de la campagne, prièrent Denys de demeurer et de leur sauver, par son assistance, le malheureux sort qu’avaient subi les Agrigentins. Denys leur promit qu’il reviendrait incessamment avec de plus grandes forces encore qu’il n’en avait alors : et là-dessus il sortit de Géla avec toutes ses troupes. 94 Le moment où il entra dans Syracuse, fut précisément celui où tout le peuple sortait d’un grand spectacle qui s’était donné. Toute cette foule étant venue au devant de lui, et lui ayant demandé des nouvelles des Carthaginois, il leur répondit qu’ils avaient au dedans de leurs murailles des ennemis beaucoup plus dangereux que ceux du dehors ; c’est-à­dire leurs magistrats mêmes qui s’attiraient leur bienveillance par des fêtes, en dissipant les trésors publics au point que les soldats n’étaient pas payés. Que tandis qu’on ne se mettait en peine de rien, les ennemis faisaient des préparatifs immenses et qu’on les verrait bientôt devant les murailles de Syracuse. [2] Il ajouta qu’il se doutait depuis longtemps du motif de la conduite ou de l’inaction de leurs chefs, mais qu’enfin il en était pleinement instruit, par ce qui lui était arrivé à lui-même. Imilcar, disait-il, lui avait envoyé un héraut, sous le prétexte apparent de retirer quelques prisonniers de guerre, mais pour l’inviter en secret à n’en pas faire plus que ses collègues, à ne se pas mettre en peine de ce qui se passait ; et s’il ne voulait pas entrer dans ses vues, à ne pas s’opposer du moins à ses entreprises. [3] Denys conclut en disant qu’en effet il ne vouait plus se mêler de rien et qu’à l’heure-même il se démettait du commandement, comme n’étant pas juste qu’il s’exposât seul à tous les périls de la guerre, pendant que les autres vendaient tranquillement leur patrie ; ne voulant d’ailleurs être confondu avec eux ni par le même titre, ni par les mêmes imputations. [4] Chacun alors se sépara, emportant chez soi bien de l’animosité, bien des soupçons et bien des craintes. Le lendemain l’assemblée du peuple ayant été convoquée de nouveau, les accusations de Denys contre les commandants eurent encore plus de succès et la multitude s’aigrit vivement contre eux. [5] Bientôt après, quelques voix s’élevèrent beaucoup au-dessus des autres : on disait qu’il fallait nommer Denys commandant général et unique, et ne pas attendre pour cela que l’ennemi eut abattu leurs murailles ; que la guerre présente demandait un chef unique et tel que celui-là, qui pouvait seul rappeler la fortune de leur côté, comme on avait vaincu autrefois devant Himère trois cent mille Carthaginois, sous le commandement de Gélon seul ; et que dans un autre temps on consulterait à loisir de quelle manière on en agirait avec les traîtres, la situation des choses ne permettant pas de s’en occuper alors. 95 La pluralité des suffrages populaires, et comme il arrive souvent, fut pour l’avis le plus pernicieux et Denys fut déclaré commandant unique et absolu. Son projet ayant en ainsi tout le succès qu’il en attendait, il présenta aussitôt une ordonnance, par laquelle il exigeait qu’on doublât la paie des soldats, sur le prétexte que cette augmentation les rendrait plus courageux dans les combats ; et il ajoutait que Syracuse ne devait point plaindre la dépense, vu l’abondance de ses revenus et la facilité de les recueillir. [2] Dès que l’assemblée fut séparée et que chacun fut rentré dans sa maison, la plupart des citoyens trouvèrent à redire à ce qui venait de se passer, comme s’ils n’en eussent pas été les auteurs eux-mêmes. En réfléchissant sur la nomination qu’ils venaient de faire, ils s’apercevaient aisément qu’ils avaient établi une autorité indépendante, et que pour sauver leur liberté, ils s’étaient eux-mêmes donné un maître. [3] Pour prévenir les suites de ces réflexions et de ce repentir, Denys chercha les moyens d’avoir une garde pour sa personne, persuadé que s’il pouvait en venir à bout, il assurerait sa tyrannie. Il ordonna donc à tous ceux qui étaient en âge de porter les armes depuis la jeunesse jusqu’à l’âge de quarante ans, de se pourvoir de vivres pour trente jours et de se rendre bien équipés en la ville des Léontins. Cette ville était alors comme une citadelle de Syracuse et elle était pleine de bannis et d’étrangers. Il comptait beaucoup sur cette espèce d’hommes avides de changements et de nouveautés ; et il se doutait assez que la plupart des soldats syracusains ne voudraient pas venir à Léontium. [4] Cependant s’étant mis lui-même en chemin dès la nuit suivante et s’étant campé en plein champ, il fit semblant d’être attaqué dans sa tente et jeta un grand cri, auquel ses gens accoururent en tumulte et en désordre. [5] Sous ce prétexte, il se réfugia dans la citadelle des Léontins, où il fit tenir des feux allumés pendant toute la nuit et se fit environner de ses soldats les plus affidés. Le lendemain toutes ses troupes étant entrées dans Leontium, il se plaignit beaucoup de la trahison qu’on avait tentée contre lui la nuit précédente et dont il fit un narré faux mais vraisemblable de sorte qu’il se fit accorder par ses troupes une garde de six cents hommes armés, qu’il choisirait lui-même. On dit que Denys prit pour son modèle, en cette circonstance, Pisistrate tyran d’Athènes : [6] car on rapporte de ce dernier qu’il se présenta dans la place publique, couvert de blessures qu’il s’était faites lui-même et qu’il supposait avoir reçues des mains de ses envieux ; ce qui porta le peuple à lui accorder une escorte, par le moyen de laquelle il s’empara du gouvernement absolu et tyrannique, de la même manière, à peu près, que Denys son imitateur. 96 Celui-ci ramassa tous les indigents, en qui il avait aperçu du courage : il en fit bientôt un millier d’hommes, auxquels il donna d’excellentes armes, et qu’il remplit d’espérances merveilleuses. Il attacha à sa personne, par des discours flatteurs, des troupes soudoyées. Il faisait effrontément des passe-droits, pour avancer ceux qui lui paraissaient dévoilés à ses intentions. Il donna congé en même temps au Lacédémonien Dexippe et lui permit de retourner en Grèce : il se défiait de lui comme d’un homme capable de travailler à rendre la liberté à Syracuse. [2] Il fit venir des soldats mercenaires de Géla et avec eux tout ce qu’il y avait de bannis et de mal-vivants, dans l’espérance d’affermir par leur moyen son usurpation. Revenant ensuite à Syracuse, il fit dresser sa tente dans le bassin du port, avec toute la hauteur d’un tyran déclaré. Les Syracusains sentirent vivement cette arrogance, mais ils furent obligés de la souffrir, n’ayant plus de ressource pour s’y opposer. Toute la ville était pleine de soldats étrangers, et l’on craignait encore les forces immenses des Carthaginois. [3] Denys épousa alors la fille d’Hermocrate, celui qui avait battu les Athéniens en leur expédition de Sicile et donna sa sœur à Polyxène, frère de la femme d’Hermocrate : son dessein en tout cela était de fortifier son autorité illégitime par l’alliance d’une famille illustre. Dans une assemblée du peuple, il vint à bout de faire périr Daphnée et Démarque, les plus puissants de ceux qui s’opposaient encore à ses entreprises. [4] C’est ainsi que Denys s’éleva d’une naissance très commune et de la condition de scribe, à la domination despotique et tyrannique d’une ville des plus considérables de la Grèce. Il demeura revêtu de cette puissance jusqu’à sa mort, qui n’arriva que trente-huit ans après. Nous rapporterons ses actions principales et les moyens par lesquels il augmenta son crédit et son autorité, à mesure que la suite des temps les amènera dans le cours de cette Histoire : il paraîtra que sa tyrannie a été la plus considérable et la plus longue de toutes celles dont on ait conservé le souvenir. [5] Du reste, après la prise d’Agrigente, les Carthaginois portèrent à Carthage les dons et les offrandes dont tous les temples de cette malheureuse ville étaient remplis, aussi bien que les statues et les trésors de toute espèce qu’ils y trouvèrent ; et après avoir brûlé ces édifices et pillé les maisons des particuliers, ils y passèrent leur quartier d’hiver. Ils préparèrent là toutes les machines et toutes les espèces d’armes dont ils avaient besoin pour le dessein qu’ils formaient d’assiéger Géla, dès le printemps suivant et à l’ouverture de la campagne.

XXVI. 97 LES Athéniens abattus par les désavantages de la dernière guerre qu’ils avaient faite, donnèrent le droit de bourgeoisie aux étrangers de toute condition qui se trouvèrent dans leur ville et qui voulurent prendre les armes pour leur service. D’un nombre prodigieux de gens qui se présentèrent à l’enrôlement, les officiers choisirent ceux qu’ils jugèrent les plus propres pour la guerre. Ils mirent aussi soixante vaisseaux en état de servir, et les ayant parfaitement bien équipés, ils firent voile vers Samos. Ils trouvèrent là d’autres capitaines qui avaient tiré de diverses îles quatre-vingt galères [2] et ayant prié ceux de Samos de leur en fournir encore dix, ils se virent une flotte de cent cinquante voiles qu’ils menèrent aux îles Arginuses, dans le dessein de faire lever incessamment le siège de Mitylène. [3] Callicratidès, chef des Lacédémoniens, apprenant l’arrivée de cette flotte, laissa Etéonicus devant la place avec les forces nécessaires pour en continuer le siège et vint lui-même avec cent-quarante vaisseaux se saisir de l’autre côté des Arginuses. Ces îles étaient alors habitées et enfermaient une petite ville peuplée d’Éoliens. Elles sont situées entre Mitylène et Cume, et peu distantes de la terre ferme de l’Asie et du promontoire Catanide. [4] Les Athéniens s’aperçurent bientôt de l’arrivée des ennemis dont ils n’étaient pas loin : mais comme le vent était fort, ils ne jugèrent pas à propos d’aller à leur rencontre et renvoyèrent au lendemain le combat, auquel ils se préparaient d’ailleurs. Les Lacédémoniens prirent les mêmes mesures : les devins des deux partis ne trouvaient pas les augures favorables pour une bataille. [5] Du côté des Lacédémoniens, la tête d’une victime posée sur le rivage fut emportée par le flot ; d’où l’Haruspice conclut qu’on perdrait le général en cette rencontre. Callicratidès répondit à cela que la perte du général ne pouvait faire aucun tort à la gloire de Sparte. [6] Du côté des Athéniens, Thrasybule auquel le commandement du jour de la bataille devait tomber, vit en songe, la nuit précédente, le théâtre d’Athènes rempli d’une foule prodigieuse de peuple, devant laquelle il jouait, avec les six autres commandants, la tragédie d Euripide, intitulée les Phéniciennes, pendant que les ennemis représentaient sur le même théâtre les Suppliantes du même poète. Il lui sembla que son parti avait remporté sur eux une victoire à la Cadméenne et que tous les commandants, ses associés, étaient morts à l’exemple des sept Chefs devant Thébes. [7] Sur ce récit, le devin prononça que les sept commandants athéniens seraient tués dans la bataille. Cependant comme l’inspection des victimes annonçait la victoire à leur nation, ces officiers firent savoir d’avance leur mort particulière à leurs amis, mais ils firent publier dans toute la flotte la promesse de la victoire générale. 98 Le Spartiate Callicratidès ayant fait assembler ses troupes autour de lui, les exhorta à combattre courageusement ; et il finit en leur disant qu’il était si plein de zèle pour la gloire de sa patrie, que bien que le devin lui eut annoncé la mort à lui-même, cependant, comme on leur promettait la victoire, il était impatient de la leur faire remporter aux dépens de sa propre vie. Mais comme je sais, continua-t’il, que la perte d’un général met souvent le trouble dans une armée, je nomme dès à présent pour prendre ma place au moment que je serai tué, Cléarque, homme connu de tout le monde, pour très expérimenté dans la guerre. [2] Callicratidès, par ces paroles, fit naître l’émulation dans tous les cœurs et les rendit impatients de combattre, de sorte qu’ils s’exhortaient les uns les autres à la victoire en rentrant dans leurs vaisseaux. Les Athéniens animés de même par leurs chefs, se hâtaient d’aller prendre chacun leur place dans la flotte et de commencer le combat. [3] Thrasybule commandait l’aile droite, avec Périclès fils de l’ancien Périclès, à qui son éloquence avait fait donner le surnom d’Olympien. Il se fit soutenir du même côté par Théramène, qui était d’abord entré dans les troupes comme simple soldat et qui depuis avait commandé plusieurs corps. Il plaça ensuite tous les autres officiers dans les endroits convenables et il donna à sa flotte une si grande étende qu’elle environnait toutes les Arginuses. [4] Callicratidès, au contraire, qui tenait la haut mer, commandait lui-même son aile droite et laissa la gauche aux Béotiens, dont Thrasondas était le chef. Mais ne pouvant pas se faire un front égal à celui des ennemis parce que les îles que ceux-ci bordaient, présentaient une grande face, il sépara sa flotte et en fit deux qu’il opposa aux deux côtés de ces îles. [5] Cette distribution présenta un spectacle étonnant : car il semblait qu’il y eut en mer quatre flottes qui allaient combattre deux contre deux ; et à dire le vrai, étant réunies, elles n’auraient pas fait ensemble moins de trois cents vaisseaux. Aussi était-ce là, de part et d’autre, la plus forte bataille navale, de Grecs contre Grecs, dont l’histoire eut encore fourni l’exemple. 99 Les Commandants firent sonner la charge par les trompettes et tous les soldats répondirent des deux côtés à ce signal avec des cris qui en égalaient l’éclat. En même temps les deux flottes firent force de rames et chaque vaisseau sembla disputer à tous les autres l’avantage d’aborder le premier les ennemis et de commencer l’attaque. [2] La plus grande partie des deux armées était extrêmement aguerrie par le long temps que la guerre durait entre les deux nations et leur ardeur réciproque s’augmentait encore par la pensée où étaient les plus braves soldats, qu’on les avait amenés là, pour terminer à jamais la querelle par la destruction du parti contraire. On ne pouvait du moins s’empêcher de croire qu’une bataille si nombreuse déciderait pour toujours de la supériorité entre les deux nations. [3] Cependant Callicratidès qui s’attendait à la destinée qui lui avait été prédite par le devin, faisait les plus grands efforts pour rendre sa fin plus glorieuse. Ainsi se lançant le premier contre le vaisseau du commandant athénien Nausias, il le fit couler à fond avec six autres galères qui étaient venues au secours de ce vaisseau. Allant ensuite contre les autres avec la même impétuosité, il enlevait le gouvernail à quelques-uns et tout un rang de rames à d’autres. [4] Enfin, donnant un coup violent à celui de Périclès, il en fit sauter quelques ais, mais comme la proue était affermie par de puissantes barres de fer qui formaient une pointe, il ne put lés ébranler et Périclès lança de là une main de fer sur le vaisseau de Callicratidès qu’il accrocha au lien. Les Athéniens profitèrent de cette circonstance pour se jeter eux-mêmes dans le vaisseau du Spartiate, où ils tuèrent jusqu’au dernier de ceux qui le montaient. [5] On dit que Callicratidès se défendit longtemps avec un courage indomptable, mais il fut accablé par le nombre et tomba dans l’eau percé de coups. Dès qu’on sut la mort du général, les Lacédémoniens plièrent de toutes parts. [6] Toute l’aile droite prit la fuite. Mais les Béotiens qui avaient la gauche se défendaient encore vaillamment. Car ceux de l’Eubée et quelques autres peuples qui se trouvaient avec eux et qui avaient abandonné le parti des Athéniens, craignaient extrêmement que ces derniers, s’ils reprenaient le dessus, ne tirassent vengeance de leur désertion. Voyant néanmoins la plus grande partie de leurs vaisseaux. considérablement endommagée et les vainqueurs délivrés de leurs autres adversaires et prêts à tomber sur eux, ils se déterminèrent à la fuite et pour les Péloponnésiens ils se retirèrent, les uns en l’île de Chio et les autres à Cume ; 100 la poursuite des Athéniens qui fut longue couvrit de corps morts et de débris de vaisseaux tous les rivages des environs. Quelques-uns d’entre leurs chefs jugeaient à propos de s’occuper à recueillir leurs morts : parce qu’on se faisait à Athènes un point de religion de ne pas laisser sans sépulture ceux qui avaient été tués au service de la patrie. D’autres soutenaient, au contraire, que le plus pressé était d’aller au secours de Mitylène et d’en faire lever le siège. [2] Sur ces entrefaites, il s’éleva une tempête horrible, qui donna de violentes secousses à tous les vaisseaux et qui incommoda beaucoup tous les soldats déjà très fatigués du combat dont ils sortaient, de sorte qu’ils s’opposèrent tous à la recherche de leurs morts. [3] Quand la tempête fut cessée, on ne songea ni à Mitylène, ni aux corps morts, et le vent même poussa la flotte du côté des Arginuses. Les Athéniens avaient perdu dans cette bataille vingt-cinq vaisseaux, avec la plus grande partie de leur équipage. Mais il en était péri soixante et dix-sept du côté des Péloponnésiens. [4] Aussi tous les environs de Cume et tous les rivages de la Phocée portaient-ils les indices de cette furieuse bataille, que les flots y avaient jetés. [5] Cependant Eteonicus qui assiégeait Mitylène apprenant cette sanglante défaite des Péloponnésiens, envoya ses vaisseaux à Chio et se retira lui même avec son infanterie dans la Ville des Tyrræens alliée de Lacédémone, pour éviter que la flotte victorieuse venant l’enfermer d’un côté, pendant que les assiégés feraient une sortie de l’autre, ne le missent en danger de perdre toute son armée. [6] Cependant les Athéniens passant à la vue de Mitylène et prenant là Conon avec quarante vaisseaux, ils vinrent tous ensemble à Samos. C’est de là qu’ils partaient pour aller ravager les terres de tous les peuples des environs, qui ne leur étaient pas attachés. [7] D’un autre côté tous les Lacédémoniens répandus dans l’Éolide, dans l’Ionie, et dans les îles qui leur étaient alliées, s’assemblèrent à Éphèse. Ils y conclurent qu’il fallait envoyer à Sparte demander Lysandre pour général. Il avait parfaitement réussi dans le temps qu’il commandait la flotte et il leur paraissait être supérieur à tous les autres commandants. [8] Les Spartiates avaient une loi par laquelle il était défendu de donner deux fois à un même homme la même fonction publique. Ils ne voulurent pas la violer : ainsi ils nommèrent Aratus pour général de la flotte. Mais ils joignirent à lui Lysandre sans aucun titre et ordonnèrent au premier de prendre les avis de celui-ci en toute occasion. Ainsi partant tous deux de Lacédémone, ils tirèrent du Péloponnèse et de toutes les îles où ils avaient quelques autorité, autant de vaisseaux qu’il leur fut possible. 101 Les Athéniens apprenant le grand succès qu’ils avaient eu aux Arginuses donnèrent à leurs généraux de grande éloges sur cette victoire, mais ils ne jugèrent pas de même de la négligence qu’ils avaient marquée pour la sépulture des morts et ils se rendirent très sévères sur cet article. [2] Comme Thrasybule et Théramène étaient arrivés les premiers à Athènes, les autres chefs crurent que c’étaient ces deux-là qui les avaient accusés devant le peuple d’être la cause de cette négligence. Dans cette pensée, ils écrivirent des lettres au peuple, par lesquelles ils lui représentaient que ces deux premiers avaient été chargés nommément de faire ensevelir les morts. [3] Cette précaution téméraire fut la source de leur perte : car au lieu qu’ils auraient pu avoir pour défenseurs Thrasybule et Théramène, qui avaient beaucoup d’amis, dont plusieurs étaient accrédités par leur éloquence et qui de plus avaient été présents à tout ce qui s’était passé dans le combat naval, ils se firent d’eux, au contraire, des ennemis irréconciliables. [4] En effet, à la première lecture de ces lettres, on inclinait d’abord à rejeter cette faute sur les deux principaux chefs, mais ils furent justifiés de telle sorte que toute la colère du peuple passa sur les autres officiers qu’on appela en jugement. [5] On commença par absoudre Conon, auquel même on donna toutes les troupes, après quoi on cita les chefs absents avec injonction de se rendre incessamment dans la ville. Aristogène et Protomachus jugèrent à propos de prendre la suite. Mais Thrasyllus, Calliade, Lysias, Periclès et Aristocrate, vinrent à Athènes avec un grand nombre de vaisseaux, espérant que tous les soldats qu’ils amenaient prendraient leur parti dans cette affaire. [6] Dès que l’on fut assemblé pour le jugement, on admit les accusations et l’on goûta même beaucoup l’éloquence de ceux qui aggravèrent le reproche. Mais on ne reçut les défenses qu’avec beaucoup de bruit et de tumulte, et elles ne purent se faire entendre. Les parents des morts ne contribuèrent pas peu à cette disgrâce. Ils se présentèrent en deuil au milieu de l’assemblée, en conjurant le peuple de punir des hommes coupables d’avoir omis les derniers devoirs à l’égard de ceux qui avaient été tués pour le service de la patrie. [7] Enfin, le parti de Théramène et des morts l’emporta : et les commandants furent condamnés aux supplice et à la publication de leurs biens. 102 Pendant qu’on se préparait l’exécutions, Diomédon, l’un des condamnés, s’avança au milieu de l’assemblée. C’était un homme expert dans la guerre et distingué par son équité et par toutes sortes de vertus. [2] Quand on eut fait silence, il dit : Athéniens, je souhaite que l’arrêt que vous avez prononcé contre nous, tourne à votre avantage. Mais puisque la fortune nous empêche de rendre nous-mêmes aux dieux les actions de grâces que nous leur devons pour la victoire que nous avons remportée, il est juste que vous vous en chargiez. Ainsi ne manquez pas de vous acquitter de ce devoir envers Jupiter Sauveur, le dieu Apollon et les augustes Déesses. Car c’est un vœu auquel nous nous sommes engagés avant la bataille. [3] Diamédon ayant ainsi parlé, fut conduit avec les autres chefs au lieu du supplice, laissant à tous les honnêtes gens de la ville, un grand sujet de regrets et de larmes, sur ce qu’allant subir une mort injuste, il n’avait fait aucune mention de ses propres intérêts. C’était sans doute la marque d’une grande âme et d’un homme véritablement religieux et très supérieur son infortune, qu’étant la victime de la fougue d’un peuple insensé, il l’avertissait encore de ce qu’il devait aux Dieux. [4] Les onze magistrats créés par les lois pour connaître des matières criminelles, firent mourir ainsi des hommes, qui, au lieu d’être coupables envers leur patrie, venaient de remporter la plus grande victoire navale entre des Grecs, dont on ait jamais parlé ; qui s’étaient comporté en braves gens en plusieurs autres rencontres et qui avaient dressé plusieurs trophées à l’honneur de la République. [5] Mais ce malheureux peuple était alors dans un accès de frénésie, allumé par ses harangueurs, et qui lui fit exercer sa vengeance contre des hommes auxquels il ne devait que des éloges et des couronnes. 103 Cependant les harangueurs et les harangués, comme poursuivis par la justice divine, eurent bientôt lieu de se repentir de leur extravagance barbare et ils en furent châtiés, non par un tyran, mais par trente : [2] celui qui avait proposé l’avis de la mort, nommé Callixène, fut le premier objet du prompt repentir du peuple et fut appelé en jugement, comme ayant trompé ses auditeurs ; et sans qu’on daignât entendre sa justification, il fut saisi et conduit en la prison publique : mais il trouva moyen, avec le secours de quelques autres prisonniers, de percer le mur et ils se réfugièrent chez les ennemis qui étaient à Décélie d’où il arriva qu’en évitant une mort présente, il eut le temps, pendant le reste de sa vie, de se faire connaître à toute la Grèce, où il devint, aussi bien que dans sa patrie, un exemple célèbre de méchanceté. [3] Ce sont là les principales choses qui se passèrent dans le cours de cette année. Philistus termine ici la première partie de son Histoire de la Sicile qui remonte en sept livres à plus de huit cens ants avant la prise d’Agrigente. La seconde partie qui commence à la fin de cette même année, contient encore quatre livres. [4] C’est en ce même temps que mourut Sophocle poète tragique, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, dans le cours desquels il avait remporté le pris dix-huit fois. On dit que le dernier qu’il remporta à sa dernière tragédie, le fit mourir de joie. [5] Apollodore en sa chronique place dans cette même année la mort d’Euripide, mais d’autres auteurs rapportent qu’Euripide, retiré chez Archelaüs, roi de Macédoine, étant allé se promener à la campagne, fut rencontré par des chiens qui le mirent en pièces, un peu avant ce temps-ci.

XXVII. Olymp. 93, an 4. 405 ans avant l’ère chrét.

104 Au commencement de l’année suivante, Alexias fut archonte d’Athènes et l’on fit à Rome au lieu de consuls trois tribuns militaires, C. Julius, P. Cornelius et C. Servilius. Les Athéniens après l’exécution qu’ils avaient fait faire de leurs généraux, donnèrent le commandement à Philoclès et en lui confiant leur flotte, l’envoyèrent joindre Conon, avec ordre de s’entendre avec lui pour l’usage qu’ils feraient l’un et l’autre de leurs forces. [2] Philoclès s’étant donc rendu à Samos auprès de Conon, garnit de soldats tous ses vaisseaux, qui étaient au nombre de soixante et treize. Ils jugèrent à propos d’en laisser vingt à Samos et les deux chefs conduisirent tout le reste dans l’Hellespont. [3] D’autre part Lysandre, général des Lacédémoniens empruntant trente-cinq vaisseaux des alliés de Sparte vint à Éphèse. Il envoya de là prendre à Chio la flotte d’Eteonicus, qui s’y était réfugiée, et qu’il fit radouber. Il se transporta lui-même auprès de Cyrus, fils de Darius, et il obtint de lui de grosses sommes d’argent, pour l’entretien de ses troupes. [4] Il arriva même que Cyrus, rappelé par son père à la cour de Perse, laissa à Lysandre l’intendance des provinces et des villes du gouvernement qu’il quittait, et lui remit le droit d’en recueillir les impositions et les tributs. Lysandre s’étant fourni par ce moyen de tout l’argent dont il avait besoin pour la guerre, revint à Éphèse. [5] Dans cet intervalle de temps, quelques habitants de Milet, qui aspiraient à l’oligarchie, anéantirent le pouvoir du peuple, soutenus qu’ils étaient dans cette entreprise par les Lacédémoniens. Ces novateurs prirent l’occasion des fêtes de Bacchus que l’on célébrait dans leur ville, pour piller les maisons des principaux d’entre les particuliers qui s’opposaient à leur ambition, et ils en égorgèrent même environ quarante. Ce carnage fut suivi d’un plus grand encore à la première assemblée du peuple, où ils firent périr trois cents des plus riches. [6] À la vue de ce désordre quelques-uns des partisans les plus considérables du gouvernement populaire, au nombre de mille, craignant les suites funestes d’une émotion si sanglante, se réfugièrent auprès du satrape Pharnabase. Celui-ci les reçut à bras ouverts : il leur donna à chacun une pièce d’or et leur accorda pour retraite la citadelle de Claude,dans la Claudie : [7] cependant Lysandre à la tête de plusieurs vaisseaux, alla attaquer Thasas, ville de la Carie, attachée aux Athéniens ; il l’emporta de force et y fit égorger jusqu’à huit cents jeunes hommes ; après quoi il fit vendre à l’encan les femmes et les enfants, et finit par raser la ville. [8] Revenant de là dans l’Attique, il parcourut différents lieux, où il ne fit rien de remarquable, ni qui mérite d’entrer dans cette Histoire. Il assiégea enfin Lampsaque, dont il renvoya la garnison sous certaines conditions et sur son serment, et après avoir pillé la ville, il la rendit aux citoyens. 105 Du moment que les Athéniens avaient appris le siège de cette place et les grandes forces que Lysandre y avait conduites, ils avaient rassemblé, avec toute la diligence possible, jusqu’à cent-quatre-vingt vaisseaux pour courir à sa défense : [2] mais la trouvant prise, ils jetèrent l’ancre aux embouchures de ces fleuves qu’on appelle Ægées. Ensuite voguant sans cesse autour des ennemis, ils faisaient toutes sortes de tentatives pour les attirer au combat ; mais comme les Spartiates ne répondaient point, les Athéniens pensèrent qu’ils perdaient là leur temps, d’autant plus que leurs provisions ne leur permettaient pas de s’arrêter davantage le long de ces côtes. [3] Sur ces entrefaites Alcibiade se présenta à eux et leur dit que Medocus et Seuthès rois de Thrace étaient leurs amis et s’engageraient à leur fournir de très grands secours s’ils voulaient faire la guerre aux Lacédémoniens. Là-dessus il les invita à lui faire part du commandement, leur promettant de deux choses l’une, ou qu’il obligerait les ennemis d’en venir à un combat naval, ou que lui-même, à la tête d’une armée de Thraces, les amènerait à un combat sur terre. [4] Le dessein d’Alcibiade en cette rencontre était de faire pour sa patrie quelque action assez éclatante pour engager le peuple à lui rendre cette ancienne affection dont on lui avait donné autrefois tant de marques. Mais les généraux athéniens faisant réflexion que s’il arrivait quelque malheur de la liaison et de l’entreprise qu’on leur proposait, on en rejetterait toute la faute sur eux et que les bons succès au contraire tourneraient tous à l’avantage et à la gloire d’Alcibiade, l’avertirent pour toute réponse de se retirer au plus vite et de n’approcher jamais de leur flotte ni de leur camp. 106 Or comme les ennemis persistaient à éviter le combat et que la flotte commençait à manquer de vivres, Philoclès, qui était de jour, ordonna à tous les capitaines de vaisseaux de mettre tout leur équipage en ordre et de le suivre incessamment ; et prenant avec lui trente vaisseaux déjà prêts, il partit à l’instant même. [2] Lysandre ayant appris ce mouvement par des transfuges s’avança avec toute sa flotte ; il mit Philoclès en fuite et le repoussa sur ses autres vaisseaux qui n’étaient pas encore partis et qui furent extrêmement étonnés de voir l’ennemi si près d’eux. [4] Lysandre qui s’aperçut de leur frayeur et de leur désordre, commanda au même instant à Eteonicus d’aller faire débarquer tout ce qu’il y avait de soldats accoutumés aux combats de terre. Celui-ci profitant de l’embarras où étaient tes ennemis à la vue de Lysandre, alla se saisir par derrière d’une grande partie de leur camp. Pendant ce temps-là Lysandre s’approchait toujours avec une flotte en bon ordre ; et dès qu’il fut à portée des vaisseaux ennemis, placés le long du rivage, il employa les mains de fer pour les attirer à lui. [5] Les Athéniens furent alors véritablement consternés, ne pouvant jouir de leurs vaisseaux et n’ayant pas le temps de se ranger en bataille sur terre. Ainsi après s’être défendus peu de temps, ils se mirent en fuite ; ceux des vaisseaux vers le camp et ceux du camp vers les vaisseaux ; chacun espérant se sauver dans le lieu où il n’était pas : [6] à peine échappa-t-il dix vaisseaux de toute la flotte. Le Général Conon en prit un ; mais ce n’était pas pour retourner à Athènes, où il craignait la fureur du peuple : il se retira chez Evagoras, prince de Chypre, dont il était ami. La plupart des soldats firent leur retraite par terre et se réfugièrent à Sestos. Lysandre emmena les autres vaisseaux et leur équipage en captivité ; et ayant pris Philoclés vivant, il le conduisit à Lampsaque, où il le fit égorger. Après quoi il choisit le plus beau vaisseau de la prise qu’il avait faite et l’ayant orné des plus belles armes et autres dépouilles qu’il y avait trouvées, il l’envoya à Lacédémone, pour y porter la nouvelle de sa victoire. Aussitôt après il alla attaquer dans Sestos ceux que la fuite y avait conduits, il prit la ville et renvoya les Athéniens sous leur serment. [8] Il passa de là à Samos avec toutes ses forces : il se rendit maître de l’île, d’où il envoya à Lacédémone ce même Gylippe, qui avait rendu à Syracuse tant de services en combattant pour elle sur mer. Celui-ci pontait à Sparte, en cette occasion, les dépouilles de la dernière bataille gagnée et dont quinze cens talents d’argent faisaient partie. [9] Cet argent était enfermé dans des sacs, en chacun desquels était une étiquette de cuir ou de parchemin, qui indiquait la somme contenue dans chaque sac. Gylippe qui n’en savait rien ouvrit les sacs et en tira trois cents talents : ce qui ayant été reconnu par les éphores à l’indice de l’étiquette, il s’enfuit et l’on prononça contre lui une sentence de mort. [10] Son père Clearque avait été autrefois obligé de s’enfuir de même, parce qu’il fut accusé d’avoir reçu de l’argent de Periclès, pour ne pas entrer à la tête des Lacédémoniens dans l’Attique : il avait été aussi condamné à mort et il se retira à Thurium en Italie. Ainsi ces deux hommes, capables d’ailleurs de grandes choses, ont terni leur vie et déshonoré leur mémoire par cette bassesse. 107 Dès que les Athéniens eurent appris le désastre de leur flotte à Lampsaque, ils abandonnèrent la mer et ne songèrent plus qu’à fortifier leurs ports et leurs propres murailles qu’ils jugeaient menacées d’un siège prochain. [2] En effet, Agis et Pausanias, rois de Sparte, suivis d’une forte armée, se jetèrent incessamment dans l’Attique et posèrent leur camp devant Athènes. Lysandre avec plus de deux cent vaisseaux, se présenta au port du Pirée. Les Athéniens voyant fondre sur eux un orage si terrible ne se découragèrent pourtant pas ; ils résistèrent vigoureusement aux premiers assauts et se défendirent même quelque temps avec avantage. [3] Ce furent les ennemis mêmes, qui prévoyant qu’un siège en forme serait difficile, prirent le parti de retirer leurs troupes et leurs vaisseaux, et se bornèrent à croiser sur les mers des environs, pour empêcher les vivres d’arriver dans l’Attique. [4] Ce projet leur réussit ; et comme les provisions de bouche venaient principalement par mer dans Athènes, les citoyens tombèrent bientôt dans une grande famine. Comme ce fléau allait tous les jours en augmentant, la ville se remplit de morts : de sorte que les survivants firent une députation aux Lacédémoniens pour leur demander la paix, aux conditions d’abattre les deux grands môle et les murailles du Pirée et de leur abandonner toutes leurs villes, de se soumettre eux-mêmes à eux et de ne combattre que sous leurs généraux. [5] C’est ainsi que se termina la guerre du Péloponnèse, la plus longue que nous connaissions, et qui avait duré vingt-sept ans. 108 Peu de temps après sa conclusion, arriva la mort de Darius, roi de l’Asie après un règne de dix-neuf ans. Son fils aîné Artaxerxès lui succéda et régna 43 ans. Ce fut sous le règne de celui-ci qu’Apollodore d’Athènes dit qu’a fleuri le poète Antimaque. XXVIII. [2] À l’égard de la Sicile, Imilcar général des Carthaginois, acheva de démolir et de raser ce qui restait encore de la ville d’Agrigente et il détruisit avec le marteau les statues et les sculptures que le feu n’avoir qu’endommagées et défigurées. [3] Partant de là avec toutes ses troupes, il se jeta sur le territoire de Gela et de Camarine, et parcourant tout ce pays, il y trouva de quoi procurer à ses soldats bien des richesses. Après quoi, se fixant à la ville de Gela, il posa son camp au pied des murailles, le long du fleuve de même nom. [4] Les habitants avaient hors de leurs murs une statue qui était un Apollon, d’une hauteur prodigieuse, qu’un oracle leur avait ordonné de consacrer à ce dieu. Les Carthaginois l’envoyèrent à Tyr. Mais dans le temps que les Tyriens furent assiégés par Alexandre, ils profanèrent cette statue, comme étant favorable à leurs ennemis. Timée raconte à ce sujet, qu’après la prise de Tyr les Grecs vainqueurs rendirent de grands honneurs et firent de grands sacrifices à cette même statue, à laquelle ils attribuaient leurs succès et que cette cérémonie tomba précisément au même jour et à la même heure que les Carthaginois, bien des années auparavant, avaient insulté le dieu devant Géla. [5] Ainsi nous ne plaçons ici cet événement d’avance, qu’à cause de la singularité des conjonctures. Les Carthaginois ayant abattu des bois qui étaient autour de Géla, fermèrent leur camp et l’environnèrent d’une tranchée ; car ils s’attendaient que Denys amènerait incessamment un secours considérable à cette ville. [6] Les assiégés avaient d’abord résolu d’envoyer leurs femmes et leur enfants à Syracuse pour les délivrer du péril dont ils se sentaient menacés. Mais toutes les femmes ayant embrassé les autels dressés dans la place publique, en protestant qu’elles voulaient partager les travaux du siège avec leurs maris, on fut obligé de leur céder. [7] Les Citoyens s’étant donc distribués en plusieurs corps, on en envoya quelques-uns hors de la ville. Comme ils connaissaient parfaitement la situation des lieux, ils surprirent aisément ceux des ennemis qui se trouvèrent écartés du gros de leur armée ; ils en amenèrent plusieurs de vivants et en tuèrent beaucoup d’autres. [8] Cependant un côté des murailles fut attaqué par des béliers et défendu vaillamment : car avec le secours des femmes et même des enfants, on rétablissait la nuit ce qui avait été abattu le jour. Les jeunes gens de leur côté, et tous ceux qui étaient en âge de porter les armes, se relevaient exactement et avec un zèle égal pour les combats ou pour les travaux. [9] En un mot, ils soutenaient les assauts des Carthaginois avec tant de vigueur, que bien que leur ville fut peu fortifiée, qu’ils n’eussent actuellement aucuns secours étrangers et qu’une partie de leurs murailles fut abattue, il ne semblait seulement pas qu’ils se crussent encore en péril. 109 De côté, le tyran Denys ayant emprunté des troupes des Grecs d’Italie et d’autres alliés, prit encore avec lui la plus grande partie de la jeunesse de Syracuse, jointe à des étrangers soudoyés, et se fit une armée de cinquante mille hommes, selon quelques Historiens. [2] Mais Timée compte trente mille hommes de pied, mille chevaux et cinquante vaisseaux couverts de ponts. [3] Il s’avança avec ses forces du côté de Géla et posa son camp entre la ville et la mer : car son dessein n’était pas de séparer ses troupes, et il voulait combattre les ennemis en même temps par mer et par terre. C’est pourquoi ne les attaquant d’abord qu’avec des soldats armés à la légère, il se contenta de leur interdire le fourrage autour de leur camp et il destinait sa cavalerie et ses vaisseaux à arrêter les munitions qui pourraient leur venir de Carthage. [4] Vingt jours se passèrent ainsi à faire peu de chose de part et d’autre. Mais ensuite Denys partagea son infanterie en trois corps. Le premier qui n’était composé que de Siciliens, eut ordre de se présenter sur le fossé des ennemis qui était au côté gauche de la ville. Il ordonna au second corps, qui était celui des alliés, de s’étendre du côté droit, jusqu’à la mer : et lui-même se mettant à la tête des soudoyés, traversa la ville pour arriver par une autre porte, jusqu’au lieu où les machines des ennemis étaient dressées. [5] Dès qu’on en serait aux mains, sa cavalerie, en traversant même le fleuve à la nage, devait faire tout le tour de la bataille pour soutenir ceux qui auraient l’avantage, ou pour recevoir ceux qui auraient plié. Enfin, les soldats qui étaient dans les vaisseaux devaient venir appuyer l’attaque des Italiens et des alliés autour du camp des ennemis. 110 Dès que les Soldats des vaisseaux se mirent en devoir d’exécuter ce qui leur avait été ordonné, les Carthaginois coururent tous de ce côté-là, pour les empêcher de mettre pied à terre ; parce que c’était l’endroit le plus faible de leur camp et qu’ils n’avaient pas eu le temps ou la facilité de se fortifier le long de la mer. [2] Pendant que les Carthaginois couraient ainsi au rivage, les Italiens pressèrent le camp même, presqu’abandonné de ses défenseurs et s’en emparèrent facilement : [3] de sorte que les Carthaginois revenant sur leurs pas avec toutes leurs forces, combattirent très longtemps avant que de pouvoir reprendre leur propre camp défendu par la tranchée qu’ils avaient faite eux-mêmes. Ils en vinrent pourtant à bout, et les Italiens surmontés enfin par le nombre, furent réduits, en cherchant à faire retraite, à s’acculer dans un coin de ce camp, en attendant un secours qui ne venait point. [4] Car d’un côté les Siciliens étaient trop répandus dans la campagne pour se réunir sitôt, et d’un autre côté les soudoyés de Denys embarrassés dans les rues de la ville par où ils avaient passé ne pouvaient arriver de longtemps à un endroit si éloigné, quoiqu’ils en eurent l’intention. Les habitants de Géla leur prêtèrent bien aussi quelque secours par une sortie, mais craignant de laisser leurs murailles sans défense, ils ne voulurent pas s’en éloigner ; et leur secours ne fut ainsi qu’une légère diversion. [5] Pendant ce délai et ces incertitudes, les Espagnols et les Campaniens qui servaient sous les Carthaginois, tombèrent en grand nombre sur les Grecs d’Italie et en tuèrent plus de mille. Mais comme ceux qui étaient demeurés dans les vaisseaux accablaient de traits les Carthaginois, que la chaleur de leur attaque avaient amenés à leur portée, le reste des Siciliens eut le temps de se sauver dans la ville. [6] D’un autre côté le corps des Siciliens commandé pour le côté gauche de Géla, avait eu l’avantage sur les Carthaginois, en avait mis par terre un grand, nombre et avait repoussé les autres jusques dans leur camp. Mais les Espagnols et les Campaniens, étant venus à leur secours, les Siciliens en cette dernière rencontre perdirent près de six cents hommes, et se réfugièrent dans Géla. [7] La cavalerie qui avait eu ordre de les soutenir les voyant défaits, chercha aussi la même retraite et arriva aux portes toujours harcelée par les ennemis qu’elle avait en queue. Denys, lui-même, qui n’était parvenu jusque-là qu’avec beaucoup de peine, voyant toute son armée battue, se renferma avec elle 111 et faisant assembler le conseil de guerre, on y délibéra sur la situation présente des choses. L’avis unanime fut que le lieu n’était pas favorable pour consulter sur ce qu’on avait à faire dans toute la suite de cette guerre. Ainsi l’on se contenta d’envoyer dès le soir même un héraut aux ennemis, pour leur demander la permission d’enlever leurs morts le lendemain. Aussitôt Denys, fit sortir de la ville toutes ses troupes, et lui-même partit à minuit en laissant là deux mille hommes légèrement armés. [2] Il avait chargé ces derniers de tenir des feux allumés toute la nuit et de faire assez de bruit pour donner lieu aux ennemis de croire que lui-même était encore dans Géla. Mais dès la pointe du jour, ils en sortirent eux-mêmes et allèrent joindre Denys. Les Carthaginois bientôt instruits de cette manœuvre, se jetèrent bientôt dans la ville, où ils pillèrent toutes les maisons. [3] En même temps Denys arrivant à Camarine, obligea tous les habitants, jusqu’aux enfants et jusqu’aux femmes à le suivre à Syracuse : et comme la crainte les avait saisis tous également, les uns emportaient avec eux leur or et leur argent et quelques autres hardes dont ils pouvaient se charger ; et les autres ne songeant qu’à sauver leurs femmes et leurs enfants, avaient abandonné tout le reste. Un grand nombre de vieillards et de malades fut laissé à la discrétion des Carthaginois, que chacun croyait déjà voir devant soi. [4] L’exemple récent de Selinunte, d’Himère et d’Agrigente frappait tous les esprits et il leur semblait déjà qu’ils allaient essuyer toutes les cruautés des Carthaginois. En effet ces barbares n’avaient aucune compassion de leurs captifs, ils mettaient en croix les uns et accablaient les autres des outrages les plus sanglants. [5] Les soldats mêmes de Denys voyant les femmes, les enfants et tout le peuple de Géla et de Camarine, errant ainsi misérablement dans la campagne, avaient compassion de leur sort. [6] Ils étaient touchés de voir des enfants de famille et surtout des jeunes filles, en âge d’être mariées, conduites ou marchant au hasard dans les grands chemins ou à travers les champs, privées par la rigueur ou par la crainte d’un sort affreux, de la déférence qui leur était due ou de la bienséance, qu’elles devaient elles-mêmes à leur âge, à leur sexe et à leur condition. Ils n’avaient pas moins de compassion pour les vieillards, obligés malgré leur faiblesse et leurs infirmités de marcher du même pas que les jeunes gens. 112 Ce spectacle les enflammait de colère et d’indignation contre leur chef, et ils soupçonnaient Denys d’avoir laissé venir tout exprès les choses à cette extrémité et de vouloir profiter de la terreur qu’imprimaient les Carthaginois, pour se rendre maître sans aucun effort de sa part, de toutes les villes de la Sicile. [2] Ils remarquaient combien l’assistance qu’il avait fait semblant d’apporter aux habitants de Géla avait été faible et imparfaite, avec qu’elle attention il avait épargné ses soudoyés, et de quel léger désavantage il avait fait le prétexte d’une retraite prématurée. Ils faisaient même observer que les Carthaginois ne s’étaient point mis en peine de le poursuivre : indice de son intelligence avec eux. En un mot, ils donnaient à entendre, que les dieux semblaient avoir préparé à ceux qui songeaient depuis longtemps à secouer le joug de la tyrannie, le moment le plus favorable pour l’exécution de leur dessein. [3] Les Italiens l’abandonnèrent les premiers en se retirant à travers les terres de la Sicile, dans leur patrie. La cavalerie de Syracuse chercha d’abord si elle ne pourrait point venir à bout d’égorger le tyran. Mais voyant que ses soudoyés ne s’écartaient jamais de sa personne, ils se hâtèrent d’arriver avant lui à Syracuse, [4] où les sentinelles de la marine ne sachant point encore ce qui s’était passé à Géla, les reçurent sans aucune difficulté ; les cavaliers allèrent de ce pas à la maison de Denys, qui était pleine d’or et d’argent, et de beaucoup d’autres richesses, dont ils ne laissèrent rien. Mais de plus s’étant saisis de sa femme, ils lui firent de si sanglants outrages que Denys extraordinairement indigné, jugea que la vengeance qu’on avait prise sur elle était le signe d’une conspiration générale faite contre son gouvernement et contre lui. [5] Denys était encore en chemin quand il apprit ces fâcheuses nouvelles ; aussitôt il choisit ce qu’il avait de plus fidèle entre ses gens de pied ou de cheval et se hâta d’arriver à Syracuse, persuadé qu’il ne viendrait à bout de son dessein que par une extrême diligence, et qu’il ne pourrait opprimer les cavaliers révoltés, qu’en tombant tout d’un coup sur eux. C’est ce qui arriva en effet. [6] Ceux-ci pensaient bien que Denys ne demeurerait point dans un camp, mais ils ne s’imaginaient pas non plus qu’il put être si tôt à Syracuse. S’assurant ainsi du succès de leur entreprise, ils publièrent qu’il avait paru sortir de Géla par la crainte qu’il avait des Carthaginois, mais qu’au fond il craignait encore plus les habitants de Syracuse. 113 Cependant Denys ayant fait d’une seule traite plus de huit lieues, arriva à minuit devant la porte de l’Acradine avec cent cavaliers et six cents hommes de pied. La trouvant fermée, il fit apporter des marais voisins une quantité prodigieuse de ces roseaux, dont on se sert à Syracuse pour faire la chaux. [2] Pendant que la porte brûlait ceux de ses gens qui étaient demeurés derrière les autres eurent le temps d’arriver : dès qu’elle eut été consumée, il entra de vive force avec tout son monde dans l’Acradine. À cette nouvelle, les plus vigoureux des cavaliers n’attendirent pas qu’ils fussent soutenus par la multitude, et en quelque petit nombre qu’ils se trouvassent, ils se mirent en devoir de repousser l’ennemi commun. Mais comme ils s’étaient rendus tous ensemble dans la place publique, les soudoyés du tyran les environnèrent et les percèrent tous de leurs lances. [3] Aussitôt Denys conduisant ses exécuteurs dans les différentes rues de Syracuse, ils tuèrent indifféremment tous ceux qui venaient à leur rencontre. Il entra ensuite dans les maisons des citoyens qu’il savait lui être contraires ; il en fit égorger les uns, et fit mettre les autres hors de la ville. Il employait cependant la plus forte partie de sa cavalerie à assiéger cette forteresse placée hors des murailles, que nous appellons aujourd’hui l’Acradine. [4] Au lever du soleil, le reste des soudoyés du tyran et tout le corps des Siciliens arriva Syracuse. Mais pour les habitants de Géla et de Camarine qui haïssaient Denys, ils s’étaient retirés chez les Leontins. 114 Alors Hamilcar qui crut que la paix convenait à la situation de ses affaires, envoya un héraut à Syracuse pour la proposer aux vaincus. Denys fut charmé de cette avance et l’on traita à ces conditions : savoir, qu’outre le pays qui appartenait déjà aux Carthaginois dans la Sicile, ils auraient encore à eux tout le territoire des Sicaniens, Selinunte, Agrigente et Himère ; qu’à l’égard de Géla et de Camarine, les habitants de l’une et de l’autre pouvaient habiter dans leurs villes, pourvu qu’elles fussent sans murailles et qu’elles payassent tribut aux Carthaginois. Que les citoyens de Leontium, de Messine et de toutes les autres villes de la Sicile se gouverneraient elles-mêmes, à l’exception de Syracuse, qui demeurerait sous la domination de Denys. Enfin, que l’on rendrait de part et d’autre les prisonniers et les navires. [2] Ce traité ayant été signé, les Carthaginois s’en retournèrent chez eux, après avoir perdu plus de la moitié de leur armée par les maladies. Et la peste continuant dans l’Afrique après leur retour, emporta encore un très grand nombre, tant dans leurs propres soldats que de ceux de leurs alliés. [3] Pour nous étant arrivés à la fin des deux guerres, l’une des Grecs dans le Péloponnèse et l’autre des Carthaginois dans la Sicile, nous avons rempli le sujet que nous nous étions proposé dans ce Livre et nous renvoyons les faits qui les suivirent au livre suivant.

Fin du XIIIe livre et du tome III