Biographie nationale de Belgique/Tome 3/CANNE, Guisbert Silvius DE

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CANNE (Guisbert Silvius DE), seigneur de Spauwen et de Mopertingen (Limbourg), tribun populaire, plus connu sous le nom de Guy de KANNE, fut tué le 29 mars 1486, dans une émeute, sur les degrés de la cathédrale de Saint-Lambert de Liége (v. l’art. Antoine de Berghes). Les historiens liégeois le dépeignent sous les couleurs les plus sombres, comme un brouillon, un esprit méchant, d’une cruauté féroce, ne reculant devant aucun moyen pour satisfaire son avidité et son ambition effrénée. Attaché à Guillaume d’Arenberg, il prit part à la bataille de Hollogne-sur-Geer (1483), où Maximilien d’Autriche fit essuyer une sanglante défaite au Sanglier des Ardennes. Guy était du nombre des gentilshommes qui avaient été d’avis de ne point engager le combat; non-seulement il y perdit sa peine, mais il fut fait prisonnier. Guillaume ne voulut pas d’abord entendre parler d’arrangements : telle était son exaspération que, le jour même de sa rentrée à Liége (11 mai), deux anciens bourgmestres, députés vers lui pour le supplier de détourner de la cité les malheurs dont elle était menacée, furent mis à mort par ses ordres. Le pays de Liége fut livré pendant toute une année à la plus affreuse anarchie, jusqu’au moment où l’on apprit que l’élection de l’évêque Jean de Hornes venait d’être ratifiée par le pape Sixte IV. Alors Guillaume se décida à négocier : la paix de Tongres fut conclue (1484), et le Sanglier, Mambour de Liége, figura au premier rang dans le cortége qui escorta le nouveau prélat, venant prendre solennellement possession de son siége. Ici nous voyons reparaître Guy de Kanne, porteur de la verge rouge de justice. Il ne devait pas tarder à échanger cet insigne contre le glaive des vengeances, terrible entre ses mains. Lorsque Guillaume d’Arenberg, victime d’une indigne trahison, eut été décapité à Maestricht, son frère Everard et son neveu Robert jurèrent de ne point laisser un tel attentat impuni. Ils en appelèrent au peuple liégeois, par l’intermédiaire du bourgmestre Jean le Pollain, et firent comminer l’exil perpétuel contre les citoyens qui s’aviseraient de quitter la ville dans ces circonstances, la peine de mort contre quiconque désapprouverait leurs projets, enfin l’interdiction des portes de la ville à l’évêque, s’il se présentait accompagné de plus de soixante cavaliers. Une garnison allemande, de 1,500 hommes, fut introduite dans les murs de la cité, ce qui ne laissa pas que de jeter une grande inquiétude parmi les habitants paisibles. Ces troupes étaient à la dévotion de Guy, à qui fut dévolu en outre le commandement de toutes les forces du pays, et en réalité une autorité dictatoriale. Sur ces entrefaites, les d’Arenberg ayant recruté çà et là des soldats d’aventure, s’étaient « mis aux champs. » Robert s’empara du château de Stockhem, pour tenir Maestricht en échec. Everard se jeta sur Hasselt et ravagea le comté de Looz. Guy de Kanne lui vint à la rescousse en l’aidant à prendre Saint-Trond, d’où il ramena captif l’abbé Antoine de Berghes (v. ce nom); il établit ensuite son quartier-général au château de Curange et mit à feu et à sang tout le pays de Hornes. De retour à Liége, il apprit qu’un certain Pierre de Rocka, seigneur de Montfort-sur-Ourthe et bailli du Condros, exerçait sur les masses populaires une influence de jour en jour plus considérable. Pierre de Rocka[1], disent les historiens, était un homme de la même trempe que Guy; or il ne convenait pas à celui-ci d’avoir un rival. Fisen rapporte que Rocka fut arrêté sans motif aucun et décapité au mois de mars 1486; selon d’autres, Guy l’aurait tué de sa main. Quoi qu’il en soit, cette exécution ou ce meurtre frappa d’effroi la capitale et fit perdre à son auteur la confiance du parti populaire. Les héritiers et les proches du défunt, sachant le sire de Kanne aussi avide d’argent que de sang, s’accommodèrent avec lui et usèrent de son crédit pour obtenir du clergé et du peuple le commandement ou la garde de la forteresse de Montfort. Cette affaire arrangée, Guy jeta tout à fait le masque et acheva de se rendre odieux. On vient de dire qu’il n’était pas indifférent a ses intérêts pécuniaires : l’année précédente, il s’était fait accorder pour trois ans le produit de quelque impôts, en compensation du sacrifice de 15,000 florins qu’il prétendait avoir fait pour solder les troupes allemandes appelées à Liége; il venait encore de réussir, au commencement de l’année 1486, à obtenir la même faveur pour une nouvelle période de deux ans. Or les troupes allemandes ne servaient qu’à maintenir dans la ville l’autorité de Guy, pendant que celui-ci courait les campagnes pour enlever du butin. Le tyran finit par se mettre en tête de faire construire, à Sainte-Walburge, une citadelle destinée à ses sicaires. La consternation régnait dans la cité; mais on n’osait murmurer. Guy ramassa en France une soldatesque capable de tout et poursuivit de plus belle le cours de ses rapines. Ni l'âge ni le sexe ne furent épargnés; chaque jour éclairait de nouveaux massacres, des indignités et des horreurs sans nom. Cependant, un pareil terrorisme ne pouvait durer longtemps. Les Allemands ayant été envoyés à Saînt-Trond, quelques jeunes gens déterminés résolurent de profiter de la circonstance. Ils s’organisèrent en plusieurs corps et convinrent de se réunir à Sainte-Walburge le 28 mars 1486, jour de la seconde fête de Pâques. Leur but était de surprendre la forteresse, d’en combler les fossés et de la démolir jusqu’à la dernière pierre. Ce projet fut éventé : Guy dépêcha contre eux le bailli de Montegnée avec un détachement; l’ouvrage commencé fut suspendu, l’ennemi lapidé et forcé de se replier sur la ville. Un envoyé partit aussitôt pour Saint-Trond, afin d’aller chercher les Allemands; mais il était trop tard. Devinant le dessein de Guy, qui méditait une réparation sanglante et n’aurait certes pas plus épargné les pères que les enfants, la population se souleva en masse. Le 29, au point du jour, tous les corps de métiers étaient rassemblés dans leurs chambres respectives, armés jusqu’aux dents. Les bourgmestres Gilles de Huy et Tilman Valdorial[2] portèrent aussitôt un décret dégradant Guy de Kanne de tous ses emplois et fonctions, lui ordonnant de consigner les clefs de la ville aux mains des magistrats, et adjoignant à ceux-ci un conseil d’hommes sûrs et bien intentionnés, pour administrer provisoirement la chose publique[3]. Les avenues et les endroits les plus exposés de la cité furent munis de bonnes gardes; en même temps, les gens des métiers, précédés de leurs bannières et de leur panonceaux, vinrent se ranger en bon ordre sur la place du Grand-Marché, suivis de nombreux rivageois venus tout exprès à Liége. Guy de Kanne, qui se trouvait alors dans l’église de Saint-Lambert, voulut payer d’audace : il s’avança sur les degrés du portail presque sans escorte, persuadé sans doute que la seule terreur de sa présence ou son éloquence si souvent entraînante lui ferait avoir raison de la multitude. L’attitude résolue des métiers parut l’embarrasser; il s’arrêta... Au même instant, un homme du peuple fit un pas vers lui et l’assomma d’un coup de maillet... Sa chute fut le signal de la dispersion de tous ses partisans : Robert de la Marck s’enfuit en toute hâte vers Saint-Trond, avec quelques soldats. La foule s’acharna sur le cadavre de Guy et le traîna jusqu’aux Frères-Mineurs, où il fut inhume : « chaque oiseau, dit Mélart, donnait à cette chouette un coup de bec. » La réaction fut complète à Liége : l’abbé de Saint-Trond sortit de prison et l’évêque rentra en ville, sauf à compter plus tard avec les comtes de la Marck.

Alphonse Le Roy.

FisEN, Hist. eccl. Leod., p. II, l. XIII, nos 13 à 18. — Mélart, Histoire de Huy, p. 287. — Loyens, Recueil héraldique, p 199 et suivantes. — Manuscrit Devaulx (Bibliothèque de l’Université de Liége), tome IV (VI), p. 682 et suivantes. — Polain, Guy de Kanne (Revue de Bruxelles, 1838).


  1. Mélart donne à ce personnage le nom de Rolbe; Placentius l’apelle Pierre à Roche. Il tenait à la famille de Gaillard de Rocka, qui avait exercé les fonctions de grand-mayeur de Liége, sous la régence de Guillaume d’Arenberg.
  2. Le mème qui fut tué par les partisans des De la Marck, lorsqu’ils s’emparèrent de Liége en 1488.
  3. Loyens attribue par erreur ce décret aux bourgmestres de 1485.