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Bon sang ne peut mentir/03

La bibliothèque libre.
La Cie Marchand frères, imprimeurs (p. 11-15).

III — LE MASSACRE

Depuis plusieurs jours, la chaleur avait été intense. On attendait un orage, qui devait rendre à l’atmosphère sa fraîcheur et sa limpidité. Il éclata vers minuit. Une pluie torrentielle s’abattit sur toute l’île de Montréal, changeant bientôt les ruisseaux en torrents et les chemins en bourbiers.

Profondément endormis, Pierre et Antoinette n’entendirent pas les bruits de l’orage, le sifflement du vent dans les arbres, et les roulements prolongés du tonnerre.

Aux premiers bruits de l’ouragan, tante Rosalie s’était éveillée. Tenant d’une main son scapulaire, elle égrenait de l’autre les Avés de son rosaire, et implorait le secours, de la Vierge et la protection de la Providence.

L’orage dura plusieurs heures, avec la même intensité et la même rage. Vers trois heures du matin il se fit moins violent et finit par se calmer.

Le bruit de la tempête avait couvert une autre rumeur, plus menaçante encore, et indice d’un danger auquel nul ne songeait alors.

Favorisée par l’obscurité et malgré la fureur des éléments déchaînés, une flottille indienne avait audacieusement traversé le fleuve. Quand l’orage s’apaisa, toutes les embarcations vides déjà, étaient attachées au rivage, et les farouches guerriers, échelonnés par groupes sur la longueur d’un mille, cachés dans le feuillage, en face des maisons où l’on se reposait tranquille, n’attendaient que le signal pour commencer leur œuvre de mort.

Au moment où tante Rosalie s’assoupissait de nouveau en murmurant un dernier « Je vous salue Marie » un cri sinistre et prolongé retentit, mille clameurs sauvages y répondirent. Puis ce fut un fracas de voix impossible à décrire.

Alors, des broussailles où ils se tenaient tapis, la meute des indiens bondit comme des fauves, brandissant la hache de guerre et hurlant des cris de mort.

Ce qui suivit fut épouvantable. Au signal du massacre, tante Rosalie, pâle de terreur, le cœur battant à se rompre, s’était dressé sur son séant.

Mon Dieu !… Vierge sainte ! Au secours !… Mes pauvres enfants ! Les sauvages !…

Au cri poussé par leur gardienne les deux enfants avaient sauté à bas du lit et cherchaient leurs vêtements dans l’obscurité. Ils regardèrent à la fenêtre.

Une lueur d’incendie leur révéla une scène qui figea le sang dans leurs veines.

Les Iroquois, armés de torches, s’élançaient à l’assaut des habitations. Les colons fuyaient de toutes parts, à demi vêtus, poussant des cris d’épouvante et poursuivis par des tigres altérés de carnage. Quelques fermes avaient déjà été attaquées par les flammes et les lueurs sinistres projetaient sur toute cette scène une affreuse clarté.

La porte de leur propre maison commençait à céder déjà, ébranlée par des coups terribles. Que faire ? Tante Rosalie, affolée, prenait les enfants dans ses bras, leur couvrait le visage de larmes brûlantes et répétait « Mes pauvres petits enfants ! Nous allons tous mourir ! »

Pierre, le premier moment de frayeur passé, avait repris son sang froid. Il comprit qu’il devait remplacer son père et prendre en main le salut des siens.

« Ma tante » dit-il d’une voix rapide et ferme, il faut sortir. Nous n’avons qu’une chance : fuir. Sortons par la porte du fond. »

Il saisit une main d’Antoinette qui a demi-morte de frayeur, pouvait à peine se mouvoir, et se cramponnait à tante Rosalie, et un instant après tous les trois étaient hors de l’habitation. La pauvre femme s’arrêta, ne sachant où diriger ses pas.

« Vers le bois, dit Pierre, vite, avant qu’ils puissent nous voir. »

Ils avaient à peine fait quelques pas que l’embrasement de la ferme voisine rendait la nuit claire comme le jour. Les fugitifs avaient été aperçus. Un guerrier, jeune encore, mais grand et fort, bondit à leur poursuite en poussant un grand cri de triomphe. Ce fut une course effrénée de quelques minutes. Pierre perdait de vue sa tante et sa petite sœur. Il les revit bientôt. Le jeune guerrier les avait atteintes. Il tenait le vêtement de tante Rosalie qui se débattait en vain. Sa hache levée s’abattit sur la tête de la pauvre femme et lui fracassa le crâne, son coutelas décrivit alors autour de la tête de sa victime un cercle rapide et d’un mouvement brusque il lui arracha la chevelure, vociférant son cri de guerre.

Il levait déjà sa hache sur Antoinette et s’apprêtait à l’immoler de la même manière quand un rayon de lumière éclaira la délicieuse figure de l’enfant, rendue plus belle encore par la pâleur mortelle qui couvrait ses traits. Mu par un sentiment de pitié sans doute, il abaissa son arme sans frapper, traîna la fillette après lui et disparut dans la nuit.

Cette scène, dont nul détail n’échappa à l’œil terrifié du petit Pierre, n’avait duré qu’un instant. L’émotion et la terreur avaient paralysé ses forces. Les lueurs des flammes l’éblouissaient. Il voulut se raidir, croyant que la vie lui échappait et se cramponna à un arbre. Ce fut en vain, il s’abattit sur le sol, frappant de la tête un tronc d’arbre qui dépassait la terre de quelques pouces. Autour de lui, des cris de mort et d’épouvante faisaient frémir les échos de la forêt. Les pillards poursuivaient dans la campagne les colons qui fuyaient l’incendie. Les flammes dévoraient les coquettes habitations qui bordaient le chemin. Depuis le commencement de la colonie on n’avait pas vu encore une pareille calamité.