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Bon sang ne peut mentir/07

La bibliothèque libre.
La Cie Marchand frères, imprimeurs (p. 26-30).

VII — ENCORE DU SANG.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis le jour où les Iroquois avaient enfin quitté l’île de Montréal, en chantant leur hymne guerrier.

Pour éviter toute surprise, ils avaient marché en colonne pendant plusieurs jours. Rassurés enfin par l’apathie des Français, ils s’étaient divisés en plusieurs groupes, entre lesquels on avait partagé les prisonniers. Ils s’étaient donné rendez-vous dans les cantons du sud, où l’on devait célébrer la victoire par le massacre des infortunés colons et par les scènes d’orgie qui avaient coutume de marquer semblables occasions.

Agouhanna, accompagné d’une douzaine de guerriers, s’était chargé d’Antoinette et de quelques autres Français.

Le jeune chef n’avait rien changé de son attitude sympathique à l’égard de sa petite captive. Fallait-il traverser un ruisseau, il la soulevait comme une plume et la déposait sur l’autre bord. Sa chaussure la faisait-elle souffrir, il s’en apercevait aussitôt et remédiait à l’accident. Si la marche était longue ou le chemin ardu, il la prenait sur ses robustes épaules, et transportait ainsi l’enfant.

Toutes ces attentions n’arrivèrent pas à fermer au cœur de l’enfant une plaie qui grandissait chaque jour. La fatigue, la terreur, le chagrin avaient miné sa frêle constitution. Ses joues pâles se creusèrent, son visage prit une teinte diaphane ; elle perdit complètement l’appétit et en vint à ne prendre de nourriture que si on l’y forçait. Agouhanna ne pouvait manquer de remarquer cet état alarmant. Il redoubla ses soins. Tout fut inutile ; les yeux profonds d’Antoinette trahissaient une souffrance intime qu’il se sentait impuissant à guérir. Le mal qui la rongeait aurait vite fait de l’emporter. Bientôt l’enfant devint incapable de marcher longtemps. Aux heures de repos son gracieux visage se couvrait d’une indéfinissable tristesse, et la mélancolie que reflétaient ses traits, indiquait clairement qu’elle ne tenait plus à la terre que par un fil.

Agouhanna ne savait que faire. Rendre la liberté à l’enfant, il n’y fallait pas songer ; il voyait avec chagrin les progrès du mal dans sa petite prisonnière, désespéré de ne pouvoir y porter remède.

Dans ces circonstances, l’attention du jeune chef fut éveillée par les allures singulières de l’un de ses meilleurs guerriers : Attika. Celui-ci revint plusieurs fois au camp avec des signes non équivoques d’avoir bu de l’eau de feu. Agouhanna connaissait les effets désastreux de la liqueur apportée par les colons, sur ses compagnons. Aussi veillait-il avec soin à ce que nul de ses guerriers ne se laissât aller au désordre.

Sans faire semblant de rien, et sans changer de conduite à son égard, Agouhanna se mit à observer Attika de plus près, il arriva vite à la conclusion qu’il se passait quelque chose d’insolite et qu’il fallait être sur ses gardes.

Quand vint le tour d’Attika de veiller au feu et de monter la garde pendant la nuit, Agouhanna résolut de se tenir éveillé, prêt à donner le signal au cas d’une surprise, et à punir Attika, si celui-ci les trahissait.

Prisonniers et sauvages, fatigués par un long jour de marche, s’endormirent bientôt d’un profond sommeil. Sauf le bruit des branches qui crépitaient sous l’action du feu, la nuit était silencieuse et calme. Attika, tranquillement appuyé sur son arc veillait à la sécurité de tous. Le jeune chef, feignant de dormir l’observait à travers ses paupières.

Trois heures s’écoulèrent sans incident. Plusieurs fois, le veilleur avait renouvelé la provision de bois au foyer. Il reprenait ensuite son attitude et il semblait tout entier à son devoir. Agouhanna, commençait à se rassurer et se disait que peut-être ses soupçons étaient mal fondés, quand l’attitude du gardien réveilla son attention.

Attika, en effet, dirigeait des regards inquiets vers les guerriers étendus, comme pour s’assurer que tous dormaient profondément, puis il se promena le long du campement. Le manège dura plusieurs minutes. Persuadé enfin que personne ne songeait à l’observer, et rassuré par les ronflements sonores qui sortaient de plusieurs gorges, il s’approcha à pas de loup d’Antoinette, se pencha sur l’enfant endormie, et d’un mouvement rapide, coupa les liens qui retenaient ses membres captifs.

Il achevait à peine que Agouhanna avait sauté près de lui, lui courbait l’épaule de sa main terrible et lui plongeait son coutelas jusqu’au manche dans le cœur. Attika frappé à mort, s’affaissa en laissant échapper un sourd gémissement.

Au même instant, des branches entr’ouvertes, quelqu’un avait bondi comme un fauve, et avant que le jeune chef eût détourné la tête, il sentit le froid d’une lame lui entrer dans la gorge. Le sang jaillit des artères coupées, les yeux roulèrent dans leurs orbites, et le sympathique Agouhanna tomba sans pousser un cri sur le cadavre de sa victime.

Petit Pierre, car c’était lui, retira son couteau de la plaie béante, puis les dents serrées, les yeux jetant des flamboiements d’acier, il promena rapidement son regard sur les guerriers endormis.

Nul n’avait bougé. Et il lui vint une envie terrible de leur planter à tous son coutelas dans le cœur.

L’enfant avait disparu en lui à cette heure décisive, il avait fait place à l’homme, et l’homme était terrible dans sa force. Mais il se dit que c’était lâche de tuer des gens endormis, même des ennemis barbares et que son père ne serait pas content de lui.

Antoinette réveillée en sursaut par la chute d’Attika qui s’était affaissé près d’elle n’avait perdu aucun incident de la scène. Les traits couverts d’une pâleur mortelle, les yeux dilatés par l’épouvante, elle avait vu les dernières convulsions de son sauvage ami. Elle essaya de crier. Nul son ne sortit de sa bouche. Elle contemplait, palpitante d’effroi et les lèvres contractées, le sang qui coulait des deux blessures et se mêlait sur le sol.

Pierre, se retournant vers elle, s’assura qu’elle était libre, la remit sur pieds et l’entraîna rapidement par la main, en lui disant d’une voix basse et presque brutale : « Viens ! »

L’enfant obéit sans résistance, enjamba le cadavre de l’infortuné chef, et suivit docilement son conducteur ; tous deux disparurent dans l’obscurité. Les flammes du brasier jetaient une clarté mourante. Guerriers et Français dormaient toujours auprès des deux cadavres.