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Bon sang ne peut mentir/11

La bibliothèque libre.
La Cie Marchand frères, imprimeurs (p. 42-45).

XI. — HEUREUSE RENCONTRE.

Un jour, vers quatre heures de l’après-midi, Pierre découvrit au nord une mince colonne de fumée qui montait vers le ciel. Quelque chose lui disait qu’il pouvait s’avancer avec assurance et qu’il trouverait des amis.

Il descendit de son poste d’observation et communiqua sa découverte à sa petite compagne.

« Marchons droit au campement. Nous sommes trop près de Montréal pour rencontrer des ennemis. J’ai un pressentiment que ce sont des Français. Ils nous recevront et nous ferons route ensemble. »

Ils reprirent leur marche en avant. Bientôt, ils étaient à proximité du campement.

« Cache-toi dans ce fourré, Antoinette. Ce sont des amis, sans doute ; mais il faut être sur ses gardes. Je vais m’approcher tout doucement, pour reconnaître ce qu’ils sont, puis je viendrai te rejoindre. Si ce sont des indiens, nous avons toute la nuit pour nous éloigner. »

Antoinette se blottit dans sa cachette ; Pierre partit en reconnaissance. Il avançait avec précaution, écartant doucement les branchages, retenant son souffle, et se demandait s’ils allaient revoir enfin des visages amis et retrouver leurs compatriotes.

Il arriva bientôt à la lisière de la forêt. Le campement vers lequel il marchait, était dressé dans une clairière.

Les Indiens et les Français en expédition n’avaient pas coutume d’en agir ainsi, une attaque imprévue pouvait les livrer sans défense à la merci d’adversaires cachés dans les broussailles.

Pierre fit encore quelques pas, puis s’arrêta soudain. Le spectacle qui s’offrait à sa vue lui fit bondir le cœur de surprise et de contentement.

En face de lui, un indien, accroupi sur le sol, surveillait tranquillement le feu, où cuisait, soutenue par trois perches fixées en terre, le repas du soir.

À quelques pas du foyer, un missionnaire, la tête découverte, agenouillé sur le sol, récitait pieusement son bréviaire, à la clarté mourante du jour. Les deux figures, absorbées par leur occupation respective, ne pouvaient l’apercevoir. L’indien lui tournait le dos, et le prêtre, tout entier à la prière, regardait son livre sans lever les yeux. Son profil indiquait un homme d’une cinquantaine d’années, mais fatigué et blanchi par le travail. Toute sa contenance révélait le calme de l’envoyé du Christ pour annoncer la paix du royaume des cieux.

Pierre resta quelque temps immobile, le cœur partagé entre la surprise et la joie. Puis il rebondit dans la forêt, pour communiquer à la fillette le résultat heureux de sa reconnaissance.

« Antoinette ! Viens vite ! C’est un père missionnaire ; nous sommes sauvés ! »

Les deux enfants eurent bientôt franchi la distance qui les séparait du campement, et parurent à la lisière du bois, se tenant par la main, et marchant vers le groupe.

Au bruit de leurs pas, l’Indien s’était brusquement retourné, portant déjà la main à sa hache. Le missionnaire releva tranquillement la tête, et à la vue de cette soudaine apparition, il laissa échapper un cri de surprise en fermant son bréviaire.

Ils demeurèrent tous les quatre sans se parler, la surprise ou l’émotion leur enlevant la parole. Pierre et Antoinette, debout devant le religieux, pleuraient à chaudes larmes. Le messager de l’Évangile lisant sur leurs traits fatigués toute une histoire de souffrance, se demandait d’où venaient les deux enfants que le Ciel dirigeait vers lui.

Il leur prit affectueusement les mains, et quand ils furent capables de s’exprimer, Pierre eut vite fait de le mettre au courant des événements qui avaient attristé la colonie, et de leur situation à eux deux.

L’excellent prêtre, habitué à voir la main de la Providence dans les événements humains, remerciait Dieu d’avoir conservé à la colonie deux jeunes héros.

« Pauvres enfants ! » ne cessait-il de s’écrier au récit fidèle du petit Canadien. « Pauvres enfants ! Mais Dieu soit loué ! Ne craignez plus rien. Dans trois jours nous serons à Montréal. Nous ferons route ensemble. »

Les enfants rayonnaient de bonheur : ils partagèrent le frugal repas du missionnaire. La soirée fut longue, ils ne songeaient pas à s’endormir. Désormais il n’y avait plus de danger. Le missionnaire pénétrait partout avec sa croix. Les plus barbares reconnaissaient que sa mission était une mission de paix, et que le Grand-Esprit accompagnait ses pas.