Bon sang ne peut mentir/05
V — LE PETIT SOLDAT.
Quand on apprit que le fils de Jean Rollais, échappé au carnage de Lachine, était arrivé sain et sauf dans la capitale, l’enfant fut entouré de toutes parts et accablé de questions.
Lorsqu’il aperçut son père, il courut se jeter dans ses bras. Jean Rollais, qui pleurait la mort de tous ceux qu’il avait laissés à la maison, eut peine à le reconnaître, couvert qu’il était de poussière et de sang, exténué par l’émotion et la souffrance.
« Mon pauvre petit ! » s’écria-t-il en le serrant sur son cœur. « Dieu soit loué, qui t’a conservé à ton père. Où est ta tante ? Et Antoinette ? ajouta-t-il, d’une voix étranglée par l’émotion.
Pierre ne put répondre que par ses larmes. Puis quand il put enfin parler, il raconta en frissonnant la terrible scène de la nuit, la fin tragique de sa tante et sa dernière vision d’Antoinette.
Sur l’expédition ennemie, l’enfant ne pouvait donner que des détails confus. À en juger par leurs barques, les Iroquois devaient être en très grand nombre, mais les événements précipités de la nuit, sa longue insensibilité, sa fuite par le fleuve et dans l’obscurité, ne lui avaient pas permis de se rendre un compte exact de la force des envahisseurs.
« Papa », reprit alors énergiquement l’enfant, « il faut que nous allions sauver Antoinette. Nous ne pouvons pas la laisser toute seule comme cela au milieu des Indiens ! »
Jean Rollais secoua tristement la tête.
« Pauvre enfant, que pouvons-nous faire ? »
« Mais il faut marcher droit à eux. Ce ne sont pas les hommes qui manquent. Regarde, la place en est pleine ! Et ce n’est pas l’heure de discuter. »
« Le gouverneur ne veut laisser sortir personne. »
« Quoi donc ! » répliqua Pierre indigné », on va les laisser tout brûler, tout massacrer sans même essayer de les chasser et de les punir ? Je veux que nous allions, tu comprends, seuls s’il le faut, pour sauver Antoinette. »
« Antoinette a dû périr, elle aussi, la pauvre petite. » Et à la pensée de sa fille adoptive massacrée par les Indiens comme son pauvre père, les yeux du brave colon se remplirent de larmes nouvelles.
« Papa » répliqua hardiment le petit Pierre. « Antoinette n’est pas morte ! Ils ne l’ont pas tuée, c’est certain ! »
« Comment le sais-tu ? »
« Comment je le sais ?
Mais je l’ai vu !… Et puis, vois-tu ; — ici l’enfant mit la main sur sa poitrine, — ça me le dit, là je le sens ! Il faut que nous la leur reprenions !… Oh ! tiens, papa, je regrette presque d’être venu !… »
De fait il eût été facile d’organiser une expédition contre les agresseurs ; et, n’eût été l’apathie et la terreur de Denonville, la colonie en eût vite été débarrassée.
On les aurait surpris la nuit, alors que gorgés de viandes, enivrés par l’eau de vie trouvée dans les habitations, et abrutis par l’orgie, ils se livraient sans précaution au sommeil. Mais, selon l’expression d’un historien, Dieu semblait avoir abandonné la colonie et laissé les Français à leur triste infortune.
Enhardis par le succès, les Indiens s’étaient divisés en petits groupes et promenaient le fer et la flamme sur toute la partie supérieure de l’île, ne reculant qu’aux endroits où ils rencontraient une forte résistance. Plusieurs centres prospères furent livrés aux flammes. Bientôt ils rejoignirent la rivière des Prairies, se portèrent du côté opposé où ils dévastèrent le coquet petit village de La Chenaie, comme ils avaient dévasté les environs de la capitale.
Il fallait tout de même en venir à une décision. Cet état de choses durait depuis plusieurs semaines. Dans la ville, les soldats réguliers, l’arme au poing, frémissaient de leur inaction. Colons et citoyens indignés importunaient le gouverneur. L’ennemi devenait insolent. Rester sur la défensive était une lâcheté. Et pendant ce temps, les campagnes brûlaient, les français tombaient sous les coups, le travail de plusieurs années était anéanti, l’avenir menacé. Les Iroquois en étaient venus à un tel degré d’audace qu’ils venaient mettre le feu aux fermes les plus proches, et bravaient les Français jusqu’à portée de voix des palissades.
Pressé par l’indignation publique, Denonville consentit enfin à placer sous le commandement de la Robeyre, lieutenant réformé, un détachement de l’armée régulière, auquel se joignirent un certain nombre de volontaires canadiens et un groupe de sauvages amis.
Jean Roilais avait été désigné pour faire partie de l’expédition. Sa force et son courage, son expérience dans la guerre et sa connaissance du pays le désignaient tout naturellement au choix du gouverneur.
Quand le petit Pierre eut appris le prochain départ de son père, il voulut se joindre aux défenseurs de la colonie.
« Papa », supplia-t-il, « je veux partir aussi, je suis soldat, je sais tirer. Je veux sauver Antoinette. Elle souffre maintenant, je le sens. Laissez-moi partir aussi, n’est-ce pas ? »
« Pauvre Pierre, tu es trop jeune et trop faible pour supporter les fatigues et les dangers de la guerre. »
« Trop jeune ! mais j’ai quinze ans ! Trop faible ! mais alors, pourquoi m’as-tu acheté un fusil ? »
« Pierre, écoute. Je suis content de toi ; mais tu demandes l’impossible ; tu serais de trop dans l’expédition. Nous reviendrons dans quelques jours, après avoir débarrassé le pays de tous ces assassins. »
« Je veux aller avec toi, et sauver ma petite sœur ! »
Jean Rollais était gagné ; il était fier de son fils, et il l’aurait amené, oui certes, car il sentait que c’était son sang qui parlait dans l’enfant.
Mais les ordres du gouverneur étaient formels. À part les hommes désignés, qui devaient partir le lendemain, nul ne devait s’éloigner des remparts.
Larmes, prières, tout fut inutile. Cependant la résolution de Pierre était inébranlable. Son père allait partir. D’autres allaient sauver son amie, recevoir son premier sourire de reconnaissance. Lui ne serait pas là pour la consoler et la ramener par la main ! C’était trop ! Il voulait partir, il partirait !
L’expédition désignée avait ordre d’attaquer les sauvages partout où elle les trouverait, dispersés ou en groupes. Elle devait pousser jusqu’au fort Roland, où commandait de Vaudreuil et secourir la garnison, que l’on craignait de voir tomber entre les mains d’un ennemi cent fois supérieur en nombre.
Les hommes marchaient déjà depuis quelques heures à travers bois, quand au moment de la halte du soir, les branches s’écartèrent, et on en vit sortir le petit Pierre, armé de son fusil neuf et un coutelas passé au ceinturon.
L’enfant cherchait les yeux de son père pour y lire le pardon de sa désobéissance. Mais le premier moment de surprise passé, il fut acclamé comme un brave et admis d’emblée membre de l’expédition, soldat du commandant La Robeyre.