Bon sang ne peut mentir/08
VIII — LA FUITE.
L’expédition lancée contre les égorgeurs, outre le défaut d’être partie trop tard, avait encore celui d’être mal organisée. Avant d’arriver à mi-chemin du fort qu’elle devait secourir et avant même d’avoir pu harceler les ennemis, elle tomba dans une embuscade. Malgré le courage héroïque de ses membres, elle fut écrasée par un ennemi dix fois plus fort.
Ce fut un autre carnage. Le brave lieutenant La Robeyre tomba vivant entre les mains des Iroquois qui le retinrent prisonnier et le réservèrent pour une fête du retour, pendant laquelle l’infortuné fut brûlé à petit feu.
Jean Rollais était tombé au premier rang, sous le tomahawk des assaillants. Grâce à l’obscurité, quelques soldats échappèrent au massacre, gagnèrent Montréal et annoncèrent la nouvelle catastrophe.
Comment le petit Pierre se trouvait-il en vie, lui-même ne pouvait l’expliquer. Mais au lieu de reprendre le chemin de la capitale, le petit héros continua sa marche en avant, plus résolu que jamais à sauver sa petite sœur, où à mourir à la tâche.
Malgré la fatigue et les dangers, il marcha sur les traces des vainqueurs, assista de loin au départ de leur flottille, et dans un canot abandonné, traversa le fleuve après eux et les suivit pendant plusieurs jours.
Après la distribution des prisonniers, il s’était attaché au parti conduit par Agouhanna, certain d’après les indications assez exactes d’un prisonnier échappé qu’Antoinette était du nombre des captifs confiés à la garde du jeune chef.
Soutenu par la ferme confiance du succès, il avait suivi les guerriers, se nourrissant des fruits sauvages de la forêt et des restes qu’il trouvait dans les campements abandonnés.
Un soir, Attika, rôdant à l’arrière, l’avait aperçu. Pierre l’avait réduit au silence en le menaçant de son fusil, et, grâce à son flacon d’eau de vie, il était entré en pourparlers avec l’indien. Pour quelques gouttes du breuvage précieux, les sauvages auraient tout osé.
Bientôt Pierre eut extorqué au guerrier iroquois la promesse de délivrer la petite prisonnière. Cette bonne action devait être récompensée par le flacon entier. Les deux complices eurent bientôt leur plan tracé. Attika profiterait de sa nuit de garde pour briser les liens de la petite captive, et la livrer à Pierre, qui l’attendrait dans l’ombre. Ce dernier se chargeait du reste.
Aussi quand le hardi petit Canadien vit Attika tomber sous le couteau de son chef, il crut que son plan était déjoué. Furieux d’être contrecarré dans son projet au moment où il se croyait sûr du succès, il n’avait fait qu’un bond et avait immolé celui qui renversait ainsi ses espérances. Il était quand même arrivé à ses fins. Il avait immolé un homme. Tant pis ! Pour sauver sa sœur adoptive, il aurait immolé toute une tribu.
Les deux enfants coururent longtemps dans la nuit. Le chemin était rude ; les branches leur déchiraient le visage et les mains. Plusieurs fois Antoinette s’arrêta, demandant grâce, assurant d’une voix faible qu’elle n’en pouvait plus.
« Pierre, laisse-moi m’asseoir. »
« Non. »
« Rien qu’une minute. »
« Pas encore. »
« Fuis seul. Pierre, laisse-moi, je sens que je vais mourir. »
« Écoute, Antoinette : s’arrêter, c’est la mort. Mieux vaut mourir de fatigue que de tomber entre leurs mains, surtout maintenant. Profitons de la nuit pour faire le plus de chemin possible. Courage, petite sœur ! »
Et Antoinette se raidissait contre l’accablement, et réunissait dans un suprême effort ses forces épuisées. Quelques instants après, la plainte recommençait, plus douloureuse :
« Pierre, je crois que je vais mourir ; laisse-moi seule ici, et continue. »
« Viens » répondait énergiquement son conducteur.
Pierre lui-même était à bout de forces ; il lui fallait toute son énergie pour résister à la tentation de se jeter à terre, et chercher dans quelques heures de sommeil, l’oubli de toutes ses souffrances.
Mais il sentait que leur salut à eux deux dépendait de lui seul.
Les dangers qu’il avait courus pour parvenir jusqu’à elle, la lui rendaient mille fois plus chère. Il fallait profiter de l’obscurité et du sommeil des indiens pour mettre le plus d’espace possible entre eux et leurs farouches ennemis.
Aux premières lueurs du jour, les deux enfants marchaient encore, en se tenant par la main, mais plus lentement, n’avançant qu’avec circonspection, pour ne pas tomber au milieu d’une bande ennemie.
Bientôt ils arrivèrent sur les bords d’un ruisseau assez large et profond.
« Cherchons un gué », dit Pierre ; une fois de l’autre côté nous serons plus à l’abri.
Pendant quelque temps, ils longèrent la berge sans trouver de passage.
« J’ai une idée », s’écria tout à coup Pierre, en se frappant le front. « Assieds-toi, Antoinette, tu vas voir. »
Et dégainant son coutelas, il se mit à taillader, au ras du sol, un arbre élancé qui se penchait sur l’eau. Antoinette s’était laissée choir sur le sol. L’opération dura une heure, Bientôt l’arbre craqua sous la poussée vigoureuse du jeune homme et s’abattit en travers du courant.
« Voilà notre pont », s’écria-t-il d’un air de triomphe, « Viens. »
Il prit Antoinette dans ses bras. À la vue du courant, la fillette eut un geste de frayeur.
« J’ai peur ! » murmura-t-elle.
« Allons, tais-toi, » répliqua son compagnon. « Mets tes mains autour de mon cou et laisse mes bras libres. »
Antoinette ferma les yeux et ils entrèrent dans l’eau. D’un bras Pierre se tenait fortement au tronc protecteur. De l’autre, il serrait contre sa poitrine la taille de sa craintive amie.
Arrivé au milieu du ruisseau, il crut un instant que le courant allait l’emporter, avec son fardeau, et qu’ils allaient périr là, tous les deux à deux pas du salut. Mais deux ou trois enjambées vigoureuses le rapprochèrent de la rive, et quelques instants après, les deux enfants, agenouillés sur la berge, remerciaient Dieu de les avoir sauvés, et imploraient sa protection dans leur marche vers leur pays.
« Nous sommes sauvés maintenant » dit Pierre. « Les sauvages sont loin et ils ne songeront jamais que nous avons traversé la rivière. Reposons-nous un peu. » Et cachés dans l’épaisseur du bois, ils s’endormirent à l’ombre, épuisés de fatigue et d’émotion.