Bibliothèque historique et militaire/Essai sur la tactique des Grecs/Chapitre I

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ESSAI
SUR
LA TACTIQUE DES GRECS.



CHAPITRE ier.

Principes de l’art militaire consacrés par Homère. — État de l’art depuis la guerre de Troie jusqu’à Cyrus. — Bataille de Thymbrée.


On doit regarder les Grecs comme le premier peuple chez qui la guerre ait commencé à devenir un art ; mais il paraît peu étonnant qu’ils en fissent l’objet d’une étude toute particulière, quand on songe qu’avec une étendue de pays qui n’égale pas la moitié de l’Angleterre, ce peuple, affaibli par vingt guerres intestines, comprenait encore qu’il pouvait disputer l’empire du monde aux monarques les plus puissans.

Ce prodige n’est pas dû à son seul courage, comme le disent tous les historiens modernes ; il est le résultat de la science militaire. Sans cette science, les armées innombrables qui s’élançaient de l’Asie eussent étouffé la Grèce. Le courage, sans la tactique, enfante le dévoûment héroïque de Léonidas, et les Perses viennent saccager la ville d’Athènes ; dans une position bien moins avantageuse, avec une armée plus faible en nombre et moins aguerrie que celle des Thermopyles, Miltiade, au moyen d’une manœuvre savante, écrase l’armée entière de Darius.

Jusqu’au temps d’Homère, les traditions ne fournissent que des conjectures sur l’état de l’art militaire ; mais l’Iliade fourmille de descriptions de marches et de combats, qui démontrent que déjà l’ordre et la discipline étaient admis dans les armées.

« On voit, dit Homère, s’avancer les nombreuses phalanges des Grecs. Elles ont à leur tête chacune leurs chefs, qu’elles suivent dans un profond silence, afin d’entendre mieux leurs ordres, et de les exécuter plus promptement. Les Troyens, au contraire, sont dans leur camp comme des troupeaux répandus au milieu des parcs, qui font retentir de leur bêlement tout le pâturage. »

Ailleurs, Homère donne une description admirable de la phalange et de ses mouvemens.

« Les rangs sont si serrés que les piques soutiennent les piques, les casques joignent les casques, les boucliers appuient les boucliers. Ces bataillons, hérissés de fer, s’ébranlent ; cependant les Troyens les préviennent et tombent sur eux. Hector paraît le premier, et, culbutant tout ce qui s’oppose à son passage, s’ouvre un chemin pour arriver aux tentes et aux vaisseaux des Grecs. Mais lorsqu’il parvient aux phalanges d’Argos, croyant les enfoncer, il est contraint de s’arrêter, quoiqu’il les charge avec furie ; car ces Grecs intrépides le reçoivent sans se rompre, et le repoussent à coups de piques et d’épées.

Au milieu d’eux est Achille, qui donne ses ordres, et qui les presse de marcher. Ce héros était venu à Troie avec cinquante vaisseaux qui portaient chacun cinquante hommes. Il les avait partagés en cinq corps, que cinq capitaines, d’un courage éprouvé et d’une fidélité connue, commandaient sous lui. »

Ainsi, Achille avait partagé ses deux mille cinq cents hommes, comme, plus tard, les Romains divisèrent leurs cohortes, et comme nous avons formé nous-mêmes nos bataillons.

On voit aussi, dans l’Iliade, que les Grecs n’étaient pas étrangers à l’art de fortifier un camp, puisque Nestor dit au fils d’Atrée : « Nous enfermerons notre camp dans une muraille flanquée de tours très élevées, pour servir de rempart à nos vaisseaux et à nos troupes. On y placera, d’espace en espace, de bonnes portes assez grandes pour y faire passer nos chars, et nous l’environnerons d’un fosse large et profond, que les hommes et les chevaux ne puissent franchir. Ces travaux nous assureront contre les sorties de nos ennemis, et mettront notre camp hors d’insulte. »

Quant à la cavalerie, Homère n’en présente aucun combat dans l’Iliade : tous se livrent à pied ou sur des chars.

Tels étaient les premiers pas faits par l’art militaire, lorsque Cyrus entreprit la conquête de l’Asie. Xénophon nous apprend que la discipline des Perses, à cette époque, égalait celle de sa nation. Mais l’Asie-Mineure était peuplée de villes grecques dont les habitans combattaient très peu différemment des Grecs de l’Europe ; Crésus en avait même beaucoup à sa solde. On en désirait dans toutes les armées, et c’était leur tactique et leur discipline que l’on prenait pour modèles quand on voulait s’assurer la victoire. Cyrus, voulant porter la guerre chez des peuples de l’Asie, qui mettaient toute leur confiance dans les gros bataillons, avait bien compris qu’il devait recourir à l’art pour suppléer au nombre ; aussi la bataille de Thymbrée annonce-t-elle autant d’habileté dans le général qui la dirigeait, que de courage et d’instruction dans les troupes qui exécutaient les manœuvres.

Cet événement décida de l’empire de l’Asie entre les Assyriens de Babylone et les Perses.

C’est la première bataille rangée que nous connaissions avec quelque exactitude (541 ans av. not. ère) ; on doit donc la regarder comme un monument précieux de la plus ancienne tactique. Xénophon, qui l’a décrite, avait campé à Thymbrée, avec l’armée du jeune Cyrus, environ cent cinquante ans après la défaite de Crésus, roi de Lydie.

Les détails d’une action si glorieuse pour les Persans n’étaient pas effacés de l’esprit de leurs capitaines : on regardait encore ce combat, au temps de Xénophon, comme le chef-d’œuvre du plus grand général de la nation : c’était le fondement de la tactique des Perses ; son exemple servait toujours à décider la question de l’art militaire. Xénophon ne nous en laisse pas douter ; et l’exactitude avec laquelle il décrit les suites de cette journée prouve le soin qu’il avait mis à s’instruire des circonstances qu’il rapporte.

Il y avait déjà quelques années que la guerre durait entre le roi des Mèdes et le roi de Babylone, allié de Crésus, lorsque Cyrus, fils du roi de Perse et neveu de Cyaxare, livra la bataille que nous allons décrire. Les Babyloniens et les Lydiens s’étaient fortifiés du secours des Égyptiens, des Arabes, de divers autres peuples, et toute l’armée s’assemblait dans la plaine de Thymbrée, sur les bords du Pactole. Elle était forte de soixante mille hommes de cavalerie, et de trois cent soixante mille d’infanterie, parmi lesquels il y avait cent vingt mille Égyptiens, armés de grands boucliers, de longues piques et de courtes épées. Les autres ne portaient que des javelots et des boucliers de cuir fort légers. Les frondeurs et les archers formaient un corps très nombreux ; on comptait environ trois cents chariots de guerre. Crésus attendait encore des troupes et rassemblait des vivres de toutes les provinces circonvoisines.

Informé par ses espions de ce qui se passait, Cyrus ne voulut pas laisser le temps à ses ennemis de se fortifier davantage. Il en était séparé par quinze journées de marche, à travers les déserts de la Mésopotamie. Il donna ordre à son armée de se pourvoir de vivres, prit d’ailleurs toutes les mesures pour conserver un ordre avantageux. La cavalerie s’avançait la première, précédée des coureurs qui faisaient la découverte ; venaient ensuite les chariots de guerre, le gros bagage et les bêtes de somme ; l’infanterie suivait. Un nombre suffisant de pionniers avait été distribué par pelotons à la tête du bagage.

Lorsque le terrain le permettait, l’armée présentait le plus grand front possible ; quand le terrain se resserrait, les équipages se mettaient à la file, et l’infanterie prenait de droite et de gauche, couvrant les côtés.

Cyrus apprit par quelques prisonniers, et par ses coureurs, qu’il n’était plus qu’à trois lieues de Crésus. Il commanda alors de faire halte, et résolut de former son ordre de bataille. Le retour d’Araspe, qui, de concert avec le roi, avait passé comme transfuge dans le camp des ennemis, lui fit connaître leurs forces et leurs dispositions.

Ils présentaient une seule ligne[1] ; l’infanterie au centre ; la cavalerie occupant les ailes, et entremêlée de gros bataillons d’infanterie. Ces deux armes étaient partout sur trente de hauteur, excepté chez les Égyptiens, qui avaient formé des bataillons carrés, chacun de dix mille hommes sur cent de front et autant de profondeur.

L’Égypte est un pays coupé par des canaux ; là une armée ne peut s’étendre sans séparer les parties qui la composent, et il n’est pas toujours facile de conserver des communications entre elles. Les Égyptiens avaient adopté une pareille disposition, qui n’offrait point d’endroit faible, parce qu’ils faisaient également face de tous les côtés, ce qui les mettait moins dans la nécessité d’être soutenus que les corps étendus en phalange, à la manière des Grecs ou des Asiatiques. Aussi, malgré les instances de Crésus, ils ne voulurent rien changer à cette ordonnance. Leur place était au centre de l’infanterie ; les carrés gardaient une certaine distance entre eux. Le front de bandière de toute l’armée de Crésus mesurait quarante stades, ou près de deux lieues.

Cyrus, dont les forces n’atteignaient pas la moitié de celles de son ennemi, comprit de suite qu’il serait débordé, et que le dessein de Crésus était d’envelopper ses ailes avec sa cavalerie, pendant que l’infanterie attaquerait de front. Son armée montait à cent quatre-vingt-seize mille hommes, dont trente-six mille de cavalerie. La plus grande partie de cette armée était composée des Mèdes, des Arabes et des Cadusiens. Cependant on y comptait aussi soixante-dix mille Persans naturels. Comme ils ne combattaient qu’à pied, Cyrus changea leur ancienne méthode. Dix mille furent mis à cheval ; on les arma défensivement et on les exerça avec beaucoup de soin. Vingt mille reçurent des armes légères ; vingt mille portèrent des cuirasses, des pertuisanes et de bonnes épées ; le reste prit des haches à deux tranchans et de forts javelots. Cyrus avait aussi trois cents chariots de guerre, dont les essieux présentaient de chaque côté deux faux tranchantes ; l’une coupait par la verticale, l’autre horizontalement.

La coutume des Perses était de se ranger sur vingt-quatre de profondeur. Cyrus jugea cette multiplicité de rangs inutile, et dans cette occasion, ne les plaça que sur douze.

Derrière sa ligne d’infanterie pesante, à très peu de distance, il en avait une autre d’armés à la légère qui lançaient le javelot ; et la suite de celle-ci, une troisième composée d’archers qui devaient jeter leurs traits par dessus la phalange. Ces traits partaient par la ligne courbe, le jet de but en blanc ayant plus de raideur, mais beaucoup moins d’étendue. La quatrième ligne n’offrait que des soldats d’élite, destinés à contenir les autres. Il les comparait dans un ordre de bataille, au toit d’une maison : elle ne peut servir si elle n’a des fondemens solides et une bonne couverture.

Il avait fait construire plusieurs grands chariots qui portaient des tours hautes de dix-huit pieds, renfermant chacune vingt archers. Ces chars, montés sur des roulettes, étaient tramés par seize bœufs attelés de front. Il fit une cinquième ligne de ces citadelles mobiles, à l’abri desquelles son infanterie devait se rallier si elle était trop pressée. Il y avait aussi des machines ; Xénophon le dit positivement, bien qu’il n’indique pas leur place.

Après les tours venaient deux autres lignes parallèles et égales au front de l’armée ; elles étaient formées par les chariots de bagage. Ces deux lignes laissaient entre elles un espace vide dans lequel se trouvaient placées toutes les personnes inutiles au combat, et deux autres lignes de chariots fermaient à droite et à gauche les extrémités de cet espace.

Le dessein de Cyrus était de donner le plus de profondeur possible à son ordre de bataille, afin d’obliger les ennemis qui voulaient l’envelopper de faire un plus grand circuit, et ainsi de diminuer leurs forces en s’étendant. La cavalerie, comme celle des ennemis, occupait les ailes ; Chrysante en commandait la droite, Hytaspe la gauche ; la plus grande partie était armée de pied en cap, et les chevaux bardés. Araspe menait la droite de l’infanterie, Arsamas la gauche ; Abradate était au centre avec les Perses, vis-à-vis les Égyptiens. Cent chariots de guerre protégeaient le front de la ligne ; les deux cents autres étaient répartis sur les flancs.

D’après cette disposition, plusieurs historiens ont cru ou répété que Cyrus avait fait une omission dans son ordre de bataille, puisqu’il laissait ses flancs à découvert. Mais lorsqu’en parcourant la ligne, Abradate lui dit : « J’espère, seigneur, que tout ira bien de ce côté-ci ; cependant j’ai quelque inquiétude pour nos flancs, où il n’y a que des chariots, car je vois les ailes des ennemis fortes en chars et en troupes de toute espèce qui s’étendent de part et d’autre pour nous envelopper. » Cyrus le rassure, et lui fait entendre qu’il a des moyens de dissiper l’orage. Il lui recommande seulement de ne pas bouger qu’il n’ait vu fuir ceux qui l’inquiètent.

Il dit aussi à Hytaspe, qui commandait la cavalerie de l’aile gauche, et qui lui témoignait la même crainte : « Rappelez-vous seulement que le premier qui aura l’avantage doit venir se joindre aux autres. » Cyrus tourne ensuite sur le flanc et ordonne au commandant des chariots de les lancer rapidement contre l’ennemi dès qu’il le verra venir à lui de front. Il lui prescrit de ne pas attendre qu’il soit trop près, afin de prendre plus de champ et lui promet d’arriver à son secours.

Il est certain que Cyrus avait pris des mesures très sages pour protéger ses flancs ; mais il n’avait cru devoir les communiquer qu’a ceux qui étaient chargés d’exécuter ses ordres. À la queue du bagage, derrière l’extrémité de chaque aile, il avait placé mille chevaux et mille fantassins pris parmi l’élite de ses troupes ; Artagersas et Pharnucus commandaient ceux de la gauche ; Asiadatas et Artabaze le corps de droite. C’est avec ces deux petites réserves que Cyrus comptait se débarrasser de tout ce qui l’attaquerait sur les flancs. Un gros escadron de chameaux, montés chacun par deux archers arabes adossés l’un à l’autre, le servit très utilement dans cette journée.

Avant de quitter sa gauche, Cyrus prescrivit à Artagersas, qui commandait cette partie de la réserve, de charger lorsqu’il jugerait que la droite aurait commencé. « Vous attaquerez, lui dit-il, par le flanc, c’est toujours l’endroit le plus faible, et vous enverrez l’escadron de chameaux contre le dernier corps de l’aile des ennemis. » Tout étant réglé de ce côté, il regagna la droite, où il voulait combattre.

L’infanterie et les ailes de cavalerie avaient ordre de prendre le même pas et de charger ensemble ; mais elles ne devaient attaquer que lorsqu’elles entendraient le bruit de la charge que Cyrus se proposait d’exécuter sur le flanc droit.

L’armée marcha l’espace d’une lieue dans l’ordre que nous venons d’indiquer. Elle fit halte trois fois pour reprendre l’alignement. Toutes les troupes se réglaient sur l’étendard royal, placé au centre de la première ligne : c’était une aigle d’or éployée au bout d’une longue pique.

Lorsque les deux armées furent en présence, le centre de Crésus s’arrêta, et ses deux ailes se courbant à droite et à gauche, s’avancèrent pour envelopper l’armée de Cyrus, qui, de chaque côté, fut débordée d’environ quatre stades (trois cent soixante toises). Ce mouvement, auquel Cyrus s’attendait, ne l’étonna point ; il donna un signal pour la halte, et les troupes firent face de tous côtés, c’est-à-dire que les chariots placés sur les flancs et les deux corps de réserve qui étaient derrière firent front sur les ailes.

Les deux parties de l’armée qui débordaient la ligne de Cyrus pour l’envelopper, ne se replièrent pas d’abord par un quart de conversion ; elles s’étendirent pour prendre du terrain et s’éloignèrent du corps de bataille. Crésus attendit pour leur faire donner le signal de tourner les flancs de son ennemi, que ces deux corps s’en fussent rapprochés d’une distance égale à celle qui séparait son front de bataille de celui de Cyrus. Il voulait porter l’attaque sur les trois points en même temps.

Ainsi trois armées paraissaient s’avance contre une seule ; la première de front, les deux autres par les côtés. Ce spectacle causa quelque frayeur aux Perses, qui voyaient leurs flancs dégarnis et ne pénétraient pas le dessein de leur général. Cette raison détermina Cyrus à ne pas faire charger le front de sa ligne avant la défaite des deux corps qui causaient cette inquiétude.

Lorsqu’il jugea que le moment était convenable pour attaquer, il entonna l’hymne du combat, partit à la tête de la cavalerie de sa réserve de droite, se fit suivre au grand pas par son infanterie, et ordonna de lâcher les chariots qui couvraient le flanc. Il prit de si justes mesures, qu’il tomba sur la pointe et les derrières de l’aile gauche de Crésus, au même instant où les chars armés de faux portaient le trouble et la terreur dans tout le front. En très peu de temps cette ligne fut en désordre, plia et se dispersa.

Artagersas, qui devait exécuter les mêmes manœuvres à la gauche, réussit également. Sa troupe de chameaux alla droit aux derniers escadrons de l’aile ennemie, pendant que la réserve suivait de près, afin de prendre en flanc. Lorsque les chevaux aperçurent les chameaux, ils se cabrèrent, jetèrent à bas leurs cavaliers et se précipitèrent les uns sur les autres. Les chars arrivèrent aussitôt, se plongèrent dans l’épaisseur de cette cavalerie et augmentèrent la confusion. Les troupes d’Artagersas les poussaient d’un autre côté et gagnaient leurs derrières ; bientôt la déroute devint générale, et la plaine sur ce point fut nettoyée.

Averti de ce qui se passait, Abradate n’attendit pas davantage pour attaquer le front de l’armée. Ses chariots commencèrent la charge avec tant de succès, que ceux des ennemis, qui n’étaient ni aussi bien armés, ni construits avec autant de solidité, n’osèrent les combattre.

Ceux des Perses les suivirent et se jetèrent dans les bataillons des Égyptiens, qui, au lieu de leur laisser des issues, s’étaient resserrés, de sorte qu’ils ne formaient plus qu’une grosse ligne contiguë. Les phalanges des Perses pénétrèrent dans les trouées qu’on s’était ouvertes ; elles y faisaient un ravage horrible lorsque le char d’Abradate fut renversé, et ce prince tué avec ceux qui l’accompagnaient.

L’infanterie persane, malgré ses premiers avantages, ne put résister à l’extrême épaisseur des Égyptiens ; elle fut obligée de plier et recula jusqu’à la dernière ligne. Mais les gens de traits revinrent à la charge, et les Égyptiens eurent encore à souffrir une grêle de flèches qu’on leur tirait du haut des tours.

Sur ces entrefaites, Cyrus rassembla sa cavalerie de l’aile droite, et par une manœuvre habile, tournant sur le centre de l’armée ennemie, vint prendre en queue les bataillons des Égyptiens. On vit alors une mêlée affreuse : l’infanterie et la cavalerie se confondirent ; le choc des armes, les cris des combattans formaient un bruit épouvantable. Le cheval de Cyrus fut blessé, et lui-même, jeté par terre au milieu de ce chaos, remonta difficilement sur le cheval d’un de ses gardes.

Hytaspe cependant, qui commandait l’aile gauche de la cavalerie, arrivait aussi de son côté sur les Égyptiens. Ceux-ci, pressés de toutes parts, ne gardaient plus aucune ordonnance ; la multitude se poussait des extrémités vers le milieu ; elle s’y concentra et forma un orbe à centre plein.

Couverts de leurs grands boucliers, armés de leurs longues piques, ces hommes, bien qu’ils ne présentassent plus qu’une masse informe, opposaient encore une résistance formidable lorsque Cyrus, s’étant avisé de monter sur une des tours de bois, aperçut que les siens étaient partout victorieux. Il ne restait plus que les Égyptiens, dont le prince admirait et craignait la valeur ; il leur envoya proposer de mettre bas les armes ; mais ces braves refusèrent de se rendre à discrétion. On fit un traité par lequel Cyrus s’engageait de les prendre à sa solde ; de leur donner à la paix des villes et des terres pour s’y établir avec leurs familles ; et de ne point les obliger de porter les armes contre Crésus, dont ils étaient satisfaits.

Nous verrons que les armés à la légère se tenaient ordinairement sur le front ; Cyrus semble donc avoir interverti les principes de la tactique adoptée par les Grecs, lorsqu’il place ses gens de trait derrière la phalange. Mais ce général habile avait surtout en vue d’augmenter la profondeur de son ordre de bataille, afin d’obliger les deux corps qui voulaient l’envelopper d’étendre au loin leur mouvement excentrique. Ce prince pensait aussi que les ennemis étant sur beaucoup de hauteur, les traits de ses archers, quoiqu’ils fussent lancés par ligne courbe, porteraient certainement dans des rangs aussi pressés. C’était d’ailleurs la coutume qu’au moment du choc, les troupes légères se retirassent à travers les intervalles des sections, et Cyrus devait craindre, vu leur grand nombre, qu’elles ne missent la confusion et le désordre dans ses lignes.

Les parties de l’armée de Crésus, qui se se replièrent en forme de tenaille, devaient être chacune de vingt-cinq mille hommes, et les réserves de Cyrus, composées seulement de mille chevaux et de mille fantassins, paraissent bien faibles pour arrêter deux corps aussi considérables.

Mais il ne faut pas perdre de vue qu’on tendait un piége ; que si les ennemis en avaient eu connaissance, ils pouvaient dédoubler leurs files, qui étaient sur trente de profondeur, en tirer un renfort pour protéger leurs flancs, et même prendre l’armée des Perses par les derrières. Il fallait donc avant tout couvrir les troupes de l’embuscade ; et comment le faire si elles eussent été plus nombreuses ? … L’escadron de chameaux, pour produire son effet, devait se montrer inopinément, l’aspect et l’odeur de ces animaux occasionnant aux chevaux une frayeur insurmontable ; or, si la cavalerie avait pu les apercevoir, elle les eût évités ; l’infanterie venait alors à sa place.

Les chariots, placés sur les côtés, servirent donc merveilleusement à cacher toutes ces dispositions. Ils étaient plus forts que ceux de Crésus. Les faux dont on les avait armés ne pouvaient manquer d’exciter la surprise et la terreur que produit toute invention nouvelle dans une circonstance semblable. C’est ici un effet moral qu’il ne faut jamais négliger, et peut-être Cyrus eut-il tort de ne pas renforcer ses flancs d’une ligne de chariots de bagages, soutenue par des gens de trait. Il est toujours dangereux de laisser les troupes dans une situation qui leur donne de l’inquiétude ; les généraux eux-mêmes étaient alarmés ; cet effet moral pouvait avoir des suites fâcheuses, si les chariots de guerre eussent été repoussés.

Les Perses qui, sous la conduite de Cyrus, étaient devenus des soldats invincibles, dégénérèrent lorsque le faste et le luxe s’introduisirent dans les armées, après la mort du conquérant. Les successeurs de ce prince, pleins de confiance dans le nombre des troupes qu’ils pouvaient rassembler, négligèrent d’abord la discipline et bientôt oublièrent totalement la tactique. Alors ce vaste empire, qui, d’un côté, s’appuyait sur l’Inde, et touchait de l’autre l’Archipel et la mer Caspienne, s’écroula dans un jour. Alexandre avait regardé l’Asie.




  1. Voyez l’ATLAS.
    A. Armée de Cyrus.
    B. Armée de Crésus.
    1. Les deux corps qui enveloppent l’armée de Cyrus.
    2. Réserve de Cyrus.
    3. Escadron des chameaux.
    4. Manœuvres des réserves.