Burger (Poésies allemandes)

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Traduction par Gérard de Nerval.
Faust et le Second Faust suivi d’un choix de Poésies allemandesGarnier frères (p. 394-408).




BURGER

——

LÉNORE


Lénore se lève au point du jour, elle échappe à de tristes rêves : « Wilhelm, mon époux ! es-tu mort ? es-tu parjure ? Tarderas-tu longtemps encore ? » Le soir même de ses noces, il était parti pour la bataille de Prague, à la suite du roi Frédéric, et n’avait depuis donné aucune nouvelle de sa santé.

Mais le roi et l’impératrice, las de leurs querelles sanglantes, s’apaisant peu à peu, conclurent enfin la paix ; et cling ! et clang ! au son des fanfares et des cymbales, chaque armée, se couronnant de joyeux feuillages, retourna dans ses foyers.

Et partout et sans cesse, sur les chemins, sur les ponts, jeunes et vieux, fourmillaient à leur rencontre. « Dieu soit loué ! » s’écriait maint enfant, mainte épouse. « Sois le bienvenu ! » s’écriait mainte fiancée. Mais, hélas ! Lénore seule attendait en vain le baiser du retour.

Elle parcourt les rangs dans tous les sens ; partout elle interroge. De tous ceux qui sont revenus, aucun ne peut lui donner de nouvelles de son époux bien-aimé. Les voilà déjà loin : alors, arrachant ses cheveux, elle se jette à terre et s’y roule avec délire.

Sa mère accourt : « Ah ! Dieu t’assiste ! Qu’est-ce donc, ma pauvre enfant ? » Et elle la serre dans ses bras. « Oh ! ma mère, ma mère, il est mort ! mort ! que périsse le monde et tout ! Dieu n’a point de pitié ! Malheur ! malheur à moi !

— Dieu nous aide et nous fasse grâce ! Ma fille, implore notre père : ce qu’il fait est bien fait, et jamais il ne nous refuse son secours. — Oh ! ma mère, ma mère ! vous vous trompez… Dieu m’a abandonnée : à quoi m’ont servi mes prières ? à quoi me serviront-elles ?

— Mon Dieu ! ayez pitié de nous ! Celui qui connaît le père sait bien qu’il n’abandonne pas ses enfants : le très-saint sacrement calmera toutes tes peines ! — Oh ! ma mère, ma mère !… aucun sacrement ne peut rendre la vie aux morts !…

- Écoute, mon enfant, qui sait si le perfide n'a point formé d’autres nœuds avec une fille étrangère ?… Oublie-le, va ! Il ne fera pas une bonne fin, et les flammes d'enfer l’attendront à sa mort.

- Oh ! ma mère, ma mère ! les morts sont morts ; ce qui est perdu est perdu, et le trépas est ma seule ressource. Oh ! que ne suis-je jamais née ! Flambeau de ma vie, éteins-toi dans l'horreur des ténèbres ! Dieu n’a point de pitié… Oh ! malheureuse que je suis !

— Mon Dieu ! ayez pitié de nous. N’entrez point en jugement avec ma pauvre enfant ; elle ne sait pas la valeur de ses paroles ; ne les lui comptez pas pour des péchés ! Ma fille, oublie les chagrins de la terre ; pense à Dieu et au bonheur céleste ; car il te reste un époux dans le ciel !

— Oh ! ma mère, qu’est-ce que le bonheur ? Ma mère, qu’est-ce que l’enfer ?… Le bonheur est avec Wilhelm, et l’enfer sans lui ! Éteins-toi, flambeau de ma vie, éteins-toi dans l’horreur des ténèbres ! Dieu n’a point de pitié… Oh ! malheureuse que je suis ! »

Ainsi le fougueux désespoir déchirait son cœur et son âme, et lui faisait insulter à la providence de Dieu. Elle se meurtrit le sein, elle se tordit les bras jusqu’au coucher du soleil, jusqu’à l’heure où les étoiles dorées glissent sur la voûte des cieux.

Mais au dehors quel bruit se fait entendre ? Trap ! trap ! trap !… C’est comme le pas d’un cheval. Et puis il semble qu’un cavalier en descende avec un cliquetis d’armures ; il monte les degrés… Écoutez ! écoutez !… La sonnette a tinté doucement… Klinglingling ! et, à travers la porte, une douce voix parle ainsi :

« Holà ! holà ! ouvre-moi, mon enfant ! Veilles-tu ? ou dors-tu ? Es-tu dans la joie ou dans les pleurs ? — Ah ! Wilhelm ! c’est donc toi ! si tard dans la nuit !… Je veillais et je pleurais… Hélas ! j’ai cruellement souffert… D’où viens-tu donc sur ton cheval ?

— Nous ne montons à cheval qu’à minuit ; et j’arrive du fond de la Bohême : c’est pourquoi je suis venu tard, pour te remmener avec moi. — Ah ! Wilhelm, entre ici d’abord ; car j’entends le vent siffler dans la forêt…

— Laisse le vent siffler dans la forêt, enfant ; qu’importe que le vent siffle. Le cheval gratte la terre, les éperons résonnent ; je ne puis pas rester ici. Viens, Lénore, chausse-toi, saute en croupe sur mon cheval ; car nous avons cent lieues à faire pour atteindre à notre demeure.

— Hélas ! comment veux-tu que nous fassions aujourd’hui cent lieues, pour atteindre à notre demeure ? Écoute ! la cloche de minuit vibre encore. — Tiens ! tiens ! comme la lune est claire !… Nous et les morts, nous allons vite ; je gage que je t’y conduirai aujourd’hui même.

— Dis-moi donc où est ta demeure ?, et comment est ton lit de noce. — Loin, bien loin d’ici… silencieux, humide et étroit, six planches et deux planchettes. Y a-t-il place pour moi ? — Pour nous deux. Viens, Lénore, saute en croupe : le banquet de noces est préparé, et les conviés nous attendent. »

La jeune fille se chausse, s’élance, saute en croupe sur le cheval ; elle enlace ses mains de lis autour du cavalier qu’elle aime ; et puis en avant ; hop ! hop ! hop ! Ainsi retentit le galop… Cheval et cavalier respiraient à peine ; et, sous leurs pas, les cailloux étincelaient.

Oh ! comme à droite, à gauche, s’envolaient à leur passage, les prés, les bois et les campagnes ; comme sous eux les ponts retentissaient ! « A-t-elle peur, ma mie ? La lune est claire… Hourra ! les morts vont vite. A-t-elle peur des morts ? — Non… Mais laisse les morts en paix !

« Qu’est-ce donc là-bas que ce bruit et ces chants ? Où volent ces nuées de corbeaux ? Écoute… c’est le bruit d’une cloche ; ce sont les chants des funérailles : « Nous avons un mort à ensevelir. » Et le convoi s’approche accompagné de chants qui semblent les rauques accents des hôtes des marécages.

― Après minuit vous ensevelirez ce corps avec tout votre concert de plaintes et de chants sinistres : moi, je conduis mon épousée, et je vous invite au banquet de mes noces. Viens, chantre, avance avec le chœur, et nous entonne l’hymne du mariage. Viens, prêtre, tu nous béniras.

Plaintes et chants, tout a cessé… la bière a disparu… Obéissant à son invitation, voilà le convoi qui les suit… Hourra ! hourra ! Il serre le cheval de près, et puis en avant ! hop ! hop ! hop ! ainsi retentit le galop… Cheval et cavalier respiraient à peine, et sous leurs pas les cailloux étincelaient.

Oh ! comme à droite, à gauche s’envolaient à leur passage les prés, les bois et les campagnes ! et comme à gauche, à droite, s’envolaient les villages, les bourgs et les villes. « A-t-elle peur, ma mie ? La lune est claire… Hourra ! les morts vont vite… A-t-elle peur des morts ? — Ah ! laisse donc les morts en paix.

― Tiens ! tiens ! vois-tu s’agiter, auprès de ces potences, des fantômes aériens, que la lune argente et rend visibles ? Ils dansent autour de la roue. Çà ! coquins, approchez ; qu’on me suive et qu’on danse le bal des noces… ! Nous allons au banquet joyeux. »

Husch ! husch ! husch ! toute la bande s’élance après eux, avec le bruit du vent, parmi les feuilles desséchées : et puis en avant ! hop ! hop ! hop ! ainsi retentit le galop… Cheval et cavalier respiraient à peine ; et, sous leurs pas les cailloux étincelaient.

Oh ! comme s’envolait, comme s’envolait au loin tout ce que la lune éclairait autour d’eux !… Comme le ciel et les étoiles fuyaient au-dessus de leurs têtes ! « A-t-elle peur, ma mie ? La lune brille… Hourra ! les morts vont vite… — Oh mon Dieu ! laisse en paix les morts !

— Courage, mon cheval noir. Je crois que le coq chante : le sablier bientôt sera tout écoulé… Je sens l’air du matin… Mon cheval, hâte-toi… Finie, finie est notre course ! Le lit nuptial va s’ouvrir… Les morts vont vite… Nous voici ! »

Il s’élance à bride abattue contre une grille en fer, la frappe légèrement d’un coup de cravache… Les verroux se brisent, les deux battants se retirent en gémissant. L’élan du cheval l’emporte parmi des tombes qui, à l’éclat de la lune, apparaissent de tous côtés.

Ah ! voyez !… au même instant s’opère un effrayant prodige : hou ! hou ! le manteau du cavalier tombe pièce à pièce comme de l’amadou brûlée ; sa tête n’est plus qu’une tête de mort décharnée, et son corps devient un squelette qui tient une faux et un sablier.

Le cheval noir se cabre furieux, vomit des étincelles, et soudain… hui ! s’abîme et disparaît dans les profondeurs de la terre : des hurlements, des hurlements descendent des espaces de l’air, des gémissements s’élèvent des tombes souterraines… Et le cœur de Lénore palpitait de la vie à la mort.

Et les esprits, à la clarté de la lune, se formèrent en rond autour d’elle, et dansèrent chantant ainsi : « Patience ! patience ! quand la peine brise ton cœur, ne blasphème jamais le Dieu du ciel ! Voici ton corps délivré… que Dieu fasse grâce à ton âme ! »


LA MERVEILLE DES FLEURS


Dans une vallée silencieuse brille une belle petite fleur ; sa vue flatte l’œil et le cœur, comme les feux du soleil couchant ; elle a bien plus de prix que l’or, que les perles et les diamants, et c’est à juste titre qu’on l’appelle la merveille des fleurs.

Il faudrait chanter bien longtemps pour célébrer toute la vertu de ma petite fleur et les miracles qu’elle opère sur le corps et sur l’esprit ; car il n’est pas d’élixir qui puisse égaler les effets qu’elle produit, et rien qu’à la voir on ne le croirait pas.

Celui qui porte cette merveille dans son cœur devient aussi beau que les anges ; c’est ce que j’ai remarqué avec une profonde émotion dans les hommes comme dans les femmes : aux vieux et aux jeunes, elle attire les hommages des plus belles âmes, telle qu’un talisman irrésistible.

Non, il n’est rien de beau dans une tête orgueilleuse, fixe sur un cou tendu, qui croit dominer tout ce qui l’entoure ; si l’orgueil du rang ou de l’or t’a raidi le cou, ma fleur merveilleuse te le rendra flexible, et te contraindra à baisser la tête.

Elle répandra sur ton visage l’aimable couleur de la rose, elle adoucira le feu de tes yeux en abaissant leurs paupières ; si ta voix est rude et criarde, elle lui donnera le doux son de la flûte, si ta marche est lourde et arrogante, elle la rendra légère comme le zéphyr.

Le cœur de l’homme est comme un luth fait pour le chant et l’harmonie, mais souvent le plaisir et la peine en tirent des sons aigus et discordants : la peine, quand les honneurs, le pouvoir et la richesse échappent à ses vœux ; le plaisir, lorsque ornés de couronnes victorieuses, ils viennent se mettre à ces ordres.

Oh ! comme la fleur merveilleuse remplit alors les cœurs d’une ravissante harmonie ! comme elle entoure d’un prestige enchanteur la gravité et la plaisanterie ! Rien dans les actions alors, rien dans les paroles qui puisse blesser personne au monde ; point d’orgueil, point d’arrogance, point de prétentions !

Oh ! que la vie est alors douce et paisible ! Quel bienfaisant sommeil plane autour du lit où l’on repose ! La merveilleuse fleur préserve de toute morsure, de tout poison ; le serpent aurait beau vouloir te piquer, il ne le pourrait pas !

Mais, croyez-moi, ce que je chante n’est pas une fiction, quelque peine qu’on puisse avoir à supposer de tels prodiges. Mes chants ne sont qu’un reflet de cette grâce céleste que la merveille des fleurs répand sur les actions et la vie des petits et des grands.

Oh ! si vous aviez connu celle qui fit jadis toute ma joie ! la mort l’arracha de mes bras sur l’autel même de l’hymen ; vous auriez aisément compris ce que peut la divine fleur, et la vérité vous serait apparue comme dans le jour le plus pur.

Que de fois je lui dus la conservation de cette merveille ! elle la remettait doucement sur mon sein quand je l’avais perdue ; maintenant, un esprit d’impatience l’en arrache souvent, et, toutes les fois que le sort m’en punit, je regrette amèrement ma perte.

Oh ! toutes les perfections que la fleur avait répandues sur le corps et dans l’esprit de mon épouse chérie, les chants les plus longs ne pourraient les énumérer ; et comme elle ajoute plus de charmes à la beauté que la soie, les perles et l’or, je la nomme la merveille des fleurs ; d’autres l’appellent la modestie.



SONNET.


Mes amis, il vous est arrivé peut-être de fixer sur le soleil un regard, soudain abaissé ; mais il restait dans votre œil comme une tache livide, qui longtemps vous suivait partout.

C’est ce que j’ai éprouvé : j’ai vu briller la gloire, et je l’ai contemplée d’un regard trop avide… Une tache noire m’est restée depuis dans les yeux.

Et elle ne me quitte plus, et, sur quelque objet que je fixe ma vue, je la vois s’y poser soudain, comme un oiseau de deuil.

Elle voltigera donc sans cesse entre le bonheur et moi ?… — Ô mes amis, c’est qu’il faut être un aigle pour contempler impunément le soleil et la gloire !




SONNET

Composé p r Burger après la mort de sa seconde femme.

Ma tendresse, comme la colombe longtemps poursuivie par le faucon, se vantait d’avoir enfin trouvé un asile dans le silence d’un bois sacré.

Pauvre colombe ! que ta confiance est trompée ! Sort fatal et inattendu ! Sa retraite, que l’œil ne pouvait pénétrer, est incendiée soudain par la foudre !

Hélas ! et la voici encore errante ! La malheureuse est réduite à voltiger du ciel à la terre, sans but, sans espoir de reposer jamais son aile fatiguée.

Car où trouver un cœur qui prenne pitié du sien, près de qui elle puisse encore se réchauffer comme autrefois ?… Un tel cœur ne bat plus pour elle sur la terre !




LA CHANSON DU BRAVE HOMME

Que la chanson du brave homme retentisse au loin comme le son des orgues et le bruit des cloches ! L’or n’a pu payer son courage, qu’une chanson en soit la récompense. Je remercie Dieu de m’avoir accordé le don de louer et de chanter, pour chanter et louer le brave homme.

Un vent impétueux vint un jour de la mer et tourbillonna dans nos plaines : les nuages fuyaient devant lui, comme devant le loup les troupeaux ; il balayait les champs, couchait les forêts à terre, et chassait de leur lit les fleuves et les lacs.

Il fondit les neiges des montagnes et les précipita en torrents dans les plaines ; les rivières s’enflèrent encore, et bientôt tout le plat pays n’offrit plus que l’aspect d’une mer, dont les vagues effrayantes roulaient des rocs déracinés.

Il y avait dans la vallée un pont jeté entre deux rochers, soutenu sur d’immenses arcades, et au milieu une petite maison que le gardien habitait avec sa femme et ses enfants. Gardien du pont, sauve-toi vite !

L’inondation menaçante monte toujours ; l’ouragan et les vagues hurlaient déjà plus fort autour de la maison ; le gardien monta sur le toit, jeta en bas un regard de désespoir : « Dieu de miséricorde ! au secours ! nous sommes perdus !… au secours ! »

Les glaçons roulaient les uns sur les autres, les vagues jetaient sur les rives des piliers arrachés au pont, dont elles ruinaient à grand bruit les arches de pierre ; mais le gardien tremblant, avec ses enfants et sa femme, criait plus haut que les vagues et l’ouragan.

Les glaçons roulaient les uns sur les autres, çà et là vers les rives, et aussi les débris du pont ruiné par les vagues, et dont la destruction totale s’approchait : « Ciel miséricordieux, au secours ! »

Le rivage éloigné était couvert d’une foule de spectateurs grands et petits ; et chacun criait et tendait les mains, mais personne ne voulait se dévouer pour secourir ces malheureux ; et le gardien tremblant, avec ses enfants et sa femme, criait plus haut que les vagues et l’ouragan.

Quand donc retentiras-tu, chanson du brave homme, aussi haut que le son des orgues et le bruit des cloches ? Dis enfin son nom, répète-le, ô le plus beau de tous mes chants !… La destruction totale du pont s’approche… Brave homme, brave homme, montre-toi !

Voici un comte qui vient au galop, un noble comte sur son grand cheval : qu’élève-t-il avec la main ? Une bourse bien pleine et bien ronde : « Deux cents pistoles sont promises à qui sauvera ces malheureux ! »

Qui est le brave homme ? est-ce le comte ? Dis-le, mon noble chant, dis-le. Le comte, pardieu ! était brave ; mais j’en sais un plus brave que lui. O brave homme, brave homme, montre-toi ! De plus en plus la mort menace !

Et l’inondation croissait toujours, et l’ouragan sifflait plus fort, et le dernier rayon d’espoir s’éteignait. Sauveur ! sauveur ! montre-toi ! L’eau entraîne toujours des piliers du pont, et entraîne les arches à grand bruit.

« Halloh ! halloh ! vite au secours I » Et le comte montre de nouveau la récompense ; chacun entend, chacun a peur, et nul ne sort de l’immense foule ; en vain le gardien du pont, avec ses enfants et sa femme, criait plus haut que les vagues et l’ouragan.

Tout à coup passe un paysan, portant le bâton du voyage, couvert d’un habit grossier, mais d’une taille et d’un aspect imposants ; il entend le comte, voit ce dont il s’agit, et comprend l’imminence du danger.

Invoquant le secours du ciel, il se jette dans la plus proche nacelle, brave les tourbillons, l’orage et le choc des vagues, et parvient heureusement auprès de ceux qu’il veut sauver ! Mais, hélas ! l’embarcation est trop petite pour les recevoir tous.

Trois fois il fit le trajet malgré les tourbillons, l’orage et le choc des vagues, et trois fois il ramena au bord sa nacelle jusqu’à ce qu’il les eût sauvés tous ; à peine les derniers y arrivaient-ils, que les restes du pont achevèrent de s’écrouler.

Quel est donc, quel est ce brave homme ? Dis-le, mon noble chant, dis-le !… Mais peut-être est-ce au son de l’or qu’il vient de hasarder sa vie ; car il était sûr que le comte tiendrait sa promesse, et il n’était pas sûr que ce paysan perdît la vie.

« Viens ici, s’écria le comte, viens ici, mon brave ami ! Voici la récompense promise ; viens, et reçois-la ! » Dites que le comte n’était pas un brave homme ! — Pardieu ! c’était un noble cœur ! — Mais, certes, un cœur plus noble encore et plus brave battait sous l’habit grossier du paysan !

« Ma vie n’est pas à vendre pour de l’or ; je suis pauvre, mais je puis vivre ; donnez votre or au gardien du pont, car il a tout perdu. » Il dit ces mots d’un ton franc et modeste à la fois, ramassa son bâton, et s’en alla.

Retentis, chanson du brave homme, retentis au loin, plus haut que le son des orgues et le bruit des cloches. L’or n’a pu payer un tel courage ; qu’une chanson en soit la récompense ! Je remercie Dieu de m’avoir accordé le don de louer et de chanter, pour célébrer à jamais le brave homme !




LE FÉROCE CHASSEUR

Le comte a donné le signal avec son cor de chasse : « Halloh ! halloh ! dit-il ; à pied et à cheval ! » Son coursier s’élance en hennissant ; derrière lui se précipitent et les piqueurs ardents, et les chiens qui aboient, détachés de leur laisse, parmi les ronces et les buissons, les champs et les prairies.

Le beau soleil du dimanche dorait déjà le haut clocher, tandis que les cloches annonçaient leur réveil avec des sons harmonieux, et que les chants pieux des fidèles retentissaient au loin dans la campagne.

Le comte traversait des chemins en croix, et les cris des chasseurs redoublaient plus gais et plus bruyants… Tout à coup un cavalier accourt se placer à sa droite et un autre à sa gauche. Le cheval du premier était blanc comme de l’argent, celui du second était de couleur de feu.

Quels étaient ces cavaliers venus à sa droite et à sa gauche ? Je le soupçonne bien, mais je ne l’affirmerais pas ! Le premier, beau comme le printemps, brillait de tout l’éclat du jour ; le second, d’une pâleur effrayante, lançait des éclairs de ses yeux comme un nuage qui porte la tempête.

« Vous voici à propos, cavaliers ; soyez les bienvenus à cette noble chasse. Il n’est point de plus doux plaisir sur la terre comme dans les cieux. » Ainsi parlait le comte, se frappant gaiement sur les hanches et lançant en l’air son chapeau.

« — Le son du cor, dit avec douceur le cavalier de droite, s’accorde mal avec les cloches et les chants des fidèles ; retourne chez toi ; ta chasse ne peut être heureuse aujourd’hui ; écoute la voix de ton bon ange, et ne te laisse point guider par le mauvais.

— En avant ! en avant ! mon noble seigneur, s’écria aussitôt le cavalier de gauche ; que vient-on nous parler de cloches et de chants d’église ? La chasse est plus divertissante ; laissez-moi vous conseiller ce qui convient à un prince, et n’écoutez point ce trouble-fête.

— Ah ! bien parlé ! mon compagnon de gauche ; tu es un homme selon mon cœur. Ceux qui n’aiment pas courir le cerf peuvent s’en aller dire leurs patenôtres ; pour toi, mon dévot compagnon, agis à ta fantaisie, et laisse-moi faire de même. »

Harry ! hourra ! Le comte s’élance à travers champs, à travers monts… Les deux cavaliers de droite et de gauche le serrent toujours de près… Tout à coup un cerf dix cors tout blanc vient à se montrer dans le lointain.

Le comte donne du cor ; piétons et cavaliers se précipitent sur ses pas. Oh ! oh ! en voilà qui tombent et qui sont tués dans cette course rapide : « Laissez-les, laissez-les rouler jusqu’à l’enfer ! cela ne doit point interrompre les plaisirs du prince. »

Le cerf se cache dans un champ cultivé, et s’y croit bien en sûreté ; soudain un vieux laboureur se jette aux pieds du comte en le suppliant : « Miséricorde ! bon seigneur, miséricorde ! ne détruisez point le fruit des sueurs du pauvre ! »

Le cavalier de droite se rapproche et fait avec douceur quelques représentations au comte ; mais celui de gauche l’excite, au contraire, à s’inquiéter peu du dommage, pourvu qu’il satisfasse ses plaisirs. Le comte, prisant les avis du premier, s’abandonne à ceux du second.

« Arrière, chien que tu es ! crie le comte furieux au pauvre laboureur, ou je te vais aussi donner la chasse, par le diable ! En avant, compagnons ! et, pour appuyer mes paroles, faites claquer vos fouets aux oreilles de ce misérable ! »

Aussitôt fait que dit ; il franchit le premier les barrières, et sur ses pas, hommes, chiens et chevaux, menant grand bruit, bouleversent tout le champ et foulent aux pieds la moisson.

Le cerf, effrayé, reprend sa course à travers champs et bois, et, toujours poursuivi sans jamais être atteint, il parvient dans une vaste plaine, où il se mêle, pour échapper à la mort, à un troupeau qui paissait tranquillement.

Cependant, de toutes parts, à travers bois et champs, la meute ardente se précipite sur ses traces, qu’elle reconnaît. Le berger, qui craint pour son troupeau, va se jeter aux pieds du comte :

« Miséricorde ! seigneur ! miséricorde ! Faites grâce à mon pauvre troupeau ; songez, digne seigneur, qu’il y a là telle vache qui fait l’unique richesse de quelque pauvre veuve. Ne détruisez pas le bien du pauvre… Miséricorde ! seigneur ! miséricorde ! »

Le cavalier de droite se rapproche encore et fait avec douceur quelques représentations au comte ; mais celui de gauche l’excite, au contraire, à s’inquiéter peu du dommage, pourvu qu’il satisfasse ses plaisirs. Le comte, méprisant les avis du premier, s’abandonne à ceux du second.

« Vil animal ! oses-tu m’arrêter ? Je voudrais le voir changer aussi en bœuf, toi et tes sorcières de veuves : je vous chasserais jusqu’aux nuages du ciel !

« Halloh ! en avant, compagnons, doho ! hussassah !… » Et la meute ardente chasse tout devant elle… Le berger tombe à terre déchiré, et tout son troupeau est mis en pièces.

Le cerf s’échappe encore dans la bagarre ; mais déjà sa vigueur est affaiblie : tout couvert d’écume et de sang, il s’enfonce dans la forêt sombre, et va se cacher dans la chapelle d’un ermite.

La troupe ardente des chasseurs se précipite sur ses traces avec un grand bruit de fouets, de cris et de cors. Le saint ermite sort aussitôt de sa chapelle, et parle au comte avec douceur.

« Abandonne ta poursuite, et respecte l’asile de Dieu ! les angoisses d’une pauvre créature t’accusent déjà devant sa justice. Pour la dernière fois, suis mon conseil, ou tu cours à ta perte. »

Le cavalier de droite s’approche de nouveau, et fait avec douceur des représentations au comte ; mais celui de gauche l’excite, au contraire, à s’inquiéter peu du dommage, pourvu qu’il satisfasse ses plaisirs. Le comte, méprisant les avis du premier, s’abandonne à ceux du second.

« Toutes ces menaces, dit-il, me causent peu d’effroi. Le cerf s’enlevât-il au troisième ciel, je ne lui ferais pas encore grâce ; que cela déplaise à Dieu ou à toi, vieux fou, peu m’importe, et j’en passerai mon envie. »

Il fait retentir son fouet, et souffle dans son cor de chasse. « En avant, compagnons, en avant !… » L’ermite et la chapelle s’évanouissent devant lui… et, derrière, hommes et chevaux ont disparu… Tout l’appareil, tout le fracas de la chasse, s’est enseveli dans l’éternel silence.

Le comte, épouvanté, regarde autour de lui… il embouche son cor, et aucun son n’en peut sortir… Il appelle et n’entend plus sa propre voix ;… son fouet, qu’il agite, est muet ;… son cheval, qu’il excite, ne bouge pas.

Et autour de lui tout est sombre tout est sombre comme un tombeau !… Un bruit sourd se rapproche, tel que la voix d’une mer agitée, puis gronde sur sa tête avec le fracas de la tempête, et prononce cette effroyable sentence :

« Monstre produit par l’enfer ! loi qui n’épargnes ni l’homme, ni l’animal, ni Dieu même, le cri de tes victimes t’accuse devant ce tribunal, où brûle le flambeau de la vengeance !

« Fuis, monstre ! fuis ! car de cet instant le démon et sa meute infernale te poursuivront dans l’éternité : ton exemple sera l’effroi des princes qui, pour satisfaire un plaisir cruel, ne ménagent ni Dieu ni les hommes. »

La forêt s’éclaire soudain d’une lueur pâle et blafarde…

Le comte frissonne… l’horreur parcourt tous ses membres, et une tempête glacée tourbillonne autour de lui.

Pendant l’affreux orage, une main noire sort de terre, s’élève, s’appuie sur sa tête, se referme, et lui tourne le visage sur le dos.

Une flamme bleue, verte et rouge éclate et tournoie autour de lui… Il est dans un océan de feu ; il voit se dessiner à travers la vapeur tous les hôtes du sombre abîme ;… des milliers de figures effrayantes s’en élèvent et se mettent à sa poursuite.

À travers bois, à travers champs, il fuit, jetant des cris douloureux ; mais la meute infernale le poursuit sans relâche, le jour dans le sein de la terre, la nuit dans l’espace des airs.

Son visage demeure tourné vers son dos ; ainsi il voit toujours dans sa fuite les monstres que l’esprit du mal ameute contre lui ; il les voit grincer des dents et s’élancer prêts à l’atteindre.

C’est la grande chasse infernale qui durera jusqu’au dernier jour, et qui souvent cause tant d’effroi au voyageur de nuit. Maint chasseur pourrait en faire de terribles récits, s’il osait ouvrir la bouche sur de pareils mystères.