Bon sang ne peut mentir/09
IX. — HEURE D’ANGOISSE.
Lorsque Pierre s’éveilla, le soleil était déjà au milieu de sa course, et pénétrait à travers le feuillage. Sans éveiller sa compagne, le jeune homme eut vite fait de briser quelques branches dont il forma une muraille de verdure qui protégea Antoinette contre les rayons qui se jouaient sur son visage.
Pierre allait s’occuper de sécher ses habits, quand la petite ouvrit les yeux. Ils étaient brillants de fièvre. Elle promena autour d’elle un regard étonné et vague, sans paraître reconnaître son compagnon. Pierre s’approcha doucement.
« Antoinette, c’est moi ; ne crains rien ; nous sommes sauvés. » Elle remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une seule parole.
« Antoinette, parle-moi, je suis Pierre, tu ne me reconnais plus ? Tu étais avec les sauvages, mais nous nous sommes enfuis. Parle-moi donc ! »
Mais ses yeux conservaient le même éclat étrange. Bientôt, elle se mit à trembler de tout son corps.
« Antoinette ! Parle-moi, je t’en prie, répétait Pierre éperdu. Parle ma petite sœur ! Je suis Pierre, ton frère ! »
« Pierre ! » répéta machinalement la malade, en fixant sur lui des yeux démesurément ouverts.
« Oui, Pierre. Oh ! Antoinette, tu souffres ! » Et il lui posa doucement la main sur le front.
Au contact l’enfant sursauta, comme si on l’eut touchée d’un fer rougi au feu.
« Pierre ! » répétait-elle dans le délire, et parlant avec volubilité. « Pierre ! Non tu n’es pas Pierre… Oh ! ne me touches pas… Il y a du sang ! Il va me tuer aussi. Oh ! papa !… J’ai peur. Pierre, ne tire pas sur les petits oiseaux, je ne veux pas, entends-tu !… J’ai peur !… Il y a beaucoup de sang, là, tout près… Prends-moi ! Allons-nous en ! »
Pierre effectivement, était maculé du sang d’Agouhanna. Il eut horreur de lui-même.
« Oui, je l’ai tué, mais c’était pour te sauver, ma petite sœur. Ils t’avaient fait souffrir, et ils voulaient t’emmener. »
Et la pensée qu’Antoinette avait horreur de lui et qu’elle allait mourir à ses côtés, sans le reconnaître et sans qu’il ne pût rien faire pour elle, lui tenaillait le cœur et faisait couler la sueur le long de son visage. Et il se disait qu’il eût mieux valu tomber sous la hache des Iroquois, tout comme son père et sa tante plutôt que d’endurer ce qu’il souffrait maintenant. Et Pierre se tenait la tête entre les mains et regardait sa petite amie en demandant à Dieu de ne pas la laisser mourir.
Antoinette était retombée dans le sommeil et sauf quelques sons inarticulés qui sortaient de ses lèvres, elle semblait reposer avec plus de calme. Pierre ne la quitta pas un instant. Penché sur cet être si cher, il en épiait les moindres mouvements, la protégeait contre les vifs rayons du soleil et attendait patiemment le réveil.
Lorsqu’Antoinette, rouvrit les yeux, elle semblait plus tranquille. Elle rencontra le regard de son compagnon, le reconnut, et un faible sourire éclaira un instant la petite figure blanche. Pierre rayonnait. Elle ne mourra pas, pensait-il.
« Antoinette » dit-il doucement, « nous sommes sauvés, mais tu es faible et malade. Ne crains rien : je suis près de toi. »
Il lui fit absorber quelques gouttes d’un cordial qui fit effet sur l’enfant. Elle reprit l’usage de la parole, et quelques instants après elle retomba dans un sommeil réparateur. Pierre pleurait de joie. Ces larmes lui firent du bien, c’était le trop plein de son cœur qui s’échappait par ses yeux. Confiant et rassuré, il s’assit auprès de la petite fille et surveilla son sommeil.
La faiblesse d’Antoinette nécessitait un repos absolu. Il le comprit et se fit l’infirmier de la malade. Il lui composa un lit moelleux, d’herbes et de feuilles et la protégea du mieux qu’il put de la fraîcheur de la nuit.
Le lendemain, Antoinette se sentit assez forte et demanda elle-même à reprendre la marche. Les deux enfants se racontèrent alors leurs aventures depuis la nuit terrible qui les avait séparés.
« Et ton père ? » demanda anxieusement la fillette.
« Papa est mort ! » sanglota Pierre. Ils mêlèrent leurs larmes à la pensée de celui qui les avait élevés tous deux. Pierre alors raconta sa fuite de Montréal et le triste sort de l’expédition envoyée contre les indiens.
Antoinette avait aussi beaucoup à dire, et le souvenir des scènes qui s’étaient déroulées sous ses yeux lui faisait passer encore un frémissement d’horreur par tout le corps.
Elle ne voulut point passer sous silence la sympathie du jeune chef, et la triste fin du seul être qui lui avait témoigné quelque intérêt avait causé sur son cœur tendre une plaie qu’elle n’essayait pas de cacher.
« Vois-tu, Antoinette, » expliquait Pierre : « moi, je n’ai vu qu’une chose : il se mettait dans mon chemin. Si j’avais su qu’il t’avait fait du bien, peut-être que… »
Il s’arrêta ; sa farouche nature ne voulait pas proférer un mensonge. Qui avait plus de droit à la prisonnière ? du farouche sauvage qui avait versé le sang des français, ou du frère qui la chérissait plus que lui-même ?
Au reste, pourquoi s’arrêter à cette supposition ? Ce qui était fait, était fait. Et Pierre sentait bien au fond de son cœur que pour parvenir à son but il aurait passé sur le corps de tous les guerriers des cinq nations.
Maintenant ils étaient à la joie de se sentir près l’un de l’autre, après la souffrance, comme lorsqu’ils jouaient ensemble sur les bords du Saint-Laurent.
« Pierre » dit Antoinette, « je n’ai pas peur avec toi ; tu es fort, et tu es brave ! »
Et dans un élan de tendresse enfantine et d’admiration, elle enlaça le cou du petit héros de ses deux bras et embrassa avec effusion son libérateur. « Mon frère il me semble que je t’aime mille fois plus à présent ! »
À cette expression de reconnaissance, Pierre sentit son cœur battre avec force dans sa poitrine ; il aurait encore pleuré de bonheur, mais il refoula ses larmes, pour ne pas amoindrir l’idéal de son courage.
« Bon, bon » dit-il d’une voix ferme, en s’arrachant doucement à l’étreinte. « Il faut que nous marchions de l’avant sans perdre notre temps. Reprenons notre chemin. Allons. »