Bon sang ne peut mentir/01
I — SUR LA RIVE.
Un frais éclat de rire, accompagné d’un joyeux battement de mains, retentit sur la rive tranquille du fleuve, tandis qu’une flèche, adroitement dirigée, venait frapper un minuscule canot d’écorce.
La branche qui servait de mât à l’embarcation improvisée, brusquement arrachée de sa base, flottait au gré du courant, entraînant le lambeau d’étoffe attaché à son sommet.
« C’est bien visé », cria la voix pleine et claire d’une fillette. L’enfant qui venait de parler contemplait d’un œil d’admiration le tireur adroit qui venait d’accomplir cette prouesse. Celui-ci, soutenant du bras gauche son arc baissé à terre, choisissait une autre flèche dans son carquois, et suivait des yeux, tranquille et satisfait, les débris du frêle esquif, contre lequel il avait exercé son adresse et que l’onde emportait au loin.
C’était un adolescent. Il pouvait avoir quinze ans. Il avait le regard expressif et intelligent, la tête entourée d’une abondante chevelure dont quelques boucles insoumises, lui retombant sur le front, prêtaient à toute sa physionomie un air de fierté et d’indépendance qui plaisait à première vue.
« Ce n’était pas quand même bien difficile », reprit avec une grâce taquine sa petite compagne. « Le petit bateau allait tout doucement, et en visant de si près, tu aurais été bien maladroit de le manquer. »
— « Pas difficile ? Essayez donc vous-même, Mademoiselle, puisque c’est si aisé », répliqua impétueusement le jeune tireur, Et il tendait en même temps son arc et ses flèches à la petite moqueuse.
— « Voyons, Pierre, ne te fâche pas, tu sais bien que c’est pour rire que je dis cela. Mais est-ce que tu n’aurais pas peur, si, au lieu du petit bateau d’écorce, tu avais devant toi un sauvage, la tête couverte de plumes et la figure barbouillée de couleur ? Un de ces méchants Iroquois, par exemple, qui ont fait tant de mal l’an dernier, et dont ton père nous parle souvent ? »
— « Peur ? Moi ?… D’un Iroquois ? Allons donc ! »
Et Pierre eut un éclat de rire franc dont les notes furent renvoyées par les îlots de la rive, qui formaient sur l’onde autant de bouquets pittoresques et gracieux.
— « Peur ? Mais tu ne sais pas que j’ai quinze ans ? Avoir peur ? Mais c’est bon pour les petites filles comme toi, qui ne savent pas se défendre et qui pleurent pour des riens. Un Iroquois ? Ah ! bien oui, je voudrais le voir, tiens, là, à la place de ce petit érable. Regarde, il passerait un vilain quart d’heure. »
Et pour illustrer sa fanfaronnade, Pierre décocha vigoureusement une flèche dans l’arbuste désigné, qui plia sous le choc et dont quelques feuilles jaunies tombèrent lentement sur le sol.
— « Mais, est-ce que tu le tuerais ? demanda sérieusement la petite fille.
— « Si je le tuerais ? Dame, ça dépend. S’il venait nous attaquer, ou te faire du mal, il faut bien se défendre… et je te défendrais.
— « Vois-tu, Pierre, c’est terrible, de tuer quelqu’un. Songe donc !. Quand je pense à cela, je frémis. Mais s’ils venaient comme ils sont venus si souvent !… mais non, je crois que je n’aurais pas peur tant que tu seras là pour me défendre.
— « Enfant, tu sais bien qu’il n’y a rien à craindre des Iroquois maintenant. Papa disait encore hier à ma tante que depuis plusieurs mois personne ne les a vus et qu’on allait être tranquille pour longtemps. »
Puis, comme si la pensée de son père ramenait à son idée un souvenir important, Pierre se rapprocha de sa compagne et lui dit mystérieusement :
— « Écoute, Antoinette, mais tu ne le diras à personne » ?
— « Non. »
— « Papa, avant de partir pour Montréal, m’a promis de m’acheter un fusil, un vrai, pour moi tout seul. Nous irons dans la forêt, chasser. Je te prêterai mon arc, je t’apprendrai à tirer, et si les Iroquois venaient, ils seraient reçus d’une drôle de manière. »
Cette confidence émut singulièrement la fillette.
Les deux enfants s’attardèrent sur la rive, regardant couler le Saint-Laurent, s’entretenant d’aventures périlleuses et de dangers imaginaires dans lesquels le fusil et le courage du petit Pierre avaient toujours le dernier mot, et venaient les retirer, lui et Antoinette des situations fâcheuses où leur jeune imagination les avait engagés.
Plusieurs flèches furent encore décochées, et toujours avec le même succès, aux endroits choisis et désignés par Antoinette.
Il n’y avait qu’une chose que la petite ne pouvait supporter, c’est que Pierre exerçât son adresse sur les oiseaux qui se poursuivaient dans les branches ou venaient becqueter quelques gouttes d’eau sur la rive.
C’était pourtant une forte tentation pour le petit Canadien, mais Antoinette veillait ; et quand l’arc terrible se bandait, elle arrêtait son bras, le regardait suppliante :
— « Non, Pierre, pas sur les petits oiseaux, je ne veux pas, tu entends ? c’est méchant. Si tu tires, jamais je ne jouerai plus avec toi. »
Et Pierre, désappointé, baissait alors son arc, ou dirigeait ailleurs sa flèche, en faisant entendre un murmure de mécontentement. N’était-ce pas caprice ? et il se disait en lui-même que c’était tout de même bien drôle d’être obligé de passer par les volontés des petites filles et de subir leur ascendant.
Le soleil descendait vers l’horizon. Il fallait songer à rentrer. Avant de reprendre le chemin du logis, Antoinette, qui avait les yeux fixés sur la rive opposée, crut y distinguer une forme indécise qui se faufilait à travers les arbres et disparut aussitôt.
« Pierre », dit-elle, apeurée, « tu ne vois rien de l’autre côté ? »
— « Non. »
— « J’ai cru voir quelqu’un. Je crois qu’il y a un homme qui se cache »…
— « Un homme ? Et après ? »
— « J’ai peur, on ne sait pas !
— « Bah ! les petites filles ont toujours peur ! Allons donc ! C’est peut-être un chevreuil qui cherche à boire. Et quand même il y aurait quelqu’un. Ce doit être un chasseur qui se sera avancé de ce côté, ou un coureur des bois qui revient. Demain nous aurons des nouvelles. Viens. »
Les deux enfants remontèrent la rive par un étroit sentier. Pierre marchait en avant, donnant la main à sa compagne aux endroits difficiles. En quelques minutes ils se trouvèrent en face de la ferme et pénétrèrent dans le jardin potager qui entourait le logis.
Debout sur le seuil, une femme, l’air préoccupée, semblait les attendre.