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Bourbouroche. L'article 330. Lidoire. Les balances. Gros chagrins. Les Boulingrin. La conversion d'Alceste (éd. A. Fayard)/Gros Chagrins

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GROS CHAGRINS

SAYNÈTE
Représentée pour la première fois à Paris, sur la scène du Carillon,
le 2 décembre 1897.
.


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PERSONNAGES
 
Mmesxxxxxxxx
GABRIELLE  
 Louise Delmary.
CAROLINE 
 Flor’ Albine.xxxx


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GABRIELLE. — Ah ! ma chère ! ma chère !
Au lever du rideau, Caroline fait de la tapisserie à la clarté d’une lampe posée sur un guéridon.
Un silence. — Brusquement, violent coup de sonnette. Caroline dépose son ouvrage, quitte la scène et va ouvrir.
À la cantonade on entend : « Gabrielle ! » et aussitôt les sanglots bruyants de Gabrielle.
Réapparition des deux jeunes femmes.

Caroline.

Ah ça ! mais, tu pleures !


Gabrielle, éclatant en sanglots.

Ah ! ma chère ! ma chère !


Caroline.

Mon Dieu, que se passe-t-il ?


Gabrielle.

Une chaise !… donne-moi une chaise !


Caroline, la faisant asseoir.

Tiens !


Gabrielle.

Merci !… Un verre d’eau, veux-tu ?


Caroline.

Tout de suite !… Mon pauvre chat ! Mon pauvre chat !… Pour Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ?… Tiens, bois !


Gabrielle, prenant le verre.

Merci ! — Aide-moi à dégrafer mon boa. Tâte mes mains !


Caroline.

Tu as une fièvre !…


Gabrielle.

Je suis comme une folle !


Caroline.

Calme-toi ; je t’en supplie ! Tu me tournes les sangs !


Gabrielle.

Je suis comme une folle, je te dis.


Caroline.

Bois encore un peu. Là !… Voilà !… Te sens-tu un peu mieux ?


Gabrielle.

Oui… non… oui… Je ne sais pas !… Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Soyez donc une honnête femme !


Caroline.

Enfin que se passe-t-il ?


Gabrielle, avec éclat.

Ce qui se passe ?… Il se passe que mon mari me trompe !


Caroline, incrédule.

Non ?


Gabrielle.

Si !


Caroline, les bras croisés.

Qu’est-ce que tu me dis là !


Gabrielle.

La vérité.


GABRIELLE. — Allons donc !

Caroline.

Fernand ?


Gabrielle.

Fernand !


Caroline.

Qu’est-ce qui aurait pu croire ça de lui ?


Gabrielle.

Crois-tu, hein ? Après neuf ans de mariage ! En pleine lune de miel !


Caroline, atterrée.

Eh bien, nous sommes propres, toutes les deux !


Gabrielle, avec espoir.

Ah bah !… Est-ce que toi aussi ?…


Caroline.

Non ; moi, ce n’est pas cela. Seulement, imagine-toi que j’ai tous les ennuis : ma belle-mère est à l’agonie et je suis sans bonne.


Gabrielle.

Allons donc !


Caroline.

C’est comme je te le dis.


Gabrielle.

Tu as renvoyé Euphrasie ?


Caroline.

Ce matin !


Gabrielle.

En voilà une histoire !


Caroline.

Ne m’en parle pas ; j’en suis malade. D’autant plus que c’était une perle, cette fille !


Gabrielle.

C’est vrai ?


Caroline.

Une perle ! Un diamant ! Elle avait toutes les perfections ! — Mais voleuse !…


Gabrielle.

Qu’est-ce que tu veux ! Quand ce n’est pas ça, c’est autre chose. Ainsi moi ; … tu te rappelles Adèle, ma femme de chambre ?


Caroline.

Parfaitement. Une grande bringue qui avait une tête de brochet ?


Gabrielle.

Précisément !


Caroline.

Eh bien ?


Gabrielle.

Est-ce qu’un jour je ne l’ai pas pincée en train de se débarbouiller avec mon éponge de… toilette ?


Caroline, suffoquée.

Pas possible ?


Gabrielle.

Ma parole d’honneur !


Caroline.

Ah ! la sale bête ! Je l’aurais tuée !


Gabrielle.

Tu es bonne ! On n’a pas le droit. — Qu’est-ce que je disais donc ? (Éclatant.) Ah oui ! Alors voilà, ma chère ; il me trompe !


Caroline, la consolant.

Eh là ! Eh là !


Gabrielle, hurlant.

Hi ! Hi ! Hi !


Caroline.

Es-tu bien sûre, au moins !


Gabrielle, les mains au ciel.

Ah ! Dieu !


Caroline.

Mon pauvre chou ! Mon pauvre chat !


Gabrielle, toujours sanglotante.

Ah ! oui, va, tu peux me plaindre ! Je suis assez malheureuse.


Caroline.

Mais je te plains de tout mon cœur ! Ah ! bien sûr non, tu n’avais pas mérité ça !


Gabrielle.

Enfin, est-ce vrai ?


Caroline.

Voyons, conte-moi ça en détail. Dis-moi tes peines, ma chérie ; cela te soulagera toujours un peu.


Gabrielle.

Eh bien voilà. (Elle se mouche, se tamponne les yeux, etc.) Tu sais que Fernand va à la Bourse tous les jours ? Moi, je reste seule, et je m’ennuie. Alors, qu’est-ce que je fais ?


Caroline.

Tu retournes ses poches, je connais ça.


Gabrielle.

Parfaitement. Et je fouille dans son secrétaire.


Caroline.

Tu as la clé ?


Gabrielle.

J’en ai fait faire une.


Caroline.

Ce que tu as bien fait !


Gabrielle.

N’est-ce pas ?


Caroline.

Tiens !…


Gabrielle.

Oh ! ce n’est pas par curiosité !


Caroline.

Bien sûr, non !


Gabrielle.

C’est par prévoyance !


Caroline.

Sans doute !


Gabrielle.

Mieux vaut avoir deux clés qu’une seule. Au moins si on perd la première…


Caroline.

On a la seconde.


Gabrielle.

Voilà tout. — Et à propos ; que je te fasse rire ! Est-ce que je t’ai conté que l’autre jour, j’avais perdu la clé de chez nous ?


Caroline, très intéressée.

Ta clé ! Non ! Quand ?


Gabrielle.

La semaine dernière ! Comment, je ne t’ai pas dit cela ?


Caroline.

En voilà la première nouvelle !


Gabrielle, se tordant de rire.

Ah ! ma chère !… Ça a été toute une histoire ! J’avais passé la soirée chez maman, figure-toi. Tu sais que maman, le jeudi soir, donne du thé et des petits fours ? Bon ! Minuit sonnant, je saute en fiacre ; j’arrive chez nous, je grimpe mes trois étages quatre à quatre. Une fois à ma porte, pas de clé !


Caroline.

Pas de clé ?


Gabrielle.

Pas l’ombre !


Caroline.

Ça, c’est drôle ! Et ton mari ?


Gabrielle.

Au cercle !


Caroline.

Un vrai guignon !


Gabrielle.

Crois-tu ! Avec ça, pas de lumière ! Je n’ai jamais tant ri. Je suis restée sur le palier jusqu’à deux heures du matin à attendre le retour de Fernand ! (Fondant brusquement en larmes.) Fernand !… Ah ! le gredin ! Ah ! le monstre !… Il me trompe !… — Où donc en étais-je ?


Caroline.

Aux poches retournées.


Gabrielle.

C’est juste. — Eh bien, j’y ai trouvé une lettre, dans sa poche.


Caroline.

Une lettre oubliée ?


Gabrielle.

Parfaitement !


GABRIELLE. — Ah ! le gredin !

Caroline.

Mon Dieu, que les hommes sont bêtes ! Ce n’est pas à nous que ces oublis-là arriveraient !


Gabrielle.

Oh ! non !


Caroline.

De qui, la lettre ?


Gabrielle.

Devine !


Caroline.

Ma foi…


Gabrielle.

Ne cherche pas, va ! C’est tellement monstrueux, tellement abject, tellement ignoble ! — Rose Mousseron ?


Caroline.

De Parisiana ?


Gabrielle.

Oui, ma chère ; de Parisiana ! Cette fille qui chante :

J’ai z’une petite maison
J’ai z’unÀ Barbe
J’ai z’unÀ Barbe
J’ai z’une petite maison
J’ai z’À Barbizon !


Caroline.

Ce n’est pas l’air.


Gabrielle.

Si.


Caroline.

Non.


Gabrielle.

Si.


Caroline.

Tu te trompes.


Gabrielle.

Tu es sûre ?


Caroline.

Je te jure ! Tiens, c’est comme ça.

Elle chante.

J’ai z’une petite maison
J’ai z’unÀ Barbe
J’ai z’unÀ Barbe
J’ai z’une petite maison
J’ai z’À Barbizon !


LES DEUX FEMMES. — J’ai z’une petite maison.

Gabrielle, qui a battu la mesure.

Tu as raison. Je confondais avec l’Almée de la rue du Caire. Recommence un petit peu, pour voir.

Caroline reprend, Gabrielle l’accompagne, en sourdine d’abord, puis à toute voix.

Les deux femmes, à tue-tête :

J’ai z’une petite maison
J’ai z’unÀ Barbe
J’ai z’unÀ Barbe
J’ai z’une petite maison
J’ai z’À Barbizon !


Caroline.

Tu y es.


Gabrielle.

Ça ne doit pas être bien malin, d’avoir du succès au café-concert.


Caroline.

Parbleu ! — Et alors ?


Gabrielle.

Quoi, alors ?


Caroline.

Pour m’en finir avec ton histoire ?


Gabrielle.

Quelle histoire ?


Caroline.

L’histoire de la lettre.


Gabrielle.

Quelle lettre ?


Caroline.

La lettre de Rose Mousseron ?


Gabrielle.

La lettre de Rose Mousseron ?… Ah oui ! Une lettre immonde, ma chère ! pleine de saletés et d’horreurs ! Une véritable dégoûtation !


Caroline.

Tu l’as sur toi, mon cœur ?


Gabrielle.

Non.


CAROLINE. — Trois pas en avant et un petit coup de pied.

Caroline.

Tant pis.


Gabrielle.

Ah ! les lâches ! Ah ! les misérables, les infâmes ! Voilà pourtant à qui nous sacrifions tout, notre jeunesse, nos illusions, nos pudeurs ! (Elle sanglote.) Jamais, tu entends bien, jamais je ne pardonnerai ça à Fernand ! Mon Dieu, que je souffre ! Pour sûr, je vais avoir une attaque de nerfs !


Caroline, désolée.

Je t’en prie, Gabrielle, pas d’attaque ! Puisque je te dis que je suis sans bonne !


Gabrielle.

Donne-moi un peu d’eau de mélisse !


Caroline.

Tout à l’heure. — Tiens, mon petit chat, tu ne sais pas ce que tu vas faire ?


Gabrielle.

Si ! Je vais me suicider.


Caroline.

Mais non. Tu vas rester à dîner avec moi. Ça te changera le cours des idées.


Gabrielle.

À dîner ?… Je ne peux pas !


Caroline.

Pourquoi ?


Gabrielle.

Nous dînons chez les Brossarbourg. (Au comble de la joie.) Il paraît que ce sera charmant. On dansera jusqu’à l’aurore ! — Et pendant que j’y pense : tu connais le pas de quatre, Caroline ?


Caroline.

Oui.


Gabrielle.

Veux-tu être bien mimi avec ta pauvre affligée ?


Caroline.

Certainement.


Gabrielle.

Apprends-le-moi, dis ?


Caroline.

Comment donc !

Les deux femmes se placent en vis-à-vis, l’une à la cour, l’autre au jardin. L’orchestre joue le Pas de quatre.

Caroline.

Trois pas en avant et un petit coup de pied. (Exécutant le mouvement.)
Tra la la la, tra la la la !


Gabrielle, l’imitant.

Comme ça ?… Tra la la la, tra la la la !


Caroline.

Tu y es !…


Gabrielle.

Ce n’est pas difficile !


Caroline.

Pas pour deux sous !… Tra la la la ! Tra la la la ! Bien balancé… et en mesure !


Gabrielle, chantant et dansant à la fois.

Tra la la la ! Tra la la la !