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Bon sang ne peut mentir/10

La bibliothèque libre.
La Cie Marchand frères, imprimeurs (p. 39-42).

X. — VERS LE PAYS.

C’était une entreprise pleine de périls que ce voyage dans les bois à l’époque où se passaient les événements que nous venons de raconter. Des bandes d’Indiens parcouraient sans cesse les forêts américaines, en expédition de chasse ou en quête de pillage. Les tribus entières se transportaient souvent d’une contrée dans une autre pour fuir la famine ou contracter des alliances. Des aventuriers audacieux infestaient des territoires considérables, vivant de brigandage et alliés de ceux-là seulement qui pouvaient leur résister. Les sentiers battus n’étaient sûrs que pour ceux qui les connaissaient parfaitement, ou étaient capables de se défendre ; deux enfants perdus dans les bois auraient infailliblement péri sans espoir de salut. Mais Dieu qui jusque-là avait protégé et soutenu le brave petit canadien au milieu de plus dangereuses entreprises, n’allait pas lui refuser sa protection à l’heure où plus que jamais il se sentait abandonné à lui-même.

Pierre le comprenait bien. L’histoire de Montréal et de la colonie naissante, que son père lui rappelait souvent, et qu’il connaissait par cœur, n’était en somme qu’un miracle continu de la Providence.

Et puis il avait conscience qu’il lui fallait vivre pour l’enfant qu’il avait arrachée au pouvoir des indiens. Il la sauverait, la conduirait au milieu des français et remplacerait près d’elle tous ceux qu’elle avait perdus.

Jean Rollais avait péri. Tante Rosalie n’était plus. Les deux enfants étaient seuls au monde ; ils vivraient l’un pour l’autre.

La question était de regagner Montréal le plus vite possible, et d’éviter toute rencontre fâcheuse, en reprenant le chemin que Pierre avait seul parcouru, à la suite de la caravane indienne.

Plusieurs jours durant, les deux petits canadiens suivirent le sentier, attentifs au moindre bruit. De temps à autre, Pierre grimpait au sommet d’un arbre, et scrutait l’horizon. Parfois une colonne de fumée indiquait l’emplacement d’un camp de sauvages. Ils faisaient alors un grand détour pour l’éviter, préférant quelques heures de fatigue et de privations aux périls d’une rencontre avec les indiens.

Malgré la fatigue, Antoinette revenait à la vie et reprenait des forces. La gaieté revenait à ses yeux et ses joues retrouvaient leurs couleurs.

Elle se sentait revivre, à côté du petit héros et comprenait qu’elle aussi avait une tâche à remplir. Nul murmure ne sortait de sa bouche ; le soir elle s’endormait d’un sommeil tranquille et profond, sur son lit de feuilles mortes, fière d’avoir auprès d’elle un frère qu’elle aimait mille fois plus et dont elle appréciait maintenant la valeur.

Les semaines terribles qu’elle avait vécues avaient profondément modifié son caractère. Malgré ses treize ans, elle avait cessé d’être fillette : et Pierre retrouvait en elle une âme, murie par l’épreuve, une sœur qui le comprenait, une amie qui saurait le soutenir. La souffrance les avait grandis tous deux. Ils sentaient qu’ils avaient besoin l’un de l’autre et se promettaient en secret d’être dignes de leur mutuelle confiance.

Antoinette considérait son frère d’adoption comme un libérateur qui avait tout bravé pour elle, et entrepris pour la sauver ce qu’un homme eût tremblé de faire.

L’affection que Pierre portait à sa compagne se mêlait d’un respect qu’il ne pouvait entièrement comprendre, mais auquel il laissait aller son âme toute entière. Antoinette n’était-elle pas l’inspiratrice d’un projet qui faisait honneur à son nom et dont leur père commun, s’il eut vécu, eut été justement fier.

Et il sentait que de là-haut, Jean Rollais suivait encore les deux enfants qui avaient grandi ensemble sous son toit, et que du ciel il guiderait lui-même leur marche à travers les dangers.

Bientôt Pierre reconnut qu’ils approchaient des terres colonisées. Les sentiers étaient plus battus et plus nombreux. La forêt portait des traces non équivoques du passage fréquent des colons, et les arbres abattus indiquaient que l’on n’était pas loin des rives du Saint-Laurent.

À cette vue, leur cœur se gonfla d’espoir. Quelques jours encore, et ils reverraient leur cher grand fleuve, aux bords duquel s’était écoulé leur enfance et qui avait été témoin de leurs jeux.