Bon sang ne peut mentir/02
II — LES DEUX ENFANTS.
L’inquiétude peinte sur les traits de tante Rosalie disparut à la vue des deux enfants. Son visage cependant resta soucieux.
— « Pierre », dit-elle, aussitôt qu’ils furent à portée de voix. « Je ne veux pas que vous vous éloigniez de la maison, surtout quand ton père est absent. Je suis toujours inquiète quand tu n’es pas sous mes yeux. Il pourrait arriver malheur à Antoinette, et c’est toi qui serais en faute. Revenez toujours avant le coucher du soleil. »
— « Ne craignez donc rien, ma tante », répliqua crânement l’enfant. Papa disait que tout serait tranquille à présent… Du reste, j’ai mes flèches. Il serait bien mal venu, celui qui voudrait nous attaquer, n’est-ce pas, Antoinette ? »
— « Oui, oui, c’est bon, monsieur le vantard : tout le monde sait bien que vous êtes courageux et fort. Mais bien souvent cela ne sert de rien, surtout ici. Des hommes l’étaient plus que toi et… hélas !… Ils ont été tués, tu le sais bien Pierre. » Désormais je veux que vous rentriez de bonne heure. Ne restez jamais longtemps dehors et surtout ne vous éloignez pas de la maison ».
— « C’est bien, tante », répondirent-ils docilement. Et ils suivirent la digne femme dans l’intérieur du logis, où les attendait un fortifiant et appétissant souper.
Durant le repas, auquel ils firent honneur, la conversation roula principalement sur l’adresse du petit Pierre et sur les divers incidents qui avaient marqué la journée et les jeux des enfants.
Pierre et Antoinette avaient leur histoire.
Le premier avait perdu sa mère quelques mois seulement après sa naissance. Il avait grandi sous l’œil vigilant de sa tante, Rosalie Rollais, venue à Lachine pour prendre auprès de l’orphelin la place de sa mère et aider son frère, Jean Rollais, dans les travaux de la ferme.
Pierre, véritable enfant des bois, plein de sève et de gaieté, avait poussé comme une plante vigoureuse, au grand air et au soleil et promettait d’être un actif colon, doublé d’un vaillant soldat. Les deux étaient nécessaires, à cette époque héroïque de la Nouvelle France.
L’histoire d’Antoinette était plus triste. Son père qui par son travail et sa persévérance était arrivé à se créer une modeste aisance, possédait une ferme prospère dans l’intérieur de l’île de Montréal.
Mais un jour qu’il travaillait au champ, une flèche, lancée par un ennemi invisible et perfide, était venue le frapper en plein cœur. Et c’est à ce triste événement que la tante faisait allusion tout à l’heure.
Ces deuils n’étaient pas rares au commencement de la colonie. Malheur à l’imprudent qui s’aventurait seul ou sans armes. À la lisière du bois, l’indien astucieux guettait sa proie, tapi dans le fourré. Une flèche sifflait, un coup de feu éclatait, et la colonie naissante comptait une victime de plus ; l’assassin disparaissait dans ces impénétrables taillis dont seul il connaissait les secrets et qu’il traversait avec la rapidité d’un caribou.
La veuve du malheureux, déjà délicate de santé, affectée par ce coup terrible, languit plusieurs mois et finit par mourir, laissant seule au monde la petite Antoinette alors dans sa sixième année.
L’orpheline, charitablement recueillie par Jean Rollais, ami intime et compatriote de son père, avait grandi sous le toit hospitalier, à quelques lieues de Montréal, dans la prospère paroisse de Lachine, considérée comme une enfant de la famille, entourée de soins, compagne inséparable des jeux de son frère adoptif, répondant par une affection tendre à l’amour que tous avaient pour elle, et aidant tante Rosalie dans les soins du ménage, des mille manières, dont une enfant peut toujours se rendre utile.
Antoinette était une nature d’une exquise sensibilité, rieuse et aimante, toute entière à la joie de vivre, enthousiaste, comme le petit Pierre, de la liberté des grands bois, de la vie au grand air et des rives du grand fleuve.
Elle avait treize ans maintenant. Elle était délicieusement jolie, avec sa longue chevelure blonde et ses yeux étonnamment expressifs et rieurs. Ceux-ci s’emplissaient facilement de larmes, qui les faisaient alors scintiller comme des étoiles. C’était par exemple quand Jean Rollais racontait, aux longues soirées d’hiver, ses rencontres avec les indiens, les dangers de la guerre et les scènes de carnage dont il avait été témoin ; — mais il fallait bien qu’alors les enfants s’habituassent à tout cela ; — ou encore quand Pierre voulait absolument abattre les petits oiseaux.
Tante Rosalie prenait part à la conversation et s’intéressait à tous les incidents qui rompaient la monotonie de leur vie à tous.
Cependant, l’absence de son frère ne laissait pas que de l’inquiéter. Ce dernier avait pourtant assuré avant son départ qu’elle n’avait aucune raison de trembler. Depuis un an le calme régnait dans la colonie. Les trappeurs, les indiens amis et les coureurs des bois n’apportaient que des nouvelles rassurantes. Au reste Jean Rollais devait absolument se rendre en ville ; mais son absence serait de courte durée ; trois jours seulement, quatre au plus. Le temps de négocier certaines affaires, faire quelques achats, recevoir des nouvelles de la mère patrie, et il serait de retour.
Mais tout cela ne rassurait pas sa pauvre sœur. Le calme prolongé des ennemis ne lui présageait rien de bon ; elle connaissait trop bien le caractère fourbe de l’indien et l’histoire de la colonie, pour se fier à cette tranquillité apparente. L’absence de son frère l’inquiétait beaucoup et les heures lui semblaient des jours.
Néanmoins, elle cacha aux enfants ses fâcheuses impressions, pour ne pas les effrayer et de crainte de perdre courage elle-même.
Antoinette eut un instant la pensée de lui parler de l’apparition qui l’avait effrayée sur l’autre rive, mais pour ne pas attirer sur elle les moqueries du petit Pierre, elle n’en souffla mot.
La soirée se passa tranquille. Ils récitèrent en commun leur chapelet, puis après une fervente prière, tante Rosalie et les deux enfants s’endormirent d’un profond sommeil.