Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BERGERON, Pierre

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*BERGERON (Pierre), professeur et homme de lettres, naquit à Paris le 3 novembre 1787 et mourut à Bruxelles le 16 janvier 1855. Les agitations politiques de son pays natal lui firent prendre de bonne heure la résolutiou de s’expatrier ; il s’établit en Belgique et finit par y obtenir des lettres de naturalisation. Docteur en philosophie et en lettres, il chercha tout naturellement à faire son chemin dans l’instruction publique, sauf à ne laisser échapper aucune occasion de sacrifier aux Muses. Successivement professeur au collége communal d’Audenaerde, à l’athénée de Bruges et au collége de Charleroi, où il exerça en outre les fonctions de principal, il en vint à rechercher les honneurs académiques : en 1835, l’Université libre de Bruxelles lui confia la chaire d’antiquités romaines, qu’il occupa pendant huit ans environ. Dans le cours de cette période, il fit régulièrement partie du jury de philosophie. Il rentra ensuite dans l’enseignement moyen, en qualité de préfet des études de l’athénée de Namur et de professeur de rhétorique. Il fut élu, à deux reprises, membre du comité permanent de l’Association professorale de Belgique, qui s’était formée en 1848 pour réclamer, en faveur de l’enseignement secondaire, l’exécution du § 2 de l’art. 17 de la Constitution. Malgré les vives instances de ses collègues, il cessa de prendre part à leurs démarches au mois d’avril 1849, se retira tout à fait de l’enseignement lors de la réorganisation des athénées (1851), et alla passer ses derniers jours dans la capitale, consacrant à des compositions littéraires les loisirs que les labeurs de toute une vie lui avaient enfin assurés. Sa carrière ne fut pas exempte de vicissitudes, on peut même dire de pénibles épreuves ; mais doué d’un caractère heureux, d’un courage qui ne se laissait point abattre et d’une rare persévérance, il sut toujours faire face aux circonstances et marcher contre vent et marée. Au premier moment, les contrariétés semblaient l’accabler, ou plutôt elles l’irritaient vivement. Une heure après, ses amis le retrouvaient tel qu’il était par nature, plein de verve et d’espérance, pétillant d’esprit et de malice innocente, se consolant sincèrement par une épigramme.

Bergeron tournait fort agréablement le vers, en latin comme en français. Un latiniste éminent, poëte lui-même, ayant critiqué une de ses pièces, il mit les rieurs de son côté en disant :

Soyez donc, monsieur F…, indulgent pour les autres !
Vous trouvez que mes vers sont trop virgiliens :
Ce reproche inouï que vous faites aux miens,

        On ne l’a jamais fait aux vôtres.

Quelquefois il ne se contentait pas de gratter l’épiderme ; mais alors même qu’il ne s’agissait pas de querelles purement littéraires, si ses flèches étaient acérées, elles n’étaient jamais empoisonnées. Sa conversation avait du mordant, mais point d’amertume ; c’était un mélange de finesse et de bonhomie, comme il sied à un fabuliste. Il aimait les jeunes gens, leur faisait volontiers part de ses souvenirs, entrait dans leurs idées et leur montrait, par son exemple, à se raidir contre les difficultés de la vie.

Il s’était acquis, dès sa jeunesse, un certain renom par son enseignement et par ses écrits. S. A. S. le duc de Saxe-Cobourg-Gotha ayant eu besoin d’un précepteur pour son fils, le prince héréditaire, Bergeron lui fut recommandé ; le duc se montra si satisfait des services de notre humaniste, qu’il lui décerna, en témoignage de satisfaction, la croix de l’ordre de la branche Ernestine (17 avril 1837). Bergeron possédait effectivement à un haut degré les qualités qui assurent la réussite d’un professeur. Son milieu véritable était une classe de rhétorique. Il avait tout à la fois de la méthode, un goût sévère, et dans l’exposition, du feu sacré. Tantôt grave, tantôt enjoué, toujours spirituel, il se faisait écouter attentivement, et par moments il entraînait son jeune auditoire. Il avait dans la voix de certaines cordes qui réveillaient immanquablement des échos : don naturel, aussi rare qu’enviable. Classique de la vieille roche, il comprenait cependant les grands écrivains modernes ; mais il ne brûla jamais ce qu’il avait adoré.

On ne saurait le qualifier de savant, ni d’érudit, ni de penseur : de l’instruction, de l’acquit, une mûre expérience, il avait tout cela ; mais en somme l’enseignement universitaire ne lui convenait pas. Son Cours d’ antiquités romaines est clair et pratique, mais superficiel ; son Histoire de la littérature romaine n’est guère qu’un recueil de biographies et d’analyses. Son esprit ne s’élevait pas aux considérations d’ensemble, ni en histoire, ni en littérature. Il voyait clair, mais il était myope. Comme poëte, il appartenait évidemment à la génération du premier empire : grand soin de la forme, idées ingénieuses parfois, çà et là un vers heureux, un mot piquant, mais d’invention assez peu, de passion point. Ses œuvres dramatiques sont au-dessous de ses fables ; les unes et les autres n’ont obtenu qu’un succès d’estime ; les dernières auraient mérité mieux.

Voici la liste des principaux ouvrages de Bergeron : 1° Odes d’Anacréon, traduit en vers français. Paris, 1810, in-12. — 2° L’heure du supplice ou les remords du crime, scène tragi-lyrique, en vers. Bruges, 1819, in-8° (réimprimé dans les nos VI et XI). — 3° Les comédies de Térence, traduites pour la première fois en vers français, avec le texte en regard. Gand, 1821, 3 vol. in-8° (première traduction française complète). — 4° Sur la révolution belge, poëme. Bruxelles, 1830, broch. in-8° (au profit des blessés de septembre). — 5° Mémoire sur les améliorations à introduire dans l’instruction publique, avec un nouveau système d’enseignement. Charleroi, 1831, in-8° (présenté, en 1828, au roi des Pays-Bas, qui en demanda une analyse). — 6° Le député d’une nation libre, et autres poésies. Bruxelles, 1832, in-8° de 48 pages (Fables, Éloges en vers du tabac à priser et du tabac à fumer ; L’heure du supplice ; Discours sur les vacances. Ces pièces avaient déjà vu le jour, soit dans le Mercure belge, soit dans les Annales belgiques ; la dernière avait paru séparément à Charleroi, en 1830. — 7° Précis des antiquités romaines, à l’usage des universités et des colléges. Bruxelles, 1835, in-8°. — 8° Les deux cousins, ou les suites de l’éducation, comédie en trois actes et en vers, dédiée à S. A. S. le prince héréditaire de Saxe-Cobourg-Gotha. Bruxelles, 1839, in-8°. Réimprimé dans le no XI. Une des meilleures pièces de Bergeron. — 9° Histoire analytique et critique de la littérature romaine, depuis la fondation de Rome jusqu’au ve siècle de l’ère vulgaire ; ouvrage dédié à S. M. le roi des Belges. Bruxelles, 1840, 2 gros vol. in-8°. — 10° Même ouvrage, 2e éd. Namur, 1851, in-8°. Reproduction de la première édition, moins les analyses et les notes. Ouvrage utile, à la portée des élèves des classes supérieures des colléges (dédié à M. Ch. Rogier, ministre de l’intérieur). — 11° Fables et autres poésies. Namur, 1844, in-8°. — Cinquante et une fables ; traductions de Gellert ; reproduction des nos II, VI et VIII ; Corésus, tragédie en cinq actes et en vers ; Un mauvais plaisant, comédie en un acte et en vers : médiocre. — 12° La comtesse de Leicester, drame en cinq actes et en vers (2e éd. Bruxelles, 1853, in-8°). — Sur la recommandation de M. Ch. Rogier, cette pièce obtint les honneurs de la lecture devant le comité du Théâtre-Français. Trame assez habilement ourdie, versification correcte et élégante, mais froideur et monotonie ; au demeurant, œuvre estimable.

On cite encore de Bergeron : Le jeune homme à l’épreuve, comédie en un acte et en vers, restée inédite ; six poëmes latins sur les princes de la maison d’Orange, publiés à Bruges et à Charleroi en 1827 et 1828, in-8°, avec la traduction en vers français ; le Journal de l’instruction publique, fondé par l’abbé Louis, à Tirlemont, reproduisit, en 1845, Mauritius princeps ad Neoportum victor. La même année, ce journal inséra neuf lettres de Bergeron, signées Ω, sur l’organisation de l’enseignement moyen. Elles donnèrent lieu à une polémique où l’anonyme fut dévoilé ; l’adversaire signait Z. — Indépendamment des recueils cités plus haut, le Franc-Parleur, de Bruxelles, la Revue de Namur et d’autres périodiques ont publié, à diverses époques, de nombreux articles critiques, des feuilletons et même des articles politiques de Bergeron.

Alphonse Le Roy.

Quérand, La Littérature française contemporaine, t. I. — Hoefer, Nourvelle biographie générale, t. VI. — Souvenirs personnels.