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Bleak-House/25

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Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 333-341).





CHAPITRE XXV.

Mistress Snagsby a tout deviné.

L’inquiétude s’est glissée dans Cursitor-street, et le noir soupçon a pénétré dans cette région paisible ; la masse des habitants de Cook’s-court pourtant n’a rien changé à ses habitudes, elle n’est ni pis ni mieux ; mais M. Snagsby n’est plus le même, et sa petite femme s’en aperçoit bien.

Tom-all-alone’s et Lincoln’s-Inn-Field, sous la forme de coursiers indomptables, persistent à s’atteler au char fantastique qui poursuit l’imagination de M. Snagsby. M. Bucket les conduit ; Jo et M. Tulkinghorn sont traînés par ces dragons infernaux qui tourbillonnent sans cesse devant les yeux du papetier, dans le magasin, dans l’arrière-boutique, partout ; même dans la petite cuisine où la famille prend ses repas, et où, les voyant courir sur la table, il s’arrête brusquement après avoir coupé la première tranche de gigot aux pommes de terre, et fixe un regard plein d’effroi sur le mur de la cuisine.

Quel rapport avait-il avec toute cette affaire ? c’est là ce qu’il ne peut pas deviner. Il y a quelque part une personne contre laquelle on ourdit quelque chose ; mais qu’est-ce que cela peut être et qu’en adviendra-t-il ? quelle en sera la victime et de quel endroit le coup doit-il partir ? M. Snagsby le cherche en vain ; l’impression que lui ont toujours fait éprouver les robes et les couronnes, les jarretières et les étoiles qui brillent sous la poussière qui les couvre dans l’appartement de M. Tulkinghorn ; sa vénération pour les mystères que dirige l’avoué, sa meilleure pratique, surtout la plus discrète ; le respect que d’un commun accord chacun témoigne au procureur dans Chancery-Lane, et dans tous les Inns de la cour ; le souvenir qu’il a lui-même conservé de l’inspecteur Bucket, de ses manières irrésistibles, de son index, de son titre, le confirment dans la pensée qu’il fait partie d’un secret dangereux dont il ignore la teneur ; et c’est précisément cette ignorance qui rend sa position si affreuse ; car, à chaque instant du jour, à chaque porte qui s’ouvre, à chaque coup de sonnette, à chaque lettre qui arrive, le secret peut éclater comme une bombe, et faire sauter… qui ?… il n’y a que M. Bucket qui le sache.

Lorsqu’un inconnu entre dans la boutique (comme le font beaucoup d’inconnus) en disant : « M. Snagsby y est-il ? » un violent battement de cœur ébranle la poitrine du papetier ; cette question le fait tant souffrir, que, si elle vient d’un enfant, il se venge en tirant les oreilles du gamin par-dessus le comptoir, et demande à ce vaurien ce qu’il entend par ces paroles et pourquoi il ne dit pas tout de suite le sujet qui l’amène. Il lui semble que tous les chalands s’entendent pour renouveler ses peurs et le terrifier par leurs questions sans nombre ; si bien qu’à l’heure où le coq de la laiterie de Cursitor-street annonce le jour, M. Snagsby se trouve plongé dans un affreux cauchemar et secoué vivement par sa petite femme qui s’écrie :

«  Mais qu’est-ce qu’il a donc ? »

Et sa petite femme n’est pas le moindre de ses embarras ; cette nécessité de lui cacher un secret, de se tenir toujours en garde pour ne pas se laisser tirer les vers du nez, donne à M. Snagsby, en présence de son épouse, l’air d’un chien qui a quelque chose sur la conscience, et qui regarde n’importe où pour éviter l’œil de son maître ; signes trop évidents, hélas ! que remarque la petite femme. C’est ainsi que le soupçon est entré dans Cursitor-street ; du soupçon à la jalousie, le chemin est aussi court et aussi naturel que de Cursitor-street à Chancery-Lane, et la jalousie a pénétré dans la maison du papetier ; une fois introduite, et elle n’a pas eu grand’peine, elle éveille chez la petite femme une activité que rien n’arrête ; elle la pousse à l’examen nocturne des poches de M. Snagsby, à la lecture de sa correspondance, à des recherches dans ses livres de compte, dans ses tiroirs, dans sa caisse ; à faire le guet aux fenêtres, à écouter aux portes et à prendre tout de travers.

Mistress Snagsby est tellement alerte, qu’aux mystérieux craquements du plancher, aux frôlements inexplicables de vêtements invisibles, qui bruissent perpétuellement dans l’ombre, on dirait la maison hantée par des revenants ; les apprentis supposent qu’il faut que jadis il y ait eu quelqu’un d’assassiné par là ; et Guster, rassemblant les atomes dispersés d’une idée qu’elle a recueillis à Tooting, où ils trottaient dans la tête des orphelins, pense qu’il y a dans la cave un trésor gardé par un vieillard à barbe blanche, qui est là depuis soixante-dix mille ans sans pouvoir en sortir, parce qu’il a dit son Pater noster à rebours.

« Qu’est-ce que c’était donc que ce Nemrod ? se demande continuellement la petite femme ; et cette lady… cette créature ? et ce garçon ?… Qu’est-ce que tout ça peut être ?… » Nemrod est mort ; cette lady est introuvable ; il n’y a plus que ce va-nu-pieds avec lequel il faut redoubler de vigilance. « Mais qui est-il ? se répète mistress Snagsby pour la mille et unième fois ; qui peut-il être, mon Dieu ! »

Une inspiration saisit la petite femme ; il est sans respect pour M. Chadband, et ça doit être, d’après tout ce qu’il y a de suspect sur son compte. Le saint homme lui avait dit de revenir demander son adresse afin d’aller le trouver, mistress Snagsby l’a entendu de ses propres oreilles, et ce vaurien n’est pas revenu. Pour quoi cela ? Parce qu’on lui a prescrit de ne pas revenir ; et qui a pu le lui prescrire ?… Ah ! ah ! mistress Snagsby a enfin tout deviné.

Mais par bonheur, M. Chadband a rencontré hier ce vaurien dans la rue, et comme la conversion d’un pareil mécréant serait d’un prix inestimable et ferait les délices d’une congrégation d’élite, M. Chadband a saisi le vaurien et l’a menacé de le conduire à la police, à moins qu’il ne consentît à lui montrer sa demeure, et à prendre l’engagement formel de se présenter le lendemain soir chez le papetier de Cursitor-street. « Demain soir ! répète mistress Snagsby en secouant la tête et en souriant d’un air pincé ; demain soir il viendra, et j’aurai l’œil sur lui et sur quelqu’un. Ah ! vous pouvez garder vos secrets aussi longtemps qu’il vous plaira, dit la petite femme avec dédain ; mais vous verrez que ce n’est pas moi qu’on peut tromper. »

Le lendemain ramène les savoureux préparatifs à l’occasion du révérend ; le papetier, en habit noir, descend au petit salon, où les Chadband arrivent quelques instants après ; et quand le saint homme est rassasié, les apprentis et Guster viennent se joindre à l’auditoire de l’éloquent personnage ; enfin, après eux, l’oreille basse, la tête inclinée, traînant une jambe, poussant une épaule à droite, à gauche, un pied en avant, un pied en arrière, et tournant dans ses mains crasseuses un lambeau de casquette fourrée qu’il épluche comme si c’était un oiseau galeux qui lui fût tombé du ciel et qu’il plumât avec ardeur, avant de le manger tout cru, entre Jo, le Dur-à-cuire que M. Chadband a la prétention de convertir.

La petite femme jette sur lui un coup d’œil attentif ; il a regardé M. Snagsby en entrant, et M. Snagsby l’a regardé ; pourquoi cela ?… Mistress Snagsby le devine… pourquoi M. Snagsby a-t-il un air confus et fait-il entendre derrière sa main une toux d’avertissement ? pourquoi ?… Mais il est clair comme le jour que M. Snagsby est le père de ce drôle-là.

«  Que la paix soit avec nous ! dit M. Chadband en se levant et en essuyant l’exsudation huileuse qui couvre son visage. Que la paix soit avec nous ! et pourquoi cela, mes amis ? parce qu’elle n’est pas faite pour endurcir, mais qu’elle est faite pour attendrir ; parce qu’elle ne déclare pas la guerre comme l’oiseau de proie, mais qu’elle vient à nous comme la-colombe. C’est pourquoi je vous répète, mes amis : Que la paix soit avec nous ! Avancez, jeune garçon ! »

M. Chadband étend sa main grasse et flasque, et la pose sur le bras de Jo, qu’il retient quelques instants, pendant qu’il cherche où il devra le placer. Jo, qui a peu de confiance dans les intentions de M. Chadband, et qui s’est vu trop souvent empoigné de cette façon pour ne pas redouter les suites d’une pareille étreinte, balbutie entre ses dents : « Lâchez-moi, j’vous ai rin fait à vous ; lâchez-moi donc.

— Non, mon jeune ami, je ne veux pas vous lâcher, répond M. Chadband avec douceur ; et pour quelle raison, mon jeune ami ? parce que je suis un travailleur, un moissonneur ; parce que vous m’avez été envoyé, et qu’entre mes mains vous devenez un précieux instrument. Puissé-je, mes amis, employer cet instrument à votre profit, à votre avantage, à votre bénéfice, à votre bien-être, à votre fortune céleste : …asseyez-vous sur ce tabouret, mon jeune ami. »

Jo, qui s’imagine que le révérend va lui couper les cheveux, protège sa tête de ses bras et oppose la plus vive résistance aux efforts que l’on fait pour le placer comme il faut. Quand M. Chadband est enfin parvenu à l’ajuster comme un mannequin, le saint homme se retire derrière la table et lève sa main huileuse en disant : « Mes amis ! » Ainsi prévenu, chacun, dans l’auditoire, s’établit commodément ; les apprentis se donnent un coup de coude ; Guster ouvre les yeux et la bouche d’un air distrait ; elle est partagée entre l’admiration que lui inspire M. Chadband et la pitié qu’elle éprouve pour l’orphelin dont l’abandon et la misère la touchent profondément. Mistress Snagsby prépare en silence ses batteries ; mistress Chadband se compose un visage de circonstance, elle est auprès du feu et se chauffe les genoux, sensation qui lui paraît éminemment favorable à la réception fructueuse de la parole sacrée.

M. Chadband a pour habitude, lorsqu’il est en chaire, de fixer du regard l’un des membres de son auditoire, et d’entrer en communication particulière avec cet individu qui, cédant à sa propre émotion, laisse échapper à l’occasion un gémissement, un grognement, un bâillement, n’importe quel témoignage sensible d’une impression profonde, témoignage flatteur dont quelque vieille dame se fait l’écho fidèle, et qui, se transmettant de proche en proche aux pécheurs les plus inflammables de l’assistance, remplace les acclamations parlementaires et lance le vaisseau Chadband à toute vapeur. Il résulte de cette habitude, que tout à l’heure, en commençant, le révérend a jeté les yeux sur le pauvre Snagsby, et se prépare à faire de cet infortuné déjà suffisamment confus, le récipient immédiat de son éloquente homélie.

«  Nous avons parmi nous, continue M. Chadband, un gentil, un païen, un habitant de Tom-all-alone’s, un vagabond sur la terre ; nous avons parmi nous, mes amis, » et le saint homme, qui appuie le fait d’un mouvement expressif de l’ongle du pouce, envoie au papetier un sourire onctueux signifiant qu’il va décocher à son adversaire un argument irrésistible dont il sera terrassé. « Nous avons parmi nous un frère, un enfant sans famille, sans parents, sans bercail, dépourvu de toute ressource, n’ayant pas d’or, pas d’argent, pas de pierres précieuses. Et pourquoi, mes amis, vous dis-je qu’il est privé de tous ces biens ? Pourquoi l’est-il en effet ? » M. Chadband adresse cette question au papetier, comme s’il lui proposait une énigme entièrement neuve et qu’il le suppliât de la deviner. M. Snagsby, fort inquiet du regard mystérieux que sa petite femme lui a lancé précisément au mot « sans famille, » répond modestement : « Je ne sais pas, monsieur ; » interruption qui lui attire un coup d’œil flamboyant de mistress Chadband et de la part de mistress Snagsby, un chut ! à la fois énergique et indigné.

«  J’entends une voix, répond M. Chadband, une faible voix, il est vrai, car j’espère qu’on n’oserait l’affirmer…

— Ah…! profère Mme Snagsby.

— Une faible voix qui répond : « Je ne sais pas ! » Eh bien ! je vais vous le dire, mes amis : ce jeune frère ici présent est sans or, sans argent, sans pierres précieuses, parce qu’il est privé de la lumière qui rayonne dans l’âme de quelques-uns d’entre nous. Et quelle est cette lumière ? Quelle est-elle ? mes amis, je vous le demande. »

Le révérend se rejette en arrière et fait une pause ; mais M. Snagsby ne se laisse pas tenter une seconde fois et garde le silence ; M. Chadband se penche de nouveau sur la table et pénètre le papetier des paroles qui vont suivre et qu’il appuie du mouvement expressif de l’ongle déjà nommé.

«  C’est, dit-il, le rayon des rayons, la lune des lunes, le soleil des soleils, l’astre des astres ; c’est la lumière de la vérité ! »

M. Chadband se redresse et jette un regard triomphant sur le papetier, comme pour lui demander ce qu’il pense de cette définition : « De la vérité, reprend-il en s’adressant toujours au malheureux Snagsby ; et ne me dites pas que ce n’est point la lampe des lampes, car je répondrais que c’est la lumière des lumières ; je vous le répéterais cent fois, un million de fois, que cela vous plût ou non de l’entendre ; et moins vous y consentiriez et plus j’insisterais, et je prendrais un porte-voix, et je vous dirais que si vous vous élevez contre elle, vous serez renversés, flagellés, brisés, broyés, complétement écrasés. »

Ce mouvement oratoire, dont la puissance est fort admirée par les disciples de M. Chadband, n’ayant pas seulement pour effet de mettre le saint homme dans un état de transpiration peu agréable, mais encore de présenter, par hypothèse, l’innocent papetier comme un ennemi de toute vertu, au front d’airain, au cœur de pierre, le malheureux Snagsby, de plus en plus accablé, essaye de rassembler ses forces, qui bientôt vont le trahir, quand M. Chadband lui porte le dernier coup en reprenant son discours, après avoir épongé sa tête fumante avec son mouchoir de poche, qui semble s’allumer au contact, et fume aussi chaque fois que le révérend s’en est essuyé le front.

«  Mes amis, dit-il, reprenons le sujet que, dans la mesure de nos faibles moyens, nous cherchons à faire pénétrer dans vos âmes, et demandons-nous, dans un esprit d’amour, en quoi consiste la vérité à laquelle je viens de faire allusion ; car si le médecin du corps me conseille le calomel ou le castoreum, je demande naturellement qu’est-ce que c’est que le castoreum ou le calomel ; je désire le savoir avant de m’administrer l’un ou l’autre de ces médicaments : cherchons donc, mes amis, ce que peut être la vérité ; examinons d’abord la vérité simple, ordinaire, en costume de travail, en habit de tous les jours. Est-ce l’imposture ? »

Mme Snagsby : « Ah ! …

— Est-ce la dissimulation ? »

Mme Snagsby tressaille et fait un signe négatif.

«  Est-ce le silence ? »

Dénégation prolongée de la part de Mme Snagsby.

«  Non, tout cela n’est pas la vérité ; aucun de ces noms ne peut lui convenir ; et quand ce jeune païen… il dort, mes amis ; le sceau de l’indifférence et de la perdition a fermé ses paupières ; gardez-vous de l’éveiller, car il est juste que j’aie à souffrir, à lutter, à combattre pour l’amour de lui… Quand ce païen endurci nous a fait ce coq-à-l’âne d’une lady et d’un souverain, était-ce la vérité ?… Non ! Était-ce du moins la vérité tout entière ?… Non ! mes amis, non ! »

Pour soutenir le regard que sa petite femme plonge au fond de son être et dont elle fouille les replis les plus cachés de son cœur, il faudrait que le papetier fût un autre homme ; aussi, le malheureux ne peut-il que trembler et courber la tête en détournant les yeux.

«  Car, mes jeunes amis, continue Chadband en s’adressant à Guster et aux deux apprentis et, en se mettant à la portée de leur faible intelligence, si le maître de cette maison, parcourant les rues de la ville, y voyait une anguille, et que, de retour chez lui, cet homme, faisant venir la maîtresse de cette demeure, lui dît : « Réjouissez-vous avec moi, Sarah ! car j’ai vu un éléphant, » serait-ce la vérité ? »

Mme Snagsby fond en larmes.

«  Ou, qu’ayant vu un éléphant il revînt et s’écriât : « Hélas ! je n’ai vu qu’une anguille ! » serait-ce la vérité ?

Mme Snagsby éclate en sanglots.

«  Ou bien encore, poursuit M. Chadband exalté par ces pleurs, supposé que les parents dénaturés de ce païen endormi (car, n’en doutez pas, il a eu des parents), après l’avoir jeté en pâture aux loups et aux vautours, aux chiens sauvages, aux gazelles et aux serpents, fussent revenus à leur foyer, à leurs pipes et à leurs pots, à leurs airs de flûte et à leurs danses, à leurs boissons, à leur volaille et à leur viande, serait-ce la vérité ? »

Mme Snagsby est en proie à des spasmes d’une telle violence, que tous les échos du voisinage retentissent de ses cris ; et, finissant par tomber en catalepsie, elle est emportée dans sa chambre par l’étroit escalier. Après quelques instants de douleurs indicibles, qui produisent une consternation profonde parmi ses invités, on vient dire qu’elle ne souffre plus, mais qu’elle est excessivement faible, ce qui permet à M. Snagsby, plus timide et plus déconcerté que jamais, de sortir de derrière la porte du salon, où il s’était blotti, après avoir été plus ou moins écrasé lorsqu’on transporta sa petite femme à l’étage supérieur.

Pendant tout ce temps-là, Jo est resté à l’endroit où il s’est réveillé ; il plume sa casquette et met dans sa bouche des lambeaux de fourrure qu’il crache ensuite d’un air repentant ; il sent bien qu’il ne sera jamais qu’un pécheur endurci, et qu’il lui sera toujours impossible de ne pas dormir quand le révérend se met à prêcher, car jamais il n’y comprendra rien. Et cependant pauvre Jo, il s’est accompli sur la terre des actes si touchants pour le salut des hommes, et l’histoire en est tellement simple, que si tous les Chadband s’écartant avec respect, laissaient rayonner jusqu’à toi la lumière qui émane de ce récit, assez éloquent en lui-même pour se passer de leurs discours, tu resterais éveillé, Jo, et tu comprendrais cette parole, car tu serais attendri. »

Jo n’a jamais entendu dire qu’un pareil livre existât ; les évangélistes et le révérend Chadband ne font qu’un à ses yeux ; excepté pourtant qu’il connaît le révérend et courrait volontiers pendant une heure pour ne pas l’écouter cinq minutes.

«  J’ai rin à faire ici, et pas besoin d’attendre, se dit Jo en lui-même ; M. Snagsby n’me dira rin à c’soir. » Et il descend l’escalier.

En bas, il trouve la charitable Guster, appuyée sur la rampe et s’efforçant de lutter contre l’impression qu’ont produite sur elle les cris de mistress Snagsby ; elle tient à la main son propre souper : un morceau de pain et de fromage qu’elle donne à Jo ; et pour la première fois elle s’aventure à lui parler.

«  V là un peu d’quoi manger, mon pauv’garçon, lui dit-elle.

— Merci, m’zelle, répond Jo.

— Avez-vous faim ?

— Un peu !

— Et vos père et mère ? quoi donc qui sont d’venus, hein ? »

Jo s’arrête pétrifié au milieu d’un coup de dent qu’il donnait à son pain, car l’orpheline de Tooting lui a posé la main sur l’épaule et c’est la première fois de sa vie qu’une main décente l’a touché de cette manière.

«  J’les connais pas, répond-il ; j’sais rin d’eux.

— Moi non plus, dit Guster ; je n’connais pas les miens. » Elle s’efforce de réprimer l’émotion qui la gagne ; et tout effrayée d’un léger bruit qui se fait entendre, elle s’enfuit et disparaît en un clin d’œil.

« Jo, dit tout bas le papetier.

— Me v’là, m’sieur Snagsby.

— Je ne savais pas ce que vous étiez devenu, mon enfant ; voici une autre demi-couronne, Jo ; vous avez bien fait de ne pas parler de notre course de l’autre soir et de cette lady que nous avons vue ensemble. N’en dites rien, Jo ; il en résulterait quelque malheur.

— J’ m’esbigne alors. Bonsoir, m’sieur.

— Bonsoir, Jo. »

Un spectre en camisole et en bonnet de nuit glisse derrière le papetier jusqu’à l’entrée du salon et se dirige ensuite vers l’étage supérieur. Désormais, en quelque lieu qu’il soit, il est suivi d’une ombre qui n’est pas la sienne, mais qui n’est pas moins obstinée ; et qu’il prenne garde aux secrets renfermés dans l’atmosphère où il passe, car sa vigilante petite femme la traverse avec lui, sa petite femme, les os de ses os, la chair de sa chair, l’ombre de son ombre.