Aller au contenu

Bon sang ne peut mentir/04

La bibliothèque libre.
La Cie Marchand frères, imprimeurs (p. 15-18).

IV — À MONTRÉAL.

Le jour était déjà avancé quand Pierre revint à lui. Des ruines des habitations, quelques minces colonnes de fumée montaient lentement vers le ciel. Au loin, les hurlements des vainqueurs indiquaient que les Iroquois s’étaient avancés dans la campagne et poursuivaient leur œuvre de carnage.

Une sensation douloureuse lui fit porter la main à son front. Il la retira couverte de sang. Il se mit à frissonner à la pensée qu’un Iroquois lui avait peut-être arraché la chevelure comme à tante Rosalie. Ce n’était que la blessure qu’il s’était faite en tombant, et d’où le sang avait coulé avec abondance.

Le premier regard de Pierre rencontra le cadavre de sa pauvre tante et ses larmes coulèrent sur le sort de l’infortunée femme qui lui avait servi de mère. Sa seconde pensée fut pour Antoinette : Avait-elle péri ? Il ne pouvait se résigner à le croire. Où était-elle maintenant ? Sans doute prisonnière des sauvages, au milieu de scènes de carnage mille fois plus horribles que les histoires que Jean Rollais racontait aux veillées. Seule, si tendre et si sensible, qu’allait-elle devenir, dans cette affreuse compagnie ?

L’esprit hanté par les plus tristes pensées, Pierre demeura plusieurs heures blotti dans le feuillage, trop faible encore pour se soutenir, trop craintif pour risquer un mouvement. Le vent qui soufflait de la campagne lui apportait d’acres odeurs de fumée et les cris sauvages des vainqueurs mêlés aux gémissements des victimes qui se tordaient de douleur au milieu d’indicibles tourments.

La position cependant ne pouvait durer. À tout risque, il fallait quitter cette place où les Iroquois allaient revenir pour regagner leurs esquifs. En face du danger, l’âme du petit canadien se raidit dans l’énergique résolution de sauver sa vie. Mieux valait périr au sein des flots, ou mourir de faim dans les bois, que de tomber entre les mains de ces barbares. Toute mort serait douce, comparée aux tourments inventés par leur cruauté.

Et puis, Pierre ne pouvait l’oublier, il fallait sauver Antoinette. Et il la sauverait, certes, ou mourrait pour elle.

Jean Rollais avait donné à son fils une éducation de soldat. Il lui avait appris qu’il ne faut jamais perdre la tête, surtout dans les moments difficiles ; c’est alors, disait-il, qu’on en avait le plus besoin. Pierre s’en souvenait, et il se promit de faire honneur à son nom.

Vers le soir, l’enfant se sentit moins faible. Il écarta les branchages et sortit de sa cachette. Jetant un regard d’adieu sur le cadavre de sa tante, il fit un signe de croix et murmura une prière. Rassuré par le calme qui régnait aux alentours, il fit quelques pas, passa devant les ruines de la demeure où s’était écoulée son enfance et atteignit le fleuve sans rencontrer personne.

Il eut bientôt fait de démarrer l’une des embarcations de la flottille ennemie. Un simple regard sur cette dernière lui révéla que l’expédition devait compter plusieurs centaines de guerriers. Quelques vigoureux coups d’aviron éloignèrent la barque du rivage, et, Pierre, maintenant à peu près hors de danger, remercia Dieu de toute son âme de l’avoir protégé, assisté et sauvé.

À l’approche des rapides, il aborda la rive, sauta à terre, livra l’embarcation aux caprices du courant, et prit la direction de Montréal, se cachant dans les arbustes, surveillant ses moindres gestes, l’oreille attentive aux moindres bruits, soutenu par quelques fruits sauvages et par son énergique vouloir de sauver sa vie pour accomplir ses desseins.

Rien, heureusement, ne vint entraver sa marche. Les sauvages, trop occupés au pillage et au massacre, avançaient lentement, semant la destruction et la mort, dévastant les campagnes, incendiant les fermes, torturant les vieillards et les femmes, brûlant à petit feu les malheureuses victimes et forçant les prisonniers à dévorer la chair palpitante de leurs frères.

Aux premières lueurs de l’aurore, le petit Pierre, brisé par l’émotion, épuisé par la fatigue et la faim, arrivait en face des remparts de Montréal et pénétrait au centre de la colonie. Quelques fuyards, miraculeusement échappés au massacre l’y avaient précédé, apportant dans la capitale la nouvelle de la catastrophe.

L’épouvante régnait dans la ville et semblait avoir paralysé toutes les énergies. Du toit des maisons et du haut des palissades, on pouvait voir dans le lointain, monter vers le ciel des tourbillons de fumée et reconnaître la marche des vainqueurs. Dans la plaine, les malheureux colons, traqués comme des fauves, tombaient sous la hache, ou venaient grossir le nombre des infortunés prisonniers destinés à satisfaire, par des raffinements inouïs de souffrance, l’appétit sanguinaire de ceux qui n’avaient pu joindre l’expédition, et attendaient le retour des guerriers.

À la première nouvelle de l’attaque, des citoyens s’étaient offerts à marcher à l’ennemi. Les colons dont l’avoir était menacé, les parents qui tremblaient pour ceux qui leur étaient chers avaient parlé d’organiser aussitôt une expédition pour arrêter la marche des envahisseurs.

Hélas ! l’indolent gouverneur de Montréal, Denonville, en proie à la plus vive agitation, et incapable de prendre une décision, se refusait obstinément à donner des ordres, ou révoquait ceux qu’il se laissait arracher.