Bodin - Le Roman de l’avenir/Un dîner rustique

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Lecointe et Pougin (p. 257-266).

XII


UN DÎNER RUSTIQUE.

Ils ont cru devoir brusquer le siècle. Apparemment il a fallu que la littérature passât aussi par un régime révolutionnaire pour se régénérer.

Extrait de l’histoire littéraire du 19e siècle,

édition de 1940.

XII



Un dîner rustique.

Pendant le dîner, la conversation est générale et animée sans être bruyante, parce que personne n’y prend part indiscrètement. C’est à l’étranger qu’on fait les honneurs, et c’est dans ses questions que chacun prend la mesure du plus ou du moins qu’il doit parler. La portion exclusivement agricole de la famille, se compose de gens simples, mais sensés, qui ne parlent que de ce qu’ils savent, excellent moyen de ne pas dire de sottises. Philirène met le gendre du patriarche sur le chapitre de l’industrie agricole du pays. Il ne le trouve ignorant ni en physique ni en chimie, ni en histoire naturelle ; et les femmes ont de ces sciences toute la teinture nécessaire pour l’économie domestique.

Mais c’est surtout la conversation de l’instituteur retraité qui charme Philirène par sa variété, son bon goût et la solidité d’instruction qui s’y laisse voir sans apparence de pédanterie. Après avoir montré qu’il est à la hauteur des questions sociales et au courant des grands intérêts que l’on discute aujourd’hui dans le monde, il ne parle pas avec moins de pertinence et de bon sens des principales littératures de l’Europe et de celle de la France. Il dit des choses assez raisonnables, notamment sur la littérature qui prédominait à une époque de la première moitié du dix-neuvième siècle.

« Je ne loue ni ne blâme, dit-il, cette littérature maladive, nerveuse et presque épileptique : je cherche seulement à l’expliquer. On voit que ces gens-là faisaient des efforts prodigieux pour retenir la poésie des temps intermédiaires qui semblait chassée par le positif de la civilisation. Pour la sauver, ils imaginaient de l’outrer, de l’enfler au-delà de toute mesure, d’en faire un Adamastor devant lequel le prosaïsme de la civilisation fut forcé de faire rebrousser ses vaisseaux ; ou bien, au milieu du relâchement dans les croyances et de la soif des jouissances matérielles, ils se laissaient aller à la corruption du temps et prostituaient la poésie encore pour la sauver. L’intention était bonne, et j’avoue que de grands talens se sont dévoués pour l’accomplir.

— Je voudrais bien savoir, dit timidement Eudoxie, si le besoin d’émotions terribles que font supposer les livres de ce temps, n’était pas tout-à-fait de la façon même des auteurs. La bonne compagnie agissait-elle comme leurs personnages ?

— Oh ? mademoiselle, dit Eupistos, s’il en eût été ainsi, les hommes de ce temps eussent été des fous, tantôt ennuyés, tantôt furieux, et les femmes des créatures bien bizarres. Je crois, comme vous, que les mœurs de cette époque valaient mieux que sa littérature ne tend à le faire croire. Quant à ces jeunes gens qui se donnent les airs d’être blasés sans avoir même fait le tour du monde, et risqué leur vie une centaine de fois dans l’atmosphère, je les trouve fort amusans.

— Je voudrais savoir aussi, reprend Eudoxie si le jargon qui succéda à la sensiblerie emphatique de l’école de Rousseau et au mysticisme romantique en vogue sous la Restauration, était le langage de la société. Parlait-on ainsi dans les salons ?

— Ne soyons pas trop sévères, dit Philirêne : Cette littérature a été nécessaire ; je partage sur ce point l’opinion de notre vénérable hôte. Il a fallu frapper fort pour obtenir l’attention d’esprits distraits et indifférens, et amener violemment les Français à la poésie, comme Sylla prétendait conduire les Romains à la liberté. C’est ainsi qu’on a préparé la voie à nos grands poètes du vingtième siècle, à nos poètes de l’avenir qui justifient ce nom de vates attribué au poète comme au prophète.

La conversation se prolonge une partie de la soirée en parcourant différens sujets. Puis Eudoxie se met au mélocorde et improvise, sur des thèmes que lui fournissent les voyageurs, de poétiques et mélodieuses compositions en français, en italien ou en grec moderne. Enfin au moment de se retirer, la famille réunit ses voix en un chœur religieux dont l’exécution doit être bien satisfaisante, pour plaire à un connaisseur aussi difficile que Philirène, ancien habitué de l’opéra de Constantinople.

Avant de se séparer de ses hôtes, Philirène s’informe du moyen le plus commode pour se rendre à Saumur, afin d’y faire sa déposition en justice et d’entendre les révélations des pirates.

— Les procédés de la civilisation pénètrent bien lentement dans nos campagnes, dit le vieillard : notre école, notre salle d’asile et de concert, les rues de notre village, tout cela n’est encore éclairé qu’au gaz de résine, et l’omnibus de Nantes à Saumur par Gennes, ne passe que d’heure en heure. Mais notre chemin de fer de la rive gauche est en assez bon état, et vous arriverez à la ville dans dix minutes[1].

Je ne dirai point les adieux pleins de cordialité des voyageurs et de leurs hôtes. Le lecteur supplée ces choses-là. L’instituteur émerite leur présente son modeste album en s’excusant sur son indiscrétion. Philirène, avec la meilleure grâce y inscrit son nom et sa devise : Gloire à Dieu, et paix aux hommes de bonne intention.


  1. C’est un plaisir si l’on songe qu’en l’an de grâce 1834 la route n’était même pas faite.