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Bon sang ne peut mentir/06

La bibliothèque libre.
La Cie Marchand frères, imprimeurs (p. 23-26).

VI — LA PETITE PRISONNIÈRE.

Lorsqu’Antoinette eut vu tomber à ses côtés la digne femme qui lui avait servi de mère et qu’elle aimait d’une tendre affection, elle ferma les yeux, presque inconsciente, attendant le coup fatal. Quand elle les rouvrit, Pierre avait disparu, frappé à mort lui aussi, pensait-elle. Le guerrier qui les avait poursuivis, la traînant par la main, agitait ses chevelures sanglantes et poussait des cris sauvages qui terrifiaient la pauvre petite.

Plusieurs jours durant, elle assista, mêlée aux autres prisonniers à des scènes de carnage indescriptibles et aux longues orgies des vainqueurs. Tous les soirs plusieurs prisonniers, hommes et femmes étaient attachés au poteau d’exécution, et ces forcenés leur arrachait la vie, morceau par morceau, avec des raffinements de cruauté dignes de l’enfer. Les malheureuses victimes savaient généralement endurer leurs terribles souffrances avec force, mouraient avec une prière sur les lèvres et donnaient à leurs compatriotes et compagnons d’infortune des exemples d’héroïsme, qui rappelaient les martyrs des premiers siècles chrétiens.

Les semaines qui suivirent la captivité d’Antoinette furent remplies de scènes indicibles qui secouèrent horriblement la nature si douce de la jeune prisonnière. Chaque jour elle attendait son tour de mourir. Elle pensait sans cesse qu’un soir, attachée au poteau, elle aussi, servirait de jouet à la cruauté des indiens, et que sa chair lui serait enlevée, pièce par pièce, pendant que les flammes sous elle, la brûleraient à petit feu. Et cette pensée la faisait frissonner des pieds à la tête.

La nuit, des rêves affreux, des visions sanglantes, hantaient sa jeune imagination et troublaient son sommeil. Souvent elle s’éveillait d’un cauchemar hideux, le cœur battant à éclater, les tempes couvertes d’une sueur froide ; elle se croyait attachée à l’arbre de mort, portait autour d’elle des regards effarés, étonnés de se trouver encore en vie.

Cependant, son existence, comparée à celle des autres prisonniers eut été relativement douce, sans les sanglants tableaux dont elle devait être témoin.

Le jeune sauvage qui avait levé sa hache sur elle et s’était soudainement adouci, avait pris la petite prisonnière sous sa protection et lui témoignait une amitié qui tenait de la tendresse.

Agouhanna, c’était son nom, était fils d’un des principaux chefs de la nation iroquoise. Il était doué d’une force herculéenne et d’un courage indomptable. Son audace et ses succès l’avaient placé au premier rang de sa nation. Toujours le premier dans l’action, il répandait autour de lui la terreur et la mort. Après la bataille, Agouhanna redevenait doux, noble et généreux. C’était l’un de ces cœurs droits et fiers, qui frémissaient en secret des empiètements de l’étranger et voyaient avec colère les ravages que produisaient parmi les indiens l’eau de feu et les vices des blancs ; il constatait avec rage que bientôt lui et les siens seraient chassés par les visages Pâles, ou traités comme des proscrits dans le territoire où avaient habité ses ancêtres.

Il avait été l’un des instigateurs de l’expédition iroquoise et le plus terrible ennemi depuis l’heure du massacre.

Devant la délicieuse petite Canadienne, le fier sauvage se transforma en agneau. Aux heures du repas, il lui réservait le plus appétissant morceau, lui choisissait quelque mets délicat et l’apportait souriant à Antoinette. La nuit, il veillait à ce que les liens de la petite prisonnière ne fissent pas souffrir ses membres endoloris. Il épargnait même à sa vue, autant qu’il le pouvait, les spectacles de nature à terrifier le cœur sensible de sa petite protégée.

Bref, dans son infortune, la fillette avait trouvé un ami ; et son âme innocente et simple, sensible à toute marque d’intérêt, ne pouvait que répondre à cette sympathie sincère ; et quand Agouhanna lui apportait quelque délicatesse, ou épargnait à sa vue quelque spectacle douloureux ou répugnant, le visage triste et pâlot de l’enfant s’éclairait d’un sourire de reconnaissance qui ravissait le farouche guerrier.

Quand toute la région occidentale de l’île de Montréal fut dévastée, les indiens songèrent à transporter ailleurs le théâtre de leurs déprédations.

Un moment, l’idée prévalut au conseil de guerre de lancer tous les guerriers à l’assaut de la ville pour en finir, une bonne fois, avec les Français, et débarrasser le pays de leur présence. Une opinion plus sage recommanda la prudence. On savait Montréal défendu par une forte garnison et abondamment pourvu de vivres. Au camp des Iroquois, il fallait songer au lendemain, la destruction des fermes ne permettait pas de s’approvisionner facilement en campagne ouverte, vu la saison avancée et le nombre des guerriers de l’expédition.

Finalement il fut décidé de reprendre le chemin des barques qu’on avait laissées à Lachine et de regagner les cantons. Pour terminer leur expédition, les vainqueurs égorgèrent sous les yeux des Français, avec leurs raffinements de barbarie ordinaires quelques malheureux prisonniers, puis gagnèrent la rive, traînant après eux une centaine de colons et lançant au gouverneur de Montréal cet insolent défi : « Onontio, tu nous avais trompés. À notre tour nous nous sommes joués de toi. »