Aller au contenu

Bon sang ne peut mentir/Texte entier

La bibliothèque libre.
La Cie Marchand frères, imprimeurs (p. couv-47).
RÉVÉREND PÈRE DENIS
Bon sang
ne peut mentir
ROMAN CANADIEN
MONTRÉAL
La Cie Marchand Frères, Limitée
IMPRIMEURS

Avec la Permission des Supérieurs
Bon sang ne peut mentir
ROMAN CANADIEN

I — SUR LA RIVE.

Un frais éclat de rire, accompagné d’un joyeux battement de mains, retentit sur la rive tranquille du fleuve, tandis qu’une flèche, adroitement dirigée, venait frapper un minuscule canot d’écorce.

La branche qui servait de mât à l’embarcation improvisée, brusquement arrachée de sa base, flottait au gré du courant, entraînant le lambeau d’étoffe attaché à son sommet.

« C’est bien visé », cria la voix pleine et claire d’une fillette. L’enfant qui venait de parler contemplait d’un œil d’admiration le tireur adroit qui venait d’accomplir cette prouesse. Celui-ci, soutenant du bras gauche son arc baissé à terre, choisissait une autre flèche dans son carquois, et suivait des yeux, tranquille et satisfait, les débris du frêle esquif, contre lequel il avait exercé son adresse et que l’onde emportait au loin.

C’était un adolescent. Il pouvait avoir quinze ans. Il avait le regard expressif et intelligent, la tête entourée d’une abondante chevelure dont quelques boucles insoumises, lui retombant sur le front, prêtaient à toute sa physionomie un air de fierté et d’indépendance qui plaisait à première vue.

« Ce n’était pas quand même bien difficile », reprit avec une grâce taquine sa petite compagne. « Le petit bateau allait tout doucement, et en visant de si près, tu aurais été bien maladroit de le manquer. »

— « Pas difficile ? Essayez donc vous-même, Mademoiselle, puisque c’est si aisé », répliqua impétueusement le jeune tireur, Et il tendait en même temps son arc et ses flèches à la petite moqueuse.

— « Voyons, Pierre, ne te fâche pas, tu sais bien que c’est pour rire que je dis cela. Mais est-ce que tu n’aurais pas peur, si, au lieu du petit bateau d’écorce, tu avais devant toi un sauvage, la tête couverte de plumes et la figure barbouillée de couleur ? Un de ces méchants Iroquois, par exemple, qui ont fait tant de mal l’an dernier, et dont ton père nous parle souvent ? »

— « Peur ? Moi ?… D’un Iroquois ? Allons donc ! »

Et Pierre eut un éclat de rire franc dont les notes furent renvoyées par les îlots de la rive, qui formaient sur l’onde autant de bouquets pittoresques et gracieux.

— « Peur ? Mais tu ne sais pas que j’ai quinze ans ? Avoir peur ? Mais c’est bon pour les petites filles comme toi, qui ne savent pas se défendre et qui pleurent pour des riens. Un Iroquois ? Ah ! bien oui, je voudrais le voir, tiens, là, à la place de ce petit érable. Regarde, il passerait un vilain quart d’heure. »

Et pour illustrer sa fanfaronnade, Pierre décocha vigoureusement une flèche dans l’arbuste désigné, qui plia sous le choc et dont quelques feuilles jaunies tombèrent lentement sur le sol.

— « Mais, est-ce que tu le tuerais ? demanda sérieusement la petite fille.

— « Si je le tuerais ? Dame, ça dépend. S’il venait nous attaquer, ou te faire du mal, il faut bien se défendre… et je te défendrais.

— « Vois-tu, Pierre, c’est terrible, de tuer quelqu’un. Songe donc !. Quand je pense à cela, je frémis. Mais s’ils venaient comme ils sont venus si souvent !… mais non, je crois que je n’aurais pas peur tant que tu seras là pour me défendre.

— « Enfant, tu sais bien qu’il n’y a rien à craindre des Iroquois maintenant. Papa disait encore hier à ma tante que depuis plusieurs mois personne ne les a vus et qu’on allait être tranquille pour longtemps. »

Puis, comme si la pensée de son père ramenait à son idée un souvenir important, Pierre se rapprocha de sa compagne et lui dit mystérieusement :

— « Écoute, Antoinette, mais tu ne le diras à personne » ?

— « Non. »

— « Papa, avant de partir pour Montréal, m’a promis de m’acheter un fusil, un vrai, pour moi tout seul. Nous irons dans la forêt, chasser. Je te prêterai mon arc, je t’apprendrai à tirer, et si les Iroquois venaient, ils seraient reçus d’une drôle de manière. »

Cette confidence émut singulièrement la fillette.

Les deux enfants s’attardèrent sur la rive, regardant couler le Saint-Laurent, s’entretenant d’aventures périlleuses et de dangers imaginaires dans lesquels le fusil et le courage du petit Pierre avaient toujours le dernier mot, et venaient les retirer, lui et Antoinette des situations fâcheuses où leur jeune imagination les avait engagés.

Plusieurs flèches furent encore décochées, et toujours avec le même succès, aux endroits choisis et désignés par Antoinette.

Il n’y avait qu’une chose que la petite ne pouvait supporter, c’est que Pierre exerçât son adresse sur les oiseaux qui se poursuivaient dans les branches ou venaient becqueter quelques gouttes d’eau sur la rive.

C’était pourtant une forte tentation pour le petit Canadien, mais Antoinette veillait ; et quand l’arc terrible se bandait, elle arrêtait son bras, le regardait suppliante :

— « Non, Pierre, pas sur les petits oiseaux, je ne veux pas, tu entends ? c’est méchant. Si tu tires, jamais je ne jouerai plus avec toi. »

Et Pierre, désappointé, baissait alors son arc, ou dirigeait ailleurs sa flèche, en faisant entendre un murmure de mécontentement. N’était-ce pas caprice ? et il se disait en lui-même que c’était tout de même bien drôle d’être obligé de passer par les volontés des petites filles et de subir leur ascendant.

Le soleil descendait vers l’horizon. Il fallait songer à rentrer. Avant de reprendre le chemin du logis, Antoinette, qui avait les yeux fixés sur la rive opposée, crut y distinguer une forme indécise qui se faufilait à travers les arbres et disparut aussitôt.

« Pierre », dit-elle, apeurée, « tu ne vois rien de l’autre côté ? »

— « Non. »

— « J’ai cru voir quelqu’un. Je crois qu’il y a un homme qui se cache »…

— « Un homme ? Et après ? »

— « J’ai peur, on ne sait pas !

— « Bah ! les petites filles ont toujours peur ! Allons donc ! C’est peut-être un chevreuil qui cherche à boire. Et quand même il y aurait quelqu’un. Ce doit être un chasseur qui se sera avancé de ce côté, ou un coureur des bois qui revient. Demain nous aurons des nouvelles. Viens. »

Les deux enfants remontèrent la rive par un étroit sentier. Pierre marchait en avant, donnant la main à sa compagne aux endroits difficiles. En quelques minutes ils se trouvèrent en face de la ferme et pénétrèrent dans le jardin potager qui entourait le logis.

Debout sur le seuil, une femme, l’air préoccupée, semblait les attendre.

II — LES DEUX ENFANTS.

L’inquiétude peinte sur les traits de tante Rosalie disparut à la vue des deux enfants. Son visage cependant resta soucieux.

— « Pierre », dit-elle, aussitôt qu’ils furent à portée de voix. « Je ne veux pas que vous vous éloigniez de la maison, surtout quand ton père est absent. Je suis toujours inquiète quand tu n’es pas sous mes yeux. Il pourrait arriver malheur à Antoinette, et c’est toi qui serais en faute. Revenez toujours avant le coucher du soleil. »

— « Ne craignez donc rien, ma tante », répliqua crânement l’enfant. Papa disait que tout serait tranquille à présent… Du reste, j’ai mes flèches. Il serait bien mal venu, celui qui voudrait nous attaquer, n’est-ce pas, Antoinette ? »

— « Oui, oui, c’est bon, monsieur le vantard : tout le monde sait bien que vous êtes courageux et fort. Mais bien souvent cela ne sert de rien, surtout ici. Des hommes l’étaient plus que toi et… hélas !… Ils ont été tués, tu le sais bien Pierre. » Désormais je veux que vous rentriez de bonne heure. Ne restez jamais longtemps dehors et surtout ne vous éloignez pas de la maison ».

— « C’est bien, tante », répondirent-ils docilement. Et ils suivirent la digne femme dans l’intérieur du logis, où les attendait un fortifiant et appétissant souper.

Durant le repas, auquel ils firent honneur, la conversation roula principalement sur l’adresse du petit Pierre et sur les divers incidents qui avaient marqué la journée et les jeux des enfants.

Pierre et Antoinette avaient leur histoire.

Le premier avait perdu sa mère quelques mois seulement après sa naissance. Il avait grandi sous l’œil vigilant de sa tante, Rosalie Rollais, venue à Lachine pour prendre auprès de l’orphelin la place de sa mère et aider son frère, Jean Rollais, dans les travaux de la ferme.

Pierre, véritable enfant des bois, plein de sève et de gaieté, avait poussé comme une plante vigoureuse, au grand air et au soleil et promettait d’être un actif colon, doublé d’un vaillant soldat. Les deux étaient nécessaires, à cette époque héroïque de la Nouvelle France.

L’histoire d’Antoinette était plus triste. Son père qui par son travail et sa persévérance était arrivé à se créer une modeste aisance, possédait une ferme prospère dans l’intérieur de l’île de Montréal.

Mais un jour qu’il travaillait au champ, une flèche, lancée par un ennemi invisible et perfide, était venue le frapper en plein cœur. Et c’est à ce triste événement que la tante faisait allusion tout à l’heure.

Ces deuils n’étaient pas rares au commencement de la colonie. Malheur à l’imprudent qui s’aventurait seul ou sans armes. À la lisière du bois, l’indien astucieux guettait sa proie, tapi dans le fourré. Une flèche sifflait, un coup de feu éclatait, et la colonie naissante comptait une victime de plus ; l’assassin disparaissait dans ces impénétrables taillis dont seul il connaissait les secrets et qu’il traversait avec la rapidité d’un caribou.

La veuve du malheureux, déjà délicate de santé, affectée par ce coup terrible, languit plusieurs mois et finit par mourir, laissant seule au monde la petite Antoinette alors dans sa sixième année.

L’orpheline, charitablement recueillie par Jean Rollais, ami intime et compatriote de son père, avait grandi sous le toit hospitalier, à quelques lieues de Montréal, dans la prospère paroisse de Lachine, considérée comme une enfant de la famille, entourée de soins, compagne inséparable des jeux de son frère adoptif, répondant par une affection tendre à l’amour que tous avaient pour elle, et aidant tante Rosalie dans les soins du ménage, des mille manières, dont une enfant peut toujours se rendre utile.

Antoinette était une nature d’une exquise sensibilité, rieuse et aimante, toute entière à la joie de vivre, enthousiaste, comme le petit Pierre, de la liberté des grands bois, de la vie au grand air et des rives du grand fleuve.

Elle avait treize ans maintenant. Elle était délicieusement jolie, avec sa longue chevelure blonde et ses yeux étonnamment expressifs et rieurs. Ceux-ci s’emplissaient facilement de larmes, qui les faisaient alors scintiller comme des étoiles. C’était par exemple quand Jean Rollais racontait, aux longues soirées d’hiver, ses rencontres avec les indiens, les dangers de la guerre et les scènes de carnage dont il avait été témoin ; — mais il fallait bien qu’alors les enfants s’habituassent à tout cela ; — ou encore quand Pierre voulait absolument abattre les petits oiseaux.

Tante Rosalie prenait part à la conversation et s’intéressait à tous les incidents qui rompaient la monotonie de leur vie à tous.

Cependant, l’absence de son frère ne laissait pas que de l’inquiéter. Ce dernier avait pourtant assuré avant son départ qu’elle n’avait aucune raison de trembler. Depuis un an le calme régnait dans la colonie. Les trappeurs, les indiens amis et les coureurs des bois n’apportaient que des nouvelles rassurantes. Au reste Jean Rollais devait absolument se rendre en ville ; mais son absence serait de courte durée ; trois jours seulement, quatre au plus. Le temps de négocier certaines affaires, faire quelques achats, recevoir des nouvelles de la mère patrie, et il serait de retour.

Mais tout cela ne rassurait pas sa pauvre sœur. Le calme prolongé des ennemis ne lui présageait rien de bon ; elle connaissait trop bien le caractère fourbe de l’indien et l’histoire de la colonie, pour se fier à cette tranquillité apparente. L’absence de son frère l’inquiétait beaucoup et les heures lui semblaient des jours.

Néanmoins, elle cacha aux enfants ses fâcheuses impressions, pour ne pas les effrayer et de crainte de perdre courage elle-même.

Antoinette eut un instant la pensée de lui parler de l’apparition qui l’avait effrayée sur l’autre rive, mais pour ne pas attirer sur elle les moqueries du petit Pierre, elle n’en souffla mot.

La soirée se passa tranquille. Ils récitèrent en commun leur chapelet, puis après une fervente prière, tante Rosalie et les deux enfants s’endormirent d’un profond sommeil.

III — LE MASSACRE

Depuis plusieurs jours, la chaleur avait été intense. On attendait un orage, qui devait rendre à l’atmosphère sa fraîcheur et sa limpidité. Il éclata vers mi- nuit. Une pluie torrentielle s’abattit sur toute l’île de Montréal, changeant bientôt les ruisseaux en torrents et les chemins en bourbiers.

Profondément endormis, Pierre et Antoinette n’entendirent pas les bruits de l’orage, le sifflement du vent dans les arbres, et les roulements prolongés du tonnerre.

Aux premiers bruits de l’ouragan, tante Rosalie s’était éveillée. Tenant d’une main son scapulaire, elle égrenait de l’autre les Avés de son rosaire, et implorait le secours, de la Vierge et la protection de la Providence.

L’orage dura plusieurs heures, avec la même intensité et la même rage. Vers trois heures du matin il se fit moins violent et finit par se calmer.

Le bruit de la tempête avait couvert une autre rumeur, plus menaçante encore, et indice d’un danger auquel nul ne songeait alors.

Favorisée par l’obscurité et malgré la fureur des éléments déchaînés, une flottille indienne avait audacieusement traversé le fleuve. Quand l’orage s’apaisa, toutes les embarcations vides déjà, étaient attachées au rivage, et les farouches guerriers, échelonnés par groupes sur la longueur d’un mille, cachés dans le feuillage, en face des maisons où l’on se reposait tranquille, n’attendaient que le signal pour commencer leur œuvre de mort.

Au moment où tante Rosalie s’assoupissait de nouveau en murmurant un dernier « Je vous salue Marie » un cri sinistre et prolongé retentit, mille clameurs sauvages y répondirent. Puis ce fut un fracas de voix impossible à décrire.

Alors, des broussailles où ils se tenaient tapis, la meute des indiens bondit comme des fauves, brandissant la hache de guerre et hurlant des cris de mort.

Ce qui suivit fut épouvantable. Au signal du massacre, tante Rosalie, pâle de terreur, le cœur battant à se rompre, s’était dressé sur son séant.

Mon Dieu !… Vierge sainte ! Au secours !… Mes pauvres enfants ! Les sauvages !…

Au cri poussé par leur gardienne les deux enfants avaient sauté à bas du lit et cherchaient leurs vêtements dans l’obscurité. Ils regardèrent à la fenêtre.

Une lueur d’incendie leur révéla une scène qui figea le sang dans leurs veines.

Les Iroquois, armés de torches, s’élançaient à l’assaut des habitations. Les colons fuyaient de toutes parts, à demi vêtus, poussant des cris d’épouvante et poursuivis par des tigres altérés de carnage. Quelques fermes avaient déjà été attaquées par les flammes et les lueurs sinistres projetaient sur toute cette scène une affreuse clarté.

La porte de leur propre maison commençait à céder déjà, ébranlée par des coups terribles. Que faire ? Tante Rosalie, affolée, prenait les enfants dans ses bras, leur couvrait le visage de larmes brûlantes et répétait « Mes pauvres petits enfants ! Nous allons tous mourir ! »

Pierre, le premier moment de frayeur passé, avait repris son sang froid. Il comprit qu’il devait remplacer son père et prendre en main le salut des siens.

« Ma tante » dit-il d’une voix rapide et ferme, il faut sortir. Nous n’avons qu’une chance : fuir. Sortons par la porte du fond. »

Il saisit une main d’Antoinette qui a demi-morte de frayeur, pouvait à peine se mouvoir, et se cramponnait à tante Rosalie, et un instant après tous les trois étaient hors de l’habitation. La pauvre femme s’arrêta, ne sachant où diriger ses pas.

« Vers le bois, dit Pierre, vite, avant qu’ils puissent nous voir. »

Ils avaient à peine fait quelques pas que l’embrasement de la ferme voisine rendait la nuit claire comme le jour. Les fugitifs avaient été aperçus. Un guerrier, jeune encore, mais grand et fort, bondit à leur poursuite en poussant un grand cri de triomphe. Ce fut une course effrénée de quelques minutes. Pierre perdait de vue sa tante et sa petite sœur. Il les revit bientôt. Le jeune guerrier les avait atteintes. Il tenait le vêtement de tante Rosalie qui se débattait en vain. Sa hache levée s’abattit sur la tête de la pauvre femme et lui fracassa le crâne, son coutelas décrivit alors autour de la tête de sa victime un cercle rapide et d’un mouvement brusque il lui arracha la chevelure, vociférant son cri de guerre.

Il levait déjà sa hache sur Antoinette et s’apprêtait à l’immoler de la même manière quand un rayon de lumière éclaira la délicieuse figure de l’enfant, rendue plus belle encore par la pâleur mortelle qui couvrait ses traits. Mu par un sentiment de pitié sans doute, il abaissa son arme sans frapper, traîna la fillette après lui et disparut dans la nuit.

Cette scène, dont nul détail n’échappa à l’œil terrifié du petit Pierre, n’avait duré qu’un instant. L’émotion et la terreur avaient paralysé ses forces. Les lueurs des flammes l’éblouissaient. Il voulut se raidir, croyant que la vie lui échappait et se cramponna à un arbre. Ce fut en vain, il s’abattit sur le sol, frappant de la tête un tronc d’arbre qui dépassait la terre de quelques pouces. Autour de lui, des cris de mort et d’épouvante faisaient frémir les échos de la forêt. Les pillards poursuivaient dans la campagne les colons qui fuyaient l’incendie. Les flammes dévoraient les coquettes habitations qui bordaient le chemin. Depuis le commencement de la colonie on n’avait pas vu encore une pareille calamité.

IV — À MONTRÉAL.

Le jour était déjà avancé quand Pierre revint à lui. Des ruines des habitations, quelques minces colonnes de fumée montaient lentement vers le ciel. Au loin, les hurlements des vainqueurs indiquaient que les Iroquois s’étaient avancés dans la campagne et poursuivaient leur œuvre de carnage.

Une sensation douloureuse lui fit porter la main à son front. Il la retira couverte de sang. Il se mit à frissonner à la pensée qu’un Iroquois lui avait peut-être arraché la chevelure comme à tante Rosalie. Ce n’était que la blessure qu’il s’était faite en tombant, et d’où le sang avait coulé avec abondance.

Le premier regard de Pierre rencontra le cadavre de sa pauvre tante et ses larmes coulèrent sur le sort de l’infortunée femme qui lui avait servi de mère. Sa seconde pensée fut pour Antoinette : Avait-elle péri ? Il ne pouvait se résigner à le croire. Où était-elle maintenant ? Sans doute prisonnière des sauvages, au milieu de scènes de carnage mille fois plus horribles que les histoires que Jean Rollais racontait aux veillées. Seule, si tendre et si sensible, qu’allait-elle devenir, dans cette affreuse compagnie ?

L’esprit hanté par les plus tristes pensées, Pierre demeura plusieurs heures blotti dans le feuillage, trop faible encore pour se soutenir, trop craintif pour risquer un mouvement. Le vent qui soufflait de la campagne lui apportait d’acres odeurs de fumée et les cris sauvages des vainqueurs mêlés aux gémissements des victimes qui se tordaient de douleur au milieu d’indicibles tourments.

La position cependant ne pouvait durer. À tout risque, il fallait quitter cette place où les Iroquois allaient revenir pour regagner leurs esquifs. En face du danger, l’âme du petit canadien se raidit dans l’énergique résolution de sauver sa vie. Mieux valait périr au sein des flots, ou mourir de faim dans les bois, que de tomber entre les mains de ces barbares. Toute mort serait douce, comparée aux tourments inventés par leur cruauté.

Et puis, Pierre ne pouvait l’oublier, il fallait sauver Antoinette. Et il la sauverait, certes, ou mourrait pour elle.

Jean Rollais avait donné à son fils une éducation de soldat. Il lui avait appris qu’il ne faut jamais perdre la tête, surtout dans les moments difficiles ; c’est alors, disait-il, qu’on en avait le plus besoin. Pierre s’en souvenait, et il se promit de faire honneur à son nom.

Vers le soir, l’enfant se sentit moins faible. Il écarta les branchages et sortit de sa cachette. Jetant un regard d’adieu sur le cadavre de sa tante, il fit un signe de croix et murmura une prière. Rassuré par le calme qui régnait aux alentours, il fit quelques pas, passa devant les ruines de la demeure où s’était écoulée son enfance et atteignit le fleuve sans rencontrer personne.

Il eut bientôt fait de démarrer l’une des embarcations de la flottille ennemie. Un simple regard sur cette dernière lui révéla que l’expédition devait compter plusieurs centaines de guerriers. Quelques vigoureux coups d’aviron éloignèrent la barque du rivage, et, Pierre, maintenant à peu près hors de danger, remercia Dieu de toute son âme de l’avoir protégé, assisté et sauvé.

À l’approche des rapides, il aborda la rive, sauta à terre, livra l’embarcation aux caprices du courant, et prit la direction de Montréal, se cachant dans les arbustes, surveillant ses moindres gestes, l’oreille attentive aux moindres bruits, soutenu par quelques fruits sauvages et par son énergique vouloir de sauver sa vie pour accomplir ses desseins.

Rien, heureusement, ne vint entraver sa marche. Les sauvages, trop occupés au pillage et au massacre, avançaient lentement, semant la destruction et la mort, dévastant les campagnes, incendiant les fermes, torturant les vieillards et les femmes, brûlant à petit feu les malheureuses victimes et forçant les prisonniers à dévorer la chair palpitante de leurs frères.

Aux premières lueurs de l’aurore, le petit Pierre, brisé par l’émotion, épuisé par la fatigue et la faim, arrivait en face des remparts de Montréal et pénétrait au centre de la colonie. Quelques fuyards, miraculeusement échappés au massacre l’y avaient précédé, apportant dans la capitale la nouvelle de la catastrophe.

L’épouvante régnait dans la ville et semblait avoir paralysé toutes les énergies. Du toit des maisons et du haut des palissades, on pouvait voir dans le lointain, monter vers le ciel des tourbillons de fumée et reconnaître la marche des vainqueurs. Dans la plaine, les malheureux colons, traqués comme des fauves, tombaient sous la hache, ou venaient grossir le nombre des infortunés prisonniers destinés à satisfaire, par des raffinements inouïs de souffrance, l’appétit sanguinaire de ceux qui n’avaient pu joindre l’expédition, et attendaient le retour des guerriers.

À la première nouvelle de l’attaque, des citoyens s’étaient offerts à marcher à l’ennemi. Les colons dont l’avoir était menacé, les parents qui tremblaient pour ceux qui leur étaient chers avaient parlé d’organiser aussitôt une expédition pour arrêter la marche des envahisseurs.

Hélas ! l’indolent gouverneur de Montréal, Denonville, en proie à la plus vive agitation, et incapable de prendre une décision, se refusait obstinément à donner des ordres, ou révoquait ceux qu’il se laissait arracher.

V — LE PETIT SOLDAT.

Quand on apprit que le fils de Jean Rollais, échappé au carnage de Lachine, était arrivé sain et sauf dans la capitale, l’enfant fut entouré de toutes parts et accablé de questions.

Lorsqu’il aperçut son père, il courut se jeter dans ses bras. Jean Rollais, qui pleurait la mort de tous ceux qu’il avait laissés à la maison, eut peine à le reconnaître, couvert qu’il était de poussière et de sang, exténué par l’émotion et la souffrance.

« Mon pauvre petit ! » s’écria-t-il en le serrant sur son cœur. « Dieu soit loué, qui t’a conservé à ton père. Où est ta tante ? Et Antoinette ? ajouta-t-il, d’une voix étranglée par l’émotion.

Pierre ne put répondre que par ses larmes. Puis quand il put enfin parler, il raconta en frissonnant la terrible scène de la nuit, la fin tragique de sa tante et sa dernière vision d’Antoinette.

Sur l’expédition ennemie, l’enfant ne pouvait donner que des détails confus. À en juger par leurs barques, les Iroquois devaient être en très grand nombre, mais les événements précipités de la nuit, sa longue insensibilité, sa fuite par le fleuve et dans l’obscurité, ne lui avaient pas permis de se rendre un compte exact de la force des envahisseurs.

« Papa », reprit alors énergiquement l’enfant, « il faut que nous allions sauver Antoinette. Nous ne pouvons pas la laisser toute seule comme cela au milieu des Indiens ! »

Jean Rollais secoua tristement la tête.

« Pauvre enfant, que pouvons-nous faire ? »

« Mais il faut marcher droit à eux. Ce ne sont pas les hommes qui manquent. Regarde, la place en est pleine ! Et ce n’est pas l’heure de discuter. »

« Le gouverneur ne veut laisser sortir personne. »

« Quoi donc ! » répliqua Pierre indigné », on va les laisser tout brûler, tout massacrer sans même essayer de les chasser et de les punir ? Je veux que nous allions, tu comprends, seuls s’il le faut, pour sauver Antoinette. »

« Antoinette a périr, elle aussi, la pauvre petite. » Et à la pensée de sa fille adoptive massacrée par les Indiens comme son pauvre père, les yeux du brave colon se remplirent de larmes nouvelles.

« Papa » répliqua hardiment le petit Pierre. « Antoinette n’est pas morte ! Ils ne l’ont pas tuée, c’est certain ! »

« Comment le sais-tu ? »

« Comment je le sais ?

Mais je l’ai vu !… Et puis, vois-tu ; — ici l’enfant mit la main sur sa poitrine, — ça me le dit, là je le sens ! Il faut que nous la leur reprenions !… Oh ! tiens, papa, je regrette presque d’être venu !… »

De fait il eût été facile d’organiser une expédition contre les agresseurs ; et, n’eût été l’apathie et la terreur de Denonville, la colonie en eût vite été débarrassée.

On les aurait surpris la nuit, alors que gorgés de viandes, enivrés par l’eau de vie trouvée dans les habitations, et abrutis par l’orgie, ils se livraient sans précaution au sommeil. Mais, selon l’expression d’un historien, Dieu semblait avoir abandonné la colonie et laissé les Français à leur triste infortune.

Enhardis par le succès, les Indiens s’étaient divisés en petits groupes et promenaient le fer et la flamme sur toute la partie supérieure de l’île, ne reculant qu’aux endroits où ils rencontraient une forte résistance. Plusieurs centres prospères furent livrés aux flammes. Bientôt ils rejoignirent la rivière des Prairies, se portèrent du côté opposé où ils dévastèrent le coquet petit village de La Chenaie, comme ils avaient dévasté les environs de la capitale.

Il fallait tout de même en venir à une décision. Cet état de choses durait depuis plusieurs semaines. Dans la ville, les soldats réguliers, l’arme au poing, frémissaient de leur inaction. Colons et citoyens indignés importunaient le gouverneur. L’ennemi devenait insolent. Rester sur la défensive était une lâcheté. Et pendant ce temps, les campagnes brûlaient, les français tombaient sous les coups, le travail de plusieurs années était anéanti, l’avenir menacé. Les Iroquois en étaient venus à un tel degré d’audace qu’ils venaient mettre le feu aux fermes les plus proches, et bravaient les Français jusqu’à portée de voix des palissades.

Pressé par l’indignation publique, Denonville consentit enfin à placer sous le commandement de la Robeyre, lieutenant réformé, un détachement de l’armée régulière, auquel se joignirent un certain nombre de volontaires canadiens et un groupe de sauvages amis.

Jean Rollais avait été désigné pour faire partie de l’expédition. Sa force et son courage, son expérience dans la guerre et sa connaissance du pays le désignaient tout naturellement au choix du gouverneur.

Quand le petit Pierre eut appris le prochain départ de son père, il voulut se joindre aux défenseurs de la colonie.

« Papa », supplia-t-il, « je veux partir aussi, je suis soldat, je sais tirer. Je veux sauver Antoinette. Elle souffre maintenant, je le sens. Laissez-moi partir aussi, n’est-ce pas ? »

« Pauvre Pierre, tu es trop jeune et trop faible pour supporter les fatigues et les dangers de la guerre. »

« Trop jeune ! mais j’ai quinze ans ! Trop faible ! mais alors, pourquoi m’as-tu acheté un fusil ? »

« Pierre, écoute. Je suis content de toi ; mais tu demandes l’impossible ; tu serais de trop dans l’expédition. Nous reviendrons dans quelques jours, après avoir débarrassé le pays de tous ces assassins. »

« Je veux aller avec toi, et sauver ma petite sœur ! »

Jean Rollais était gagné ; il était fier de son fils, et il l’aurait amené, oui certes, car il sentait que c’était son sang qui parlait dans l’enfant.

Mais les ordres du gouverneur étaient formels. À part les hommes désignés, qui devaient partir le lendemain, nul ne devait s’éloigner des remparts.

Larmes, prières, tout fut inutile. Cependant la résolution de Pierre était inébranlable. Son père allait partir. D’autres allaient sauver son amie, recevoir son premier sourire de reconnaissance. Lui ne serait pas là pour la consoler et la ramener par la main ! C’était trop ! Il voulait partir, il partirait !

L’expédition désignée avait ordre d’attaquer les sauvages partout où elle les trouverait, dispersés ou en groupes. Elle devait pousser jusqu’au fort Roland, où commandait de Vaudreuil et secourir la garnison, que l’on craignait de voir tomber entre les mains d’un ennemi cent fois supérieur en nombre.

Les hommes marchaient déjà depuis quelques heures à travers bois, quand au moment de la halte du soir, les branches s’écartèrent, et on en vit sortir le petit Pierre, armé de son fusil neuf et un coutelas passé au ceinturon.

L’enfant cherchait les yeux de son père pour y lire le pardon de sa désobéissance. Mais le premier moment de surprise passé, il fut acclamé comme un brave et admis d’emblée membre de l’expédition, soldat du commandant La Robeyre.

VI — LA PETITE PRISONNIÈRE.

Lorsqu’Antoinette eut vu tomber à ses côtés la digne femme qui lui avait servi de mère et qu’elle aimait d’une tendre affection, elle ferma les yeux, presque inconsciente, attendant le coup fatal. Quand elle les rouvrit, Pierre avait disparu, frappé à mort lui aussi, pensait-elle. Le guerrier qui les avait poursuivis, la traînant par la main, agitait ses chevelures sanglantes et poussait des cris sauvages qui terrifiaient la pauvre petite.

Plusieurs jours durant, elle assista, mêlée aux autres prisonniers à des scènes de carnage indescriptibles et aux longues orgies des vainqueurs. Tous les soirs plusieurs prisonniers, hommes et femmes étaient attachés au poteau d’exécution, et ces forcenés leur arrachait la vie, morceau par morceau, avec des raffinements de cruauté dignes de l’enfer. Les malheureuses victimes savaient généralement endurer leurs terribles souffrances avec force, mouraient avec une prière sur les lèvres et donnaient à leurs compatriotes et compagnons d’infortune des exemples d’héroïsme, qui rappelaient les martyrs des premiers siècles chrétiens.

Les semaines qui suivirent la captivité d’Antoinette furent remplies de scènes indicibles qui secouèrent horriblement la nature si douce de la jeune prisonnière. Chaque jour elle attendait son tour de mourir. Elle pensait sans cesse qu’un soir, attachée au poteau, elle aussi, servirait de jouet à la cruauté des indiens, et que sa chair lui serait enlevée, pièce par pièce, pendant que les flammes sous elle, la brûleraient à petit feu. Et cette pensée la faisait frissonner des pieds à la tête.

La nuit, des rêves affreux, des visions sanglantes, hantaient sa jeune imagination et troublaient son sommeil. Souvent elle s’éveillait d’un cauchemar hideux, le cœur battant à éclater, les tempes couvertes d’une sueur froide ; elle se croyait attachée à l’arbre de mort, portait autour d’elle des regards effarés, étonnés de se trouver encore en vie.

Cependant, son existence, comparée à celle des autres prisonniers eut été relativement douce, sans les sanglants tableaux dont elle devait être témoin.

Le jeune sauvage qui avait levé sa hache sur elle et s’était soudainement adouci, avait pris la petite prisonnière sous sa protection et lui témoignait une amitié qui tenait de la tendresse.

Agouhanna, c’était son nom, était fils d’un des principaux chefs de la nation iroquoise. Il était doué d’une force herculéenne et d’un courage indomptable. Son audace et ses succès l’avaient placé au premier rang de sa nation. Toujours le premier dans l’action, il répandait autour de lui la terreur et la mort. Après la bataille, Agouhanna redevenait doux, noble et généreux. C’était l’un de ces cœurs droits et fiers, qui frémissaient en secret des empiètements de l’étranger et voyaient avec colère les ravages que produisaient parmi les indiens l’eau de feu et les vices des blancs ; il constatait avec rage que bientôt lui et les siens seraient chassés par les visages Pâles, ou traités comme des proscrits dans le territoire où avaient habité ses ancêtres.

Il avait été l’un des instigateurs de l’expédition iroquoise et le plus terrible ennemi depuis l’heure du massacre.

Devant la délicieuse petite Canadienne, le fier sauvage se transforma en agneau. Aux heures du repas, il lui réservait le plus appétissant morceau, lui choisissait quelque mets délicat et l’apportait souriant à Antoinette. La nuit, il veillait à ce que les liens de la petite prisonnière ne fissent pas souffrir ses membres endoloris. Il épargnait même à sa vue, autant qu’il le pouvait, les spectacles de nature à terrifier le cœur sensible de sa petite protégée.

Bref, dans son infortune, la fillette avait trouvé un ami ; et son âme innocente et simple, sensible à toute marque d’intérêt, ne pouvait que répondre à cette sympathie sincère ; et quand Agouhanna lui apportait quelque délicatesse, ou épargnait à sa vue quelque spectacle douloureux ou répugnant, le visage triste et pâlot de l’enfant s’éclairait d’un sourire de reconnaissance qui ravissait le farouche guerrier.

Quand toute la région occidentale de l’île de Montréal fut dévastée, les indiens songèrent à transporter ailleurs le théâtre de leurs déprédations.

Un moment, l’idée prévalut au conseil de guerre de lancer tous les guerriers à l’assaut de la ville pour en finir, une bonne fois, avec les Français, et débarrasser le pays de leur présence. Une opinion plus sage recommanda la prudence. On savait Montréal défendu par une forte garnison et abondamment pourvu de vivres. Au camp des Iroquois, il fallait songer au lendemain, la destruction des fermes ne permettait pas de s’approvisionner facilement en campagne ouverte, vu la saison avancée et le nombre des guerriers de l’expédition.

Finalement il fut décidé de reprendre le chemin des barques qu’on avait laissées à Lachine et de regagner les cantons. Pour terminer leur expédition, les vainqueurs égorgèrent sous les yeux des Français, avec leurs raffinements de barbarie ordinaires quelques malheureux prisonniers, puis gagnèrent la rive, traînant après eux une centaine de colons et lançant au gouverneur de Montréal cet insolent défi : « Onontio, tu nous avais trompés. À notre tour nous nous sommes joués de toi. »

VII — ENCORE DU SANG.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis le jour où les Iroquois avaient enfin quitté l’île de Montréal, en chantant leur hymne guerrier.

Pour éviter toute surprise, ils avaient marché en colonne pendant plusieurs jours. Rassurés enfin par l’apathie des Français, ils s’étaient divisés en plusieurs groupes, entre lesquels on avait partagé les prisonniers. Ils s’étaient donné rendez-vous dans les cantons du sud, où l’on devait célébrer la victoire par le massacre des infortunés colons et par les scènes d’orgie qui avaient coutume de marquer semblables occasions.

Agouhanna, accompagné d’une douzaine de guerriers, s’était chargé d’Antoinette et de quelques autres Français.

Le jeune chef n’avait rien changé de son attitude sympathique à l’égard de sa petite captive. Fallait-il traverser un ruisseau, il la soulevait comme une plume et la déposait sur l’autre bord. Sa chaussure la faisait-elle souffrir, il s’en apercevait aussitôt et remédiait à l’accident. Si la marche était longue ou le chemin ardu, il la prenait sur ses robustes épaules, et transportait ainsi l’enfant.

Toutes ces attentions n’arrivèrent pas à fermer au cœur de l’enfant une plaie qui grandissait chaque jour. La fatigue, la terreur, le chagrin avaient miné sa frêle constitution. Ses joues pâles se creusèrent, son visage prit une teinte diaphane ; elle perdit complètement l’appétit et en vint à ne prendre de nourriture que si on l’y forçait. Agouhanna ne pouvait manquer de remarquer cet état alarmant. Il redoubla ses soins. Tout fut inutile ; les yeux profonds d’Antoinette trahissaient une souffrance intime qu’il se sentait impuissant à guérir. Le mal qui la rongeait aurait vite fait de l’emporter. Bientôt l’enfant devint incapable de marcher longtemps. Aux heures de repos son gracieux visage se couvrait d’une indéfinissable tristesse, et la mélancolie que reflétaient ses traits, indiquait clairement qu’elle ne tenait plus à la terre que par un fil.

Agouhanna ne savait que faire. Rendre la liberté à l’enfant, il n’y fallait pas songer ; il voyait avec chagrin les progrès du mal dans sa petite prisonnière, désespéré de ne pouvoir y porter remède.

Dans ces circonstances, l’attention du jeune chef fut éveillée par les allures singulières de l’un de ses meilleurs guerriers : Attika. Celui-ci revint plusieurs fois au camp avec des signes non équivoques d’avoir bu de l’eau de feu. Agouhanna connaissait les effets désastreux de la liqueur apportée par les colons, sur ses compagnons. Aussi veillait-il avec soin à ce que nul de ses guerriers ne se laissât aller au désordre.

Sans faire semblant de rien, et sans changer de conduite à son égard, Agouhanna se mit à observer Attika de plus près, il arriva vite à la conclusion qu’il se passait quelque chose d’insolite et qu’il fallait être sur ses gardes.

Quand vint le tour d’Attika de veiller au feu et de monter la garde pendant la nuit, Agouhanna résolut de se tenir éveillé, prêt à donner le signal au cas d’une surprise, et à punir Attika, si celui-ci les trahissait.

Prisonniers et sauvages, fatigués par un long jour de marche, s’endormirent bientôt d’un profond sommeil. Sauf le bruit des branches qui crépitaient sous l’action du feu, la nuit était silencieuse et calme. Attika, tranquillement appuyé sur son arc veillait à la sécurité de tous. Le jeune chef, feignant de dormir l’observait à travers ses paupières.

Trois heures s’écoulèrent sans incident. Plusieurs fois, le veilleur avait renouvelé la provision de bois au foyer. Il reprenait ensuite son attitude et il semblait tout entier à son devoir. Agouhanna, commençait à se rassurer et se disait que peut-être ses soupçons étaient mal fondés, quand l’attitude du gardien réveilla son attention.

Attika, en effet, dirigeait des regards inquiets vers les guerriers étendus, comme pour s’assurer que tous dormaient profondément, puis il se promena le long du campement. Le manège dura plusieurs minutes. Persuadé enfin que personne ne songeait à l’observer, et rassuré par les ronflements sonores qui sortaient de plusieurs gorges, il s’approcha à pas de loup d’Antoinette, se pencha sur l’enfant endormie, et d’un mouvement rapide, coupa les liens qui retenaient ses membres captifs.

Il achevait à peine que Agouhanna avait sauté près de lui, lui courbait l’épaule de sa main terrible et lui plongeait son coutelas jusqu’au manche dans le cœur. Attika frappé à mort, s’affaissa en laissant échapper un sourd gémissement.

Au même instant, des branches entr’ouvertes, quelqu’un avait bondi comme un fauve, et avant que le jeune chef eût détourné la tête, il sentit le froid d’une lame lui entrer dans la gorge. Le sang jaillit des artères coupées, les yeux roulèrent dans leurs orbites, et le sympathique Agouhanna tomba sans pousser un cri sur le cadavre de sa victime.

Petit Pierre, car c’était lui, retira son couteau de la plaie béante, puis les dents serrées, les yeux jetant des flamboiements d’acier, il promena rapidement son regard sur les guerriers endormis.

Nul n’avait bougé. Et il lui vint une envie terrible de leur planter à tous son coutelas dans le cœur.

L’enfant avait disparu en lui à cette heure décisive, il avait fait place à l’homme, et l’homme était terrible dans sa force. Mais il se dit que c’était lâche de tuer des gens endormis, même des ennemis barbares et que son père ne serait pas content de lui.

Antoinette réveillée en sursaut par la chute d’Attika qui s’était affaissé près d’elle n’avait perdu aucun incident de la scène. Les traits couverts d’une pâleur mortelle, les yeux dilatés par l’épouvante, elle avait vu les dernières convulsions de son sauvage ami. Elle essaya de crier. Nul son ne sortit de sa bouche. Elle contemplait, palpitante d’effroi et les lèvres contractées, le sang qui coulait des deux blessures et se mêlait sur le sol.

Pierre, se retournant vers elle, s’assura qu’elle était libre, la remit sur pieds et l’entraîna rapidement par la main, en lui disant d’une voix basse et presque brutale : « Viens ! »

L’enfant obéit sans résistance, enjamba le cadavre de l’infortuné chef, et suivit docilement son conducteur ; tous deux disparurent dans l’obscurité. Les flammes du brasier jetaient une clarté mourante. Guerriers et Français dormaient toujours auprès des deux cadavres.

VIII — LA FUITE.

L’expédition lancée contre les égorgeurs, outre le défaut d’être partie trop tard, avait encore celui d’être mal organisée. Avant d’arriver à mi-chemin du fort qu’elle devait secourir et avant même d’avoir pu harceler les ennemis, elle tomba dans une embuscade. Malgré le courage héroïque de ses membres, elle fut écrasée par un ennemi dix fois plus fort.

Ce fut un autre carnage. Le brave lieutenant La Robeyre tomba vivant entre les mains des Iroquois qui le retinrent prisonnier et le réservèrent pour une fête du retour, pendant laquelle l’infortuné fut brûlé à petit feu.

Jean Rollais était tombé au premier rang, sous le tomahawk des assaillants. Grâce à l’obscurité, quelques soldats échappèrent au massacre, gagnèrent Montréal et annoncèrent la nouvelle catastrophe.

Comment le petit Pierre se trouvait-il en vie, lui-même ne pouvait l’expliquer. Mais au lieu de reprendre le chemin de la capitale, le petit héros continua sa marche en avant, plus résolu que jamais à sauver sa petite sœur, où à mourir à la tâche.

Malgré la fatigue et les dangers, il marcha sur les traces des vainqueurs, assista de loin au départ de leur flottille, et dans un canot abandonné, traversa le fleuve après eux et les suivit pendant plusieurs jours.

Après la distribution des prisonniers, il s’était attaché au parti conduit par Agouhanna, certain d’après les indications assez exactes d’un prisonnier échappé qu’Antoinette était du nombre des captifs confiés à la garde du jeune chef.

Soutenu par la ferme confiance du succès, il avait suivi les guerriers, se nourrissant des fruits sauvages de la forêt et des restes qu’il trouvait dans les campements abandonnés.

Un soir, Attika, rôdant à l’arrière, l’avait aperçu. Pierre l’avait réduit au silence en le menaçant de son fusil, et, grâce à son flacon d’eau de vie, il était entré en pourparlers avec l’indien. Pour quelques gouttes du breuvage précieux, les sauvages auraient tout osé.

Bientôt Pierre eut extorqué au guerrier iroquois la promesse de délivrer la petite prisonnière. Cette bonne action devait être récompensée par le flacon entier. Les deux complices eurent bientôt leur plan tracé. Attika profiterait de sa nuit de garde pour briser les liens de la petite captive, et la livrer à Pierre, qui l’attendrait dans l’ombre. Ce dernier se chargeait du reste.

Aussi quand le hardi petit Canadien vit Attika tomber sous le couteau de son chef, il crut que son plan était déjoué. Furieux d’être contrecarré dans son projet au moment où il se croyait sûr du succès, il n’avait fait qu’un bond et avait immolé celui qui renversait ainsi ses espérances. Il était quand même arrivé à ses fins. Il avait immolé un homme. Tant pis ! Pour sauver sa sœur adoptive, il aurait immolé toute une tribu.

Les deux enfants coururent longtemps dans la nuit. Le chemin était rude ; les branches leur déchiraient le visage et les mains. Plusieurs fois Antoinette s’arrêta, demandant grâce, assurant d’une voix faible qu’elle n’en pouvait plus.

« Pierre, laisse-moi m’asseoir. »

« Non. »

« Rien qu’une minute. »

« Pas encore. »

« Fuis seul. Pierre, laisse-moi, je sens que je vais mourir. »

« Écoute, Antoinette : s’arrêter, c’est la mort. Mieux vaut mourir de fatigue que de tomber entre leurs mains, surtout maintenant. Profitons de la nuit pour faire le plus de chemin possible. Courage, petite sœur ! »

Et Antoinette se raidissait contre l’accablement, et réunissait dans un suprême effort ses forces épuisées. Quelques instants après, la plainte recommençait, plus douloureuse :

« Pierre, je crois que je vais mourir ; laisse-moi seule ici, et continue. »

« Viens » répondait énergiquement son conducteur.

Pierre lui-même était à bout de forces ; il lui fallait toute son énergie pour résister à la tentation de se jeter à terre, et chercher dans quelques heures de sommeil, l’oubli de toutes ses souffrances.

Mais il sentait que leur salut à eux deux dépendait de lui seul.

Les dangers qu’il avait courus pour parvenir jusqu’à elle, la lui rendaient mille fois plus chère. Il fallait profiter de l’obscurité et du sommeil des indiens pour mettre le plus d’espace possible entre eux et leurs farouches ennemis.

Aux premières lueurs du jour, les deux enfants marchaient encore, en se tenant par la main, mais plus lentement, n’avançant qu’avec circonspection, pour ne pas tomber au milieu d’une bande ennemie.

Bientôt ils arrivèrent sur les bords d’un ruisseau assez large et profond.

« Cherchons un gué », dit Pierre ; une fois de l’autre côté nous serons plus à l’abri.

Pendant quelque temps, ils longèrent la berge sans trouver de passage.

« J’ai une idée », s’écria tout à coup Pierre, en se frappant le front. « Assieds-toi, Antoinette, tu vas voir. »

Et dégainant son coutelas, il se mit à taillader, au ras du sol, un arbre élancé qui se penchait sur l’eau. Antoinette s’était laissée choir sur le sol. L’opération dura une heure. Bientôt l’arbre craqua sous la poussée vigoureuse du jeune homme et s’abattit en travers du courant.

« Voilà notre pont », s’écria-t-il d’un air de triomphe, « Viens. »

Il prit Antoinette dans ses bras. À la vue du courant, la fillette eut un geste de frayeur.

« J’ai peur ! » murmura-t-elle.

« Allons, tais-toi, » répliqua son compagnon. « Mets tes mains autour de mon cou et laisse mes bras libres. »

Antoinette ferma les yeux et ils entrèrent dans l’eau. D’un bras Pierre se tenait fortement au tronc protecteur. De l’autre, il serrait contre sa poitrine la taille de sa craintive amie.

Arrivé au milieu du ruisseau, il crut un instant que le courant allait l’emporter, avec son fardeau, et qu’ils allaient périr là, tous les deux à deux pas du salut. Mais deux ou trois enjambées vigoureuses le rapprochèrent de la rive, et quelques instants après, les deux enfants, agenouillés sur la berge, remerciaient Dieu de les avoir sauvés, et imploraient sa protection dans leur marche vers leur pays.

« Nous sommes sauvés maintenant » dit Pierre. « Les sauvages sont loin et ils ne songeront jamais que nous avons traversé la rivière. Reposons-nous un peu. » Et cachés dans l’épaisseur du bois, ils s’endormirent à l’ombre, épuisés de fatigue et d’émotion.

IX. — HEURE D’ANGOISSE.

Lorsque Pierre s’éveilla, le soleil était déjà au milieu de sa course, et pénétrait à travers le feuillage. Sans éveiller sa compagne, le jeune homme eut vite fait de briser quelques branches dont il forma une muraille de verdure qui protégea Antoinette contre les rayons qui se jouaient sur son visage.

Pierre allait s’occuper de sécher ses habits, quand la petite ouvrit les yeux. Ils étaient brillants de fièvre. Elle promena autour d’elle un regard étonné et vague, sans paraître reconnaître son compagnon. Pierre s’approcha doucement.

« Antoinette, c’est moi ; ne crains rien ; nous sommes sauvés. » Elle remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une seule parole.

« Antoinette, parle-moi, je suis Pierre, tu ne me reconnais plus ? Tu étais avec les sauvages, mais nous nous sommes enfuis. Parle-moi donc ! »

Mais ses yeux conservaient le même éclat étrange. Bientôt, elle se mit à trembler de tout son corps.

« Antoinette ! Parle-moi, je t’en prie, répétait Pierre éperdu. Parle ma petite sœur ! Je suis Pierre, ton frère ! »

« Pierre ! » répéta machinalement la malade, en fixant sur lui des yeux démesurément ouverts.

« Oui, Pierre. Oh ! Antoinette, tu souffres ! » Et il lui posa doucement la main sur le front.

Au contact l’enfant sursauta, comme si on l’eut touchée d’un fer rougi au feu.

« Pierre ! » répétait-elle dans le délire, et parlant avec volubilité. « Pierre ! Non tu n’es pas Pierre… Oh ! ne me touches pas… Il y a du sang ! Il va me tuer aussi. Oh ! papa !… J’ai peur. Pierre, ne tire pas sur les petits oiseaux, je ne veux pas, entends-tu !… J’ai peur !… Il y a beaucoup de sang, là, tout près… Prends-moi ! Allons-nous en ! »

Pierre effectivement, était maculé du sang d’Agouhanna. Il eut horreur de lui-même.

« Oui, je l’ai tué, mais c’était pour te sauver, ma petite sœur. Ils t’avaient fait souffrir, et ils voulaient t’emmener. »

Et la pensée qu’Antoinette avait horreur de lui et qu’elle allait mourir à ses côtés, sans le reconnaître et sans qu’il ne pût rien faire pour elle, lui tenaillait le cœur et faisait couler la sueur le long de son visage. Et il se disait qu’il eût mieux valu tomber sous la hache des Iroquois, tout comme son père et sa tante plutôt que d’endurer ce qu’il souffrait maintenant. Et Pierre se tenait la tête entre les mains et regardait sa petite amie en demandant à Dieu de ne pas la laisser mourir.

Antoinette était retombée dans le sommeil et sauf quelques sons inarticulés qui sortaient de ses lèvres, elle semblait reposer avec plus de calme. Pierre ne la quitta pas un instant. Penché sur cet être si cher, il en épiait les moindres mouvements, la protégeait contre les vifs rayons du soleil et attendait patiemment le réveil.

Lorsqu’Antoinette, rouvrit les yeux, elle semblait plus tranquille. Elle rencontra le regard de son compagnon, le reconnut, et un faible sourire éclaira un instant la petite figure blanche. Pierre rayonnait. Elle ne mourra pas, pensait-il.

« Antoinette » dit-il doucement, « nous sommes sauvés, mais tu es faible et malade. Ne crains rien : je suis près de toi. »

Il lui fit absorber quelques gouttes d’un cordial qui fit effet sur l’enfant. Elle reprit l’usage de la parole, et quelques instants après elle retomba dans un sommeil réparateur. Pierre pleurait de joie. Ces larmes lui firent du bien, c’était le trop plein de son cœur qui s’échappait par ses yeux. Confiant et rassuré, il s’assit auprès de la petite fille et surveilla son sommeil.

La faiblesse d’Antoinette nécessitait un repos absolu. Il le comprit et se fit l’infirmier de la malade. Il lui composa un lit moelleux, d’herbes et de feuilles et la protégea du mieux qu’il put de la fraîcheur de la nuit.

Le lendemain, Antoinette se sentit assez forte et demanda elle-même à reprendre la marche. Les deux enfants se racontèrent alors leurs aventures depuis la nuit terrible qui les avait séparés.

« Et ton père ? » demanda anxieusement la fillette.

« Papa est mort ! » sanglota Pierre. Ils mêlèrent leurs larmes à la pensée de celui qui les avait élevés tous deux. Pierre alors raconta sa fuite de Montréal et le triste sort de l’expédition envoyée contre les indiens.

Antoinette avait aussi beaucoup à dire, et le souvenir des scènes qui s’étaient déroulées sous ses yeux lui faisait passer encore un frémissement d’horreur par tout le corps.

Elle ne voulut point passer sous silence la sympathie du jeune chef, et la triste fin du seul être qui lui avait témoigné quelque intérêt avait causé sur son cœur tendre une plaie qu’elle n’essayait pas de cacher.

« Vois-tu, Antoinette, » expliquait Pierre : « moi, je n’ai vu qu’une chose : il se mettait dans mon chemin. Si j’avais su qu’il t’avait fait du bien, peut-être que… »

Il s’arrêta ; sa farouche nature ne voulait pas proférer un mensonge. Qui avait plus de droit à la prisonnière ? du farouche sauvage qui avait versé le sang des français, ou du frère qui la chérissait plus que lui-même ?

Au reste, pourquoi s’arrêter à cette supposition ? Ce qui était fait, était fait. Et Pierre sentait bien au fond de son cœur que pour parvenir à son but il aurait passé sur le corps de tous les guerriers des cinq nations.

Maintenant ils étaient à la joie de se sentir près l’un de l’autre, après la souffrance, comme lorsqu’ils jouaient ensemble sur les bords du Saint-Laurent.

« Pierre » dit Antoinette, « je n’ai pas peur avec toi ; tu es fort, et tu es brave ! »

Et dans un élan de tendresse enfantine et d’admiration, elle enlaça le cou du petit héros de ses deux bras et embrassa avec effusion son libérateur. « Mon frère il me semble que je t’aime mille fois plus à présent ! »

À cette expression de reconnaissance, Pierre sentit son cœur battre avec force dans sa poitrine ; il aurait encore pleuré de bonheur, mais il refoula ses larmes, pour ne pas amoindrir l’idéal de son courage.

« Bon, bon » dit-il d’une voix ferme, en s’arrachant doucement à l’étreinte. « Il faut que nous marchions de l’avant sans perdre notre temps. Reprenons notre chemin. Allons. »

X. — VERS LE PAYS.

C’était une entreprise pleine de périls que ce voyage dans les bois à l’époque où se passaient les événements que nous venons de raconter. Des bandes d’Indiens parcouraient sans cesse les forêts américaines, en expédition de chasse ou en quête de pillage. Les tribus entières se transportaient souvent d’une contrée dans une autre pour fuir la famine ou contracter des alliances. Des aventuriers audacieux infestaient des territoires considérables, vivant de brigandage et alliés de ceux-là seulement qui pouvaient leur résister. Les sentiers battus n’étaient sûrs que pour ceux qui les connaissaient parfaitement, ou étaient capables de se défendre ; deux enfants perdus dans les bois auraient infailliblement péri sans espoir de salut. Mais Dieu qui jusque-là avait protégé et soutenu le brave petit canadien au milieu de plus dangereuses entreprises, n’allait pas lui refuser sa protection à l’heure où plus que jamais il se sentait abandonné à lui-même.

Pierre le comprenait bien. L’histoire de Montréal et de la colonie naissante, que son père lui rappelait souvent, et qu’il connaissait par cœur, n’était en somme qu’un miracle continu de la Providence.

Et puis il avait conscience qu’il lui fallait vivre pour l’enfant qu’il avait arrachée au pouvoir des indiens. Il la sauverait, la conduirait au milieu des français et remplacerait près d’elle tous ceux qu’elle avait perdus.

Jean Rollais avait péri. Tante Rosalie n’était plus. Les deux enfants étaient seuls au monde ; ils vivraient l’un pour l’autre.

La question était de regagner Montréal le plus vite possible, et d’éviter toute rencontre fâcheuse, en reprenant le chemin que Pierre avait seul parcouru, à la suite de la caravane indienne.

Plusieurs jours durant, les deux petits canadiens suivirent le sentier, attentifs au moindre bruit. De temps à autre, Pierre grimpait au sommet d’un arbre, et scrutait l’horizon. Parfois une colonne de fumée indiquait l’emplacement d’un camp de sauvages. Ils faisaient alors un grand détour pour l’éviter, préférant quelques heures de fatigue et de privations aux périls d’une rencontre avec les indiens.

Malgré la fatigue, Antoinette revenait à la vie et reprenait des forces. La gaieté revenait à ses yeux et ses joues retrouvaient leurs couleurs.

Elle se sentait revivre, à côté du petit héros et comprenait qu’elle aussi avait une tâche à remplir. Nul murmure ne sortait de sa bouche ; le soir elle s’endormait d’un sommeil tranquille et profond, sur son lit de feuilles mortes, fière d’avoir auprès d’elle un frère qu’elle aimait mille fois plus et dont elle appréciait maintenant la valeur.

Les semaines terribles qu’elle avait vécues avaient profondément modifié son caractère. Malgré ses treize ans, elle avait cessé d’être fillette : et Pierre retrouvait en elle une âme, murie par l’épreuve, une sœur qui le comprenait, une amie qui saurait le soutenir. La souffrance les avait grandis tous deux. Ils sentaient qu’ils avaient besoin l’un de l’autre et se promettaient en secret d’être dignes de leur mutuelle confiance.

Antoinette considérait son frère d’adoption comme un libérateur qui avait tout bravé pour elle, et entrepris pour la sauver ce qu’un homme eût tremblé de faire.

L’affection que Pierre portait à sa compagne se mêlait d’un respect qu’il ne pouvait entièrement comprendre, mais auquel il laissait aller son âme toute entière. Antoinette n’était-elle pas l’inspiratrice d’un projet qui faisait honneur à son nom et dont leur père commun, s’il eut vécu, eut été justement fier.

Et il sentait que de là-haut, Jean Rollais suivait encore les deux enfants qui avaient grandi ensemble sous son toit, et que du ciel il guiderait lui-même leur marche à travers les dangers.

Bientôt Pierre reconnut qu’ils approchaient des terres colonisées. Les sentiers étaient plus battus et plus nombreux. La forêt portait des traces non équivoques du passage fréquent des colons, et les arbres abattus indiquaient que l’on n’était pas loin des rives du Saint-Laurent.

À cette vue, leur cœur se gonfla d’espoir. Quelques jours encore, et ils reverraient leur cher grand fleuve, aux bords duquel s’était écoulé leur enfance et qui avait été témoin de leurs jeux.

XI. — HEUREUSE RENCONTRE.

Un jour, vers quatre heures de l’après-midi, Pierre découvrit au nord une mince colonne de fumée qui montait vers le ciel. Quelque chose lui disait qu’il pouvait s’avancer avec assurance et qu’il trouverait des amis.

Il descendit de son poste d’observation et communiqua sa découverte à sa petite compagne.

« Marchons droit au campement. Nous sommes trop près de Montréal pour rencontrer des ennemis. J’ai un pressentiment que ce sont des Français. Ils nous recevront et nous ferons route ensemble. »

Ils reprirent leur marche en avant. Bientôt, ils étaient à proximité du campement.

« Cache-toi dans ce fourré, Antoinette. Ce sont des amis, sans doute ; mais il faut être sur ses gardes. Je vais m’approcher tout doucement, pour reconnaître ce qu’ils sont, puis je viendrai te rejoindre. Si ce sont des indiens, nous avons toute la nuit pour nous éloigner. »

Antoinette se blottit dans sa cachette ; Pierre partit en reconnaissance. Il avançait avec précaution, écartant doucement les branchages, retenant son souffle, et se demandait s’ils allaient revoir enfin des visages amis et retrouver leurs compatriotes.

Il arriva bientôt à la lisière de la forêt. Le campement vers lequel il marchait, était dressé dans une clairière.

Les Indiens et les Français en expédition n’avaient pas coutume d’en agir ainsi, une attaque imprévue pouvait les livrer sans défense à la merci d’adversaires cachés dans les broussailles.

Pierre fit encore quelques pas, puis s’arrêta soudain. Le spectacle qui s’offrait à sa vue lui fit bondir le cœur de surprise et de contentement.

En face de lui, un indien, accroupi sur le sol, surveillait tranquillement le feu, où cuisait, soutenue par trois perches fixées en terre, le repas du soir.

À quelques pas du foyer, un missionnaire, la tête découverte, agenouillé sur le sol, récitait pieusement son bréviaire, à la clarté mourante du jour. Les deux figures, absorbées par leur occupation respective, ne pouvaient l’apercevoir. L’indien lui tournait le dos, et le prêtre, tout entier à la prière, regardait son livre sans lever les yeux. Son profil indiquait un homme d’une cinquantaine d’années, mais fatigué et blanchi par le travail. Toute sa contenance révélait le calme de l’envoyé du Christ pour annoncer la paix du royaume des cieux.

Pierre resta quelque temps immobile, le cœur partagé entre la surprise et la joie. Puis il rebondit dans la forêt, pour communiquer à la fillette le résultat heureux de sa reconnaissance.

« Antoinette ! Viens vite ! C’est un père missionnaire ; nous sommes sauvés ! »

Les deux enfants eurent bientôt franchi la distance qui les séparait du campement, et parurent à la lisière du bois, se tenant par la main, et marchant vers le groupe.

Au bruit de leurs pas, l’Indien s’était brusquement retourné, portant déjà la main à sa hache. Le missionnaire releva tranquillement la tête, et à la vue de cette soudaine apparition, il laissa échapper un cri de surprise en fermant son bréviaire.

Ils demeurèrent tous les quatre sans se parler, la surprise ou l’émotion leur enlevant la parole. Pierre et Antoinette, debout devant le religieux, pleuraient à chaudes larmes. Le messager de l’Évangile lisant sur leurs traits fatigués toute une histoire de souffrance, se demandait d’où venaient les deux enfants que le Ciel dirigeait vers lui.

Il leur prit affectueusement les mains, et quand ils furent capables de s’exprimer, Pierre eut vite fait de le mettre au courant des événements qui avaient attristé la colonie, et de leur situation à eux deux.

L’excellent prêtre, habitué à voir la main de la Providence dans les événements humains, remerciait Dieu d’avoir conservé à la colonie deux jeunes héros.

« Pauvres enfants ! » ne cessait-il de s’écrier au récit fidèle du petit Canadien. « Pauvres enfants ! Mais Dieu soit loué ! Ne craignez plus rien. Dans trois jours nous serons à Montréal. Nous ferons route ensemble. »

Les enfants rayonnaient de bonheur : ils partagèrent le frugal repas du missionnaire. La soirée fut longue, ils ne songeaient pas à s’endormir. Désormais il n’y avait plus de danger. Le missionnaire pénétrait partout avec sa croix. Les plus barbares reconnaissaient que sa mission était une mission de paix, et que le Grand-Esprit accompagnait ses pas.

XII — BON SANG NE PEUT MENTIR.

Trois jours après, le missionnaire arrivait au centre de la colonie, accompagné de ses deux protégés. Une douce surprise était réservée aux deux enfants. Jean Rollais n’était pas mort. Abattu par la hache de l’ennemi, laissé pour mort, il avait repris connaissance quelques heures après la mêlée et gravement blessé, il avait péniblement regagné Montréal. Mais le brave colon n’était plus qu’une ombre de lui-même. Les chagrins et les douleurs avaient courbé ses épaules et tracé sur son noble front des rides profondes. En deux mois, il avait vieilli de dix ans.

Lorsqu’il revit, épuisés par les souffrances de toutes sortes, les deux êtres qu’il aimait tant et dont il pleurait la mort, il crût à un rêve, et craignait à chaque instant de se réveiller à la triste réalité. Les deux enfants, qui se considéraient orphelins et seuls ici-bas se jetèrent dans ses bras et pleuraient de bonheur. Jean Rollais était fier de son enfant. Le sang des anciens chevaliers n’était pas dégénéré. La valeur française allait enfanter des héros sur la terre nouvelle. Bon sang ne saurait mentir !

Une scène émouvante, ce fut celle qui les réunit le lendemain auprès de l’autel du Dieu très haut. Jean Rollais avait voulu que la messe fut dite pour le repos de l’âme de sa sœur dévouée. Tous les trois reçurent le Pain des forts.

Devant le ciboire ouvert, le missionnaire ne put retenir son émotion. Deux larmes coulèrent sur ses joues amaigries, et tombèrent sur le corporal, pendant qu’il murmurait, les yeux fixés sur les saintes espèces blanches dans le ciboire d’or.

« Ô Dieu ! toi qui fondes les nations et les rends prospères, garde ton héritage comme la prunelle de tes yeux. Qu’elle produise des fruits qui t’honorent ! »
 

Mais alors, les pères étaient des saints et les enfants des héros.

FIN.